Une Nuit à l’hôtel ; Recueil de nouvelles, le Un ; Hors-série –été 2019 (118 pages – 6,90€)

Chronique de Nadine Doyen

Une Nuit à l’hôtel ; Recueil de nouvelles, le Un ; Hors-série –été 2019 (118 pages – 6,90€)


Comme chaque été, depuis quatre ans, Julien Bisson rassemble « la fine fleur de la littérature française contemporaine » (1) autour d’un thème précis.

Voici onze nouvelles pour tromper l’insomnie, meubler une attente ou pour ne pas bronzer idiot. La parité respectée, l’ouvrage offre en alternance le texte d’une femme, puis d’un homme. Chacun d’eux relate « Une nuit à l’hôtel ». 

« L’hôtel », fait remarquer Julien Bisson dans sa superbe préface, « est une zone neutre qui autorise tous les fantasmes ».

C’est avec plaisir que l’on retrouve certains auteurs :

Franck Bouysse, que la presse définit comme « un Faulkner limousin », auréolé du Prix des libraires 2019 pour son roman «  d’aucune femme ». Ici, il signe  un texte touchant, plein de déférence pour la figure maternelle, qui met en scène une maman fée, magicienne, débordant d’affection pour son fils. Un enfant , peureux, seul la journée, dans une minuscule chambre d’hôtel, qui se construit avec les lectures que sa mère lui raconte le soir. Moment très fusionnel et lumineux avec cette maman courageuse. La chute très réussie crée la surprise.

Nina Bouraoui  brosse le portrait d’une femme qui dénonce le diktat de la normalité. Comme les autres, elle a un mari, des filles chéries, elle se sait « le pilier du foyer », mais elle aspire à un moment de liberté. Elle s’offre donc une escapade en solo, à leur insu, au coeur du désert algérien, désireuse de se reconnecter à elle -même et cherche à qui se confier. Elle a d’ailleurs avisé une autre femme seule qu’elle épie, à qui elle voudrait parler de déracinement, de désir d’une femme pour une autre. 

Elle rappelle l’héroïne de Repose-toi sur moi de Serge Joncour, Aurore, qui réalise en faire plus pour les autres qu’ils n’en font pour elle, et qui trouve en Ludovic une oreille. 

Valérie Zenatti nous invite également en Algérie, c’est à l’hôtel Cirta, « nom antique de Constantine » qu’elle a posé ses valises le 12 novembre 2012, un moment inouï puisqu’elle  s’apprête à fouler le sol de ses aïeux et remonter le fil de leur histoire et de la sienne dans la grande Histoire. Ce soir- là, l’expression « Bonne nuit » que sa mère lui adresse revêt une émotion unique. 

Ingrid Astier suit les pas d’un naufragé de l’amour que sa femme vient de quitter. Pour noyer son désarroi, c’est au bar Hemingway du Ritz qu’il échoue. Le barman télépathe devrait savoir lire en lui. Un client, pêcheur à la mouche, le divertit en le plongeant dans un autre univers : les rives paisibles d’un lac ou d’une rivière. Va-t-il réussir à repêcher Lou ? 

Humour noir avec Régis Jauffret, Prix Goncourt (2) qui campe un personnage atteint d’Alzheimer, qui porte le même prénom que l’auteur. Se projetterait-il dans le futur ? 

Cécile Coulon dresse le portrait de Madame Andrée, qui semble avoir perdu ses facultés et se retrouve dans cet établissement, sis en pleine campagne, où les clients reviennent « à l’état d’enfance ». Son passé lui revient et en particulier le souvenir d’Émeline, son professeur de flûte. C’est comme si elle l’attendait encore, elle était troublée à l’idée d’apercevoir un carré de sa peau sous un peignoir, si bien que « son corps était plein de son image » même si « la chambre était vide d’Émeline ». C’est une autre visite qui se présentait en réalité.

Négar Djavadi nous embarque à Buenos Aires où le narrateur a pris en filature un individu surnommé La Peste. Il est le dernier flic persuadé qu’il le capturera vivant, contrairement à ses collègues qui se moquent de lui et le « traitent de chasseur de fantômes ». Pour ce faire, il loge dans le même hôtel, pas mieux comme poste d’observation ! Mais pourquoi cette traque depuis tant d’années ? Quel forfait, quel crime a-t-il commis ? Réussira-t-il à l’interpeller ?

Sylvain Prudhomme, qui connaît bien l’Afrique, en particulier la Guinée-Bissau, opte pour une toute autre destination : l’Asie centrale. Son héros, un baroudeur backpacker, nous relate sa nuit écourtée dans un hôtel miséreux de Tachkent où il fait escale. Beaucoup d’adrénaline pour le narrateur quand la porte de sa chambre ( sans verrou) s’ouvre violemment ! Que lui veut cette femme avec son arme blanche ? Suspense. Va-t-il pouvoir récupérer son passeport ? Du dépaysement avec la langue : «  Spasiba ». Un vrai cauchemar que ce souvenir ! 

Adeline Dieudonné (3) montre le fossé de classe sociale entre un couple en vacances à la neige dans un hôtel cossu, et leur nounou (originaire des Philippines) en charge de leur bébé de 5 mois. D’un côté des parents qui font passer leur plaisir de skier au premier plan, de l’autre une employée, à la fibre maternelle évidente, dévouée, soumise mais si seule. N’est-elle pas  « destinée à remplir une fonction, pas à être aimée » ? Ne serait-elle pas exploitée ? Récit ponctué par les multiples recommandations que l’école inculque aux futures employées de maison. Une nouvelle touchante qui interroge sur la relation parents-enfants.

Caryl Férey débarque deux types défoncés pour une cure de désintoxication dans le Berlin Ouest des années punk (1977). Leur chambre d’hôtel donne sur le Mur de la honte. Tableau insolite. Orgie sur fond de musique psychédélique alors que dehors des soldats sont transis de froid.  Stupéfaction pour Iggy qui croyait « faire une retraite tantrique » ! Style imagé.

Gardons la plus drôle des nouvelles pour la fin. En effet Serge Joncour, dont le dernier roman CHIEN-LOUP a été primé (4),renoue avec sa verve loufoque et nous offre une conversation hilarante entre un hôtelier et un client, à la logorrhée persuasive, qui aimerait bien faire son commerce sur place ! Un protagoniste antispéciste, concerné par le réchauffement climatique.

Dès le début, leur dialogue tourne au quiproquo. Le lecteur, comme l’hôtelier, se demande pourquoi « le monsieur de la 106 » a dormi sur un transat au bord de la piscine. L’auteur maîtrise l’art du suspense: quel est donc ce fléau contre lequel ce client s’insurge avec véhémence et qui le rend irascible. ? On s’interroge sur l’identité de « cette squatteuse », son ennemie qui « immanquablement l’attend », « vautrée sur le lit », l’insupporte et gâche ses nuits ! L’auteur nous réserve une chute empreinte d’humour. Une diatribe qui déclenche le rire et que l’on verrait bien adaptée sur scène. Un texte, au ton pamphlétaire, qui nous invite en plus à revoir notre conception de la literie ! 

Dans cette auberge littéraire, la nuit peut s’avérer bruyante, agitée et alcoolisée ou au contraire solitaire, fantasmée, sensuelle. Parfois blanche, stressante, exotique, unique.

Les illustrations de Chez Gertrud, sobres mais explicites en orange, noir et blanc, dialoguent à merveille avec les textes. Un collectif éclectique qui permet d’appréhender des plumes peu familières et de se régaler avec les autres. Biographies et notes bibliographiques insérées. 


(1) Expression employée par Olivia de Lamberterie dans ELLE du 5 juillet 2019.

(2) Régis Jauffret , Prix Goncourt de la nouvelle 

(3) Adeline Dieudonné cumule les prix. Dernier en date : Grand Prix des lectrices de ELLE.

(4) CHIEN-LOUP de Serge Joncour a reçu le Prix Landerneau, le Prix du Roman d’écologie, et le Prix de la ville de Vannes.

©Nadine Doyen

CONVERGENCE Jeanne Champel Grenier – Louis Delorme Liminaire Claude Luezior Éditions France Libris 2019

Chronique de Nicole Hardouin

CONVERGENCE

Jeanne Champel Grenier – Louis Delorme

Liminaire Claude Luezior

Éditions France Libris 2019


Quatre mains sur le clavier de l’amitié et accords : naissent des mouvements. Allegro, andante, scherzo se conjuguent, s’entrecroisent en parfaite harmonie. Ils s’encerclent, chassent les échos des cicatrices hivernales, cheminent dans les litanies du crépuscule et les oraisons solaires, ils sont possédés par le feu ses tenailles, ses images, ses espoirs : songe à tous ceux qui t’aiment.

De leur alliance naît la beauté, beauté de l’instant qui, très tôt, va te happer : lumière enfouie dans les strates du cœur, pliures où se calent l’encrier et la palette.

Les deux auteurs offrent, avec Convergence, un concert où les notes sont des buissons de mots, traits, couleurs. Écrire pour sentir fleurir l’air… / pour tenir son feu en vie.

Tournent les fuseaux, danse l’humour : j’ai toujours été fasciné par les miroirs / surtout celui du fleuve, un peu comme Ulysse. Se dentelle le silence qui est espoir du soir au fil du désir, pulse l’originalité lorsque un bon artiste inspiré / passe ses idées au chalumeau. Parfois un pleur d’étoile ponce le marbre de la nuit, la nostalgie s’enroule dans un galop de pluie et le vent ne chante plus que notre émoi.

Voyage intersidéral, intersidérant pour chasser nuages, orages, ombres, pour se désaltérer dans la luminosité des dessins et la richesse des mots.

Les phrases, comme des oiseaux multicolores, chantent, s’égosillent, les heures s’affolent, vacillent laissant aux épines du temps…./ des baies de jais et de rubis.

À l’endroit, à l’envers, les mots vont, viennent, cœur et pensées sont à nu.

Les pages se tournent à s’en rendre fou, à s’en rendre sage, houles contre vagues, flux et reflux mêlés sur la grève du papier. Mots réverbères pour éclairer les souvenirs, mots calices pour offertoire débordant de vie où les algues font la prière, mots au goût de sel, nostalgie, mots de pluie pour trouver l’eau dans les déserts du cœur, communion du silence dans les mains du mystère. Mots de vie : quatre enfants par seconde / et dire que parfois on se sent seul, mots du rire : Ah, je vous le dis : ça me maroufle  / les pantoufles. S’entrecroisent les premiers pleurs de l’enfance et la main de grand-père qui est une plage de chair, le souvenir des disparus, quand je ferme les yeux …/ j’entends ta voix.

Textes et dessins se répondent, lucioles au visage d’encre, la flamme est prêt à bondir dans l’éventail d’écorces bleues car les oiseaux chantent en bleu / ils ont gardé leurs ombres marines. Ce recueil est un glissement, un espoir, un apaisement, dans une bourrasque d’ambre, une arche aérienne pour tous les hommes / en quête de transcendance.

Sans être ni eau ni nuit, dans des flambées de sarments / serments, le lecteur s’insinue dans la fissure de l’entre-ciel pour retenir les arabesques du souffle des deux auteurs.

Avec eux plus besoin d’acheter compléments alimentaires, vitamines, finis les cachets et ampoules dynamisantes, Convergence est un nouveau médicament, à faire breveter, rude concurrence pour la pharmacopée.

Ce recueil, à lui seul, est vivifiant, revigorant, à consommer sans modération, aucun effet secondaire, hors le bonheur de la lecture, l’écoute du regard.

Convergence se referme pour s’ouvrir sur une arche luminescente où la sève, issue d’invisibles racines, ruisselle et dessine le visage de la beauté. Alors  dans une explosion d’étincelles s’installe le rêve : Jeanne Champel Grenier et Louis Delorme nous en donnent les clés.

©Nicole Hardouin

Philippe Besson, Dîner à Montréal, roman, Julliard, (191 pages -19€), Avril 2019

Chronique de Nadine Doyen

Philippe Besson, Dîner à Montréal, roman, Julliard, (191 pages -19€), Avril 2019


Les écrivains qui optent pour une fin ouverte à leur roman sont souvent sollicités pour en connaître la suite. Rares sont ceux qui y répondent.

Philippe Besson, lui, a choisi de nous dévoiler ce qui s’est passé après cette rencontre inopinée avec Paul, son ex-amant, 18 ans plus tard, à Montréal.

Dans le chapitre d’ouverture, Philippe Besson rappelle les faits relatifs à son précédent roman : « Un certain Paul Darrigrand », donc pas de fossé à craindre pour le lecteur novice qui se plongera dans le tome final de la trilogie.

Résumons les circonstances et ses liens avec Paul.

En 1989, (il a vingt ans) : un coup de foudre entre deux adolescents étudiants.

Une liaison clandestine puisque Paul était marié. Séparation. Plus de contact.

En 2007, retrouvailles lors d’une signature en librairie à Montréal ! Trouble et audace de Philippe Besson de proposer de façon impromptue de « souper » ensemble alors que ses hôtes avaient prévu des « agapes officielles ».

Antoine, le nouveau compagnon de l’écrivain, de tout juste vingt ans, accepte d’emblée de l’accompagner. Il se réjouit même de partager ce repas en tête à tête, tout excité « d’être aux premières loges ».

La couverture du livre donne le ton intimiste avec ces bougies, « la lumière tamisée ». Cette configuration est propice aux aveux. 

Quant à la présence d’Isabelle, elle était incertaine, « compte tenu du passé ». 

Après l’évocation de leurs parcours respectifs, la conversation dérive sur cette nécessité d’écrire. Paul cherche à savoir quel déclic a conduit Philippe Besson à l’écriture, « qui isole et retranche ».

Ce dernier remonte à la genèse de son premier roman, confessant que deux critères y ont contribué : l’éloignement et la séparation. D’ailleurs dans une interview récente, il souligne la corrélation entre écriture et séparation : « La souffrance et les chagrins d’amour rendent l’écriture très fertile ». Et on peut en faire de la beauté. Il ne cache pas au lecteur ses états d’âme après la rupture  avec Paul : « triste, abattu, irascible, renfrogné, mélancolique » et lui, « le survivant d’une hécatombe », revient sur le vide laissé par ses disparus qui ne cessent de le  hanter.

Dans ce roman, il donne sa vision du métier d’écrivain tout en reconnaissant que « l’on écrit avec ce que l’on a vécu, ce qui nous a traversé ». Pour lui, « la vie ne peut pas faire un livre, mais la vie réécrite ça peut en faire un ». 

On pourrait citer le roman de Philippe Vilain « Un matin d’hiver » qui est l’exemple même de la retranscription d’une histoire vraie, en procédant à un travail de recomposition et «  d’ensecrètement ».

Philippe Besson, qui pourtant aime parler de ses publications sur les ondes, semble en revanche hostile à les voir « dépecer » comme des « rats de laboratoire ».

Quand la conversation parfois dérape et que la tension est palpable, l’un d’entre eux dévie vers un autre sujet. Ainsi Isabelle parle de leur fils, s’enquiert de la santé de l’auteur. Antoine vient aussi à la rescousse, mais maladroitement quand il veut évoquer le seul livre qu’il connaît : « Un garçon d’Italie ».

Comme l’entracte au théâtre, il y a une pause où deux protagonistes sortent fumer, laissant en tête à tête ceux qui se sont aimés.

Leur dialogue est un moment phare, car ils se lâchent, ils ouvrent les vannes, se dévisagent. Ils convoquent leurs souvenirs (On savait que ça arriverait.), émettent des regrets, se questionnent parfois avec aplomb (What if?), se dévoilent et s’adonnent à « une danse de la divulgation ». Le manque « qui ronge et tord le ventre » sans « tuer le sentiment » est évoqué.

Paul formule enfin son sentiment passé : « j’étais amoureux ». Un aveu que le narrateur a attendu en vain quand il avait vingt ans. Comme ces mots murmurés sont « fabuleux, sensationnels » ! « Ils ont la texture d’un baume, ils apaisent la brûlure ».

Est-elle préméditée, cette sortie d’Isabelle qu’Antoine suit dans la foulée ou est-ce juste le besoin irrépressible de tout fumeur ? Eux aussi conversent, la teneur de leurs échanges sera restituée par Antoine plus tard. Suspense !

Cet intermède permet d’apaiser la tension, de sortir du malaise qui s’était glissé entre les quatre protagonistes. Il est tard, « il est temps de rentrer » , l’heure de se quitter. Se reverront-ils ? Souhaitent-ils  d’ailleurs se revoir ? Et Philippe Besson de faire le triste constat de voir sa vie « tenir en à peine trois heures » ! 

Le romancier met en exergue le rôle joué par les lieux. Pour lui, « ils sont des liens et notre mémoire » et ils le façonnent. Certains de ses livres sont nés « du souvenir d’un endroit. Les images sont indélébiles, les sensations intactes », comme « l’éblouissement devant Florence, sa langueur à Lisbonne, son effroi à Shanghai. ». La métamorphose de Bordeaux lui a ravi ses souvenirs de jeunesse : « il n’en reste plus de trace », les coups de pelleteuse ont tout englouti.

On note par contre le pouvoir mystificateur de l’écriture.

Nous avons dû être nombreux à croire que Philippe Besson connaissait les Ardennes, la Cornouaille comme sa poche, alors qu’il reconnaît n’avoir jamais arpenté ces régions avant de commettre les livres. N’est-ce pas le talent de l’écrivain de rendre son récit crédible ?

Si certains auteurs ont pour marque de fabrique des notes de bas de pages, Philippe Besson a une propension pour des mots ou phrases en italique quand il veut donner plus de valeur au sens : « Il y a prescription. », «  pas grand-chose ». Le mot « sentiment » renvoie au roman précédent (1) où le narrateur confie à Nadine son attachement à Paul:« Nous avions un sentiment ». Ou encore le « je suis bien ici » prononcé par Paul après un moment parfait, devenu depuis « un souvenir déchirant ».

Autre constante, le romancier distille ses précisions, un détail, en aparté, entre parenthèses, créant une proximité avec son lecteur. Il nous fait entendre ses pensées intérieures et imagine celles des autres interlocuteurs.

Philippe Besson décline également un florilège des titres de ses livres parus, aiguisant la curiosité de ceux qui veulent approfondir son œuvre.

Une attitude du narrateur frappe le lecteur : son obéissance. Il obéit à l’ami qui l’a incité à envoyer son manuscrit. Dans les romans précédents, c’est l’élève de primaire obéissant au père instituteur, c’est le fils obéissant qui poursuit ses études pour satisfaire ses parents. Et ici il se plie à ses obligations : rencontre de journalistes, puis signature en librairie. Il obéit ! 

Le lecteur est privilégié car l’écrivain nous gratifie de confidences supplémentaires en nous restituant ce qu’il n’a pas dit, ce qu’il aurait pu ajouter. On ne se lasse pas de son écriture d’où jaillissent multiples interrogations, boutades et métaphores ! Mais gardons en mémoire « qu’il ne faut pas prendre les livres au pied de la lettre, on en rajoute pour émouvoir » ! 

Quant au narrateur, il a l’art de terminer ses romans par une phrase marquante. Que penser de l’injonction de Paul délivrée par texto, en pleine nuit ?! On imagine aisément le trouble que ce message a dû provoquer. 

Philippe Besson, romancier mais aussi dramaturge, met en scène « un quatuor»  inattendu, animé par les joutes verbales que se lancent les deux anciens amants devant leurs partenaires estomaqués, mais aussi ponctué de silences quand le trouble s’installe. Une pièce en trois mouvements : « Avant, pendant, après » leur tête à tête où l’humour et la sensualité affleurent. Un huis clos ardent.

L’auteur y revisite ses amours compliquées (avec des êtres ambivalents), se livre à une introspection toujours avec la même honnêteté et une pointe de nostalgie. Un bilan de la quarantaine libérateur, à l’heure de la maturité !  

(1) Un certain Paul Darrigrand de Philippe Besson, éditions Julliard

© Nadine Doyen

Trois belles anthologies

Chroniques de Georges Cathalo

Trois belles anthologies

« Attention, chute de droits ! » (Corps Puce éd., 2018), 88 pages, 12 euros – 27, rue d’Antibes – 80090 Amiens

Jean Foucault s’est toujours fait connaître pour son engagement poétique et politique. Depuis longtemps, il coordonne des projets et des actions en faveur des personnes les plus défavorisées. En regroupant des militants de plusieurs associations, il a pu présenter ici une anthologie en soutien aux sans-papiers et aux réfugiés en accueillant les écrits de 21 auteurs. On peut relever quelques noms bien connus pour leur humanisme actif : Patrick Joquel, Françoise Coulmin, Anne Poiré, Christophe Forgeot,… Ici, pas de mélo mais des poèmes à vif qui se lisent comme de déchirants témoignages. Le point d’orgue de ce livre nous semble être le sublime poème de six pages intitulé « La carte de séjour » que propose Ramiro Oviedo, poète franco-équatorien. On appréciera également le « bio-bibliographie-minute » finale des 21 pionniers qui ont contribué à la réussite de cette belle entreprise.

« Un haïku pour le climat » (L’iroli éd., 2018), 148 pages, 13 euros – 10, place du Plouy-Saint-Lucien -60000 Beauvais

Le mérite des concepteurs de cette anthologie consiste à proposer anonymement des haïkus qui se lisent finalement dans une belle continuité. Si on le souhaite, il est possible de retrouver les noms des auteurs en fin d’ouvrage. Ce livre est une superbe recueil au format à l’italienne et se présente comme un parfait écrin pour cette poésie engagée dans la lutte contre le réchauffement climatique. « Fédérer des poètes citoyens » est une tâche difficile certes mais le haïku est une forme littéraire qui le permet et dans laquelle excellent des personnes comme Thierry Cazals, Danièle Duteil, Daniel Birnbaum, Chantal Couliou sans oublier Jean Antonini, Président de l’Association Française du Haïku ou l’éditrice Isabel Asunsolo. Il ne nous semble pas possible de citer des extraits de cet ensemble car tous les écrits témoignent d’une sensibilité aiguë aux phénomènes actuels. D’ailleurs, la diversité des approches dont celle de lycéens et d’anonymes rend cette entreprise encore plus émouvante. 

« Jardin(s) »  (Donner à Voir éd., 2019), 56 pages, 8 euros – 91, rue de Tripoli – 72000 Le Mans
Anthologie
dessins de Daniel MOREAU
Collection Singulier/Pluriels
56 pages, 8,00 

Les éditions Donner à Voir ont habitué les connaisseurs à des réalisations soignées sur du papier recyclé. C’est dans un format carré (14X14) qu’elles proposent régulièrement des anthologies thématiques : Voyages, Enfances, Soleils,… Le thème ici retenu est celui des Jardins avec la présence de 39 personnes toutes attachées au rôle capital que joue le jardin à la fois comme un refuge, un repaire mais encore un repère ou un sanctuaire. Les éléments vitaux (eau, terre, air) occupent une place importante aux côtés des végétaux bien sûr et des oiseaux (merles, mésanges, pies,…). La défense et l’illustration de la sagesse sont ici à l’œuvre à travers la philosophie du jardinier qui prend le temps de vivre et de regarder vivre. Les concepteurs de cette anthologie n’ont pas oublié de rendre hommage à Francis Krembel disparu en février 2109 et présent dans ce livre avec un poème intitulé « Obscure présence ».  

©Georges Cathalo – mai 2019

Claudine Helft, Un ciel au bord du ravin, (ED. Obsidiane, Textes poétiques), ISBN : 2916447903,5 février 2019.

Chronique d’Alain Fleitour

Claudine Helft, Un ciel au bord du ravin,  (ED. Obsidiane, Textes poétiques), ISBN : 2916447903,5 février 2019.
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Glisser derrière un titre, un paysage enchanteur, c’est inviter à découvrir la délicatesse de l’auteur. Écrire Un ciel au bord du ravin c’est évoquer plus qu’un ciel et mieux qu’un ravinement rocheux. Claudine Helft nous retient, pour mieux nous happer. 


En montagne, lorsque l’on grimpe on ne parle pas de ciel, mais de gaz comme une juxtaposition de profondeurs, d’envols, de mystères où les couleurs sur la roche s’embaument de gris, de bleu, de blanc avec de temps en temps ces rayons qui vous éblouissent et vous transpercent l’âme. 


Un ciel au bord du ravin a toutes ces apesanteurs, toutes les apparences du ciel et de sa magie. le texte renvoie à la solitude, à l’alpha et à l’oméga, au commencement et à la fin de chaque émotion, d’où surgissent et où reviennent les ricochets de la vie. « La vie , c’était ce silence sous ta peau et cette surprise en apothéose », la vie un instant de griserie brève, une antienne aux couleurs du ciel: La vie attend derrière la nuit. 


Dans certains textes le lecteur voudrait se fondre et s’immerger dans la partition des vers où tout fut bleu. Parfois lire les textes de Claudine Helft c’est goûter à la douceur, « à la douceur lisse-amère d’un ailleurs qui se répète, et se conjugue dans la blancheur vierge d’une neige sans risque de froidure ».


Dans d’autres textes le lecteur cherche à prendre son envol, lancé en cavale de sa propre tristesse dans une chevauchée folle et le silence des premiers soleils.

« Dans le visage de l’être aimé, avoir mille bras, et ce regard qui fleurissait tes rivages ». 


De la floraison des silences en floraison de gestes artificiels, parfois la lumière des écrans  dessine des nuits arbitraires aux croisées d’ordinateurs, c’est le virtuel qui est en ligne de mire, dénoncé comme une impasse. 


Claudine Helft nous invite à l’apaisement, au recueillement, à la méditation devant la splendeur paisible de l’immensité éphémère de la vie. C’était le pardon de la terre aux hommes que ce silence ciblait, tout en haut de la démesure au pic de la création, là où se dénoue la note bleue comme « un ciel qui envoûterait les hommes. Vertige du bleu et houles des vagues à l’armure des draps ».


J’aime la poésie qui réinvente la pluie, la pluie « qui dérobe la nuit aux enfants », une « pluie rouillée », qui lave le ciel, « une pluie à grisailler les tableaux de Boudin ».


J’aime le secret du chant quand elle reprend, « l’œil se perd dans les détails », « l’œil perdu en marge des marines en fleurs », et « que son œil à aile », perçoit les rives d’une mélodie, d’où « elle délie le lien qui la retient ».

J’aime l’Amour à deux quand s’égrenait en pollen le trop de richesse, sur ses hanches nues, « dans la percée sauvage d’un éclair, nous rions de n’être que deux et l’Univers ».


J’aime ces mots qui parlent d’un frère disparu, car « laissez-moi ma peine elle n’appartient qu’à moi. Cette peine, elle est celui des rires et du tonnerre et des fins sourires, du trop plein de bonheur que je ne puis vous abandonner car elle est mon frère ».

« Ne prenez pas ma peine elle est en ce jardin ».


J’aime la façon dont Claudine Helft parle du deuil, 

« le deuil n’était pas dans la couleur 

il était la sourde douleur des arbres 

qui jaunissaient l’automne trop tard ».


J’aime sa terre, dont elle prononce sa douleur, « cette terre en détresse, cette terre lavée de miasmes, et de nos charognes et de nos crimes d’homme à homme, à rebrousse-poil des étoiles, lavée de tout serment et déboutée par eux pour t’avoir cru immortelle à l’image des cieux », « oh ma terre de détresse mal aimée ». 


Certains souvenirs, certains passants, certains paysages, « des pierres anonymes comme des liens nomment les toits rouges » et « la grande paix du vert assume la défaite tranquille du vent ».

« Des collines aux rondeurs assassines assument le pain quotidien des montagnes », là un ciel bleu perpétue le souvenir de Simone et de ces êtres si chers maintenant disparus. 


Magnifiques textes, aux multiples fulgurances, je suis resté longtemps en apesanteur, vivifié et comblé en attente d’un signe, comme pour me réveiller de mes songes. 

© Alain Fleitour   (20/05/2019)