Stéphane Mallarmé ; Le temps d’une poignée de main ; édition établie et présentée par Martin Melkonian ; Éditions À dos d’âne, 144 pages, 12,50 €

Chronique de Nadine Doyen

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Stéphane Mallarmé ; Le temps d’une poignée de main ; édition établie et présentée par Martin Melkonian ; Éditions À dos d’âne, 144 pages, 12,50 €

Sur la couverture du livre, un encrier est au premier plan. À proximité, la main à plume s’apprête à tracer sur le blanc d’un feuillet. Grâce à la prise de vue de Nadar, on perçoit d’emblée la beauté du geste épistolaire de Stéphane Mallarmé.
Martin Melkonian a extrait de la nombreuse correspondance du poète « les formules de salutation qui saillent au début des lettres, à la fin, dans leur cours et quelquefois à plusieurs reprises au sein d’une même lettre ». Ainsi, une grande variété d’adverbes nuancent-ils le serrement de main : « cordialement », « chaleureusement », « affectueusement », « longuement », « loyalement », « pieusement », « douloureusement », etc. La main serrée, somme toute banale, a pour corollaire la main pressée ; mais elle est plus affective ou plus affectueuse. Il en découle une variation qui semble infinie. La main tendue, plus volontaire, fait également son entrée sur la scène de la correspondance. La main fraternelle, quant à elle, est franche. Elle s’avance sans précaution d’aucune sorte, crève pour ainsi dire la page, est sur le point de toucher celle du destinataire de la missive. Elle a l’autorité du désir, la force du partage, la simplicité de la demande : « La main. » C’est bouleversant.
Un chapitre de Le temps d’une poignée de main est consacré aux effusions de nature plus intimes. On passe alors du surprenant « Ronronnez de moi » à des formulations murmurées, délicates, mélodieuses, amoureuses, comme : « Je voudrais que cet appuiement de lèvres même lointain conjurât toute souffrance au futur et te fit souriante. »
En Nota Bene, Martin Melkonian invite tout comédien à s’emparer de ces phrases et fragments de phrases orchestrés afin d’« en proposer une interprétation sensible ». Il se réfère en l’occurrence à la cantatrice Cathy Berberian pour qui « l’émotion du style est dans la voix ».
À l’heure des échanges par textos, mails, tweets, et autres smileys, Martin Melkonian met en lumière des élégances qui ont disparu, ne serait-ce qu’à cause de l’usage sans frein des outils modernes de la communication. Saluons son ambition à vouloir fondre un médaillon à l’effigie de celui qu’il appelle avec révérence et justesse « l’ami poétique numéro un ».
Ouvrez vite cet ouvrage original dont la maquette inédite ne manquera pas de vous séduire, car elle offre une évidence et un confort de lecture inégalés. Typographiquement, donc visuellement, ce sont parfois deux mains, deux mains humaines, qui se tendent vers vous. Tant il est vrai que dans Le temps d’une poignée de main, page après page, c’est l’émotion qui l’emporte.

©Nadine Doyen

Philippe Besson, Les passants de Lisbonne, Roman, Julliard ; (192 pages – 18€)

Chronique de Nadine Doyen

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Philippe Besson, Les passants de Lisbonne, Roman, Julliard ; (192 pages – 18€)

En exergue du roman, Philippe Besson a choisi une phrase de Pessoa, « le plus grand penseur de l’âme portugaise », évoquant le cycle des saisons, la fragilité des êtres, la marche inéluctable du temps et a construit son récit au diapason de cette citation.
Pour Martin Melkonian , « il n’y a pas de hasard mais des coïncidences », pour Paul Eluard  «  il n’y a que des rendez-vous », c’est ce que les deux protagonistes, cabossés par la vie, ont peut-être pensé rétrospectivement, en se croisant dans cet hôtel où ils séjournent. Rencontre improbable dans le luxuriant jardin intérieur, sorte d’oasis et havre de fraîcheur, à l’écart des rumeurs de Lisbonne écrasée de soleil.
Philippe Besson entrelace, par touches sensibles, le destin de ces deux êtres blessés, dévastés, en souffrance et nous relate les circonstances de leur anéantissement.
Hélène, « enkystée dans le malheur », se livre assez vite. La détresse qui se lit sur son visage a convoqué Mathieu. Ils s’apprivoisent, s’épanchent, se décryptent, après s’être épiés discrètement. Aurait-elle en mémoire ce passage de La maison Atlantique qui nous encourage à « s’attacher davantage aux gens qu’on rencontre, prendre en charge un peu de leur vie, les écouter, écouter même leurs silences »?
Mathieu tarde à confier ce qui le mine, la raison de sa présence. Aurait-il peur de choquer Hélène ? Il avoue « faire confiance au hasard », mais pense que « c’est la magie de la ville qui a tout organisé ». Il décline « son attachement sentimental » pour la ville  où il a été heureux. Si Mathieu peut encore caresser un soupçon d’espoir, Hélène, veuve toute récente, flotte « dans cet entre-deux ». Ils se reconnaissent une accointance « une familiarité » : «Nos hommes nous manquent. Abominablement », reconnaît-elle. Chacun d’eux brosse un portrait touchant de l’absent.
Hélène surprend, nous interpelle par sa remarque quant au choix de cette capitale, conseillée à condition de ne pas craindre « d’approcher la mort ».
Nous voici embarqués à travers Lisbonne, cette « ville-labyrinthe », à déambuler bras dessus bras dessous, avec les deux protagonistes, mais aussi par flashback à San Francisco. Le point commun de ces deux villes ? Les séismes, le narrateur rappelant celui du 29 janvier, qu’il décrit avec un tel réalisme, que les images insoutenables du chaos surgissent et l’onde sismique nous ébranle, nous tétanise.
Si les deux compagnons d’infortune, « reclus dans la triste litanie de leurs souvenirs », se suffisent à eux-mêmes, vivent comme dans une bulle de douceur, occultent le décor qui les environne, le lecteur, lui, sait contempler « les fines mosaïques sur les murs », humer « les odeurs de sardine et d’espadon grillés ».
Par contre, Hélène remarque les regards aimantés, « les œillades appuyées » que des jeunes gens échangent avec Mathieu, aux mains fines, « à la beauté vénéneuse » avec « quelque chose de féminin », et le désir qui « déboule, irrépressible ».
Le lecteur les suit  également dans leur errance nocturne, Hélène étant curieuse de connaître la faune que Mathieu fréquente. Il ne lui a pas échappé que Mathieu est rentré un matin, bien escorté. Il s’étourdit dans de multiples « instants d’abandon » qui se traduisent par des pages sensuelles de « corps qui se rejoignent », de « baisers carnivores », « des nuits blanches », « une dérive à deux » dans le sillage de Guibert.
L’auteur évoque la corrosion du couple et soulève la question de la deuxième chance.
La musique bessonienne a des accents de saudade, de fado, mais aussi de Céline Dion.
Philippe Besson montre un sens acéré de l’observation des atmosphères, des êtres et une parfaite connaissance de la ville de Lisbonne. Il offre à ses « égarés » le décor suranné et intimiste d’un bar d’hôtel qui rappelle Hopper, ou l’ambiance feutrée d’un restaurant. Il leur fait goûter à la quiétude d’un cimetière anglais d’où ils sortent avec une certaine paix dans l’âme, « la mine calme ». Il les installe dans L’Electrico bondé
pour une traversée de « Lisboa », des « quartiers légendaires ». « Un parcours sinueux et accidenté » avec « des vues imprenables ».
Le réchauffement climatique qui s’est invité dans les pages est palpable :torpeur, moiteur, soleil éreintant, « violent, brutal », « chaleur accablante », « intenable ».
La correspondance joue un rôle important dans ce roman.
Philippe Besson aime écrire des lettres, ses personnages aussi. Il y a cette lettre de Vincent, qui frappe de stupeur Hélène, la terrasse. Puis les lettres d’Hélène aux amis, les mots pour se délester de la douleur. Mathieu n’a-t-il pas songé à écrire à Diego ?
Le narrateur sait nous tenir en haleine. Qu’a donc à faire Hélène, de si crucial, une fois ses lettres écrites ? Suspense, l’épilogue nous apporte la réponse dans une mise en scène théâtrale. De timides sourires s’esquissent, des regards appuyés s’échangent.
D’un livre à l’autre, un fil rouge se déroule. La chaleur rappelle De là, on voit  la mer.
Voyager pour oublier, pour « se couper du quotidien », panser sa peine de coeur, faire le vide, c’est ce que Louise avait aussi entrepris dans Se résoudre aux adieux. Mais le salut peut-il venir d’un tel exil, quand on est « amputé » de sa moitié ?
On retrouve les invariants : un port, la mer. La mer, « assassine », source de tragédie, Hélène la fuit. Et ce style particulier basé sur les contrastes et le questionnement.
Philippe Besson se livre à une introspection de ses « éclopés », ses « mutilés », ses « naufragés » plongés dans les ténèbres de leur tristesse, de leur solitude, de leur chagrin et les conduit vers la lumière. Sur leur parcours, une bouée de sauvetage.
Comme l’affirme Paul Eluard, « La nuit n’est jamais complète. Il y a toujours au bout du tunnel un coeur généreux, une main tendue, des yeux attentifs. La vie, une vie à se partager ». C’est ainsi qu’Hélène offre à son compagnon d’infortune la plus belle preuve d’amitié, de fraternité. Le vrai bonheur ne consiste-t-il pas à rendre les gens heureux ? Ayant « accompli ce qu’elle devait accomplir », Hélène, la bienfaisante, la fée providentielle, peut songer à regagner Paris. Elle se sent reboostée, « d’attaque » et confiante en l’avenir, avec un roman de Pessoa comme talisman.
Comme Philippe Besson le confie dans La maison atlantique : « La chose la plus difficile est d’apprendre  à vivre avec ses disparus. Mais quand on a appris, alors on est imbattable ». Mais peut-on aimer une nouvelle fois sans trahir, s’interroge Hélène ? Mathieu ne lui souffle-t-il pas le conseil idoine : « se débarrasser de certains oripeaux » ? Leurs adieux à l’aéroport de Portela sont empreints d’une indicible « émotion », de gaucherie et de tendresse.
Dans Les passants de Lisbonne, Philippe Besson renoue avec son univers de l’intime et explore ses thèmes de prédilection : l’abandon, « le frôlement de deux solitudes », l’attente, la perte, le manque, le deuil. Un roman qui résonne d’autant que les catastrophes   naturelles récentes ont causé une litanie de victimes, généré beaucoup de panique, d’effroi et de compassion, à l’échelle du malheur collectif. L’auteur souligne le calvaire de « vivre dans l’expectative ». Il montre comment Hélène et Mathieu, si brisés, fragilisés, vont rebondir après leurs épreuves, et où ils ont puisé leur force de résilience pour conjurer le vide, « cette vacance ».
Philippe Besson reste un expert dans l’art de fouiller les âmes et les cœurs dans ce récit empathique et cinématographique, de la renaissance, teinté de mélancolie, qui en touchera plus d’un.

©Nadine Doyen

Mariages de saison, Jean-Philippe Blondel ; Buchet .Chastel ; (14€ / 191 pages)

Chronique de Nadine Doyen

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Mariages de saison, Jean-Philippe Blondel ; Buchet .Chastel ; (14€ / 191 pages)

« Les hommes viennent de Mars et les femmes de Vénus » nous serine-t-on.

Ce n’est pas le roman de Jean-Philippe Blondel qui va démentir cette assertion.
Ce ne sont plus les coulisses du métier de professeur qu’il nous dévoile, mais celles de vidéaste de mariage en compagnie du tandem Yvan, professionnel  reconnu et Corentin, 27 ans, « joli garçon, grand, frêle », qui assiste son parrain en extra les week-ends pour arrondir ses fins de mois et par passion de filmer.
On suit donc le tandem Yvan, Corentin dans ces journées festives interminables.
A force de côtoyer tant de couples, Corentin, en plein désert sentimental, ne peut que s’interroger sur ce qui fait le ciment d’un couple et pourquoi certains renoncent à s’engager, au point de s’évanouir : « le beau gâchis ».
Quant à ces mariages dispendieux, ils ne font pas l’unanimité. Comment supporter ce « cirque », « ce cinéma » ? La belle-mère envahissante, une « furie » ?
Ceux qui convolent ne sont pas uniquement des trentenaires, ainsi le mariage d’Anne et Luc, la cinquantaine, est initié par leurs enfants.
Certains repas sont plus pimentés que d’autres, surtout quand la drogue circule.
Le champagne permet à Corentin de dissoudre « le nuage de déprime », lui qui trouve que « son existence ressemble à un marécage ou à des sables mouvants » au point d’avoir des pulsions suicidaires. Et on pense à Un hiver à Paris.
Des surprises en cascades : Yvan retrouve ses amis de lycée, dont Annabelle, celle qui connaît son « dos par coeur ». Il repasse un DVD où il a immortalisé ces boums estudiantines et ces flirts d’un soir. Voici Corentin qui « découvre la passé de son parrain » par ce film, puis croise une ex, enceinte, qui fait appel à lui « qui compte toujours dans sa vie » pour une idée de prénom. Touchante cette demande.
Des couacs alimentent le roman. Ainsi un curé refuse qu’on filme dans son église.
Un orage violent, la foudre s’invite au repas : black-out et panique. « une vengeance divine » ? Une coiffure s’effondre, « des auréoles sous les bras » !
Après les rires, la joie, l’ivresse, les mots tendres, c’est un concert de pleurs, de cris, de désillusions, d’injures. Des liens se tissent, « ils se hument. Il se désirent ». D’autres se détissent et l’avenir sera le divorce. Et peut-être l’espoir d’une famille recomposée.
Un maire refuse d’unir Fanny et Lise, scandale dont les médias sont friands.
Un moment de suspense quand Corentin remarque qu’Yvan a disparu. Se serait-il éclipsé avec une convive ? Y aurait-il anguille sous roche ?
Jean-Philippe Blondel sait happer son lecteur en choisissant de soutirer les confessions des personnages devant la caméra de Corentin. Tel Fogiel, Corentin sait se faire oublier derrière sa caméra et joue au psychanalyste. Il recueille plus spontanément les états d’âme. Les masques tombent, les secrets se délivrent. Quelles confidences vont lui faire Yvan et ses parents ? Cela aura-t-il une incidence sur leurs relations futures ? On se surprend à attendre les prochaines révélations, les scoops.
Comment Corentin, passé « expert en mensonges » et « en nature humaine », dont la solitude devient invivable, pesante et cause sa déprime, va-t-il réagir se retrouvant à son tour, face à Alexandre, son meilleur ami ? Ne va-t-il pas devoir accepter ses propres vérités assénées par ses proches ? N’est-ce pas un moyen d’avancer ? De lui faire prendre conscience de la raison du départ de ses petites amies, de « La faille. » ?
On devine parfois l’auteur, dans ses références au Connemara, à l’Ecosse, à une date d’anniversaire. Les musiques (Coldplay, David Bowie) sont-elles dans sa playlist ?
Jean-Philippe Blondel ausculte le couple : « il y a des hauts et des bas, et même carrément des Everest et des fosses océaniques… ». Il élargit la vision du mariage sans tabou : couple mixte, lesbien ou gay. Il enregistre la palette d’émotions lors de cérémonies, par le prisme de ses personnages. Il oppose ceux qui s’engagent et ceux trop attachés à leur liberté. Le narrateur fait écho à la vague homophobe qui a secoué l’année 2013 et a généré le refus de certains maires à célébrer un mariage « de pédés ou de gouines ».Sujet repris par Charles Dantzig  dans Histoire de l’amour et de la haine où il dénonce l’homophobie et défend « le mariage pour tous ».
Il ne lâche pas sa plume caustique dans son panorama de la société et dénonce l’hypocrisie, les faux semblants. En phase avec le monde technologique en constante évolution, l’auteur sait épouser l’air du temps (bientôt les drones), montre combien ses contemporains sont hantés par le monde de l’argent, des réseaux sociaux, de l’image omniprésente (selfies). Ce roman interroge sur la fuite du temps et la pérennité de l’amour, le désir, soulignant que « l’amour est fragile et friable ».
Toutes ces unions vont-elles durer plus de trois ans ? Qu’en est-il de la fidélité ?
Les protagonistes soupirent souvent dans ce roman, alors le lecteur, à son tour, pousse un soupir de soulagement au vu de l’épilogue. On se détache de l’un pour s’attacher à l’autre. « La vie comme un grand huit ».
Jean-Philippe, ayant opté pour la légèreté, concocte des coups de théâtre et offre à ses deux personnages principaux une happy end. Il signe un roman polyphonique pour lequel Gérard Collard, libraire à ST Maur, ne tarit pas d’éloges : « C’est à la fois gentil, cruel, lucide, mélodieux, élégant, plein de tendresse et de surprises, comme on aime. On s’y retrouve ». Et Valérie Expert d’ajouter : « Jean- Philippe Blondel est un incroyable portraitiste ». Universel comme 6 h 41.

©Nadine DOYEN

Frédéric Vitoux, de l’Académie Française, Au rendez-vous des Mariniers ; Fayard (20, 00€ – 310 pages)

Chronique de Nadine Doyen

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Frédéric Vitoux, de l’Académie Française, Au rendez-vous des Mariniers ; Fayard (20, 00€ – 310 pages)

Comme pour Grand hôtel Nelson, une photographie sert de déclencheur au récit.
Ici, c’est le cliché de Louis Foucherand représentant le bistrot-restaurant du quai d’Anjou, un lieu qui n’habite plus les souvenirs d’enfance de Frédéric Vitoux, alors qu’il passa devant de multiples fois.
A partir de cette photographie, exhumée par son épouse Nicole, à qui il dédie le roman, l’auteur remonte le temps et faire revivre Le Rendez-vous des Mariniers avec sa clientèle depuis son acquisition par la famille Lecomte en 1904, ses heures de gloire, de prospérité, puis avec ses deux successeurs jusqu’à sa fermeture en 1953.
L’auteur nous livre une description très détaillée de ce bistrot où l’on mange sur le marbre nu, et où l’addition est présentée sur une ardoise, et insère des photos.
Il rend compte de toutes ses innombrables recherches pour tenter de retrouver des descendants de ceux qui ont géré ce restaurant et également de ses lectures pour vérifier si tel auteur a bien fréquenté ce lieu mythique. La page de remerciements atteste de cette passionnante enquête menée à quatre mains.
Frédéric Vitoux nous confie ses intuitions, ses interrogations, par exemple savoir où a bien pu passer le livre d’or du restaurant. Curieuse coïncidence, Nicole, venant d’ouvrir sa libraire L’Étrave, en 1961, a exposé « ce talisman » dans sa vitrine, déjà constellée de signatures de célébrités, des dandys de la littérature.
Quand Frédéric Vitoux manque d’informations, il ne cherche pas à broder, fait parfois confiance à son intuition. Souhaitons que ce livre lui permette de retrouver des héritiers des Lecomte, le net permettant cet espoir.
L’auteur nous convie au rendez-vous de l’intelligentsia qu’il va faire défiler au fil des ans, comme dans un film. Ce lieu, d’abord prisé par les Américains, devient une vraie ruche, d’autant que l’île Saint-Louis se révèle détenir une concentration d’écrivains étonnante, sorte de « microcosme de la France », « un village », « un état d’âme » à l’unisson de « l’humeur ô combien diverse de ses habitants ». Le narrateur s’attarde sur les clients qui font de cette « gargote » leur refuge, leur havre de paix. Qui sont-ils ? « lavandières, ouvriers, artisans voisins, employés des compagnies fluviales… ». Ceux de « la génération perdue ». On voit les amitiés naître, puis se lézarder. L’ « effervescence culturelle » parmi cet aréopage montre que la course aux Prix (Fémina, Goncourt) débouchait déjà sur des scandales.
Parmi les sommités qui se délectèrent de la cuisine «  hors pair », renommée de Mme Lecomte, on croise Jean de La Ville de Mirmont, poète, fauché par la sale Grande Guerre qui inspira à Jérôme Garcin le magnifique roman Bleus horizons. De lui, il faut retenir ses poèmes, et aussi Les dimanches de Jean Dézert. L’atmosphère, on en trouve trace dans sa correspondance : « les ouvriers sont sympathiques, plus polis que les bourgeois. Là trônent de grosses lavandières. Nous échangeons de joyeuses plaisanteries ». Pas de barrière de classes. Il y trouvait « comme une consolation ».
S’y retrouvent  aussi «  l’insaisissable » Dos Passos et Hemingway, lors de leurs passages à Paris. Frédéric Vitoux nous plonge au coeur de leurs romans, tout en détaillant leurs tribulations et en glissant des remarques pour éclairer la quintessence.
Il développe sa vision de l’amour et l’amitié qui « vous ouvre le monde ».
Quant à Simenon, « forçat de la plume », qui s’amarra quai d’Anjou, en août 1931, l’auteur s’imposa de relire toute son oeuvre, persuadé y trouver une mention des Mariniers. Il ne cache pas son admiration pour ses romans exempts de politique.
On entend Tristan Tzara et ses compagnons crier Dada ! Dada !
Plus tard, on croise le trio Mauriac, Fernandez, Céline, lors du dîner du 23 mars 1933. L’auteur, en spécialiste de Céline, nous dévoile ses différentes facettes : d’une part «  sociable, encore fréquentable » puis, « aigri, misanthrope et désespéré ».
Il expose ce qui oppose Céline et son « délire ou fou rire le plus apocalyptique » à Mauriac, « chat patelin et griffu, tapi, aux aguets » concernant la foi et la chair.
Se sont aussi attablés des héros de roman, comme Aurélien du roman éponyme d’Aragon. A leur tour entrent en scène Cyril Connolly, écrivain et critique anglais et Bernard Frank, « l’un des meilleurs chroniqueurs, des plus personnels observateurs de la vie littéraire de son temps ». Leur lien commun ? Une femme : Barbara Skelton.
Blaise Cendrars, « poète, écrivain, globe-trotter » n’a-t-il pas mentionné cette enseigne des Mariniers et les quais de bouquinistes dans Bourlinguer ?
A vous de découvrir le nom de cet « homme qui a embrassé tout un siècle », par qui Fédéric Vitoux est heureux de « boucler sa liste ».
Le récit est ponctué de dates : 1924 : proclamation de l’indépendance de l’île, naissance du journal Le Sémaphore. Juin 1966 : organisation du festival de l’île, en hommage à Joris Ivens dont la compagne Marceline Loridan est revenue de l’enfer.
Au fil des pages, Frédéric Vitoux entremêle des faits relatifs à sa propre famille, dont il nous a déjà entretenus dans de précédents romans. Il brosse les portraits de ses grand-parents, « germanophobes ». Il pose un regard perplexe sur leur couple.
Il retrace le parcours de son père, « orphelin à 25 ans », qui s’est affranchi du « joug maternel et de son anglophobie asphyxiante » à Heidelberg : « des mois de bonheur, de liberté », mais qui connut plus tard la détention à Clairvaux. Il cite des extraits de ses souvenirs. L’auteur révèle l’origine de la devise retenue pour son épée d’académicien. Les chats ne sont pas oubliés dans ce roman, d’autant qu’ils « ont toujours été nombreux dans l’île Saint-Louis », utiles pour éloigner les rats. Mais aussi compagnons des écrivains. Drieu apparaît dans une photo avec un siamois.
L’Académicien Frédéric Vitoux, d’une érudition à donner le vertige, signe un roman de souvenirs et de confessions, minutieusement documenté, traversé de multiples ombres, donnant la première place aux lieux et à ceux qui les habitent, d’où un triple intérêt. En amoureux de son île « ensorcelée », déjà présente dans Jours inquiets dans l’Île Saint-Louis, il nous fait partager son attachement et arpenter celle d’autrefois, « où régnait un sentiment de magie », et de maintenant, baignée dans « une douceur léthargique ». Contrastes sidérants.
Le Rendez-vous des Mariniers, pivot du récit, « lieu de ralliement du Tout Paris », restitue cet art de vivre et de manger à l’époque de son aura, où « Paris était bien une fête », mais aussi le contexte historique (l’après-guerre, les années folles, la débâcle de 40, l’Occupation).
Et enfin l’auteur dresse un très complet panorama littéraire depuis Jean de La Ville de Mirmont jusqu’à Simenon, Aragon, Cendrars, une invitation en quelque sorte à les lire ou à pousser la porte du Rendez-vous des Mariniers. Ces « antémémoires » préfigureraient-elles l’ouvrage suivant : Les Mémoires de Frédéric Vitoux ?

 

©Nadine Doyen

Emmanuel Pierrat ; Le Procès du Dragon ; dédié à Jacques Cloarec ; LE PASSAGE (140 pages – 16€)

Chronique de Nadine Doyen

2048x1536-fit_proces-dragonEmmanuel Pierrat ; Le Procès du Dragon ; dédié à Jacques Cloarec ; LE PASSAGE (140 pages – 16€)

Attaché à son cabinet, au cœur de Paris, « maître Emmanuel Tapiro » se refuse à déménager malgré le manque de place pour les nouveaux dossiers. Comment se résoudre à procéder à la dématérialisation d’archives datant de l’époque du grand-père de l’auteur, Vincent Tapiro, «  créateur du cabinet » dans le 6ème arrondissement ?

Dans ce « désherbage », il tombe sur un dossier, datant des années 1920, insolite par son titre : « Le Procès du dragon », qui « sentait les épices ».

En plongeant dans la correspondance, l’auteur tente de cerner cette amitié singulière qu’il note entre son grand-père et Wayan et d’éclaircir des zones d’ombre.

On devine l’attachement d’Emmanuel Pierrat à ce grand-père, éclipsant les liens avec ses géniteurs qui avaient choisi pour lui le pensionnat.

Quant aux lettres de Vincent, « fils turbulent mais fidèle » à sa mère qu’il voussoye, elles sont une découverte et permettent à ce petit-fils de fouiller dans le passé de ses ancêtres. C’est ainsi qu’il a pu retracer le parcours, les voyages de maître Vincent, dénicher ses thèmes de prédilection dont certains sont occultés par les juristes actuels, comme « les procès d’animaux ». Mais traîner en justice « une créature aussi chimérique qu’un dragon » dépasse l’entendement. Comment pourrait-il passer aux aveux ? N’y voit-il pas « une des marottes mortifères » de son grand-père ?

A force d’écumer maints feuillets, dans l’espoir d’éclaircir « cette intrigue judiciaire », un article de presse retient l’attention du narrateur : un fait divers signalant des disparitions sur l’île de Komodo, peuplée de varans ou « oras ».

L’auteur souligne la rigueur des classements de ce vénéré grand-père, mais pour ce qui est de la lisibilité, mieux vaut être doté d’« une âme de Champollion » pour sonder la « graphie hermétique ». Ayant intégré les conseils de Vincent, l’auteur freine sa gloutonnerie à dévorer le dossier, aiguisant la curiosité du lecteur. Nous voici au cœur de l’enquête, intrigués par « la présence d’un dragon » « déroutante, effrayante et prometteuse ». Le procureur de l’île, Wayan, aura-t-il réussi à exterminer ces prédateurs ? A protéger les habitants ? A retrouver les traces du couple Bakeland et de la jeune fille à leur service, elle aussi évaporée. La situation s’avère d’autant plus délicate que diverses croyances cohabitent ,véhiculées par les animistes, les bouddhistes, les musulmans. Les hypothèses les plus folles circulent quant aux disparus. Qui sont ces malheureux évaporés ? Un couple de colons missionnaires passant « pour de doux illuminés » ainsi que Nurul, la jeune fille à leur service.

Les investigations conduisent à une perquisition dans un hangar « sulfureux » qui débusque Akira, « grande prêtresse », « ensorceleuse ». Tout se précipite.

La scène du procès est hallucinante, d’autant que les éléments déchaînés réduisent les trois magistrats à « des pantins prêts à s’envoler ».

Dans ce dossier, on croise l’éminente figure  tutélaire de Maurice Garçon, si « célèbre ténor du barreau » et académicien, dont le journal vient d’être publié.

Avec Vincent, ils affichaient une attirance pour « la sorcellerie, l’étranger et le merveilleux ». Emmanuel Pierrat n’en a-t-il pas hérité son intérêt pour le vaudou africain, les arts primitifs, l’ethnologie, la maçonnerie, la culture orientale ?

En filigrane affleure le contexte historique : « l’organisation coloniale ».

Les Portugais et Hollandais pillent l’Insulinde.

A travers ce roman, Emmanuel Pierrat se livre à un exercice d’admiration, rendant hommage à ce grand-père qui lui a transmis la passion pour « le droit, la procédure, le goût de l’élégance et des objets et quelques autres lubies », ouvert la voie du barreau de Paris ainsi que celle de voyager. En parallèle, se dessine le portrait de l’auteur qui revient sur sa vocation, ses liens familiaux, en particulier avec ce grand- père, qui l’initia très tôt à la zoologie. Les souvenirs de voyages s’entremêlent.

Le bandeau représentant un masque balinais rappelle qu’Emmanuel Pierrat a lui aussi succombé au virus de la collectionnite aiguë, inoculé par ce « vagabond de la robe » que fut son grand-père. Masques, fétiches, reliques, vanités océaniennes composent un univers dépaysant pour le lecteur tout comme les lieux énumérés en fin d’ouvrage.

Emmanuel Pierrat signe un roman pétri de suspense et de mystère, hanté par les varans et dragons à en donner des frissons, dans lequel la symbolique de cette créature mythologique est déclinée. La révélation finale, levant le secret familial, a de quoi déboussoler le narrateur quand il découvre la vérité sur sa filiation.

©Nadine Doyen