David Foenkinos -La tête de l’emploi– J’ai lu .———-Une chronique de Nadine Doyen

Chronique de Nadine Doyen

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  • David FoenkinosLa tête de l’emploi– J’ai lu (13,50 € – 286 pages).

Le titre « La tête de l’emploi » interpelle, il laisse deviner des complications professionnelles pour le héros et touche à un sujet d’actualité épineux.

Si certains accordent du crédit à l’horoscope, David Foenkinos reste attaché à certains prénoms. Mais qui est ce narrateur qui devient le roi de « la plantade », des déboires en cascades ? Un certain Bernard, la cinquantaine marié à une Nathalie (et on pense à la femme irrésistible de La délicatesse), occasion de nous démontrer que le prénom peut déterminer un destin. Que peut-il conférer pour l’auteur ?

Pas facile de s’appeler Bernard comme Madoff, pour un banquier, car on risque d’être pris pour un escroc. Bernard, un prénom loin d’être « un prénom gagnant », à la « dimension sournoise » avec lequel il n’allait pas « révolutionner l’humanité ».

Le roman s’ouvre sur une question existentielle, le protagoniste s’interrogeant sur sa présence sur terre. Était-il désiré ou non ? Pourquoi est-il enfant unique ?

On entre vite en empathie avec ce « Tanguy » d’un nouvel ordre, qui se sentait devenir « un homme sans traces » à vivre avec ses parents, de véritables « talibans de l’exactitude » et « patinophiles »1. Pour eux, Bernard redevient l’adolescent à qui il faut rappeler de se « brosser les dents ». Ce qui explique qu’il se sente infériorisé par leur jugement. Attitude rappelant cette réflexion de Khalil Gibran sur les enfants : « Bien qu’ils vivent avec vous, ils ne vous appartiennent pas ».

Bernard brosse son autoportrait sans complaisance, décrit ses débuts dans les « années fric » et nous confie ce maelström intérieur qui le ronge, un vrai « chaos ».

Au travers du protagoniste, David Foenkinos radiographie le monde du travail, les compressions du personnel, les restructurations et souligne le malaise croissant dû à une déshumanisation des services, le harcèlement moral conduisant au burn out. On se demande alors en quoi « Les prochains mois allaient bouleverser » sa vie, comme le narrateur nous l’annonce. Il vit très mal le départ de sa fille, Alice, à l’étranger.

En revisitant son enfance, Bernard croque le portrait de ses parents, nous contant leur rencontre, ce qui met en évidence sa carence affective. Il revient sur la sienne, évoquant ce fameux « baiser référence », qui rappelle celui de La délicatesse.

Mais son couple se délite et c’est d’abord à l’hôtel qu’il va trouver refuge. Cette « turbulence passagère », cette « séparation temporaire » ne seraient-elles pas la chronique annoncée d’une rupture définitive ? Bernard manifeste le souci de comprendre pourquoi il en est arrivé là, en analysant par le détail son comportement, ses gestes, ses formulations, se livrant à « l’autopsie de son échec ». Quant à ses amis, il fait l’amère constatation qu’ils n’en sont pas, juste « des amitiés de confort ». Cet homme à la dérive a quelque chose de pathétique qui suscite la compassion. Le malheur appellerait-il le malheur ? N’aurait-il pas droit au bonheur ?

Ce roman en trois actes se lit comme une pièce de théâtre. On imagine aisément Bernard, écoutant aux portes la conversation de ses parents ou celle d’Alice.

Des scènes cocasses ponctuent le récit, telles que les chutes. Notre M. Catastrophe manquerait-il d’équilibre ? Son face à face dans le miroir. Ou encore Alice, escortée par ses grands-parents quand elle se rend aux toilettes. Skype qui confond le père, reclus « dans le mausolée » de sa jeunesse alors qu’il prétendait être à Poitiers. On visualise ce père caricaturé en « intrépide chasseurs d’images », scotché à sa télé.

Les divers rebondissements (la confession de Martine à son fils, le repas dans le restaurant indien) donnent du rythme, ainsi que l’irruption inopinée d’un des protagonistes au mauvais moment : « un invité en forme de projectile ». Sans compter les pulsions de rage, d’humiliation de Bernard. C’est aussi le choc pour le père quand il découvre dans la quincaillerie où son fils Bernard travaille « l’adjonction d’un rayon érotique », ce qui fit sombrer le repas « dans un naufrage ».

Les caprices du destin (qui « s’acharne ») ne cesseront de contrarier les protagonistes (Bernard passant la nuit sur le trottoir, anesthésié par sa découverte). Attendrissant le duo mère/fils qui veut à tout prix recaser son fils, lui donne des leçons de séduction et qui voit en lui « un trésor d’humanité ». Émouvant d’être témoin de leurs câlinades. Une pléthore d’adjectifs émaillent le roman, traduisant les états d’âme des protagonistes qui sont tour à tour : « figé, fragile, tétanisé, pathétique, lucide, pestiféré, gentil, serviable, inquiet, insaisissable, intrigué, consterné, flottant, fébrile, désarçonné, déstabilisé, incrédule, silencieux ».

Dans ce roman, David Foenkinos tisse ensemble les thèmes qui jalonnent son œuvre : la lassitude, l’érosion du couple, l’amour et le désamour, l’adultère, la séparation, la solitude, les relations parents/enfants, parfois conflictuelles, et le fossé générationnel. S’y greffent la perte de son emploi, le parcours du combattant pour en décrocher un autre à 50 ans et les dégâts collatéraux pour l’entourage. L’auteur nous touche dans sa propension à s’insérer dans la peau et surtout dans la tête de ses personnages en manque de reconnaissance, d’amour ou « répudié » comme Sylvie.

L’auteur sait nous tenir en haleine (La surprise de Sylvie), relancer le suspense : « Ce n’était que le début ». Il renoue avec cette alchimie du grave et du léger, du drame et de l’espérance. On guette le moment où Bernard, un anti héros de la trempe de Markus (in La délicatesse) nous confiera : « Je vais mieux »2. Sa fille Alice, « divine d’enthousiasme » ne lui a-t-elle pas appris à positiver ?

L’éclat de rire de Bernard qui clôt le roman serait-il le signe de sa résilience réussie ?

Le plus, la cerise sur le gâteau pour les aficionados, c’est le côté ludique à débusquer les mots fétiches dont David Foenkinos a truffé son roman (cheveux, cravate, suisse, polonais, abricot, la langue allemande : « langue érotique » se plaît à rappeler l’auteur). Le sceau de l’auteur , ce sont aussi les notes de bas de pages : « Ma vie quotidienne est une analyse » ; les formules insolites : « ma carrière se retrouvait sur le paillasson de mon ambition », « une potion de cyclothymie », « cicatriser par le silence », « Je suis entré dans sa vie par la chute », drôles : « l’énergie du désespoir », « Nous eûmes le vin tragique », « un voile de politesse », «Elle l’aimait comme elle ne m’aimait pas », délicieuses : « Il est plus facile de désapprendre que d’apprendre. », qu’on aime retweeter : « Partager une convivialité liquide ».

En nous relatant les tribulations d’un loser attachant, cet humilié affectif, « irradiant de normalité », sur fond de crise financière, David Foenkinos signe un roman, divertissant, ancré dans le réel, plein d’esprit, irrigué d’humour. Ce mélange de situations farcesques et de dialogues savoureux forme un cocktail digne d’un vaudeville de Wodehouse. Si Bernard pense que « Nous ne serons jamais rassasiés en amour », les livres de l’auteur nous mettront toujours en appétit.

« Foenkinos » reste synonyme de délicatesse, de tendresse et de fantaisie.

1 « Obsédés par les patins », ils font « une utilisation abusive des patins ».

2 Titre du roman précédent de David Foenkinos (Gallimard).

©Nadine Doyen

Philippe Besson – La maison atlantique – roman – Julliard.==Une chronique de Nadine Doyen

Chronique de Nadine Doyen

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  • Philippe BessonLa maison atlantique – roman – Julliard ; (217 pages- 19€).

C’est dans ce décor à la Hopper de la couverture que Philippe Besson plante sa maison atlantique, aux volets bleus. De là on voit la mer, la plage.

Le narrateur, orphelin, hanté par les fantômes de ses disparus, nous ouvre les portes de « Stella Maris» dont il évoque l’historique. Pour l’auteur: « Les lieux sont aussi des liens et ils sont notre mémoire » et « C’est là que tout s’est noué puis dénoué ».

Dès la première page, l’ambiance est posée dans ce huis clos chargé de « trop de mauvais souvenirs », avec en fond sonore, « l’écho sinistre » de la voix de Rufus Wainwright. Se retrouver dans ce « sanctuaire » de son enfance ravive l’indicible douleur de l’absence, du manque de la mère. Le narrateur remonte à l’année de ses 18 ans, de l’obtention du bac, et la tentative de réconciliation avec son père, lors de son séjour de juillet. Alors que ses copains s’adonnent au farniente, lui est acculé à cohabiter avec ce père, prédateur, qui lui est presqu’un étranger. Dans ce face à face père/fils, tout revient en boomerang, leurs hostilités, leurs affrontements : le fils reprochant son égoïsme, sa défection, les écarts de conduite du père.

Son échappatoire sera Agathe, une ado rencontrée sur la plage, avec qui il va nouer une aventure sans lendemain, croyant pouvoir en faire sa confidente.

Mais aussi ce jeune couple voisin avec qui le père va s’empresser de faire connaissance. Les portraits des quatre protagonistes principaux se dessinent.

Le narrateur brosse celui de sa mère en exhumant d’un coffre des photos.

Il voudrait élucider la mort de celle-ci, comprendre le délitement, qui mena au divorce de ses parents, retrouver le grain de sable qui fit tout basculer.

On est très vite happé par le récit, le narrateur nous glissant des apartés (« Je sais ce que vous pensez… »), des aveux, des confidences, tissant une complicité avec son lecteur. Ainsi, on sait que ses parents ne sont pas décédés accidentellement.

A la moitié du récit, la curiosité du lecteur est aiguisée par des indices : « un engrenage venait de s’amorcer », « la machine folle » ou encore : « Il fallait qu’il se passe quelque chose ». «Ma prémonition n’était pas fausse ». Quant au « ballet à quatre » ne tissait-il pas « une toile » dans laquelle ils allaient se piéger ?

Le narrateur nous fait partager la pléthore d’interrogations qui le taraudent, ses ressassements, donnant l’impression de s’immiscer dans son for intérieur. N’était-il pas celui qui avait vendu la mèche, « qui avait armé » le bras du meurtrier ?

Philippe Besson sait créer des atmosphères contrastées : la plage déserte sous la pluie ou assaillie par les estivants, « un été moite et fastidieux », « la langueur de juillet ». Il faut un sacré talent pour évoquer avec la même précision l’intérieur d’une maison, le désordre d’une chambre, une gare, le vieil embarcadère à l’abandon, commenter une partie de tennis ou dresser l’inventaire du coffre.

Il en faut tout autant pour tisser cette intrigue amoureuse improbable, en faisant monter crescendo le suspense jusqu’au dénouement inéluctable. Il nous tient en haleine, grâce aux indices distillés : « C’est arrivé le jeudi… ». On devine qu’une tragédie lourde se tapisse, est en route, ce qui n’empêche pas la claque que prend le lecteur, le laissant horrifié, atterré, exsangue devant le « carnage inévitable ».

Philippe Besson s’impose en portraitiste et en entomologiste des cœurs, dans son autopsie de la passion amoureuse et des dommages collatéraux dus aux ravages de la jalousie. Que ce soit la liaison fugitive d’Agathe avec le narrateur et celle avec Jérémy. Ou encore l’incandescente et destructrice entre Guillaume et Cécile. Il excelle à rendre l’intensité, l’impétuosité de leur désir, transpirant l’urgence et la dépendance : « ce besoin insatiable d’elle ».

L’auteur sait faire vivre ses dialogues : confrontation du fils avec le père où ils se disent leurs quatre vérités : « Mon fils est pédé ? » et le fils d’exploser, de se délester de ce poids, soulignant sa responsabilité : « laisser mourir sa femme de chagrin », c’est « vraiment obscène ». Paroles « telles des balles sifflant au-dessus de nos têtes », déclenchant la violence physique et un climat délétère.

Si le narrateur renonce à se séparer de ce bien maternel, n’est-ce pas la preuve qu’il a réussi à apprivoiser la mort, et qu’il se sent « imbattable » ? Cette complainte qu’il perçoit parfois, « rapportée par la mer », n’est-elle pas la voix des disparus ?

On le quitte, en osmose avec ce paysage lénifiant, contemplant la plage.

Philippe Besson tisse ensemble les thèmes qui jalonnent son œuvre : le lien père/fils dont le fossé se creuse à la découverte de l’homosexualité du rejeton et entre qui l’amour devient poison ; l’histoire implacable d’un couple voué au désastre miné par l’adultère soulignant la fragilité, « la comédie » du couple et la confusion des sentiments.

Une écriture fluide, nerveuse, vibrante d’émotion et nimbée de nostalgie dans ce roman autour de la perte, dédié au père de l’auteur. Deuil qui se double d’un retour sur l’enfance du narrateur. S’entremêlent les regrets, les rancoeurs, les mensonges, les souvenirs, le chagrin. La maison atlantique, c’est aussi les retrouvailles avec un lieu qui a changé (bars-tabac fermés, île frelatée), où le narrateur n’y a plus d’amis, comme Arnaud Cathrine dans son roman Je ne retrouve personne.

Philippe Besson signe un roman poignant qui au final prend des allures de polar.

©Nadine Doyen

Marie Modiano – Upsilon Scorrpii – L’arbalète Gallimard – roman — Une chronique de Nadine Doyen

Chronique de Nadine Doyen

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  • Marie Modiano – Upsilon Scorrpii – L’arbalète Gallimard – roman ; (179 pages – 18,50€)

Pour son premier roman, Marie Modiano campe ses personnages dans un pays étrange où l’on paye en nimbes, où un permis est nécessaire pour se déplacer, ce qui ne manquera pas de déboussoler le lecteur. Quant au titre « Upsilon Scorpii », la narratrice l’a choisi dans livre sur les Constellations, pour sa sonorité.

L’auteur a recours au style du journal pour relater le parcours des deux protagonistes qui semblent former un couple en pointillé. L’auteur les observe et souligne la difficulté d’aimer, la crainte de s’engager : « Il est dangereux de dire le mot toujours ».

De Freddie, on apprend qu’il travaille dans un café où il a rencontré la narratrice.

Bien qu’ensemble, l’héroïne souffre de solitude. On les suit dans leurs journées de travail gratuit pour la nation (JGPN), dans leurs sorties, leurs déambulations en ville.

Marie Modiano multiplie les allers retours entre la vie réelle et les rêves, « seuls refuges », de son héroïne, ce qui n’est pas sans égarer le lecteur car la frontière de l’un à l’autre est parfois imperceptible. De plus les lieux décrits sont si précis qu’on serait tenté de les géolocaliser sur google.

Le récit prend un tournant quand la compagne de Freddie voit débarquer celui-ci avec Nadège, une rivale. Puis quand Freddie s’évanouit laissant à la narratrice une adresse.

La narratrice est taraudée par de multiples interrogations. Ses nuits sont traversées par ses fantômes, des hallucinations et des cauchemars récurrents. Elle voit ses disparus réincarnés « dans un brin d’herbe » ou des feuilles, et reconnaît « leurs voix à travers le murmure du vent ». On devine sa lassitude face à un quotidien sans relief et le besoin de panser des « blessures » et de « se vider de toutes sortes de pensées. »

Tout est mystère dans ce récit. La maladie non nommée de la narratrice. Le docteur Kressmann qui s’évapore. Un autre qui s’endort pendant sa consultation. Azur, « le vieil homme au dos courbé », le suiveur de la narratrice, censé éradiquer son mal. L’origine de la cicatrice de Freddie. La disparition du père Jouvier de sa ferme.

Marie Modiano installe une atmosphère oppressante pour la narratrice : « Je tourne en rond, dans une sorte de nuage blanc et opaque… ». On ressent son malaise à traverser des villages déserts, aux volets fermés, également quand elle séjourne à la ferme Coliope qui pour elle « n’est pas le genre d’endroit où l’on a envie de s’éterniser ». Pour s’en évader, elle ferme les yeux ou lit de la poésie. Les poètes n’empêchent-ils pas les étoiles de tomber ? Le ciel est omniprésent, la narratrice s’abimant souvent dans sa contemplation : « J’aime les journées d’hiver où le soleil brille et le bleu du ciel vous étourdit ». La toile de fond est une alternance d’obscurité et de luminosité : « La neige est comme luminescente dans cette obscurité sans fin ».

Marie Modiano glisse une parenthèse plus féérique avec la représentation du cirque au palais d’un prince africain.

Marie Modiano nous séduit par son écriture fluide, ses envolées poétiques, les titres attrayants des lectures de la narratrice : « Les cadenas de l’aube ». Elle joue avec les mots comme dans sa variation sur « Vagabond. Vague à bond… », résonnant comme le refrain d’une chanson. En filigrane, on retrouve les intérêts de Marie Modiano pour la musique et les textes en italiques pourraient être chantés. L’auteur excelle à dérouler le roman comme un film en travelling, les descriptions des personnages et des paysages sont décrits avec une telle précision que le lecteur a l’illusion de vivre les scènes en direct, d’être dans le mouvement.

On quitte la narratrice, grisée par l’altitude, en route vers Les Gardeuses, où Freddie l’attend. Mais y parviendra-t-elle ? Son espoir d’entrevoir la guérison, dans cet air pur, salutaire pour elle et Freddie est son viatique, son « issue de secours ».

Marie Modiano livre un roman pétri de poésie, de légèreté, susceptible de désorienter le lecteur, car le récit avance sur deux terrains : le présent et les songes qui ne cessent de se chevaucher, dans un univers souvent onirique.

© Nadine Doyen

Arthur Dreyfus – Histoire de ma sexualité – roman -nrf – Gallimard —–une chronique de NADINE DOYEN

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  • Arthur DreyfusHistoire de ma sexualité – roman  –nrf – Gallimard (21€ – 363 pages)

Dans le chapitre d’ouverture, Arthur Dreyfus confie ses hésitations à aborder un sujet si intime, tout en restant pudique et les conseils de son éditeur. Il ne cache pas ses doutes, le moment de découragement où il faillit renoncer à ce projet.

Arthur Dreyfus n’aura pas attendu, comme Dominique Noguez, d’avoir passé la cinquantaine pour faire son coming out. Si Dominique Noguez annonçait dès la première phrase qu’il allait « essayer de tout dire », la phrase qui retient l’attention dans ce roman est en fait la dernière, mise en exergue sur le bandeau : « J’ai voulu tout dire, pour qu’il ne reste que les secrets. » L’auteur prend soin de préciser que ce récit est un subtil mélange de vrai et de faux, afin de « protéger le vrai ». Contrairement à Alex Taylor dont le père accepta son orientation sexuelle, Arthur Dreyfus nous dévoile les obstacles auxquels il fut confronté. Pas facile de se documenter sous le manteau. Il recueille les mises en garde de son entourage quant à la publication d’un tel sujet. On devine les craintes, les réticences d’une mère qui redoute que son fils livre en pâture sa vie sexuelle et en filigrane sa vie familiale.

Ne courait-il pas le risque de « détruire la famille » ?

Arthur Dreyfus nous installe au comptoir de ses souvenirs et nous révèle une succession d’anecdotes ( le bouche à bouche de la leçon de secourisme) avec un zeste d’auto dérision, des réflexions cocasses dues à la candeur et l’innocence de l’âge. Il relate son éveil à la sexualité assez précoce, la découverte de son corps (masturbation dans la baignoire), ses premiers émois, « câlinades », ses expériences avec des filles, sa solitude. Son père souligne son goût pour se travestir, « enfiler des robes », se parer de bijoux, dès trois ans, y voyant déjà une transgression.

Arthur Dreyfus revisite des scènes qui mettent en évidence son attirance pour les garçons ou des adultes (son professeur de musique) et sa fascination pour la nudité. On devine le préadolescent, indéterminé, taraudé par une multitude de questions, qu’il va éclaircir en autodidacte, surfant sur les sites interlopes, ce qui va alerter la mère. Il connaîtra les déceptions, les ruptures, la trahison.

Il autopsie cette période « avant-déni », tentant de se persuader qu’il était normal, mais troublé de constater qu’il aimait « les trucs de gays ». Il décline ses fantasmes, ses fréquentations, ses désirs fous, les élans charnels avec ses amants, et dévoile sa conception de l’amour. Il souligne son mal-être lié au fait de ne pas se sentir compris.

D’aucuns seront peut-être choqués par ce livre gay friendly où l’auteur décrit des scènes d’amour ou plutôt de sexe, d’onanisme, de façon assez crue («  fist fucking »).

Son enfance ancrée à Lyon le conduit à une diatribe corrosive sur cette ville qui même si elle rejoint la vision de Julien Gracq risque de lui valoir quelques détracteurs.

L’auteur a choisi une architecture au contenu éclectique qui peut déboussoler.

Les listes (comme celle des défauts du narrateur ou les « 32 signes de prestance ») rappellent celles de Charles Dantzig. Se côtoient des extraits de presse, du journal intime, une lettre, des citations, des aphorismes, les conseils d’« une coach en séduction », une pièce allemande, des bribes de conversation, jusqu’à une devinette à l’adresse du lecteur. S’y ajoutent des réminiscences de voyages scolaires ou en famille. Une telle compilation fait penser aux miscellanées de Mr Schott.

Autre raison d’être surpris : le choix des prénoms des personnages : Cactus, Am, Mr Citron, Cirque, Primeur, Salopard… Si Arthur Dreyfus dit, à la moitié du roman, prendre « de moins en moins la parole », il la donne à des anonymes aux noms insolites (Nez, Sombre, Silhouette, Bateau…). D’autres sont dissimulés sous il ou elle.

Arthur Dreyfus pratique avec générosité le name dropping.

On reconnaît des auteurs dont il se nourrit comme Miomandre, Herbart, Anaïs Nin, Guibert, Trenet et parmi les contemporains : M.Riboulet, P.Mauriès, N.Herpe.

Il convoque aussi ses figures tutélaires que sont Bataille, Cocteau, Wilde.

Dans ce roman, l’auteur aborde des questions de société : « l’hypersexualisation des enfants » ou les jouets sexistes, le transexualisme. Au café du temps, les clients devisent sur la mémoire des souvenirs : « Dépit que le temps passe si vite ».

Il mène aussi une réflexion sur l’écriture et aborde l’impact d’un livre sur celui qui lit. Il s’étonne du « pouvoir qu’on accorde aux livres » et laisse le lecteur juger si ce troisième roman est « voyeuriste, exhibitionniste, nombriliste ». Selon Christian Bobin, peu de livres changent une vie. Mais quand ils la changent, c’est pour toujours.

Son objectif est d’« écrire des livres différents pour se forcer à changer soi-même ».

Autre originalité : la brève biographie de l’auteur, le dessinant en creux (passion de la magie), avec au final « la mauvaise conscience du chat quand il vient de griffer… ».

Un mot récurrent ne devrait pas avoir échappé au lecteur : la BEAUTÉ, car l’auteur reconnaît que « le sexe dans l’enfance » représentait pour lui « un objet esthétique ». A croire que comme Michelle Tourneur la beauté «  assassine » celui qui la croise.

Le lecteur sera sensible à ce besoin de réconciliation avec ses parents, une fois la déflagration encaissée, un vrai « choc sismique » qui les laissa démunis. Arthur Dreyfus nous émeut, nous touche dans sa façon d’obtenir le pardon de sa famille et de leur dire son amour. La lettre envoyée au père, mâtinée de gratitude, réussira-telle à aplanir les différends ? Être publié dans la collection blanche sera-t-il la monnaie d’acquittement, le sésame de l’apaisement ? L’enfant rêveur n’est-il pas devenu écrivain ? Tout aussi bouleversant, le texto de la mère, transpirant de complicité, empreint de regrets et de culpabilité, qui clôt le roman par une vibrante déclaration d’amour fusionnel au narrateur, « l’homme de sa vie ». L’aurait-il oublié ?

Arthur Dreyfus, auteur multicarte, signe un roman, à la veine autobiographique, audacieux, ambitieux, dense, dérangeant, qui peut faire office de plaidoyer pour la différence et la tolérance. L’auteur y bouscule les tabous, soulève les questions liées à l’homosexualité. 363 pages immersives dans l’intimité du narrateur.

Une confession profondément troublante qui marquera cette rentrée de janvier 2014.

©Chronique de Nadine Doyen

Stéphane Bern – Le bel esprit de l’histoire – Albin Michel -(323 pages – 12€)

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  • Stéphane BernLe bel esprit de l’histoireAlbin Michel –(323 pages – 12€)

Stéphane Bern, en féru d’histoire, a rassemblé citations, calembours, extraits de lettres, dialogues, de sommités du monde politique, littéraire ou artistique, françaises ou étrangères. Cet opus balaye des siècles et brasse les thèmes autour de l’actualité du moment, des liaisons clandestines. Il nous conduit dans les cours royales, en Grande-Bretagne où fleurit l’humour « British », dans les salons littéraires ou repas mondains.

La citation de Winston Churchill, en exergue, rappelle l’éloge des « tatoueurs émérites » formulée par Charles Dantzig, capables de nous graver l’esprit à jamais.

A chaque page, un résumé des circonstances précède la citation, ce qui permet de mieux appréhender la subtilité du trait d’esprit, des bons mots.

Dans une interview, Stéphane Bern explique ce qui guida ses choix. Ainsi il met en lumière l’élégance de l’un, l’insolence d’un autre, l’esprit taquin de De Gaulle, la bêtise de Mac Mahon, ou l’art de Sarah Bernhardt à « faire battre le coeur des hommes. »

On croise des anglophones, Wilde, Shaw et même la Dame de fer lors d’un repas.

Les femmes sont un tantinet égratignées. La marquise de Pompadour pour « écorcher le français ». Voltaire, les compare à des girouettes, ajoutant : « Elles se fixent quand elles se rouillent ». Le mari de George Sand menaça celle-ci de sculpter son « cul ».

Belle pirouette d’Edgar Faure à une jeune femme qui se sentait déshabillée par un regard appuyé : « Madame, je ne vous dévisage pas, je vous envisage. »

On constate que les débats à l’assemblée pouvaient être tout aussi houleux et injurieux. On découvre l’esprit caustique de Clémenceau, provocateur d’Edouard Herriot, l’humour de Churchill, mais aussi son alcoolisme. La réplique cinglante de Picasso évoque le bombardement de Guernica, son tableau étant un témoignage de l’horreur.

Talleyrand, que Stéphane Bern aime à citer, évoque la notoriété de Chateaubriand sur un ton moqueur : « Il croit qu’il devient sourd parce qu’il n’entend plus parler de lui ».

Attitude à rapprocher, selon l’auteur, à celle des « vaniteux qui adorent être dans les journaux ». On se délecte des réflexions de La Rochefoucauld et de La Bruyère.

Stéphane Bern considère ces répliques, ces vérités « intangibles et intemporelles ».

Que penser de la façon de Clémenceau d’épingler les fonctionnaires semblables à des «  livres d’une bibliothèque » : «ce sont les plus hauts placés qui servent le moins » ?

Avec générosité, l’auteur nous fait partager ses trouvailles, les commente brillamment et nous enrichit. N’oublions pas que « la culture, c’est ce qui reste quand on a tout oublié », selon Edouard Herriot. On est impatient de lire la suite, en sachant que l’auteur en a encore mille sous le manteau.

Stéphane Bern signe une compilation roborative, utile pour égayer des repas, sans pour autant penser comme Dumas : « sans moi, je m’y serai cruellement ennuyé ».

Se cultiver en s’amusant, que demander de mieux !

On ne résiste pas à citer, à son tour, ce vrai page turner qui attise la curiosité.

©Chronique de Nadine Doyen