Jean-Claude Lalumière – Comme un karatéka belge qui fait du cinéma ; Le dilettante 

Chronique de Nadine Doyen

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  • Jean-Claude LalumièreComme un karatéka belge qui fait du cinéma ; Le dilettante ; (17€ – 254 pages)

Les auteurs du Dilettante ont le chic pour soumettre des titres qui interpellent.

Le troisième roman de Jean-Claude Lalumière ne déroge pas à ce constat.

Il vous faudra attendre plus de cent pages avant de comprendre le sens du titre : Comme un karatéka belge qui fait du cinéma. De même pour l’explication de ce sens interdit vert de la couverture. Quant à la lettre choc, au message bref, qui débute et clôt le roman, elle aiguise la curiosité et tient en haleine. Quelle en est sa teneur pour tarauder à ce point le récipiendaire, pour le « laisser seul face à la roche à nu » ?

Le narrateur, quadragénaire, a coupé les ponts avec les siens. Un choix inéluctable pour ce jeune Rastignac ambitieux, désireux de fuir le désert culturel de Macau (Médoc), et de percer dans la capitale. Comme Marie-Hélène Lafon et Serge Joncour, des transfuges qui trahissent les leurs en quittant leurs racines campagnardes, Jean-Claude Lalumière fait aussi de cet exode un terreau littéraire. Pas facile d’imposer son choix : intégrer une école de cinéma, vu le milieu modeste de sa famille. Passionné de la rencontre d’un bibliothécaire, féru du 7ème art, l’auteur jongle ,tour à tour, avec sa plume ou sa caméra, nous offrant une diversité d’angles. (travelling dans Paris, à bord du TGV, panoramique sur la demeure, zoom sur des objets, une photo).

Par flashback, il revisite son enfance, sa scolarité et évoque ses rapports tendus avec ses géniteurs, les jobs d’été avec son frère, sa rencontre avec Anne-Sophie.

Faute de réaliser son rêve de réalisateur, le narrateur devra se contenter d’un emploi de galeriste où il développera son regard caustique. Il épingle ces collectionneurs qui n’entendent parfois rien à l’art. Il étrille également ces artistes qui se dispensent d’être présents au vernissage. Et ne manque pas de zoomer sur les invités à « la voracité destructrice de piranhas ». Il laisse deviner sa conception de l’art contemporain quand il fustige l’extravagance de certaines expositions comme par exemple des œuvres provenant de la récupération d’abris de fortune. Pour le galeriste, « l’exhibition de ces malheurs révélait un caractère obscène ».

Le récit change de cap quand le narrateur croise au bar du Lutetia un Américain , qui s’avère être Jean-Claude Van Damme. Rencontre fortuite des plus insolites, animée, l’alcool aidant. Conversation incongrue, émaillée d’expressions anglaises.

L »inconnu versus la movie star, à la notoriété « world wide ». Cet acteur, qui a 40 films à son actif, confie sa difficulté à savoir qui il est, ayant en miroir le regard des autres. L’image colportée de lui ? Celle d’« un karatéka belge qui fait du cinéma ». L’auteur soulève la question de la célébrité : « Je le connais parce que tout le monde le connaît », sujet de L’idole de Serge Joncour. Se glissent des digressions sur la vie, le futur, la religion, leurs points de vue étant opposés. Pour le narrateur, le catéchisme dont ses parents le privèrent « sonnait comme une discipline olympique ».

Le récit nous fait naviguer entre Paris, où le narrateur vit ses économies fondre comme les ailes d’Icare et le Médoc, distance devenue « un gouffre infranchissable ».

Belle séquence nocturne, au cœur de Paris, « by moonlight », que cette déambulation du narrateur, promeneur solitaire, la marche facilitant la réflexion.

Sa décision impromptue de retourner sur ses terres, de voir sa mère, après 10 ans d’exil ravive ses souvenirs, telle « La poussée d’Archimède ». Une fois dans le mausolée de sa jeunesse, le narrateur se livre à un véritable inventaire. Si les objets n’ont pas d’âme, ils ont une mémoire. Les souvenirs enfuis remontent à la surface et certains objets convoquent des anecdotes savoureuses, comme la boîte en métal à l’effigie de Mozart, d’autres olfactifs (« les pizzas de Michel » ). Une médaille ressuscite le père et « ses activités halieutiques ». Une photo qui va prendre une valeur de talisman. Ce huis clos déclenche chez le narrateur une réflexion autour des traces laissées, de la transmission : « C’est ainsi chez nous, on ne se transmet rien ».

Impossible de relater les retrouvailles avec la mère et le frère, mais beaucoup d’émotion indicible devant ce film du passé qu’il fait défiler. Séquence attendrissante : la grille de mots croisés, source de quiproquos cocasses, « La lune est dans l’eau » pour « Bain de siège » ou « Gros cul » pour « Poids lourd ».

Si les deux précédents romans de Jean-Claude Lalumière étaient dans la veine satirique, celui -ci est empreint de plus de gravité, de nostalgie, abordant le sujet douloureux de la vieillesse, de la déchéance, du deuil. Toutefois, l’auteur ne s’est pas départi de son humour et instille du suspense en ne dévoilant au lecteur qu’à la dernière page le contenu de la lettre reçue par le héros, « apatride social ».

L’auteur signe un roman des origines, dédié à ses parents. Récit à la fois grinçant, drôle, infiniment émouvant, dans lequel il exhume des souvenirs indélébiles, les magnifie, en revisitant la maison familiale, et égrène maintes anecdotes.

Jean-Claude Lalumière met en exergue l’impact des films : « Ils vous extirpent de votre monde, puis vous libèrent, ébloui par la lumière, encore groggy par le voyage ».

En attendant l’adaptation à l’écran, ce roman fera une échappatoire divertissante.

©Nadine Doyen

Christian Bobin, LA GRANDE VIE ; nrf Gallimard (12,90€ – 122 pages)

Une chronique de Nadine Doyen

Christian Bobin

Christian Bobin

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  • Christian Bobin, LA GRANDE VIE ; nrf Gallimard (12,90€ – 122 pages)

Le recueil s’ouvre par un hommage à la poétesse Marceline Desbordes-Valmore à qui Christian Bobin s’adresse sous forme de lettre. Il souligne que sa vie fut « d’une brutalité insensée ». Même admiration à l’encontre d’Ernst Jünger dont il admire la description d’un arbre à la minutie d’un scribe ».

La lettre, l’auteur déplore, comme Charles Juliet sa disparition. Qui écrit encore à l’heure de facebook et twitter ? Pourtant, « Son écriture dit l’âme en ses mouvements secrets… » ; «  Une lettre manuscrite c’est un visage gravé dans la pierre tendre du papier… ». Touchante, cette lettre destinée à son chat disparu, ce compagnon qui aimait voir la plume couler la phrase sur la page blanche, ce petit chat, qui avait fait du piano son île. Tout aussi émouvante celle à l’adresse d’un petit merle dont il a admiré le gracieux port de tête.

On peut être déboussolé de voir Christian Bobin multiplier ses billets doux à l’adresse d’un merle et même une marguerite. Il nous fait partager sa communion avec la nature, au cœur d’une forêt, « quand du haut d’un sapin éclate le chant de l’oiseau ».

Pour lui, voir, « c’est être cueilli » par quelque chose.

Comme Yves Bichet dans L’homme qui marche, Christian Bobin montre son scepticisme à l’égard de Dieu, mais subodore sa présence au cœur de la nature, des animaux. Ce petit chat, n’était-il pas habité par Dieu, quand, « lassé de voir « l’auteur écrire, il « versait l’encre noire de son pelage sur ses mots » ?

Christian Bobin se sent investi d’une mission : parler « de la lumière éternelle », tel un messager de Dieu. « Ne rien faire, c’est déjà faire un pas vers Dieu », confie-t-il.

L’auteur développe une réflexion sur la fuite du temps, la fragilité de l’homme et soulève de nombreuses interrogations : « S’il y a un dieu, alors c’est un joueur ».

Mais en chantre des livres, l’écrivain décline son addiction aux livres, « secrets échangés dans la nuit » et sa passion de l’écriture. « Écrire-glaner ce qui a été abandonné à la fin du marché ».N’est-ce pas un viatique pour conjurer la mort ?

Pour lui, les livres ne sont pas que des objets, il perçoit les voix des auteurs, comme celle de Kierkegaard, découvert à vingt ans. Il se montre confiant quant à l’avenir du livre, « qui aura toujours deux mains pour accueillir un peu de langage ».

Christian Bobin noue une connivence avec son lecteur en lui posant une devinette, à savoir la différence entre un écureuil et la lumière.

Cet opus est traversé par une palette de couleurs : depuis « les fleurs roses » du marronnier, le bleu des campanules ou des libellules, « une orgie d’émeraudes »,la pomme rouge, et irradié de lumières (les ondes jaunes du mimosa). Orangée, « cette pâte » du bec du merle, « lumineuse comme une lampe d’Emile Gallé ».

Dans un volume précédent, Christian Bobin enfermait son angoisse dans une valise, ici, ses soucis, il les brûle. Il ne cache pas avoir été écrasé, broyé par « des tonnes d’absence ».

La grande vie se clôt par un hymne à la poésie, « plus précieuse que la vie »

L’auteur témoigne de sa gratitude et de son affection envers ceux qui nous aident à vivre, « ceux qui nous sauvent ». Mais sait-il que ses livres ont ce pouvoir ?

Lire Christian Bobin, c’est faire une balade bucolique au fil des saisons, c’est s’émerveiller devant les cadeaux de la nature, qui « contrairement à Dieu ne nous abandonne pas » et renouer avec la lenteur.

Lire La grande vie, c’est s’accorder des instants de sérénité, s’isoler du bruit.

C’est aller au devant de l’explosion du printemps. Joie éphémère car la floraison des cerisiers ne dure pas ». Il rejoint Yves Bonnefoy qui affirme « Jamais de terme aux arcanes de la vie, jamais de fin à nos émerveillements ».

C’est aussi découvrir ses conversations avec les absents qu’il évoque régulièrement, en particulier son père ou La plus que vive, se remémorant promenades et souvenirs immarcescibles. C’est aussi un travail de mémoire, ressuscitant ceux qui ont compté pour lui : Dhôtel (qui, dans un livre, indiquait la direction du paradis), Jean Grosjean dont il revisite les livres, dont « les poèmes sont si fins qu’ils se glissent entre la fleur » et son éclat ou l’égérie Marilyn (« la martyre du sourire »), Emily Dickinson (« La reine des abeilles ». On croise également des figures saintes.

Si pour l’auteur « Les livres agissent même quand ils sont fermés », nul doute que cet opus tatouera son lecteur, car «Les livres sont des gens étranges ».

Christian Bobin signe un recueil traversé de multiples lumières, pétri de poésie et d’attention émerveillée aux fleurs, aux oiseaux, insectes. En contemplateur ébahi de la nature, « une guérison en marche », voyageur entre terre et ciel, il nous enseigne comment lâcher prise, aller à l’essentiel. Il exprime l’indicible, le divin, le beau, et nous dispense un souffle de spiritualité sur fond sonore de Bach et Thelonious Monk.

Laissez-vous prendre par la main et transporter « dans un autre monde ».

Même si l’auteur énonce que « C’est une chose bien dangereuse que de lire », risquez-vous à plonger « dans l’eau du langage » de La grande vie.

©Nadine Doyen

Sylvain Tesson – S’abandonner à vivre – nouvelles ; nrf Gallimard (17,90€ -221 pages)

Une chronique de Nadine Doyen

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  • Sylvain Tesson – S’abandonner à vivre – nouvelles ; nrf Gallimard (17,90€ -221 pages)

La propension de Sylvain Tesson à faire usage des citations se retrouve dans le copieux exergue et au début des 19 nouvelles (Cioran, Fitzgerald), dont une en anglais : « To muse, to creep, to halt at will, to gaze » du poète Wordsworth. Je pense en effet qu’elles « révèlent l’âme de celui qui les brandit », comme le justifie l’auteur dans un roman précédent.

L’écrivain, bourlingueur, alpiniste chevronné, campe ses dix-neuf nouvelles dans les lieux qu’il a gravis, sillonnés, arpentés, depuis Paris, la Bretagne, la Chine (Le Yunnan) à la Lettonie et Russie, en passant par l’Algérie. Certaines plus viriles rendent hommage aux pionniers de la conquête de sommets mythiques, à ceux qui ont accompli des exploits de l’extrême, y perdant parfois la vie. Les pitons évoque les ascensions communes du narrateur avec Jack, « alpiniste américain », et les exploits de ce dernier devenu « le poète des cimes ».

Sylvain Tesson met en exergue cette fraternité née dans l’effort, concluant par cette remarque : « La distance est l’ingrédient des amitiés rares ».

Il étrille les sportifs du dimanche : « Vingt mille hamsters échappés de la cage… ».

Le jogging étant devenu « la névrose d’une société qui n’avançait plus ». Par contre Jack est convaincu des bénéfices de la marche pour stimuler l’inspiration. Dans Paris, « il partait chalouper le fond de son crâne » « attendant la fécondation par l’effort ».

Dans ces nouvelles, on croise des figures féminines : Marcella, la compagne de Jack, envers qui celui-ci « ne se sentait contraint à aucune fidélité ». Marianne, « une biche avec un cœur d’hyène », rencontrée dans un vernissage. Marianne , au cœur d’une scène qui tourne au vaudeville, quand le mari de retour plus tôt que prévu cause la fuite de l’amant, escaladeur aux mains nues. Valia, dont Jack avait aimé le « corps blanc, beurré ». Venda dont les déhanchements aimantaient Ivan. D’autres couvertes de fourrure. Viéta, « une femme-icône » faisant penser aux vahinés de Gauguin. Quant à Greta, elle engraissait ses convives, abusait de crème, débordait de tendresse.

On découvre le quartier de Riga, « aux façades lascives », avec le protagoniste, qui y débarque à Noël, avec l’intention de faire une surprise à Olga, aux «  yeux altaïques » dont il s’était entiché, un an plus tôt. Son plan tourne au fiasco, car il avait oublié que Noël, dans le calendrier orthodoxe n’était qu’en janvier.

Dans la nouvelle Le bar, quatre russes s’entretiennent des coutumes des pays, pensant que « Ce n’est pas une infamie de se conformer aux usages des gens ».

L’auteur géographe sait nous embarquer dans des pays lointains et nous faire partager l’enchantement des protagonistes devant la beauté d’une nuit sibérienne, un barrage « titanesque » alors que « D’habitude, voyager c’est faire voir du pays à sa déception ». D’autres nouvelles renvoient à la triste réalité des guerres (Afghanistan).

Si Christian Bobin et Charles Juliet déplorent qu’on ne s’écrive plus, dans 2 nouvelles de Sylvain Tesson, les protagonistes envoient des lettres. L’auteur met en lumière l’écriture, « processus mantique qui entraîne une cascade karmique », la correspondance qui « s’inscrit dans le solfège de l’existence » et le travail des facteurs, « messagers du destin », qui en « battent les cartes ».

Sylvain Tesson laisse deviner ses craintes quant à l’avenir de la planète. Il s’insurge contre « la côte massacrée par le surpeuplement » et « l’enlaidissement par les baraques à frites ». Il ne cache pas sa désapprobation de voir des femmes ramper « écrasées de culpabilité d’exister ». En globetrotteur habitué au dénuement et dépouillement, il fustige notre société de consommation à l’époque de Noël, cette bombance qu’Ernst et Karl avaient décidé de fuir car elle « heurtait leur protestantisme ». Un brin de nostalgie chez Émile pour les nuits à la bougie.

Un souffle glacial de Sibérie s’est infiltré dans quelques nouvelles, rappelant le roman précédent de l’auteur. On perçoit le ressac, les rafales qui « froissaient la lande », les « gifles de grésil » qui « crépitaient contre les vitres », le stridulations des insectes, « La rumeur du Mékong ». On hume la citronnelle.

Les comparaisons sont très imagées : « L’océan était une babine de chien, bavante », ou « le ciel qui virait au Turner ». « Les rues étaient meringuées de gel ».

L’infatigable promeneur, « poète aux semelles de vent » dépeint La Seine serpentant, « La malachite des colverts », les cours de danse « sous les jaunes larmes d’un saule », l’automne qui « caparaçonnait la ville de cuivre ». C’est avec le pinceau du peintre que l’auteur sublime certains paysages comme les « déchirures dans les cumulus bourgeonnant au-dessus des cimes » qui « laissaient entrevoir des pyramides couleur lavande » : un coucher de soleil pastel qui « léchait les glaces ». Ou « Le vert fluorescent des arpents de riz » se mouchetant « du fuchsia des turbans paysans ».

Sylvain Tesson nous initie au « pofigisme », cette forme de fatalisme dont les russes sont coutumiers, « une résignation joyeuse, désespérée face à ce qui advient », une façon de « s’abandonner à vivre », qui donne le titre à ce recueil.

L’auteur rend hommage aux personnalités (athlètes battant des records) et aux livres qui ont jalonné son parcours, ceux de Cendrars, Toulet, Kafka, Drieu la Rochelle, Paul-Jean Toulet. Sans oublier Allexandra David-Neel, Mishima. Cette passion pour la lecture, l’ermite diariste l’assouvit l’année de son exil dans une cabane au bord du lac Baïkal. Le fantôme de Lao-tseu habite la nouvelle intitulée Le barrage.

On retrouve les qualités littéraires déjà présentes Dans les forêts de Sibérie.

Le nouvelliste maîtrise l’art de la chute (parfois fracassante), insuffle du suspense comme dans Lagouttière et Le téléphérique, surprend par le dénouement souvent imprévisible. Certains textes font penser à une fable et sa morale. Le ton est tour à tour léger, drôle, grave. Un ouvrage qui mériterait le Goncourt de la nouvelle 2014.

Sylvain Tesson signe un recueil prodigieusement intéressant par son éclectisme, sa richesse, traversé par « des chinoiseries », pétri de poésie et d’humour, truffé d’aphorismes que l’on a envie d’apprendre par cœur. A mettre dans son sac à dos pour s’abandonner à lire pour oublier « l’absurdité de la vie ».

Pour rester en compagnie de cet écrivain voyageur si apprécié, je vous conseille un petit opus très jouissif: Les anagrammes à la folie, encore plus percutantes de Perry-Salkow & Sylvain Tesson (Équateurs). Par exemple : Le titre : Dans les forêts de Sibérie devient de lentes braises froides.

©Nadine Doyen

La Promesse d’Almache – Alain Dantinne – Plumes de coq ; Weyrich

Une chronique Nadine Doyen

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  • La Promesse d’Almache – Alain Dantinne – Plumes de coq ; Weyrich (200 pages -15€).

Tout d’abord, il me semble utile pour le lecteur de situer Almache. Un hameau dans un coin perdu de l’Ardenne profonde, « un croupion de terre wallonne », proche de Bouillon. Ce qui explique la « pauvreté culturelle » déplorée par les protagonistes.

Quelle est donc cette promesse? A qui est-elle destinée? De qui émane-t-elle?

Le narrateur remonte à l’historique de cette bâtisse, « ancien relais de chasseurs », « gentilhommière campagnarde », à son acquisition par Pierre et Dydie. Couple sans enfant, ce qui peut expliquer que Dydie reporte toute son affection sur son neveu, Arthur. La vie de ces bourlingueurs est évoquée depuis leur rencontre jusqu’au décès du mari. Tout bascule pour la veuve, plongée « dans une solitude forestière ».

Le narrateur explore la relation complexe entre un neveu et sa tante, liens d’autant plus intimes qu’elle manifeste le souhait de l’adopter, d’en faire son héritier putatif.

Qu’éprouvait-il pour elle? De l’amitié»? De la commisération?

Le narrateur décortique le parcours d’Arthur, l’obtention de ses diplômes, son poste d’enseignant. Son éloignement de ses géniteurs (dû à un père qui le considérait comme « un incapable, un déviant ») ne favorisa-t-il pas son rapprochement de sa tante? Une complicité se tisse. Plus en confiance, Arthur n’hésite pas à revendiquer sa différence, à faire son coming out, à s’épancher de façon directe, évoquant son tourisme sexuel, « les backroooms », quitte à choquer cette prude bourgeoise, mettant fin à ces questions indiscrètes de sa tante, qui tournait autour du sujet.

Dydie se montre tolérante, soucieuse de son bonheur, « avec une fille ou un garçon ». Il n’hésite plus à rendre visite à sa tante avec ses conquêtes du moment.

Il lui présentera donc Christophe, éphèbe à la « peau d’ange », aux « lèvres brûlantes qui n’ignoraient rien de la tendresse », Etienne, envers qui elle ressentit de la jalousie ». Il privilégiait les «  rencontres fugaces » mais intenses, refusant de se laisser phagocyter par la passion. Lucide, quand un fossé de vingt ans les séparait. Arthur ayant une oreille réceptive, pour sa tatie, celle-ci, à son tour se livre à des confidences, lui confessant de « délicieux égarements ».

La présence d’Arthur est si fréquente que cela va devenir une habitude, une nécessité.

Progressivement, il se retrouve piégé, aliéné, esclave des caprices de cette tante, qui au décès de son mari sombre dans la dépression, la mélancolie et s’installe dans l’immobilisme et l’oisiveté. Ses journées sont ponctuées par les rencontres de bridge, les visites du voisinage (personnages hauts en couleur, parfois parasites), et à l’occasion, par la préparation de repas festif.

Le tri de la pléthore d’ouvrages de la bibliothèque de l’oncle (où se côtoient Mauriac, Blondin, Matzneff, Marceau, Jules Roy…) génère chez Arthur une réflexion autour de la pérennité d’un livre, constatant l’aspect « «éphémère » de la littérature. Que garder pour sa tante ? Les écrits des féministes: Colette, Sagan, Beauvoir, Duras, s’imposaient, Redu étant la destination idéale pour les autres, mieux que le pilon.

On suit l’évolution de la santé de cette dépressive, et assiste impuissant à la déliquescence de son corps. Situation qui nécessite toute une logistique d’aides à domicile. Le narrateur ne nous épargne rien des rechutes de l’intranquille, des alertes

lors de ses hospitalisations, abordant la perte de l’autonomie et la déchéance liées à la vieillesse. La possibilité d’un « centre de revalidation » s’avère typiquement belge.

Alain Dantinne, à la plume caustique, ne manque pas de distiller une série de scènes cocasses: Arthur, victime des puces; l’incident des « chatteries » sous la table, lors d’une partie de bridge. La confection de la tête de veau, est décrite avec tant de détails, qu’on croirait suivre une séquence culinaire filmée. L’escapade dans les Hautes Alpes, chez Michel, où Arthur « trouvait son Patmos », une vraie odyssée.

Ces parenthèses apportent de la drôlerie, de la légèreté, l’humour enrobant le tragique.

Dans ce roman, Alain Dantinne focalise notre attention d’abord sur le couple, puis sur le duo tante/neveu, brossant deux portraits antinomiques, très vivants.

L’auteur excelle à affubler la tante de multiples noms: la douairière, la bourgeoise, l’hôtesse, la rombière, la bigote, selon les circonstances. Avec l’âge et la maladie, elle devient: La vieille sédentaire, la casanière, la vioque. Avec l’addiction à l’alcool, elle devient une « dipsomane ».

De même pour le neveu qui est tour à tour: chenapan, mécréant, baroudeur, une chiffe, un pantin. Malgré tous ces qualificatifs réducteurs, Arthur a engrangé une vaste connaissance littéraire. Féru de peinture, de Verlaine, Rimbaud, il nourrit un projet culturel exaltant , celui de métamorphoser l’hostellerie en «  Centre Paul Verlaine » et ainsi redynamiser les environs. Parviendra-t-il à le concrétiser ?

Pour pimenter la fin du roman, Alain Dantinne introduit un rebondissement déboussolant. Arthur tombe de Charybde en Scylla, tout comme le lecteur. Il encaisse le pot aux roses, cette trahison, tel « un uppercut ». Quand il réalise combien il a été floué, manipulé, il ne peut réprimer sa révolte, sa rage, son indignation, à l’encontre de cette complice: « Salope », « la sournoise ».

On tremble pour le héros, si dépité, quand il prend le volant avec l’idée de dire « Merde à la vie ».

Le lecteur, tout aussi abasourdi devant un tel dénouement, entre en empathie avec celui qui a fait montre de tant d’abnégation et de dévouement. N’a-t-il pas été perdu, « troué » par son excès de bonté, de gentillesse, de tendresse, de sentimentalisme?

Comment allait-il rebondir, remonter la pente? Grâce à son métier? Grâce à l’alcool, remède pour «  les âmes tristes »? Par ses voyages au bout du monde? Toujours est-il que se sentir libéré, « délivré », n’était-ce pas un immense soulagement, après « vingt ans de non-dits »?

Alain Dantinne signe un roman poignant, traversé par la littérature et la peinture et l’humour, mettant en scène un duo, dopé par «  la méthode champenoise ». Un huis clos familial dont l’épilogue si imprévisible, fait découvrir la perfidie des hommes.

Lecture d’autant plus bouleversante que cet ouvrage est dédié au regretté Alain Bertrand, à qui le no 65 de Traversées avait été consacré.

©Nadine Doyen

Yves Bichet -L’homme qui marche – roman ; Mercure de France (16,50€ – 174 pages)

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Une chronique de Nadine Doyen

  • Yves Bichet –L’homme qui marche – roman ; Mercure de France (16,50€ – 174 pages)

Le titre L’homme qui marche a inspiré sculpteurs (Rodin, Giacometti) et écrivains (Christian Bobin, Albert Strickler). Le narrateur, Robert Coublevie, se définit comme « le marcheur d’un seul chemin ». Il distille avec parcimonie les indices sur son passé : « ancien pion », «cocu par négligence », mais suffisamment pour comprendre qu’il reste mortifié d’avoir été quitté par l’être aimé, Elia. Celle qui lui est fidèle, c’est l’autre Elia, sa chienne. En leur emboîtant le pas, le lecteur se retrouve sur La ligne, la frontière-France -Italie dans des paysages grandioses, que l’auteur sait sublimer.

On s’interroge quant à ce choix de vie d’errance «entre ciel et terre », de chemineau, à l’écart des villes. On subodore que le héros a été écorché vif, et qu’il a perdu confiance dans ses semblables, qui le « déroutent » et l’ « effraient » et qu’il tente d’oublier. Il confie avoir « la trouille » de deux choses : « l’amour et les transports ».

Yves Bichet nous confronte dès le début à un mystère en restituant le texte qui fut donné à lire au narrateur par un « drôle de loustic », Yves Tissot, « douanier ». Mystère encore que cette adresse notée sur « ce fichu papelard », trouvé dans la casemate. Mystère quant aux confidences édifiantes de Camille qui vrillent Robert.

Le côté lumineux du récit vient du duo Robert et Jean son double, moine italien.

On est témoin de la naissance d’une amitié unique avec Jean, ce chartreux, rencontré sur les cimes. Ils se sont reconnus dans leur communion avec la nature, aiment partager de brefs moments conviviaux, un repas et se fixer ces rendez-vous, loin de la fureur du monde. Ces retrouvailles deviennent leur viatique et le lecteur se surprend à les attendre, d’autant que le lieu varie. Leur solidarité dans l’épreuve, la maladie, l’un épaulant l’autre, force notre admiration pour ces deux marginaux, qui ont le sens des valeurs chrétiennes, de l’entraide. Dieu s’invite dans leurs conversations.

Le lecteur notera très vite que le narrateur croise surtout des hommes, fréquentant peu de lieux publics à l’exception d’un bistrot. Ce milieu masculin fait penser aux romans d’Hubert Mingarelli dont les protagonistes évoluent dans une sorte de no man’s land, mènent des vies spartiates et se contentent parfois d’un repas frugal.

Où sont les femmes ? Le narrateur convoque sa mère défunte. Il reste habitée par Elia, aux «  longues jambes et seins pointus ». La douceur de son corps lui manque.

La seule figure féminine présente est la mystérieuse Camille, fille du propriétaire du bar que connaît Robert. Robert montre un regard paternel à l’encontre de Camille, pour l’avoir aidée dans ses études, et semble désireux de la protéger. Se douterait-il des fréquentations interlopes de Camille ? Y aurait-il un lien entre l’auteur de la lettre et Camille ? Devrait-il se méfier des clients qu’il côtoie au Café du Nord ?

Le récit connaît un rebondissement quand la chienne flaire la présence de quelqu’un et s’empare du message anonyme. Robert en déduit que Camille a été dans les parages. Mais avec qui ? Que serait-elle venue faire ?

Quand il revoit Camille, celle-ci réussit à l’entraîner jusqu’à un loft où a lieu « le repas des salauds ». Ce qu’il découvre est assourdissant, sidérant pour lui au point d’y retourner seul. Nouveau coup de théâtre: Robert réalise que l’homme mort est « La belle gueule » Le suspense s’installe. La police recueille les indices, voilà la lampe du narrateur dans leur filet. La traque commence pour le narrateur.

Un autre temps fort du roman est celui des révélations édifiantes de Camille, « l’enfant martyre, l’enfant proie… » qui viennent corroborer les doutes du narrateur. N’aura-t-elle pas été victime du syndrome de Stockholm ? Mais le bourreau n’était pas celui que Robert avait soupçonné, fourvoyant en même temps le lecteur.

L’attachement de Robert pour Camille est de plus en plus évident, il n’hésite pas à la gratifier d’une envolée lyrique : « À toi, dans l’impulsion des temps ».

Le récit atteint son paroxysme : scène émouvante d’autant plus poignante que Robert vient faire ses adieux à Camille qui lui remet une image pieuse, comme un talisman. Une phrase résume sa consternation : « Je ne comprends rien à ce monde absurde ».

L’homme qui marche déroule une série de contrastes. Les protagonistes évoluent sur la frontière, dans de grands espaces, avec l’horizon à l’infini mais aussi dans le huis clos d’un café, de blockhaus, du loft ou la chambrette de Camille. En haut, on croise « les poètes, les rêveurs, les amoureux… »), dans la zone industrielle, « les Roms qui dealaient… », dans la ville (Briançon), au bistrot se réunissent « une bande de tordus, de quenelles », « des connards ». La pureté, contre la noirceur du monde.

Le romancier a su impulser le mouvement de marche. Tel un cameraman, il suit en travelling les « ruisselets qui dévalent »; la chienne qui se carapate, trottine, bondit ou détale ; les flocons qui virevoltent et « s’enfilent un à un dans le petit cœur en bois. »

Yves Bichet sait plonger son lecteur dans l’extase en l’immergeant dans « la beauté

omniprésente » des cimes, leur splendeur et majesté. Il sait rendre à merveille l’explosion de la nature au printemps, « un vrai miracle ». Son regard attentif balaie une ligne verticale, s’attarde sur la flore (gentianes, rhododendrons, narcisses) ,la faune (les marmottes) et s’abime dans la contemplation du ciel (« de nuages frangés de blanc » et ses variations : « Une bande bleu clair, toute perlée de rose, striée de reflets cuivrés ». Tel un poète, l’auteur nous fait entendre un « ruisseau qui caracole ». Tel Man Ray, il saisit « une larme en arrêt en haut de la lèvre ».

Si le mot tabou n’est pas prononcé, c’est bien ce sujet que l’auteur explore avec

beaucoup de subtilité et de tact en focalisant notre attention sur Camille.

On quitte à regrets le trio attachant (Jean, Camille et le narrateur) et « Pépète », qui nous attendrit quand elle « gobe d’un coup de langue » les larmes de Camille.

Yves Bichet, pétri de poésie et d’attention émerveillé à la nature sauvage, signe un polar envoûtant, à l’épilogue stupéfiant qui nous fait osciller «  entre deux vertiges : la fascination, l’effroi », comme le narrateur incarnant « Un amour oblatif ».

©Nadine Doyen