Alain Bertrand, Jardin botanique, roman ; Escales des lettres, Le castor astral (144 pages – 13€)

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  • Alain Bertrand, Jardin botanique, roman ; Escales des lettres, Le castor astral (144 pages – 13€)

Les lieux ne sont-ils pas notre mémoire ? C’est ce qu’Alain Bertrand va nous relater en convoquant ses souvenirs marquants, pas toujours heureux, dans cet opus articulé autour de trois lieux : Bruxelles-Wallonie-Flandre, « plate comme une feuille de papier ».

En chapitre d’ouverture, Bruxelles évoque un amour défunt. Pourtant tout s’annonçait bien avec Chantal, mêmes études, gendre idéal, mais « l’amour à la Bruxelloise » lui restera une inconnue. C’est son ami Michel qui peut se targuer de connaître les blandices de Chantal ainsi que sa « cambrure de reins si magistralement africaine ».

Le tableau des copains fait penser à une scène du Petit Nicolas de Sempé et Goscinny. Le narrateur brosse les portraits de Julien (souffre douleur) que le narrateur abandonna pour Daniel, son héros, qu’il aimait « comme un frère, une idole » et avec qui il fera quelques mauvais coups.

Quelques enseignants font les frais de la plume caustique de l’auteur dont Schmiede, « une brute stupide », violent, « feignant » ou Mathilde, « d’une mélancolie de braise sur le point de tomber en cendres ». De sa scolarité, le narrateur se remémore les brimades de l’abbé Romuald, et sa difficulté à s’intégrer dans une école flamande.

Le narrateur se remémore ses nuits « entre mecs » à écumer les bars ou à « piocher dans la chaleur salée » d’un cornet de frites, « un rite pour délacer le corset de l’aube ». Il fréquentait bien les musées avec ses condisciples, mais qu’en retenaient-ils ? Si le narrateur voyait une invitation au voyage devant Gus de Smet, Patrick se reconnut dans Spilliaert et décida de son destin devant le Palais royal.

Si dans L’homme qui ne savait pas dire non de Serge Joncour, le protagoniste fouille son passé et remonte à son enfance pour éluder ce mystère, le narrateur d’Alain Bertrand, sur le divan d’un psy, tente de comprendre son refus de dire « oui ».

Autre similitude avec Serge Joncour en ce qui concerne l’existence de Dieu.

Dans une nouvelle de Situations délicates : Tu ne vas pas y croire,le narrateur dit avoir rencontré Dieu. Ici, pour cette mère soulagée de retrouver dans un buisson, désormais ardent, « son petit Jésus » qui s’était évanoui dans la nature, devient l’incarnation de Dieu.

Pour ne pas laisser son lecteur passif, l’auteur nous soumet les charades de l’oncle Curzio, ce qui nous conduit sur les circuits automobiles avec des décibels à vriller « les tympans ».

Ses souvenirs, Alain Bertrand les raconte aussi à travers les odeurs (« remugles de choux » ou « parfums inouïs d’algues »), les sons (« cri des mouettes », «Le tramway sonnaillait ») et les saveurs(« purée relevée de muscade ». Il nous fait saliver à évoquer « les gaufres en forme de cœur » et nous déroute avec les noms de plats typiquement belges (carbonades flamandes), ajoute une touche moutardée, nous rappelant qu’il n’y a pas que Dijon qui peut s’enorgueillir de ce produit du terroir. Celle de Gand se vendait à la louche. Il découvre les vertus aphrodisiaques de certains légumes. S’ajoute à ce récit une touche poétique : « Les étangs, les chenaux scintillaient aux feux du printemps ».

Alain Bertrand excelle dans le registre des comparaisons (« Les pavés de Bruxelles nous secouèrent comme des cerisiers japonais » et les associations insolites (« hostie de lumière » ou « le tourbillon gélatineux » de l’amitié de Julien.

L’auteur distille de nombreuses références aux peintres (Magritte, Gus de Smet, Ensor…) et brosse avec minutie ses descriptions d’intérieurs, tels des peintres flamands. Par exemple l’appartement des parents d’Olga : « parcouru de boiseries et de scènes de chasse » ou la vaisselle de tante Lucienne, «  décorée à la mode de Delft, des verres trapus et biseautés ». Ailleurs « des napperons brodés sur les meubles ».

Tout aussi précis les portraits de ses protagonistes. C’est une rencontre improbable qui permit au narrateur d’admirer « la plénitude sanglée » de la gorge d’Olga, au « visage clair, cerné d’une blondeur de bel été ». De Bintje, il retiendra son « sourire comestible, la chair drue ». Il la comparait à « une patate des polders ». N’est-ce pas « cette fille farineuse » qui le mit au défi de gagner le titre de « peleur de patates » ?

Quant au style, on devine que l’auteur a été nourri par « la perfection du vocabulaire et de la syntaxe » de Madame Van Hamme, à « l’œil maritime, la peau de porcelaine tendue sur une chair replète ».

Alain Bertrand, natif de Gand, « importé à Bruxelles », à qui il est reproché d’être « Traître au sol flamand, traître à la culture wallonne », livre un roman de la belgitude qui réunit Wallonie et Flandre. Il y dévoile une parcelle de l’enfance et de l’adolescence, quelques déboires sentimentaux. Cette plongée dans le passé du narrateur, riche en anecdotes, sous une plume pétrie d’ironie, d’humour est un vrai bonheur de lecture.

©Chronique de Nadine Doyen

FRANZ BARTELT, LA BONNE A TOUT FAIT, (LE POULPE n°282) ; Éditions Baleine (172 pages – 9,90€)

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  • FRANZ BARTELT, LA BONNE A TOUT FAIT, (LE POULPE n°282) ; Éditions Baleine (172 pages – 9,90€)

Franz Bartelt renoue avec la veine du polar et nous happe avec ce titre explicite : LA BONNE A TOUT FAIT.

On est avide de découvrir ce que cette protagoniste peut avoir commis comme forfait, à la solde de qui. C’est ce pourquoi le Poulpe est mandaté par Versus Bellum dont les faits signalés avaient fini par l’intriguer. Il faut réussir à élucider le mystère qui nimbe les disparitions de trois femmes ainsi que l’assassinat de l’épouse de Bermont. Qui sont ces trois femmes ? Ont-elles un lien ?

L’auteur étrille au passage la police qui n’a pas diligenté son enquête avec succès.

Aurait-on affaire à un Barbe bleue ? Mais le mystère est d’autant plus déroutant que la liste des « évaporés » (animaux et vêtements) est invraisemblable.

Nous voici embarqués avec Gabriel Lecouvreur, qui a revêtu le costume de Pozzi, à bord d’un autocar singulier. Le paysage forestier traversé assez hostile, « dense comme un mur » où il ne fait pas bon s’égarer fait naître effroi et appréhension. Un pays « où seul le cochon sauvage survit aux rigueurs du climat ».

Les abords du domicile du lutin, Versus, quelque peu rédhibitoires par leur aspect ubuesque, ajoute un degré de plus à ce malaise envahissant.

L’entretien du Poulpe avec Versus nous révèle le plan fomenté pour confondre Bermont, et donne lieu à des scènes théâtrales très réussies, dont celle de la répétition.

Mais se rendre chez Bermont à bord d’une voiture américaine, « bagnole de ponte » relève presque de l’anachronisme dans ce petit village où les habitants ont pour habitude de beuquer.

Les atermoiements de Pozzi, avant d’accepter l’hospitalité de Bermont tiraillé entre son fond sentimental et son intégrité professionnelle, est aussi une scène cocasse.

On se délecte en catimini du tête à tête entre Zabe et Pozzi, le séducteur, étourdi par son baiser fougueux. Va-t-il pour autant obtenir des confidences ? N’a-t-il pas à faire à une manipulatrice ? Qui va s’en sortir de ce rapport de force et de domination ?

Chacun ne vise-t-il pas à confondre l’autre ? Mais Zabe, armée, tient le Poulpe en joug. Les coups de feu laissent craindre le pire. La tension est à son paroxysme. Puis, le corps à corps entre Bermont, le double canon dans la bouche, et la bonne va faire basculer le récit, d’autant que Pozzi tente de s’interposer. L’indice distillé : « Tu as déjà fait couler trop de sang » pulvérise nos certitudes et relance le suspense et l’effroi, car le fusil est chargé. Le destin de Zabe ? Au lecteur de le découvrir.

Tous les mystères finiront par être élucidés.

L’auteur évoque l’abnégation des « fidèles domestiques », leurs liaisons ancillaires, et montre que traiter Zabe comme une reine aura des conséquences dramatiques.

Franz Bartelt sait régaler son lecteur avec cette course folle de Gabriel, tisonnier en main ou par ses tournures insolites : « vidanger son bol », « avec la lenteur de kebab à la broche ». En limitrophe de la frontière franco belge, les chiffres deviennent nonante, septante. L’auteur nous amuse à décliner son concept de la « ligne droite » (qui émerveille Gabriel et lui permet le luxe de fermer les yeux) et des virages, « bizarrement chantournés », mais qui sont à égalité par temps de verglas.

Si, dans Barbe bleue d’Amélie Nothomb, les champagnes millésimés coulent à flots, chez Franz Bartelt, on rembouge aux bières (celle d’Orval, surtout), avec tout autant de variétés. L’un vante ce nectar divin, l’autre l’« effet stupéfiant garanti ».

L’ivresse qui habite les protagonistes n’est pas loin de gagner le lecteur avec toutes ces folles échappées ! Le côté burlesque réside dans la triple identité du Poulpe.

Comme dans toute « detective story », les mobiles du crime, « un des beaux ressorts de l’ascension sociale » sont liés à l’amour, l’argent et l’ambition. On retrouve la plume corrosive de l’auteur dans sa diatribe contre ces motards qui envahissent nos régions pour contourner la loi et troublent la quiétude des villages.

Franz Bartelt revient à sa vocation première, celle de dramaturge. Avec son art du dialogue, ses joutes verbales, son sens de la répartie qui fait mouche (« c’est du café allemand, c’est du café nicht goutte ». Il se révèle plus facétieux que jamais. Cela tourne au vaudeville avec cette silhouette empaillée, « un leurre » pour Zabe. Si l’auteur s’y connaît en somnifères pour ses protagonistes, La BONNE A TOUT FAIT n’a rien de soporifique, au contraire. Les coups de feu ponctuent l’épilogue, à la façon western. Qui va en réchapper ? Qui s’écroule ? Suspense.

Ce polar aux multiples rebondissements fait écho au roman Le fémur de Rimbaud et vice versa. C’est archi-dingue et jubilatoire de bout en bout.

©Chronique de Nadine Doyen

A la rencontre de Serge Joncour, l’invité des Lectures nomades.

Serge Joncour

Serge Joncour

Serge Joncour est un auteur aux multiples facettes, un écrivain étonnant et un homme captivant. On l’aime parce qu’entre deux hésitations, il accouche d’une phrase qui vous happe. On l’aime parce qu’il n’a pas peur d’innover dans sa propre écriture.

Il publia son premier roman Vu en 1998. Dans cette savoureuse satire de la télé, on voyait le digne successeur de Marcel Aymé.

Puis UV, anagramme de VU, bravo l’artiste ! fut remarqué et salué par le prix Francetélévision 2003. Roman qui fut adapté à l’écran par Gilles Paquet Brenner.

Serge Joncour aussi scénariste a coécrit le scénario de: Elle s’appelait Sarah (d’après le roman de Tatiana de Rosnay) qui connut un brillant succès jusqu’aux USA.

A noter que L’idole, qui reçut le Grand Prix de l’humour noir Xavier-Forneret 2005,servit de canevas pour Superstar, le film de Xavier Giannoli.

Dans les dix-sept nouvelles de Combien de fois je t’aime, Serge Joncour ne fait pas rimer amour avec toujours. Il met l’accent sur l’incommunicabilité à l’ère du net.

Sans oublier L’homme qui ne savait pas dire non, Un grand cru ! Humour, situations rocambolesques, réflexion sur la société.

Son dixième roman L’Amour sans le faire remporta le Prix des Hebdos en région.

Ce roman, ayant pour thème le retour aux sources, plein de tendresse, hors du temps et des modes, est écrit à la bonne distance, entre espoir et fatalisme.

Serge Joncour habille la douleur d’une force qui devient pudeur. Le lecteur est ferré par une construction alternée, subtile, implacable. Tout est fluide, harmonieux.

Incontestablement son meilleur roman pour François Busnel. Un baume.

L’ironie mordante des précédents livres a cédé la place à une justesse de ton nouvelle.

Serge Joncour, c’est aussi une voix, le dimanche midi, aux Papous (France Culture), spécialiste des aires de repos, et fin décodeur du DLA (diagnostic à l’aveugle).

Présent sur les réseaux sociaux, il comptabilise une myriade de followers et amis.

Ses tweets suivent l’actualité, comme celui-ci : « A tous ceux qui ne peuvent pas aller dans leur magasin de bricolage le dimanche…Allez dans les librairies ».

Il y a du Raymond Devos chez Serge Joncour : au départ une situation normale, un léger dérapage et vous voilà pris au piège. Vous aussi vous craquerez pour son humour incisif, son imagination pétillante et sa subtile et vibrante écriture. Une écriture au plus près, juste, sensible, avec des moments de grâce qui vous cueillent.

Son péché mignon ? Le chocolat, je crois savoir ! C’est son carburant, confie-t-il.

Sa notoriété dépasse les frontières et le conduit régulièrement à Budapest.

Pour lui, rencontrer ses lecteurs n’est pas une sinécure mais un plaisir.

Alors profitez de sa présence parmi nous ! Et surtout lisez le !

Nadine Doyen, une joncourophile.

©Chronique de Nadine Doyen

L’accomplissement de l’amour – Eva Almassy – Éditions de l’Olivier.

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  • L’accomplissement de l’amour – Eva Almassy – Éditions de l’Olivier.

Eva Almassy explique en exergue qu’elle a transposé une nouvelle de Robert Musil à l’époque des réseaux sociaux. Elle arpente les territoires du sentiment amoureux et développe le thème de l’infidélité : entre tromper et trahir, où se situe la nuance ?

Dans ce roman, l’auteur autopsie le couple à travers le duo Béatrice et Angel dont elle retrace le passé. Le passé, Jérôme Prieur le définit comme « une bombe à fragmentation dont les particules restent fichées à l’intérieur du corps ». Le récit s’ouvre sur un différend agressif, des injures, des menaces : « Tu le regretteras » et le départ de l’héroïne. Celle-ci se décrit sans complaisance, « en négatif » et constate l’usure de son couple. L’addiction à l’ordinateur vient combler l’absence de dialogue, de partage avec Angel, « l’homme qui ne lui avait pas fait d’enfants », « un poids mort », « un masque de silence » depuis vingt ans, responsable de son corps sclérosé.

Pour tromper sa solitude et compenser sa carence affective, Béa va surfer sur un site de femmes. On peut s’interroger sur sa recherche d’une femme. Chercherait-elle « une compensation, une mère, un nuage de maternité » ? Aurait-elle une orientation bi ? D’ailleurs son pseudo « Bee » sera source de quiproquo pour Vanessa qui, très vite, va lui déclarer sans détours sa flamme, en la bombardant de mails.

Mais où Béatrice fuit-elle, avec autant d’euphorie ? Qui va-t-elle donc rejoindre ?

La narratrice nous tient en haleine dès le début et nous entraîne dans leur traversée de Paris, rythmée par l’écoulement des minutes s’évaporant « avec une paresse toute dominicale » ou les battements de cœur. Le récit épouse des lignes droites symbolisant la détermination de Béa, ou la flèche de Cupidon et des circulaires pour traduire son approche de l’inconnu ou les heures de la nuit encerclant la chambre.

Cette parenthèse amoureuse articulée en trois temps n’est pas sans rappeler le roman de Jean-Marc Parisis : Avant, pendant, après. Avant : c’est Béa, seule, qui aspire à l’accomplissement de l’amour, qui transpire de désir. On est témoin de son embrasement pour cet inconnu ou presque. L’inconnu, n’est-ce pas ce que l’on désire, ce qui est désirable chez l’autre ? Son emballement est palpable à la veille de la rencontre en chair et os. L’auteur sait décortiquer les états intérieurs de Béa causé par cette passion naissante. On pense au film Le temps d’une aventure où l’héroïne s’offreune passion d’un jour avec un inconnu.Et si son salut venait de sa rencontre avec un autre homme ? Pendant : c‘est la relation tendre, charnelle et fusionnelle des deux protagonistes, des étreintes , des baisers fougueux à la Rodin.

Après :c’est Béa qui retourne à sa solitude et sombre dans les affres de l’auto apitoiement. Dans de longs monologues, elle confie son désarroi de mener cette « vie de chien », depuis qu’Angel n’est plus qu’un « cinglé qui veut devenir un pur esprit ». Sa désillusion lancinante la rend pathétique. Faut-il conclure que des amours clandestines engendrent frustration et chagrin pour l’un et culpabilité pour l’autre ? Peut-on accepter une vie amoureuse dans l’ombre, l’attente et le mensonge ?

Eva Almassy nous plonge dans les pensées intérieures de l’héroïne. Béa, en femme échaudée prodigue à ses congénères de précieux conseils : « Femmes, mes sœurs, fuyez, ne faites pas comme moi, sauvez vous ». Parmi les digressions, elle se remémore la position d’une psychologue concernant les couples sans amour, qui y voyait «  de la bestialité ». Toutefois, l’auteur ne cherche pas à généraliser les conséquences d’une aventure clandestine, elle montre juste le fiasco pour Béa.

Le récit est scandé par les phrases : « C’est invraisemblable », « C’est incroyable », « C’est inimaginable », traduisant les états d’âme de Béa, un vrai maelström.

Eva Almassy explore le délitement du couple (mensonges, adultère, lassitude), aborde les relations amoureuses virtuelles qui ouvrent la porte aux frasques extra conjugales et en pointe les limites et les dérives. Elle interroge l’état des relations entre hommes et femmes liées à la trinité : désir, plaisir, souffrance et décrit avec justesse l’état psychologique de ce trio. Au final, l’héroïne se livre à un travail d’introspection d’une lucidité sidérante et douloureuse. Sont évoquées les ombres tutélaires de Virginia Woolf et Bergman. Eva Almassy signe un roman troublant, très contemporain, servi par une écriture fiévreuse, empreinte de sensualité dans lequel elle explose toutes les illusions possible sur l’amour.

©Nadine Doyen

Jérôme Prieur – Une femme dangereuse – Le Passage éditions, (17€ – 195 pages).

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  • Jérôme PrieurUne femme dangereuse – Le Passage éditions, (17€ – 195 pages).

Le roman s’ouvre par le récit d’une noyade ou plutôt d’un sauvetage par le rescapé lui-même. Il tient à témoigner de la dangerosité d’une baïne, et surtout alerter ceux qui ne prennent pas les avertissements au sérieux. On partage son angoisse, sa panique à le voir ballotté par les vagues. On pense à Éric Holder qui a aussi déploré que ce courant de baïne, impitoyable, rôdant sous la vague vole des vies.

C’est souvent quand on a flirté avec la mort, qu’un cortège de souvenirs nous revient en boomerang. Pour le narrateur, ce sont toutes les femmes qu’il a connues, aimées. On découvre par flashback, par touches légères, leur chemin de vie, les liens qui reliaient certaines, tout le long du roman. Leurs visages se superposent, « Chaque femme contient le négatif d’une autre ». L’auteur les convoque avec sensualité, comme Joséphine « dans l’eau transparente d’une crique », faisant écho aux ondines de Klimt. On croise Liza dont il admirait « la finesse des jambes » et « sa peau qui sentait le miel ». Natacha, aux « yeux d’écureuil », aux « cheveux denses et touffus ».

Les yeux de ces femmes aimantent le narrateur prêt à succomber comme les marins cédant à l’appel des Serpentines. Ceux de la réceptionniste du Blue Hotel : un paysage dans lequel il aurait « voulu être admis ».

Le hasard met sur la route du héros pour la deuxième fois la surfeuse qui le sauva et qu’il nomma Oslo, « une fille adorable, douce. Juvénile » aux qualités « précieuses et rares ». Cette femme-grenouille, consciente de la dette du miraculé à son encontre, lui propose une mission bien délicate : retrouver une certaine Madeleine et la liquider. N’est-ce pas l’opportunité idéale pour lui, qui trouvait sa « vie négative » ? Mais peut-on accepter un tel contrat simplement en étant pétri de gratitude ? Parviendra-t-il à mener à bien une telle mission ?

Situation qui conduit Jérôme Prieur à s’interroger sur la sérenpidité : « Échapperons-nous jamais aux cercles de la destinée ? » et sur cette croyance dans le mauvais œil et les dibbouks. Ne cherche-t-il pas à montrer jusqu’où on peut aller par amour ?

Mais qui est cette Madeleine nimbée de tant de mystère, que le narrateur va prendre en filature, guetter ? Serait-il à la merci de cette serial-killer, en cavale, insaisissable ? Le lecteur tenu en haleine suit l’enquête du narrateur, ses investigations auprès des voisins de Madeleine, sa collecte d’indices en s’introduisant dans son appartement. Grâce à un carnet d’adresses dérobé, il va pouvoir nouer des contacts avec plusieurs de ses amies, remonter le passé de Madeleine et peut-être débusquer sa proie.

L’élément aquatique devient un personnage à lui seul : depuis les traîtres flots de l’Atlantique, la salle de bains « épanouie » de Liza, une autre aux murs constellés d’étoiles, en écho au tableau de Klimt. Entendre évoquer le nom de Marat est propice à fomenter la bouillonnante idée du protagoniste qui verrait bien Madeleine « alanguie, nue dans le liquide translucide, flottant parmi la myrrhe ». Le destin n’est-il pas un diable ? « Son était venue », à en croire le narrateur, relançant le suspense.

Ne déflorons pas l’épilogue.

Cette quête éperdue du Graal du narrateur : retrouver Madeleine, cette« belle plante », cette femme fantôme qui hante le narrateur sous forme d’apparitions, c’est tout l’enjeu du roman placé sous le signe du hasard. Jérôme Prieur y aborde la notion de prédestination, y mêle présent et passé, réalité et fantasme ce qui peut dérouter le lecteur. L’auteur décline une variation sur l’alchimie de l’amour, le coup de foudre, le désir jusqu’à la rupture. Il explore aussi la jalousie « un sentiment idiot » et le mensonge. Il souligne aussi la difficulté pour Oslo de solder son passé : « une bombe à fragmentation dont les particules restent fichées à l’intérieur du corps ».

Ce récit étrange et déroutant est porté par une écriture cinématographique (plongées, travelling, contreplongées) et un rythme fluide, tout en mouvement, épousant le tumulte des flots, ou s’évaporant comme des rêves.

©Chronique de Nadine Doyen