Ara Alexandre Shishmanian, La Létale de la lune – Épopée lyrique, traduction du roumain par Dana Shishmanian et Ara Alexandre Shishmanian, Phos (ΦΩΣ), 2024, 172 p., 12 €.

Ara Alexandre Shishmanian, La Létale de la lune – Épopée lyrique, traduction du roumain par Dana Shishmanian et Ara Alexandre Shishmanian, Phos (ΦΩΣ), 2024, 172 p., 12 €. ISBN : 978-2.9525042-87.


Une image contenant texte, personne, Visage humain, homme

Description générée automatiquement

Ara Alexandre Shishmanian, né en 1951, exilé roumain en France, historien des religions et de la littérature, est aussi un poète prolifique, avec déjà six recueils traduits en français par Dana Shishmanian dont on connaît par ailleurs la propre production poétique. La Létale de la lune qui paraît aujourd’hui dans une traduction cette fois à quatre mains par Dana Shishmanian et l’auteur, s’inscrit dans la même note surréaliste sous l’égide de la lune que certains autres recueils comme Orphée lunaire (2021).

On peut aborder de plusieurs façons ce livre hors norme que je rapprocherai seulement des Chants de Maldoror. Soit dans l’ordre des 58 tableaux, après avoir pris connaissance de la copieuse préface de Dana Shishmanian, riche de précieuses indications tant sur les sources de cette épopée intime que sur le sens général qui se dérobe facilement sous le verbe foisonnant et souvent énigmatique. Ou bien entrer tout de suite dans le texte en suivant l’ordre des tableaux et ne venir qu’ensuite à la préface pour chercher un éclairage complémentaire. Ou bien, dernière possibilité, le prendre comme un recueil de poésie ordinaire où chaque poème peut se lire indépendamment des autres. C’est alors considérer ce livre étrange où la liberté de l’auteur éclate à chaque page, tant sur le plan du récit que celui du style, comme un appel à la liberté du lecteur, lequel s’autorisera à s’en saisir comme il l’entend, s’arrêtant sur tel passage où le lyrisme d’Ara Shishmanian s’accorde à sa propre sensibilité et, aussi bien, survolant tel autre passage, trop étranger. La poésie n’est pas un roman dont le sujet, s’il nous captive, oblige à une lecture continue, quitte à sauter certains passages. La poésie se rapproche davantage du tableau ou du morceau de musique. Elle fait appel à notre sens esthétique davantage qu’à notre entendement. Dans une exposition de peinture, certains tableaux nous touchent, tandis que d’autres du même peintre nous laissent indifférents et nous passons après un simple coup d’œil. De même pour les poèmes. C’est cette lecture butinante que nous avons pratiquée, aussi ne trouvera-t-on ici presque rien qui puisse éclairer le lecteur sur le message que l’auteur a voulu délivrer (la préface y pourvoit amplement) mais, espère-t-on, suffisamment d’arguments pour le convaincre de la beauté qui surgit si souvent au fil des pages de ce livre. 

Comme il se doit dans un texte qui affiche son caractère lyrique dès le sous-titre, l’auteur est omniprésent, un vieux narcisse aveugle, un homme âgé donc, conscient de ses insuffisances et – ajouterai-je, des incertitudes de son discours – comme de la présomption qu’il peut y avoir à se vouloir en être le héros, même malheureux. L’auteur dit aussi je suis le remord et la brume et encore je fais semblant de vivre pour découvrir où je pourrais me retrouver. Personnage spectral, donc, hanté par la létale de la lune du titre, qu’il nous présente ainsi : 

La létale de la lune apparaît toujours nue • disparaît presque invisible • toujours illisible • baignée de cette pudeur équivoque • dont le soupçon s’échappe…

Le texte apparaît comme une suite de paragraphes scandés par des « • », sans majuscules, avec de nombreux « – », construisant un long poème de vers libres (où l’on préférera peut-être voir plutôt de la prose poétique). Le registre mêle tendresse cachée et cruauté ouverte. 

Il y a bien de l’amour mais qui ose à peine s’avouer : qu’est-il, cet invraisemblable départ – tissé d’ajournements indéfinis • sinon un grand silence – une grande syllabe muette – un mot plus imprononçable que le nom de dieu • un mot ou nous nous cachons tous les deux • moi de toi – et toi, de mon amour •

… et qui semble de toute façon bien incertain et davantage lié au malheur qu’au bonheur, ce prétendu amour qui n’est que la souffrance d’un pacte blessé –

Pas d’éros, en tout cas, sans son thanatos : oh ! chaque jeune et belle créature génère autour d’elle une aurore létale

Rien de moins défini, ceci dit, que le sexe : non il n’y a pas ici de nostalgie d’une quelconque origine perdue – mais seulement un inattendu absurde – vertigineux de miracle • un absurde – vertigineux vestige de l’orgie bleue que l’on contemple par un interminable – transsexuel crépuscule

Qui est pourtant partout présent : pâle il caresse le vagin des vallées, le roi-lune – les traîneaux rêveurs des seins – le clitoris des horizons, enneigé sous le solitaire et sous l’ombre • 

Sexe et violence, enfin : un vélo au roues brutalement déflorées comme le pubis cru d’une fillette violée • et l’herbe aldine – aux fils soulignés par des éclaboussures étrangères comme un graisse de la lune – hantée par les fragiles sabliers

On mesure sur ce dernier extrait la richesse de l’écriture du poète, « l’herbe aldine » venant juste après le « pubis violé », par exemple. Rappelons que le mot « aldine » renvoie aussi bien à un type d’écriture italique créé en 1499 par un certain Francesco Griffo à la demande de l’imprimeur vénitien Alde Manuce qu’au signe typographique, dit « feuille aldine » dû au célèbre Garamond (en 1549), une feuille avec la tige particulièrement ramifiée. On imagine ainsi « l’herbe aldine » aussi bien comme de l’herbe couchée sur un côté que de l’herbe enchevêtrée à l’image de la tige de la feuille aldine. La suite de ce bref extrait n’est pas moins intéressante avec le contraste entre « graisse de lune » qui laisse une impression d’épaisseur, de lourdeur et les « fragiles sabliers ».

Aucune incompatibilité entre le lyrisme et la crudité du langage, voire un certain humour : ce qui reste – un reliquat de vie comme un dernier rêve • ou peut-être juste une ironie éjaculée vers le sexe d’une fille – plus sec qu’un crâne de bouffon • la nostalgie de quelque poète qui joue au ping-pong avec la mort – ou l’orgasme d’un pendu qui refuse de devenir la gomme de son propre testament absent – à jamais non écrit • oui, entre un glome et une gomme – quelle autre trace pourrait subsister

On aura noté, ici, l’énigme de ce pendu qui refuse de devenir la gomme d’un testament inexistant complétée par l’assonance, purement gratuite, glome (une partie du sabot des équidés) / gomme (même s’il existe une gomme spéciale pour nettoyer les chevaux). 

Les images surréalistes abondent, comme dans cette évocation de la peur comparée à une petite fille à la pâleur douce qui ne peut – de la coquille étrangère de l’escargot – jamais plus descendre • Tandis que l’on conçoit aisément la frayeur d’une petite fille perchée au sommet du rocher dont elle ne sait redescendre, imaginer cette enfant perchée sur une coquille d’escargot nous transporte dans un monde de fantasmagories.

Si la peur n’est pas bleue chez Shishmanian – un poncif à éviter, évidemment – il introduit cette couleur là où l’on ne l’attendrait pas, pour créer d’insolites effets. On a déjà rencontré « l’orgie bleue », voici trois autres exemples pris dans les dernières pages du livre :

  • combien est pleine de bleu cette coupe plus vacillante qu’une étincelle •

des vortex de bleu impondérable perdus en des lointains incolores •

une corde de bleu m’attire dans les sentiers – presque un raisin par un hiver ailé

On note à nouveau le goût des contrastes : pleine / vacillante (pleine, la coupe est lourde donc a priori stable), bleu / incolores – et des comparaisons improbables : corde / raisin. Il serait intéressant d’éclaircir cette attirance du poète pour le bleu (d’autres exemples sont cités dans la préface), plutôt que le rouge, par exemple, qui apparaît bien plus rarement (quoique deux fois sur la même page :

une eau de mer calme et étrange – plus rouge que le vin • (expression reprise à Homère) ; 

la femme enduite de nuit et d’abject crépuscule – avec la poitrine cramoisie et les seins rouges de désespoir et de solitude blessée

Sans torturer la syntaxe, Shishmanian sait néanmoins créer la surprise autant par l’agencement des mots que par l’insolite de l’image. Ainsi dans le vers une louve à la forêt électrique que bleu j’embrasse • où l’on note, à nouveau, le mot « bleu » curieusement antéposé, même si la formulation demeure correcte.

Au-delà des questions de forme – bien sûr essentielle en toute poésie et qui est ici particulièrement travaillée – la surabondance des images le plus souvent insolites, parfois indéchiffrables crée chez le lecteur une sorte de vertige. Rarement la langue aura-t-elle eu un tel effet sur « lalangue ». Même si l’intellect peut se raccrocher à de belles et profondes pensées, comme l’insatiable extase athée de l’homme qui se vide du divin, ou cette définition de l’âme : une solitude de passage – voici l’âme de l’homme une solitude servie par d’humbles oublis

Que ma mort apporte l’espoir, Poèmes de Gaza, Édition bilingue arabe-français, OrientXXL, Éditions Libertalia, Novembre 2024, 230 pages, 10€


Cette édition a été préparée par Nada Yafi, Jean Stern, Charlotte Dugrand, Bruno Bartkowlak et Nicolas Norrito  et comporte des poèmes consécutifs à l’offensive israélienne du 7 octobre « Glaive de fer » et des poèmes d’avant le 7octobre. La guerre impitoyable livrée par Israël à la bande de Gaza et aux Palestiniens remonte bien plus loin que le 7 octobre 2023. L’offensive n’a en fait jamais vraiment cessé, revendiquée par Israël sous l’expression cynique de « tondre le gazon ».

Les poèmes de ce livre témoignent du dénuement de la population et de ce qu’elle subit. Les mots ne servent pas à fabriquer des pamphlets amers mais trouvent souvent le chemin de la simplicité pour évoquer un quotidien qui ne l’est pas. Certains poèmes ont été écrits sous le feu des balles, d’autres dans l’urgence d’apporter un témoignage, d’apaiser la douleur, de construire un espoir, de mesurer l’ampleur du désastre. Des femmes, des hommes, des enfants meurent, d’autres tentent de survivre avec des blessures qui probablement ne guériront pas. Des poètes se taisent. Des vies se tarissent. 

« Dans chaque poème vit l’âme d’un être humain, qui l’a entreposée là. Il faut les lire avec cette attention-là« . C’est ce qu’écrit dans sa postface, « J’aurais voulu être un magicien », l’écrivain palestinien Karim Kattan. Il nous demande aussi de mesurer l’ampleur du silence. Des pages blanches, rien que du vide et du silence. Une place immense laissée par ceux qui se sont tus, qu’on a tués, qu’on a réduits au néant.

À l’image des poèmes cités pour cet article, ce que réclament les textes du livre, c’est le respect, le droit à être un humain, de vivre à l’air libre. 

« Une étoile disait hier
À la lueur de mon coeur
Ô lumière
Nous ne sommes pas de simples passants

Ne vacille pas!
Sous ta clarté
Marchent encore
Quelques promeneurs errants »

Hiba Abu Nada, poétesse et romancière de Gaza née en 1991 dans une famille de réfugiés, tuée par un bombardement le 20 octobre 2023


À travers les yeux de trois enfants –  – Fidad Ziyad

« Je vis ce génocide à travers l’imaginaire de trois enfants
Le premier se cachait sous les draps
En disant je voudrais être un fantôme
Pour que les avions ne me voient pas
Le deuxième disait, du fracas des navires de guerre
C’est la voix de la pieuvre dans la mer
Et le troisième, une petite fille: je voudrais être une tortue
Pour cacher tout le monde
Sous ma carapace

Ô toi la main de l’imaginaire
Berce le sommeil de ces petits
Préserve pour eux tous ces rêves
Ô toi la main de l’imaginaire
Ne va pas plus loin que l’horreur du réel »


La guerre ne s’était pas endormie   —  Othman Hussein

« Elle était tranquillement assise, la guerre
Puis elle s’est levée timide les premiers jours
Dissimulant son visage et son souffle
Le premier mort aura un nom et un numéro
Et peut-être se rappellera-t-on jusqu’à la couleur de ses chaussures, fera-t-on résonner trompettes et tambours
Il aura de la chance
« Le martyr » dira-t-on de lui
… Puis les nombres se multiplient
Sans numéros et sans récits
La guerre s’est enfin dressée, grande discorde funeste
Elle ne s’était point assoupie, comme elle l’avait prétendu »


 Un pays oublié dans les valises des migrants  — Hachem Chaloula

« Chaque centimètre que je foule est désormais une tombe »

« Un enfant tombe tel une feuille du figuier de la vie
Et tombe avec lui la pluie du coeur d’une femme-rivière
Telle est l’histoire de notre automne, abattu dans un carnage
Qui s’étend du Nil à l’Euphrate »

« Nous sommes nés du cri
Nous y avons vécu mille ans
Sans nous demander de quelle gorge nous étions sortis
Et soudain tout s’est tu
Plus de gorge pour le cri
Alors quelqu’un a dit
Qu’une épopée avait dissous nos traces »

Pour ouvrir cette édition bilingue français-arabe figure un poème de Mahmoud Darwich, poème écrit en 2000 et intitulé « Mohammad » en hommage à Mohammad Al Durra, cet enfant de Gaza froidement abattu par un sniper israélien, alors qu’il se blottissait contre son père, lequel tentait désespérément de le protéger. J’en reprends ici quelques morceaux.

« Mohammad
Il se niche dans le giron de son père,
Oisillon affolé
Par l’enfer qui tombe du ciel, retiens-moi père
De m’envoler là-haut
Mes ailes
Sont encore trop frêles
Pour ce vent fort
Et la lumière est si noire

Mohammad
Il veut juste rentrer à la maison
Sans bicyclette sans chemise neuve
Retrouver les bancs de l’école
Le cahier de grammaire et de conjugaison »

Lorsque j’ai entamé la lecture de ce livre, je venais de finir « Chaque jour, est un arbre qui tombe ». La merveilleuse écriture de Gabrielle Wittkop et l’intelligente structure du roman m’ont fait comprendre que chaque jour, chaque instant de vie disparaît de manière irrévocable et s’éloigne de nous pour ne jamais revenir que sous la forme d’un souvenir que la mémoire ne cesse de réécrire. Un arbre tombe, un univers s’écroule avec lui à jamais. Mais au lieu de se satisfaire de cette prise de conscience, il y a chez Wittkop le refus de se résigner. Elle fait face, elle fait front. 

Les poèmes de Gaza résonnent aussi de cette fatalité de la mort qui révulse, qu’on refuse en tout état de cause. Pour survivre, il faut se familiariser avec la mort sans jamais s’avouer vaincu. Quand elle est omniprésente et s’impose à nous avec la constance, la violence et la brutalité d’une guerre qui ne finit pas, quelle doit être notre réponse? Qu’est-ce qui pousse un être humain à en détruire un autre? Une haine profonde, une discorde aveuglée? Comment empêcher l’anéantissement? La dérive suffisante qui veut nous faire croire que l’autre n’est qu’un ennemi, un monstre, un terroriste, un animal, un vulgaire chiffon, un déchet. 

Il est des saisons terribles où les oiseaux se taisent, où les insectes ne bourdonnent plus, où les sèves végètent, où les arbres meurent. Le silence devient absence. Le monde s’effondre. Quand un arbre tombe, quand un être humain disparaît, on comprend ce qui s’écroule avec lui. Une vie, un réseau de vies, une architecture complexe, un temps long, infiniment long. Un univers. Une peuplade, des civilisations. Une culture. 

Ce livre n’a évidemment pas l’ambition de répondre à ces questions mais il interpelle ses lecteurs, écoutons ces voix multiples avant qu’il ne soit trop tard. Définitivement trop tard. 


Jenny NÉEL, Au hasard comme on peut, illustrations de Jean Naudin, Les Belles Lettres, janvier 2025,  48 pages, 11€


  Ce très court texte – publié sous résolument féminisé pseudonyme ! – est un étonnant chef d’oeuvre (une chose lyriquement très rude, d’une constante et magnifique profondeur), qui fait se succéder quelques « routes » qui s’ouvrent, diverses voies d’existence ( nommées : malheur, urgences, petits riens, tendresse, menace …) où l’auteur fut engagé, qu’il rapporte avec rares franchise et justesse. Voies tragiques pour l’essentiel, chemins donnant les uns sur les autres et sur leur exclusif rescapé, qui dit d’eux tous ceci : d’abord, « l’errance » est « la seule voie certaine puisqu’elle conduit là où l’on ne s’attend à rien » (p.7). Ensuite : on aura pu, à chaque fois, « aller jusqu’au bout sans crainte puisque le chemin fut l’essentiel » (p. 31). Enfin, le souci s’est imposé, toujours, d’y être délicatement seul, de n’importuner ni les personnes ni les choses d’explications à exiger ou fournir. Ce dernier point est particulièrement celui de la « route de la main tendue » …

   « de celle qui s’ouvre mais ne se referme jamais totalement, refusant de posséder, de tenir, de com-prendre. J’ai refusé de comprendre, me laissant guider par une fatalité douce, laïque, sans signification et qui fait que ce qui arrive arrive et que l’hôte d’abord étranger vous devient familier, n’exigeant aucun pourquoi, aucune raison d’être là. Comme le disait l’ami-poète, l’essentiel est de laisser l’univers en l’état, quoi qu’on fasse. Se glisser dans les draps de la vie en les froissant le moins possible … » (p.39)

   Voici donc, en clair, notre auteur caché : une sorte d’hygiène cosmique, et portant l’aléatoire en discrète bannière plutôt qu’en spirituelle armure !

   Oui, l’aléatoire, en version « pas de vague », désabusée et laborieuse, comme la célèbre réplique de Jocaste, conseillant à son fils – craignant de se découvrir bientôt son mari – de retenir sa curiosité au seuil de l’invivable (dans l’Oedipe-roi de Sophocle), dont est tiré le titre de ce  livre :

Oedipe : « Et comment ne pas craindre la couche de ma mère ? »

Jocaste : « Et qu’aurait donc à craindre un mortel, jouet du destin, qui ne peut rien prévoir de sûr ? Vivre au hasard, comme on peut, c’est de beaucoup le mieux encore. Ne redoute pas l’hymen d’une mère : bien des mortels ont déjà dans leur rêve partagé le lit maternel. Celui qui attache le moins d’importance à de telles choses est aussi celui qui supporte le plus aisément la vie » (trad. Paul Mazon) 

     C’est que la différence entre pessimisme et optimisme n’est toujours qu’une nuance sur même fond de hasard. « Ce que le hasard t’a offert, il te le reprendra » (p.28), voilà la défiante mélancolie. Mais la confiante disponibilité, que se dit-elle sinon : « ce que le hasard t’a pris, il te le ré-offrira » ? Hasards de disparaître et d’apparaître ne font alors qu’un, qui s’équilibrent indéfiniment, sans visée ni plan !

  La chance, la « fortune », c’est tomber sur quelque chose de désirable en poursuivant un objectif tout différent (une pièce d’or, par exemple, en jardinant) – ou comme une mutation « favorable » (= plus adaptative) que l’organisme enregistre et ne se cherchait pas. C’est comme une utilité qui tombe du ciel, et un but atteint sans l’intention de le poursuivre : une issue inconstructible, et dont l’occasion s’offre. Si le réel est le tout qui est, il est donc capable de tout, mais à ses propres conditions (qu’il ignore, ou plutôt : qu’il ne peut connaître parfaitement en aucun endroit de lui-même) : la fréquence d’advenue de ce qui peut arriver dépend, non de Providence (à laquelle rien du réel ne pourrait échapper), mais d’une complexité telle du réel qu’elle ne peut en retour que lui échapper ! C’est cette richesse d’éventualités même (comme la prodigalité d’un aveugle) qui fait qu’on ne sait celle qui, au cas par cas, sera retenue. Il n’y a que par et pour un Dieu (que notre auteur écarte) que le réel pourrait connaître (et donc peaufiner) ses propres détails. Puisque la vie est réelle, elle doit donc toujours aussi, incompressiblement, aller au hasard. La seule chance directionnelle du réel serait donc qu’il n’oublie, à mesure, rien de ses propres états; mais l’amnésie des « conditions initiales » est la loi d’un devenir qui ne poursuit sa course qu’en se devenant autre. « L’oubli est roi : la mémoire n’en est qu’un accident, provisoire » (p.21). Et la vérité même (qui est l’apparition continuée de ce qui rend les choses réelles) n’est ici que fortuite et temporaire. 

  Vérité que s’interdit d’esquiver l’auteur, y compris quand il avoue, dans la troisième route qui suit ici, « avoir esquivé et non vaincu la mort« (p.21)

  Les trois premières « routes » du livre disent, d’ailleurs, le tout de notre auteur. 

« Route d’Emmaüs », d’abord, où deux pélerins, « courbés sous le poids de l’absence« , qui peinent à reconnaître leur Sauveur dans le vagabond qui s’était joint à eux, en partageant le pain qu’il rompt, submergés par « l’espoir, ce cancer de l’existence » (p.7), sont soudain à nouveau égarés, déçus, abandonnés – car l’Apparition leur paraît d’un coup « se nourrir de leur faiblesse« , et les tenir par leur illusoire voeu même de se changer. Dans une version clairement non-évangélique de l’anecdote, il ne faut donc pas moins, à ces errants d’Emmaüs, que se guérir du Christ pour considérer et assumer l’exclusive vérité de l’absence. La reconversion est ici de complète désillusion. L’auteur suggère ceci : nous sommes faits d’atomes, et qu’est-ce qui serait plus dérisoire que des atomes confiants en leur sort, et s’imaginant sauvables ?

« Route du malheur », ensuite : c’est un nourrisson dont le « lit n’eut pas le temps de garder la trace du froissement des draps » (p.9)  – la même image sera reprise, on l’a vu plus haut, page 39 – parce qu’il lui arrive (« la nuit a eu lieu« ) bientôt de mourir – « pause alchimique inversée qui change l’or en rien« . Cette enfant « ne fut qu’un frisson de l’existence, que nous ne sûmes réanimer » (p.9). L’auteur sait dire comme personne ce retour vers rien :

  « Il y avait. Il n’y a plus. On ne peut que pleurer, sa vie durant, ce qui a quitté la cage, fleurie, pourtant pleine de petites alvéoles d’aérations pour que circule librement ce qui doit se passer sans raison, que rien ne tenait enfermé. Elle n’est pas revenue. Son aura hante jour et nuit, mais ce n’est qu’une aura » (p. 9-10)

 Troisième chemin enfin, ici : l’auteur lui-même qui, terrassé par une attaque, part mourir aux « urgences ». Le bref récit dit la dégringolade de réalité, « l’impossibilité de retenir; l’arrivée sur une place vide, est-ce bien une place ? » (p.13). Il se sait mourir, dans la sereine évidence suivante : larguant son dernier souffle, il sort l’accompagner, voilà tout. Et quand l’improbable remontée se fait, quand un infime souffle vient reprendre du service, quand l’attirail minimum de la présence se reforme « au hasard » (puisqu’il n’y a et n’y aura jamais « d’absent de l’indicatif à conjuguer »), et « comme on peut » (car le silence même qu’on saisit revenir atteste qu’on est soi-même revenu), alors …

   « la surprise passée, il est temps d’apprendre à nouveau à se tenir vivant. Gestes, attitudes, réactions, bref faire en sorte que personne ne se doute qu’on est ressuscité. Évitons les visites au temple et les vérifications des trous, mains et côtés, de peur de se sentir ridicule » (p. 17)

  Ce livre désespéré (rien de plus sursitaire, lit-on ici, qu’un miraculé !…) n’est pourtant en rien désespérant. Comme chez Nietzsche, la conscience tue mal, mais n’est au fond que conventionnelle et « tardive » : nous « reste alors la sensation si sur elle nous acceptons d’être en prise, si nous sommes avec elle en consonance : battre à l’unisson de ce métronome jusqu’à l’épuisement » (p.32). Comme chez Marcel Conche, la mort gagnera, mais sans pouvoir nous priver de ce que nous aurons vécu (qui saurait donc dévaliser un fantôme ?). Comme chez Clément Rosset, la joie peut « plonger dans la fissure (angor) » même « qui s’ouvre et que seul le rien pourrait combler« . Mais notre auteur est à part : il a la légèreté d’un Bobin dans … l’opaque vertige d’un Schopenhauer.  Et, lui, sans jamais attendre de la pensée ce qu’elle ne peut fournir :

« Route des petits riens, de ceux qui laissent un goût d’inachevé et pourtant sont l’essentiel de l’existence, parce qu’accomplis. Se protéger du vent ou fermer les yeux sur ce que l’on ne veut voir, continuer à vivre en marge de l’insupportable, se calfeutrant dans ce cocon d’existence qu’on appelle la pensée avec cette lucidité de se dire que le vécu est bien au-delà du pensé et que vivre est ce qu’il y a de plus difficile; c’est là que tout se joue : ne jamais être totalement à la hauteur, s’apparaître dans sa lâcheté constitutive qui vous fait fuir ce qu’il faudrait regarder en face; et on le sait bien … » (p.35)  

   Un ton de grave fraternité (tous les chemins sont ouverts, mais c’est le Tout qui s’arrête à chacun de leurs bouts) et de sereine compassion (c’est un devoir, pour toute évanescence, de pardonner à celle des autres) fait enfin la force d’un prodigieux livre d’oubli – que l’on n’oublie plus :

« Je me souviens du personnage de Joyce, dans Ulysse, à qui l’on demande qui est Dieu ? Sa seule réponse : un cri dans la nuit. Cri certainement d’épouvante de celui qui soudain comprend qu’en dérangeant la nuit, il inventa la mort » (p.23)

    Cinq sobres et intrigantes illustrations (de Jean Naudin, le célèbre psychiatre- phénoménologue de Marseille) viennent moins orner le texte qu’accompagner les efforts de son auteur, et nous rendre plus clair non ce qu’il dit, mais ce qu’il approche et tente. Et cet accompagnement empathique est aussi soutien, et comme compensation : là où ce texte dit quelqu’un qui va s’absenter, qui n’est pour ainsi dire plus là, chaque trait de ces images paraît, lui, venir dire : je suis là, je viens pour prendre part à la présence. Et là où Néel affronte souvent la décomposition (de l’espoir, de la disponibilité, de la sauvegarde), la « composition » des images de Naudin (ici, un visage né de justesse, là une sorte de porte de terre ou d’écorce suspendue, là encore une eau remontant sa chute et l’ingénieux contournement d’un brouillard) vient rappeler que même la décomposition suivait un ordre, et que les tensions de la solitude, parce qu’elles-mêmes viennent du monde, pourraient y ramener. Ici, la création picturale, comme la littéraire, rappelle, avec douceur – et peut-être même joie – que si, comme on dit, elle vient « de rien » (de rien de connu ou d’équivalent en tout cas), précisément parce qu’elle ouvre ce rien jusqu’à nous (comme disait Maldiney), elle n’y retourne pas (et nous l’épargne au moment même où elle nous y expose). L’irradiation de l’art, c’est vrai, va elle-même « au hasard, comme elle peut », mais ne fait jamais machine arrière : ce qu’on en surprend avance !     

Philippe Bouret, L’art en bar, préface de Jacques Cauda, Tarmac Éditions, décembre 2024, 52 pages, 15€

Philippe Bouret, L’art en bar, préface de Jacques Cauda, Tarmac Édition, décembre 2024, 52 pages, 15€


Le titre est un jeu de mots sur l’expression « l’or en barre » qui désigne une sacré fortune, une belle promesse de gagner beaucoup d’argent. Faut-il y voir une dénonciation du pouvoir toujours grandissant de l’argent, du capital sur la production artistique? L’art n’est-il pas toujours étroitement lié au pouvoir de par le fait qu’il dépend pour être vu, valorisé, d’institutions comme le musée ou les diverses fondations largement subsidiées ou sponsorisées?

Le trésor de Philippe Bouret est ailleurs, car l’artiste sent qu’il a trouvé quelque chose de beau, de noble, de simple. Il s’interroge sur ce qu’il regarde et s’émerveille d’autant plus qu’il nous révèle subtilement par bribes ce qui nous rapproche les uns des autres .

Tous les portraits repris dans ce livre ont été croqués sur le vif, de la manière la plus spontanée et sans doute à l’insu des personnes. Ils font références aux nombreuses études qui s’imposent aux artistes avant de procéder à la réalisation d’une « grande » oeuvre, peinture ou sculpture. Philippe Bouret étudie et de manière pointilleuse le regard. Qui regarde qui ? Que regarde-t-on? Il interroge tout en respectant l’anonymat des personnes.

Hommes, femmes, adolescents, enfants vus de dos ou de profil. Leur particularité commune première est de se trouver à un moment précis de la journée (que le dessinateur note soigneusement) attablé au bar du musée. 

On devine que ce qui rassemble ces anonymes et notre dessinateur, ce sont les oeuvres d’art du musée et celles plus naturelles que la poésie éclaire au quotidien et que note soigneusement Philippe Bouret. Notre dessinateur est un assidu au vu des notations qui accompagnent les dessins. (encre de chine et terre de sienne)  

Un des portraits précise « elle se blottit face à la vague ». (la Grande Vague de Kanagawa de Hokusai?La vague de Gustave Courbet? Les marines sont des thèmes courant dans l’histoire de l’art.)  L’art du poète-artiste est dans son regard, sa découverte toute simple et quotidienne comme coulant de source. Instants choisis, parcelles de vies.

D’autres références rappellent une oeuvre peinte ou écrite: P12 et P33 on retrouve le même portrait « Elle pense: « je m’ancre dans la lettre du poète comme un galion sans gouvernail il est 18H34 ».  P7, il y a « le jeune homme à la cigarette au bar du musée à 7H31 ». Page 13, « il a dit au barman: « c‘est l’ombre qui éclaire ma vie » il est 8H03. 

Tous ces portraits révèlent autant d’instants furtifs apparemment sans importance et sans liens directs. Tous comme s’ils n’étaient qu’un seul portrait cachant avec pudeur les multiples facettes de l’être humain. Tous ces autres comme le reflet d’un seul, une multiplicité et une individualité que tente de saisir l’artiste. L’observateur se sait aussi observé car il ne diffère en rien de ceux dont il dresse le portrait. 

Enfin, le support choisi par l’artiste fait référence aux nombreux projets artistiques, littéraires qui sont nés lors d’une réunion ou d’une rencontre dans un café, dans un bar. On fixe ou note l’idée, le projet, la phrase rapidement dans un geste plein d’espoir et de ferveur avec ce que l’on trouve ou ce que l’on a dans la poche ou à portée de la main sur un coin de nappe (parfois tachée), sur un bout de papier sur lequel on a déjà écrit quelque chose, sur un ticket, une serviette de table. Ces croquis, ces tentatives préservent toujours l’effervescence du moment. C’est aussi ce qui demeure dans les dessins repris pour cette publication.

Après l’on se demandera si ces projets prometteurs trouveront d’autres supports ou au contraire continueront de hanter à la manière d’un rêve, d’un souvenir le temps. Quoi qu’il en soit, ils sont rassemblés ici comme autant de strophes qui composent un ensemble harmonieux, mystérieux, magique et interrogateur que l’on peut nommer poème. 

Éric Chassefière, Garder vivante la flamme du poème, préface d’Annie Briet, Collection Cahier nomade, Sémaph(o)re éditions, octobre 2024, 14€, 134 pages.

Éric Chassefière, Garder vivante la flamme du poème, préface d’Annie Briet, Collection Cahier nomade, Sémaph(o)re éditions, octobre 2024, 14€, 134 pages.


On ouvre un livre, on ouvre une fenêtre. On lit une strophe, on pénètre en un jardin dont on ne sait jamais très bien s’il est le fruit d’un rêve, le reflet de soi-même, du monde à appréhender. On butte sur une pierre, on savoure un mot, on apprécie le silence qui émerge de cet instant zéro où rien n’est pas encore cette fleur, sa saveur que l’écriture essayera d’apprivoiser pour la page. 

On parcourt le livre, on prolonge l’incursion, on va en un sens comme le vent, on en revient par le souffle, porté au-delà par une inspiration qui ne semble plus être la sienne mais celle de cet autre inconnu. Insoluble. Au bout de chaque expérience, on se sent sensibilisé aux choix du vivre, de vivre ensemble, de vivre seul. Au bord de toutes les frontières, se découvrir dans la limite. Soi. Soi seul. Soi illusionné. Soi impertinent, incrédule. Soi impermanent.

On lit, on écrit, on se recherche, on s’installe dans le désir d’établir des liens, des connections sensibles entre le monde des choses observables, le monde lumineux, éclatant, extérieur, extensible et le monde intime, ombrageux, énigmatique, songeur. On lit le monde, on en lit plusieurs, on décrypte des présages. On lit. On lie. On livre une interprétation probable. Tous les jours, on rassemble les morceaux de soi comme les pièces d’un puzzle. Sait-on qu’il est de notre intérêt qu’il reste incomplet? Même si un jour, on vient à bout d’un carnet d’écriture, on atteint la dernière page d’un livre?

On ouvre un livre pour intensifier ce rapport mystérieux entre sonorités, musicalités de la parole, de la langue et le mot enrobé de tout ce qui ne se dit pas et qui se révèle sans doute grâce aux silences que l’écriture impose soyeusement à la page. L’inversion se produit l’encre sombre montre et démontre la nature de la lumière. On s’inscrit plein de doute, on pose la question pour laquelle il n’y a pas de réponse satisfaisante. 

L’architecture du livre me fait penser à celle d’une maison traditionnelle japonaise. Un espace intérieur proportionné, sobre et modifiable, où la répétition de certains éléments donne à l’ensemble de la construction une harmonie. De grandes ouvertures vers le jardin dont la présence est appuyée par des encadrements, de grandes ouvertures font que les limites entre intérieur et extérieur parfois disparaissent, s’évaporent. La maison d’Éric Chassefière a toujours une « fenêtre ouverte ». On y lit un signe de tolérance, une acceptation curieuse. Une ouverture d’esprit.

Les poèmes d’Éric Chassefière jouent sur les dualités: jour/nuit, lumière/ombre, silence/ bruit, corps/esprit, surface/profondeurs, écrit/indicible, intérieur/extérieur. Le poète déplace les frontières, maintient un équilibre dont il mesure en permanence la fragilité. Le ciel est une page. La page une fenêtre ouverte où s’installe l’écriture. Elle est trace, elle est peinture. Formulation de ce qui existe entre les lignes. 

Au fil des pages, on s’aperçoit que l’écriture du poème n’est jamais terminée, qu’elle s’élabore peu à peu, qu’elle tente de faire corps, de se matérialiser. Faire, écrire un poème, exige du poète d’être. Être au monde, Être à l’écoute, Être en mesure de lui répondre. Par l’amour peut-être.  

« Ouvrir la fenêtre c’était ouvrir la page
en déployer au secret des mots ce profond ciel d’or
tu devais ciel sur ciel faire pas du poème
ouvrir seuil après seuil la voie vers le Tout
maintenant le geste est accompli
c’est ta vie que tu tiens entre tes mains
le chemin de ta vie que tu réchauffes de ta paume
main posée sur le cahier aux muettes collines »