Marguerite Yourcenar, Un homme obscur, une belle matinée, Folio, 2016, 227 pages.

Une chronique de Lieven Callant

Marguerite Yourcenar, Un homme obscur, une belle matinée, Folio, 2016, 227 pages.


Enfant, on m’avait offert un calendrier où chaque mois de l’année était illustré par une des peintures de Rembrandt. La dernière page était consacrée aux différents auto-portraits peints par le Maître tout au long de sa vie. Dans un jeu de miroirs, la question « Qui suis-je? » semblait surgir mais elle n’était pas la seule car j’avais le sentiment que ce n’était pas un instant furtif, celui de l’être, qui était représenté dans chacun des portraits mais une durée, un espace compris entre les deux moments, celui de la naissance et celui de la mort. Rembrandt interrogeait le temps, ses effets sur le corps et sur l’âme, ses effets sur la lumière et les ombres, sur leurs perceptions. Il ne posait à mes yeux pas encore de bilan définitif du désastre mais le questionnement du temps a continué de me préoccuper. Le temps des oeuvres d’art. Le temps littéraire et élastique de Marcel Proust, le temps comme un voyage de la lumière, le temps qui cesse de fuir et ne s’écoule guère comme les rivières mais semble être depuis l’endroit où je me trouve, un étrange morceau de gâteau.

Si dans un premier temps Rembrandt a inspiré Yourcenar pour ce récit, je le conçois et le comprends dans cette même optique d’interroger la vie en se servant du temps. Le temps comme instrument de lecture passant la vie sous sa loupe. Le temps comme espace de recul, de mise à distance permettant un renouvellement continuel et multiple des lectures et donc aussi de l’écriture.

Le style de Yourcenar est à la fois le fruit d’une longue élaboration faite d’oublis et de résurgences, et d’un travail minutieux mené avec passion tout au long d’une vie, sa vie à côté de celle de ses personnages qui n’ont cessé d’occuper quelques coins de mémoire comme c’est le cas de Nathanaël, personnage principal de Un homme obscur.

L’écriture d’un récit, d’un roman est constamment reprise, remise en cause, défaite et refaite. Même si Yourcenar avoue avoir « triché », je perçois ce « mensonge » comme étant la volonté de mieux cerner une réalité, une manière d’être au monde et que Rembrandt dans ses auto-portraits cherchait à traduire par des contours noirs ou des espaces de lumières et de couleurs. Écrire est une longue étude de soi-même, de soi comme filtre d’une vie dont les voies sont partagées par delà les temps et les espaces par une partie de l’humanité.

Le récit dont il est question ici prend la forme d’une boucle: le début est la fin, la fin est le début et le livre est toujours en chemin, en train de se réécrire au fil des lectures. Dès le premier paragraphe et en l’espace d’une demie page l’auteure résume le propos. Si le récit installe naturellement plusieurs niveaux de lecture, on peut aussi se satisfaire d’un seul. Il s’agit de la vie et de la mort d’un homme ordinaire né à Amsterdam au XVII ème siècle: Nathanaël . Il nait et meurt « sans grand fracas ». Ce qui intéresse Yourcenar et immédiatement après elle, ses lecteurs est ce qui se produit entre ces deux évènements. La vie ordinaire d’un homme obscur. Autrement dit d’un homme que rien n’illumine (si cela est possible), qui se satisfait d’une ombre. Peut-être se contente-t-il cet homme à ne pas exprimer le fond de sa pensée?

Un premier incident l’invite à prendre la fuite et à s’exiler. Une des épreuves que la vie réserve est bien celle du fuyard, du voyageur, de l’étranger, du sans domicile fixe, de celui qui rompt ses amarres. « Les hommes sont partout des hommes » pense-t-il en découvrant des atrocités commises à répétitions sur des semblables plus faibles, plus pauvres, plus las. Mais il arrive aussi à Nathanaël d’être « ivre d’air et de vent. » de se sentir « vivant, respirant, placé tout au centre ». Car cet exil, ce premier refus opposé au cheminement naturel de la vie, cette première blessure permet à Nathanaël d’en goûter les saveurs qui laissent passer celle d’une totale liberté, éphémère certes, mais défaite de ses racines, elle peut se rêver un avenir différent.

« Certains soirs, les étoiles bougeaient et tremblaient au ciel; d’autres nuits, la lune sortait des nuages comme une grande tête blanche, et y rentrait comme dans une tanière, ou bien, suspendue très haut dans l’espace où l’on n’apercevait rien d’autre, elle brillait sur l’eau houleuse. » P39

C’est placé au centre de cet univers-là dont il est question, naturellement.

Deux pages plus loin, j’ai pu lire comme pour rééquilibrer les propos et rappeler l’interrogation première du temps de la vie et en son maigre centre l’homme, être vivant et mortel que le temps engloutit:

« Quatre ans de sa vie croulait comme un de ces pans de glace qui tombent de la banquise et plongent d’un bloc à la mer. »

Yourcenar titille continuellement son lecteur comme pour ne point lui retirer sa lucidité et donc son libre arbitre, indispensable outil pour continuer de penser la vie, même celle d’un personnage comme Nathanaël qui fait de son XVII siècle notre XXI siècle.

« Après quatre ans vécus sans penser (il le croyait du moins), il avait regagné le monde des mots couchés dans les livres » P49 « Amas dit glorieux d’agitations inutiles qui jamais ne cessent et dont jamais personne ne prend la peine de s’étonner. »

Nathanaël au travers « des forêts de mots » s’interroge sur la foi « Mais que, détaché de la Trinité et descendu en Palestine, ce jeune Juif vînt sauver la race d’Adan avec quatre mille ans de retard sur la Faute, et qu’on n’allât au ciel que par lui, Nathanaël n’y croyait pas plus qu’aux autres Fables compilées par les doctes ». P54

Ce qui intéresse aussi Marguerite Yourcenar et la lectrice que je suis, c’est la rébellion même simple, celle des idées et qu’incarne aussi dans une certaine mesure Nathanaël. Ce refus inscrit au coeur de l’homme est-ce l’obscur coin de mémoire, de conscience, de morale à contre courant qu’évoque le titre du livre?

P84 « Hier, aujourd’hui et demain ne formaient qu’un seul long jour fiévreux qui contenait la nuit aussi. »

« Plus loin, un vieil homme d’aspect fiévreux parlait tout le temps, très vite, intarissable comme un mince filet d’eau qui déborde d’une fontaine. Il racontait sans doute sa vie. Personne n’y prêtait attention.

Voilà deux passages qui répondent en partie à mon interrogation concernant l’obscurité. Marguerite Yourcenar y répond par une mise en abîme de son récit. Personne ne prête attention, l’obscurité surgit du regard.

P93 « Tout se passait comme si, sur une route ne menant nulle part en particulier, on rencontrait successivement des groupes de voyageurs eux aussi ignorants de leur but et croisés seulement l’espace d’un clin d’oeil. D’autres, au contraire, vous accompagnaient un petit bout de chemin pour disparaître sans raison au prochain tournant, volatilisés comme des ombres. »

Outre une certaine et possible rébellion, une partie du destin nous échappe, échappe à notre contrôle, à notre volonté, la vie choisit pour nous comme pour ceux qui nous accompagnent : nous sommes des fantômes.

P109 « Á coup sûr, l’histoire n’avait pas à être reproduite point par point sur des toiles peintes bordées d’or. Mais il lui semblait qu’au faux des sentiments répondait le faux des gestes. »

P118.  « La logique et l’algèbre.(…) Des équations parfaitement nettes, toujours justes, quelles que soient les notions ou les matières auxquelles on puisse les rapporter (….) les choses ainsi enchaînées meurent sur place et se détachent de ces symboles et de ces mots comme des chairs qui tombent…. » « Ces myriades de lignes, ces milliers, ces millions de courbes par lesquelles, depuis qu’il y a des hommes, l’esprit a passé, pour donner au chaos au moins l’apparence d’un ordre …Ces volitions, ces puissances, ces niveaux d’existence de moins en moins corporalisés, ces temps de plus en plus éternels, ces émanation et ces influx d’un esprit sur l’autre, qu’est-ce, sinon ce que ceux qui ne savent pas ce dont ils parlent appellent grossièrement des Anges?

P121 Les passerelles des théorèmes et les ponts-levis des syllogismes ne mènent nulle part, et ce qu’ils rejoignent est peut-être Rien. Mais c’est beau. »

P150  « Tout d’abord, le silence semblait régner, mais ce silence, à bien l’écouter, était tissu de bruits graves et doux, si forts qu’ils rappelaient la rumeur des vagues, et profonds comme ceux des orgues de cathédrales; on les recevait comme une sorte d’ample bénédiction. Chaque rameau, chaque branche, chaque tronc bougeait avec un bruit différent, qui allait du craquement au murmure et au soupir. En bas, le monde des mousses et des fougères était calme. »

P158 « Alors, le temps cessa d’exister. (…) Le temps passait comme l’éclair ou durait toujours. (…). L’aube et le crépuscule étaient les seuls évènements qui comptaient. Entre eux, quelque chose coulait, qui n’était pas le temps mais la vie. »

Voilà qu’ici, l’auteure nous ramène au coeur de son livre, au coeur de son interrogation principale énoncée au début du récit. J’ai aussi relevé ces diverses citations afin de tenter de déployer la belle profondeur de l’écriture de Yourcenar, sa résonance.

P165 « Mais d’abord qui était cette personne qu’il désignait comme étant soi-même? D’où sortait-elle? (… ) « il ne se sentait pas comme tant de gens, homme par opposition aux bêtes et aux arbres; plutôt frère des unes et lointain cousin de autres »  

La mort arrive advient comme le restant. « Le pire était cette toux clapotante, comme s’il portait en soi on ne sait quel marécage où il s’enlisait. »

Dans la dernière phrase du récit, je lis une allusion au poème de Rimbaud « Le dormeur du val ». Une étrange lucidité nous empêche de croire que la mort est semblable au sommeil, de même que la vie n’est point un songe.

« Il reposa la tête sur un bourrelet herbu et se cala comme pour dormir. »

Le deuxième volet est consacré à la vie du fils de Nathanaël.

Dans la postface, j’ai relevé cette remarque écrite par Marguerite Yourcenar parce qu’elle invite à lire. Lire les autres livres de Yourcenar. Lire tout court, ce qui nous enrichira. Invitation que formule aussi régulièrement Patrice Breno, comme dans le N° 90 de Traversées.

« Toute oeuvre littéraire est ainsi faite d’un mélange de vision, de souvenir et d’acte, de notions et d’information reçues au cours de la vie par la parole ou par les livres, et des raclures de notre existence à nous. »

© Lieven Callant

Philippe Vilain ; Un matin d’hiver ; Grasset, (15€-141 pages), Avril 2019

Chronique de Nadine Doyen

Philippe Vilain ; Un matin d’hiver ; Grasset, (15€-141 pages), Avril 2019

Dans le prologue, Philippe Vilain nous révèle la genèse de son roman. Une rencontre avec une inconnue, lors d’un séminaire universitaire, qui débouche sur des confidences, terreau idéal pour un écrivain surtout quand il trouve un aspect romanesque dans cette vie qui lui est déroulée, comme servie sur un plateau !

Un écrivain, pour Nancy Houston, « c’est un braconnier d’histoires, un chapardeur, qui s’accapare de bribes, pour les sertir telles des pierres précieuses ». Avec l’accord de la confidente d’un jour, Philippe Vilain a procédé à un travail « d’ensecrètement » pour garantir l’anonymat de son héroïne.

Il se glisse avec brio et délicatesse dans la peau, le coeur, le corps, la vie d’une femme pour un peu plus de vingt-quatre heures.

Précisons que sa narratrice est une femme amoureuse qui relate sa rencontre avec Dan, tous deux enseignants dans la même université.

Les deux portraits se tissent simultanément.

Elle, Julie, la trentaine au début du récit, la quarantaine quand on prend congé d’elle. Elle décline sa passion pour la littérature : « compagne fidèle », l’amie des insomnies, « un secours nécessaire ». Ses amies la considèrent «  rêveuse, idéaliste ».

Lui, « charismatique », « se sent profondément américain » et accorde peu d’importance à l’apparence, à sa tenue vestimentaire. Ce qui compte, « ce qui fait la qualité d’un homme, c’est son travail, son oeuvre ». Un charme certain auquel Julie succombe.

On devine la dépendance amoureuse de l’enseignante à la voir rivée à son téléphone, guettant les textos de l’élu de son coeur. Philippe Vilain dont on connaît l’exigence quant à la qualité du français (1) pointe les risques de « la déchéance de la langue » dans cet usage d’émoticônes en rafales, de négligences orthographiques. Ce que l’enseignante de lettres conteste.

Vient le mariage précipité par un heureux événement en vue : « l’enfant de l’amour », leur princesse, leur « poupée de porcelaine » qui transforme Dan en « un père prévenant, soigneux, organisé » et Julie en mère poule.

Le Noël des cinq ans de Mary marque un tournant, le moment où la vie de la narratrice va basculer. Elle tient le lecteur en haleine, en justifiant son émoi. Elle sait ce qui est arrivé. Une situation qui rappelle ce phénomène des évaporés que Thomas Reverdy a évoqué dans un de ses romans. Cette disparition est d’autant plus énigmatique que notre société est hyperconnectée. Les parents de Dan, tout autant démunis, sont prêts à soutenir leur belle-fille, à faire mieux connaissance avec Mary. Le grand-père concédera au désir de cette dernière : fouler les endroits que son père a fréquentés. On imagine aisément la difficulté pour l’enfant de grandir, confrontée à un tel mystère. Quand lui dire la vérité ?

On voit cette femme ébranlée aux confins de la folie, taraudée par la culpabilité.

Elle passe en revue toutes les hypothèses plausibles, celles qui l’arrangent. Son inquiétude parvenue à son climax génère une atmosphère éprouvante qui gagne le lecteur. Elle pensait former un « couple heureux, solidaire, complice ».

Il s’avère que Dan n’aimait pas parler de ses recherches ni de ses enquêtes sur le terrain relatives au racisme, les considérant « secret affair »

En explorant le couple, Philippe Vilain décrypte en quoi l’arrivée d’une enfant peut modifier la relation entre les parents. Il montre le moment où le doute s’empare de la protagoniste. N’auraient-ils pas parfois négligé de communiquer ou ne se sont-ils pas quelquefois réfugiés dans le silence ? « Le silence est la diplomatie du coeur, se taire est la meilleure solution », pense-t-elle.

Une réflexion de Louis Guilloux renvoie à la situation de cette femme acculée à vivre en solo, formant toutefois, à ses yeux « un beau petit couple » avec sa fille. « On jouit mal de ce qu’on a, on ne possède que quand on a perdu. Mais on possède peut-être mieux encore, quand on a failli perdre et que l’on retrouve ». Dans son introspection, cette mère évaluait la chance d’avoir une famille heureuse, et les retours de Dan étaient toujours fêtés avec Mary transpirant le bonheur des retrouvailles. Elle ne peut s’empêcher de convoquer leurs « sweet memories », leurs instants de grâce », car « Le bonheur n’a pas de mots, il n’a que des images radieuses… ».

Dans une succession de flashbacks, elle revoit, se remémore sa vie conjugale et fait l’amer constat de la perte, de « l ‘anesthésie du désir ». A qui la faute ? La lassitude, la monotonie qui s’installe ? Des professions trop prenantes qui confisquent le temps pour la sphère privée ?

L’auteur aborde la notion de l’identité et l’avenir des couples mixtes. Dan avait-il le mal du pays ? Vivait-il mal sa situation d’expatrié ?

Le romancier soulève la question de la fidélité quand le mari est si souvent en déplacement.

Dans la partie retraçant l’enquête initiée par celle qui vit mal l’abandon, le lecteur qui est conduit dans les bas fonds de villes américaines, découvre les conditions pour lancer un avis de recherche,ce « wanted » vu dans les films et comment fonctionne la police des deux côtés de l’Atlantique. Épaulée par Paul Peeters, le père du disparu, Julie va écumer le maximum d’endroits au risque de s’aventurer dans les « quartiers de sauvages », ce que l’on leur déconseille.

Tous deux sont déterminés à « remuer ciel et terre », déçus du manque de coopération de la police. Ce qui offre au lecteur de traverser des zones industrielles aux murs tagués, aux « môles bétonnés d’une soixantaine d’étages, chatouillant le ciel » ; d’entendre la couleur sonore de Houston avec « ses voix immigrantes ». Des halls d’immeubles aux « boîtes aux lettres défoncées ».

Puis, c’est le pouls de la ville d’Atlanta que l’on sent vibrer, sa rumeur, ses odeurs qui nous parviennent avant de découvrir la vue panoramique que Julie balaye du regard. Elle est comme en pèlerinage dans cette ville aimée car liée à Dan, ville « où le soleil brille toute l’année », ville aux « immenses parcs verdoyants, fleuris d’azalées qui donnent un sentiment de liberté ».

On est témoin du maelstrom qui étreint Julie, oscillant de l’espoir au découragement, à l’angoisse. (« L’espoir se réfrigérait dans la cuisine ».)

Dan aurait-il été victime d’un guet-apens ? Est-il en vie ? Pouvait-il être « un agent infiltré » ? Comment en parler à sa famille, ses collègues ? Et que dire à sa fille qui grandit et s’interroge aussi? C’est un permanent questionnement qui alimente l’esprit de la narratrice. Le lecteur est suspendu au moindre indice qui mènerait sur la bonne piste, ce qui maintient une certaine tension.

L’auteur a enregistré dans ce récit tous les pics d’émotion que traverse son héroïne, tel un sismographe : son impatience de retrouver Dan aux prémices de leur passion dévorante ; la joie de la maternité ; les affres de l’attente, la morsure du manque. Il décortique de façon saisissante la période interminable de l’absence : « L’absence, c’est vivre avec un sentiment d’inachevé » et montre comment la narratrice va apprivoiser l’absence, une fois la sidération passée.

Une caractéristique du style de Philippe Vilain, c’est son goût pour les énumérations qui prennent parfois la forme de l’anaphore.

Il a l’art de tisser des récits à la trame cinématographique, ce roman ne fait pas exception. Le gros plan en clôture sur Mary tenant la main de sa mère près du lac parfois « strillé par des écharpes de brume », dans Piedmont Park, est une scène lumineuse et joyeuse. On referme le livre avec encore en tête les chansons de Bob Dylan et Janet Joplin, de quoi alimenter la bande son.

Comme Nicolas Carreau le fait remarquer (2) : « Philippe Vilain est devenu le spécialiste du roman d’amour non cucul !  Ce qui compte c’est sa manière de décrire le couple, le désir, le manque ». Il sait adopter une voix féminine, il sait se muer en femme avec une extrême sensibilité. Il brosse le portrait d’une femme multiple (« célibataire endurcie, amoureuse éperdue, idéaliste, enseignante studieuse, mère appliquée, veuve éplorée »), avant tout courageuse et résiliente.

Elle force l’admiration par sa détermination au vu des vicissitudes rencontrées. En la sachant apaisée désormais, délestée de sa pensée unique et obsessionnelle de Dan, et bien accompagnée, le lecteur referme le livre, lui aussi apaisé.

Une histoire incroyable, touchante, prégnante, servie par une écriture pleine de subtilité avec une once de poésie. Un témoignage utile pour la fille du disparu.


(1) : La littérature sans idéal de Philippe Vilain

(2) Émission du samedi  6 avril 2019 sur Europe 1


Extrait : « Je n’ai pas écrit pour faire le deuil de Dan Peeters, l’oublier ou expurger je ne sais quelle ancienne souffrance, mais pour mieux me représenter sa disparition et témoigner de ce qu’elle fut pour moi : l’événement de ma vie. D’ailleurs, je ne crois pas que l’on écrive pour oublier, mais pour retrouver au contraire, dans l’univers du langage, ceux que l’on a perdus ».

© Nadine Doyen

Carole-Laure Desguin, A chaos, chaos et demi ; préface d’Eric Allard ; La P’tite Hélène Editions, 2018

Une chronique de Pierre Schroven

Carole-Laure Desguin, A chaos, chaos et demi ; préface d’Eric Allard ; La P’tite Hélène Editions, 2018

Ceux qui m’intéressent sont ceux qui ont la démence de vivre. Ceux qui ne savent pas bâiller, ni sortir un lieu commun mais qui brûlent, brûlent pareils aux fabuleux feux jaunes des chandelles/ Jack Kérouac

Dans ce recueil, Carine Laure Desguin  remet en question les apparences pour célébrer la vie dans son mouvement perpétuel, rompre les codes de l’écriture et mettre à mal l’équilibre d’un monde  capturé par le capital .

Ici, la langue dérape, fait venir au jour le sensible, active les forces de l’invisible, tend vers l’inconnu, érode les conventions, résiste à la syntaxe, à l’institution, à l’idée de sujet et tente de mettre au jour la face cachée des êtres et des choses ; ici, l’auteure brise le langage pour aller vers l’obscur, l’énigme du corps et rompre avec l’ordre du discours pour qu’à son tour l’être sorte de la représentation, retrouve les forces dissimulées derrière les formes et s’en aille d’un pas léger vers une autre façon d’être. Bref, en sortant du standing de la langue, Desguin nous aide à guérir des pièges de l’image et du principe d’identité qui nous fixe dans les formes et nous fait  négliger les forces qui résistent à tout ce qui nous présuppose… Au bout du compte,  cinquante poèmes jubilatoires qui prennent l’émotion sur le vif, éveillent le réel, révèlent notre ambiguïté, nous rendent plus vivant et mettent en joue une pensée ayant pour seul but la mise en cause de tout.

J’ai scruté les avaloirs assise entre deux orbites et le troisième œil a éclaté ce qu’il me restait de non-sens. Là sont cachées les vérités, dans le désert inachevé qui attend que s’ouvrent les paupières d’une extase.                                                             

                                                                                                             ©Pierre Schroven

Louis Delorme, ALTERNANCE, Collection Sajat, Paris, 2019.

Une chronique de Claude Luezior

Louis Delorme, La charnier.

Louis Delorme, ALTERNANCE, Collection Sajat, Paris, 2019, ISBN : 978-2-35157-758-6

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Expressionnisme ? Impressionisme ? Cubisme ? Et pourquoi donc un « isme » ? Art naïf, parfois. Art tout court. Les gravures, sculptures, huiles, collages, sérigraphies de Louis Delorme nous font penser à Münch, Chagall, ou Garouste. Classement difficile : et pourquoi donc un classement ? L’itinéraire est complexe, certainement tourmenté, toujours aux aguets. Mais pas seulement.

Ce recueil illustre les méandres d’un artiste mais aussi la pensée d’un poète : errances, illusions noyées, désespérance face à l’absurdité.

Nombreux sont les ouvrages où le trait illustre un texte. Chose connue ! Par ailleurs, on trouve à foison des lignes explicatives commises par tel ou tel historien de l’art  déguisé en guide touristique ou en poète du dimanche. Passons ! Enfin, certains écrivains se sont essayés à commettre des lignes inspirées par une peinture, offrant au lecteur, j’allais dire au contempleur, une luminosité originale.

Dans ALTERNANCE, la démarche de Delorme montre  les deux faces de sa propre vie. Singulière dualité. Rares sont les artistes qui se sont essayés tout à la fois aux arts plastiques et à l’écriture avec autant de créativité, de constance, de talent renouvelé, d’acharnement. L’auteur reprend sa matière picturale mais ne la commente pas. Il lui coud des mots, lui donne un sens complémentaire: le sien.

On peut plaider le fait que l’œuvre plastique se suffit à elle-même, que c’est au spectateur d’y trouver sa voie. On peut prétendre qu’un poème n’a pas besoin d’être illustré car le lecteur a son imaginaire propre.

Certes.

Mais la vision d’un artiste prend une signification tierce quand elle est amplifiée, magnifiée par le créateur lui-même. Nous l’avions déjà noté, par exemple chez Armand Niquille qui peignait des poèmes, aphorismes ou envolées mystiques au revers de ses tableaux. Non pas comme une vaine narration mais dans une tentative de dire autrement, de graver sa pensée dans une autre partie de son, de notre cerveau.

Parfois, cet essai désespéré de mettre un sens langagier à sa toile trouve une soupape dans le titre qu’il lui donne.

Ici, Delorme assume une création verbale originale à partir d’œuvres anciennes. Le moule n’est pas cassé, le fond de la pensée, intacte. Nous avions déjà apprécié ses sentes avec Contrepoints, une trilogie en compagnie de Jeanne Champel Grenier. Delorme accorde (on gardera le mot « corde »), c’est à dire enchaîne, scande, burine un verbe fort à sa matière picturale.

Juste un exemple :  Le Charnier. Contempler le tableau est une expérience. Lire le poème est un voyage. Côte à côte, les deux expressions du même auteur prennent une dimension particulière. ALTERNANCE ou présence simultanée ?

     ©Claude Luezior

Morte dans l’anonymat

sans même assez de terre

pour recouvrir ces corps

décharnés,

désunis,

tous ces déjà presque squelettes,

pêle-mêle jetés

dans la fosse commune.

Qui peut oublier ça

et pire le nier ?

Bourreau, ta mort aussi,

elle était programmée.

Dans quels champs

allez-vous

vous retrouver ensemble ?

                        Louis Delorme

David Foenkinos, Deux sœurs, nrf Gallimard, Février 2019 (173 pages – 17€)

Chronique de Nadine Doyen

David Foenkinos, Deux sœurs, nrf Gallimard, Février 2019 (173 pages – 17€)

David Foenkinos change de registre aimant surprendre son lecteur.

Il nous immisce d’abord dans un couple en crise, en train de se déliter/se fracasser soudainement et nous rend témoin de la rupture d’autant plus brutale, violente, pour Mathilde que l’été ils parlaient mariage. Aucun signe décelé, pas de préavis.

La première partie se focalise sur Mathilde, professeur de français, la montrant dans son milieu professionnel.

On la devine pleine d’abnégation, très investie et désireuse de transmettre sa passion pour Flaubert.

On la voit dans son rapport avec ses élèves, ses collègues.

Sabine, sa collègue la plus proche, la loser sentimentale l’envie, la jalouse même.

Quelle ironie quand le lecteur, lui, connaît la réalité !

L’autre facette de Mathilde c’est celle d’une femme délaissée, aux abois, qui voit son couple partir à vau l’eau, en proie à une douleur indicible, guettant un texto.

Comment mener sa classe, poursuivre l’étude de « L’éducation sentimentale » sans rien laisser paraître ?

Le romancier excelle à plonger son héroïne dans un engrenage hors contrôle, la faisant disjoncter.

Tout bascule pour l’enseignante avec le cadeau de Matéo, (cet élève considéré comme un « fayot », avec qui elle avait lié une relation privilégiée) et ses paroles maladroites qu’elle prend pour de la provocation.

Son dérapage va la conduire dans des méandres bien sombres et aux mensonges : « Une erreur dans un océan de perfection, et c’est l’erreur seule que l’on regarde ».

David Foenkinos décrypte la rupture sous deux angles. Pour Étienne, « le bourreau » qui a choisi de quitter Mathilde, il aborde cela comme une renaissance, une liberté retrouvée. La compagnie d’Iris, l’ex revenue, est si magique, que « même un mauvais film l’enchante », que même « la pluie ne mouille plus ».

Pour Mathilde, « la victime de ghosting» (1), totalement anéantie, c’est le scénario « Mourir d’aimer » qui l’habite. La vérité imparable, elle l’apprend de Benoît, l’ami d’Étienne. Véritable couperet. Comment va-t-elle survivre à cette absence si prégnante, à ce naufrage amoureux, elle qui a mis le turbo à sa souffrance ?

Elle nage, non pas dans le bonheur comme le pense Sabine, sa collègue, mais dans un total marasme. Sa voisine psychiatre va-t-elle pouvoir lui apporter une aide ?

L’auteur soulève la question : Que reste-t-il d’un amour ? Un kaléidoscope de souvenirs comme autant d’éclats de frustration (La Croatie!) et de beauté mêlés.

Des souvenirs « qui souffrent de la garde alternée des mémoires » !

La phrase : « Elle perdait toute sa vie », par l’usage de l’imparfait traduit l’inéluctable fugacité de cet amour.

Toutefois, à la fin de l’acte I, le lecteur quitte les deux sœurs confiant, car Mathilde   est prise en charge par Agathe, cette sœur qui n’hésite pas à prendre un jour de congé pour apporter du bien-être à sa cadette. Il apparaît vite qu’elles n’ont guère d’affinités, déjà dans leur enfance leurs rapports étaient conflictuels, « des montagnes russes ». La disparition de leurs parents avait toutefois resserré leurs liens : « une forme d’alliance nécessaire à la survie de la famille ». Mais la remarque glissée par le narrateur nous met en alerte : « Tout prendrait bientôt une tournure différente ».

Cette fois leur rapprochement a été initié grâce à la naissance de la fille d’Agathe, Lili, dont raffole la tante.

Si Mathilde, férue de littérature, lit à haute dose, peut-être trop, elle constate que les livres manquent dans le foyer de sa sœur et le déplore.

N’avance-t-on pas que plus tôt un enfant est entouré de livres, plus vite il sera « un  grand lecteur »? Ici David Foenkinos aborde la place accordée, dès l’enfance, à la lecture au sein d’une famille. La transmission de parents à enfants est primordiale.

La partie 2 nous immerge dans le duo formé par Agathe et Frédéric, un couple modèle, heureux qui, faute de solution, va recueillir Mathilde. Ce qui n’est pas sans perturber leur intimité. Cette dernière manifeste une fibre maternelle certaine pour pouponner sa nièce dont elle occupe la chambre. On suit au quotidien ce trio d’adultes, mais la présence d’une tierce personne ne risque-t-elle pas de faire exploser le couple, d’autant que Mathilde se révèle intrusive, arbore un décolleté aguicheur un soir ? Et si leur cohabitation en huis clos se transformait en un trio amoureux ?

L’entomologiste des coeurs féminins confirme son talent de se glisser dans le corps et l’âme de ses héroïnes et dresse deux portraits très fouillés de femmes.

L’auteur explore la relation sororale et s’attache à la jalousie que l’on voit poindre entre Agathe et Mathilde. Gouffre délétère dangereux. La jalousie, « mécanisme fascinant qui vient brouiller toutes les cartes dans une histoire d’amour », telle la définit Amélie Nothomb. Et on peut devenir monstrueusement jalouse ! Suspense.

Avec la même justesse et sensibilité, il autopsie le couple. Hugo, collègue de Frédéric, réalise qu’il ne plaît pas aux femmes. Son ex l’a quitté pour une femme.

Iris, de retour d’Australie, a « repris sa place impériale » dans le coeur d’Étienne.

Frédéric, lui, manifeste un certain trouble devant Mathilde, vraie Ophélia « en chemise de nuit blanche, cheveux longs détachés » et son aveu a de quoi le déstabiliser. Toutefois, il témoigne son amour à sa femme par un geste délicat.

Le romancier soulève cette injonction au bonheur (douce chimère) dont on est abreuvé sur les réseaux. Peut-on devenir méchant à force de souffrir ? D’autre part, peut-on être heureux au détriment de sa sœur, sans une once de culpabilité ? »

Il souligne le lien des lieux avec les êtres. Si l’héroïne de Philippe Besson dans « Se résoudre aux adieux » fait un pèlerinage sur les lieux visités avec l’être aimé, Mathilde, au contraire, désire les éviter et raye les quartiers de Paris liés à Étienne, à leur bonheur révolu. Par contre elle est envoûtée par la magie de sa balade nocturne avec le mari de sa sœur, au retour d’un concert.

David Foenkinos fait une incursion dans le domaine de l’intelligence artificielle, « au coeur du métier de Frédéric », sujet auquel s’intéresse Mathilde afin de pouvoir mieux comprendre le travail de son beau-frère. Elle a même lu La guerre des intelligences de Laurent Alexandre, ce qui ne peut que le flatter.

Il met en exergue le pouvoir des livres : si on leur prête un effet thérapeutique, si les « livres prennent soin de nous » (2), comment interpréter l’assertion de l’écrivain : « On ne pouvait pas être heureux quand on avait trop lu. Tous les malheurs venaient de la littérature. » ? Néanmoins Mathilde, qui nourrit la même passion pour Flaubert que Marie-Hélène Lafon (3), suscite la curiosité de lire ou l’envie de relire                «  L’éducation sentimentale ».

Si les aficionados d’Amélie Nothomb traquent dans ses romans son mot fétiche « pneu », ceux de David Foenkinos guettent ce qui fait son ADN, à savoir une constante, les mots : « la Suisse, cheveux, deux polonais…). Récurrent également le nom de la protagoniste Mathilde Pécheux que l’on retrouve dans le film Jalouse.

Quant aux notes de bas de page, si certains s’en accommodent plus ou moins mal, d’autres, à juste raison, crient « au génie ».

Le scénariste sème des références cinématographiques et nous offre des travellings sur ses personnages arpentant Paris by night, dignes du cinéma de Woody Allen. Après la réussite de l’adaptation du Mystère Henri Pick, on attend celle de « Deux soeurs ».

A souligner également le côté théâtral de certaines scènes : Mathilde déclamant le prénom d’Iris telle une litanie ou Mathilde en train de faire cours à une classe imaginaire. Le cameraman centre son objectif sur les gestes : le cruel, le tendre.

Malgré l’ombre de l’absente en filigrane à la fin du roman, l’auteur séduit toujours par son style d’écriture et ses tournures inattendues comme : « arnaque au zygomatique ou « Le coeur de l’autre est un royaume impossible à gouverner » !

David  Foenkinos signe un roman intimiste au dénouement tragique et glaçant.

Un choc terrassant. L’empathie que l’on éprouvait pour Mathilde se transforme en sidération, voire en incompréhension. Il dépeint avec précision, comme au cordeau l’érosion et l’inconstance des sentiments, les griffes acérées de la rupture et la jalousie, le tout exacerbé par la souffrance du deuil amoureux et la spirale du malheur. Un sentiment de vacuité totale, d’échec.

C’est la gorge serrée que l’on referme ce thriller psychologique bien vertigineux.

Parmi les livres qui l’aident à vivre, Agathe Ruga confie : « L’oeuvre de David Foenkinos est presque un être cher. La Délicatesse me réconforte. Charlotte me fait pleurer. Le potentiel érotique de ma femme me fait rire ». N’oublions pas Le mystère Henri Pick, adapté à l’écran par Rémi Bezançon. une comédie séduisante.


(1) ghosting : néologisme issu de l’anglais ghost (=fantôme) : virer un amour, un ami sans explication, rompre sans un mot.
(2) Les livres prennent soin de nous de Régine Detambel
(3) Flaubert Par Marie-Hélène Lafon- Buchet-Chastel Les auteurs de ma vie

© Nadine Doyen