Libres d’être – Deux textes en résonance : Thomas Scotto – Cathy Ytak, Éditions du Pourquoi pas ? (9,50€ – 61 pages) Juillet 2016

Chronique de Nadine Doyen

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Libres d’être – Deux textes en résonance : Thomas Scotto – Cathy Ytak, Éditions du Pourquoi pas ? (9,50€ – 61 pages) Juillet 2016


Le rappel d ‘extraits de la charte de la laïcité sur le rabat de la couverture (articles 3 et 9) donne le ton, le sujet de l’égalité femmes/hommes est éminemment actuel.

Cet opus réunit deux textes enchâssés : une voix masculine, celle de Thomas Scotto pour De Fibres entremêlées, une voix féminine, celle de Cathy Ytak pour Parix 1909, Et si ma maison brûle, la parité est respectée.

Cathy Ytak revisite Paris, en 1909, et rappelle la circulaire qui autorisa le port de pantalon féminin, mais à la condition de « tenir par la main les rênes d’un cheval ou un guidon de vélo ». « Un début d’égalité », concède-t-elle. Toutefois, elle dresse le constat que la femme reste « corsetée, muette étouffée », sous le joug, « d’un mari, un père et un curé ». Elle déplore l’hypocrisie de rester en couple bien que celui-ci se soit délité, contrat de mariage oblige. Elle accorde peu de crédit au « curé », « aux redresseurs de torts et prêcheurs » et préfère leur tourner le dos.

Elle envisage le comportement de ses semblables si sa maison venait à être la proie de la foudre. Et s’interroge sur le plus précieux des biens à sauver : les livres.

Pourra-t-elle compter sur la solidarité ?

Avec pudeur, Thomas Scotto, père de deux filles, à qui l’opus est dédié, évoque ce moment où les enfants, qui « ne vous appartiennent pas » comme le rappelle Kahil Gibran, sont en âge de s’émanciper et de quitter le cocon familial. Il se remémore leur arrivée, alors que lui y était à peine préparé à cette responsabilité de père.

Il les revoit bébés, couvées, surveillant leur respiration.

Finis les rires après le repas, les câlins, les embrassades.

Les cartons qui envahissent les lieux ne sont-ils pas le signe de la séparation, de l’éloignement de sa progéniture ? Et par conséquence des appréhensions. Pourquoi cette colère qui l’anime ? Et l’auteur d’énumérer les exemples sexistes auxquels ses filles, les filles risquent d’ être confrontées (humiliation, injustices…). Peut-être vont-elles côtoyer, fréquenter des « Mâles », des lâches.

L’auteur dresse un parallèle, en deux colonnes entre ce qu’elles refusent : « pas esclaves », pas obligées de procréer, « pas de mariage forcé,pas de mutilations sexuelles » et ce qu’elles veulent : « éducation, indépendance financière, égalité de salaires, droit au « plaisir », « de vote », « d’exercer tous les métiers ».

Au fil des pages, Thomas Scotto épouse la cause féministe. Il rend hommage à toutes les pionnières qui se sont battues pour leur liberté, en particulier à Olympe de Gouges. Ne fut-elle pas la première en France à formuler une « Déclaration des droits de la femme », à comprendre que le sexisme n’était qu’une variante du racisme , à revendiquer le droit au divorce, l’union libre, à s’élever contre l’oppression ? Il tient à ce que les jeunes connaissent ces destins tragiques : « exilées, bâillonnées, guillotinées, interdites ». Des noms à ne pas oublier : Rosa Bonheur, Louise Michel, George Sand, Flora Tristan.

Cette question, même Bernard Pivot l’évoque, considérant « la langue française misogyne », « préjudiciable aux femmes ». Pour lui, « il n’est pas normal que le mot sexe ne soit pas aussi du genre féminin ».

De l’universel à l’intime, Thomas Scotto évoque son socle familial : sa femme enseignante, ses deux filles qu’il voit quitter le nid non pas sans appréhension, une tante qui force l’admiration car « se construire une carrière en médecine » est un parcours de combattant, tout comme la mère dont les mains ne connaissent pas le repos. Le dé à coudre en couverture symbolise ces travaux d’aiguilles, de couture.

L’auteur se montre confiant. Il ne nie pas l’existence de ces « Mâles » pervers, violents, dominateurs, mais sait qu’il y a des hommes qui respectent la femme et la considèrent comme leur égal. Confiant aussi dans la façon dont « les filles » vont gérer leur avenir. « Vivre, c’est être maître de son feuilleton », comme l’affirme Serge Joncour.

Thomas Scotto déploie une étonnante délicatesse dans sa déclaration d’amour à « ses femmes » ainsi que dans ses talents d’illustrateur : collages minutieux. Une valise, des clés annonçant le départ vers l’autonomie, l’indépendance.

Deux plumes engagées à lire à HAUTE VOIX pour faire vibrer leur musicalité.

Une lecture dansée en préparation par Thomas Scotto et sa fille Cassandre.

Un ouvrage collectif touchant, une invitation à continuer ce combat qui, pour beaucoup, n’a pas connu de parenthèse,y compris celui de l’intersectionnalité, à l’unisson du mouvement « He for she » lancé par Emma Watson.

Éditions du Pourquoi Pas

15, rue du général de Reffye

88000 Epinal


©Nadine Doyen

Le diable est dans les détails, Leila Slimani ; Le 1 / en livre, Editions de l’aube (9,90€ – 59 pages)

Chronique de Nadine Doyen

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Le diable est dans les détails, Leila Slimani ; Le 1 / en livre, Editions de l’aube (9,90€ – 59 pages)

Beaucoup ont découvert Leila Slimani lors de son attribution du prix Goncourt 2016 pour Chanson douce,mais l’auteur avait déjà publié auparavant et écrit pour des collectifs dont Le 1.

Eric Fottorino, directeur de l’hebdomadaire Le 1, désireux de faire connaître cette voix féminine, a rassemblé six de ses chroniques dans cet opus.

Dans la chronique datée du 19 janvier 2015, l’auteure revient sur les tragédies qui ont secoué la France et son incapacité à écrire sur ces drames. Elle souligne la nécessité de « prendre de la distance » et insiste sur le rôle de la littérature.

Elle s’interroge sur le phénomène de haine qui se déverse sur les réseaux, d’autant qu’elle n’est pas épargnée. Elle évoque le cas Michel Houellebecq dont Soumission déclencha des polémiques. Mais aussi d’autres auteurs menacés pour leurs écrits. Elle aborde la question de l’autocensure et de la responsabilité en littérature.

D’où sa chronique de novembre 2015, dans laquelle la romancière déclare sans détour son hostilité « aux fous de Dieu », ne mâche pas ses mots : « je vous hais », déclare-t-elle, à l’adresse des « terroristes, des intégristes ». A leur paradis, Leila Slimani leur oppose Paris, dont elle vante la beauté. Prête à défendre la capitale, comme Victor Hugo.

Elle revisite son enfance passée au Maroc et se remémore les Noëls en famille, où se côtoyaient différentes obédiences, sans le moindre heurt. Pourtant Leila Slimani a une identité hybride : « l’enfant de tous ces étrangers », « immigrée, Française, Parisienne ».  « Consciente du privilège d’être ensemble», elle aspire avant tout à un monde tolérant, à une France « où chacun a sa place » et se respecte.

Leila Slimani décline un plaidoyer pour la littérature qui, selon elle, « est plus que jamais nécessaire. », pour son « espace de liberté où l’on peut tout dire, où l’on peut côtoyer le mal, raconter l’horreur et s’affranchir des règles de la morale et de la bienséance ».

Dans la nouvelle qui clôt cet opus, été 2016, l’auteure montre comment l’adolescente Rim, contrainte au silence pendant la sieste du père, a assouvi sa quête de l’ailleurs : en dévorant moult livres, voyageant « le dos au mur », lisant même en marchant.

« La lecture est un billet d’absence, une sortie du monde », selon Christian Bobin. Ainsi Rim quitte sa famille pour explorer la Russie, se fait des amis. Puis elle découvre L’Amérique, connaît Paris comme sa poche, les bords de Marne.

Par cette ode à la lecture convaincante, l’auteure vient rappeler que l’on compte encore beaucoup trop d’illettrés dans le monde arabe.

Partez à la rencontre de Leila Slimani, qu’Eric Fottorino présente comme une « auteure aux multiples facettes dont la voix interpelle, tantôt par un murmure, tantôt par un cri ».


©Nadine Doyen

A l’occasion de la sortie en poche de : REPOSE -TOI SUR MOI de l’incontournable Serge Joncour , J’ai lu (8,40€ – 504 pages) ; Mai 2017

Chronique de Nadine Doyen

A l’occasion de la sortie en poche de :

REPOSE -TOI SUR MOI de l’incontournable Serge Joncour (1)

J’ai lu (8,40€ – 504 pages) ; Mai 2017

Prix Interallié 2016, le coup de coeur des librairies de Châteauroux,

élu meilleur roman français de l’année 2016 par le magazine Lire.


Retour sur ce page turner hypnotique qui a séduit le cinéaste Patrick Mille.

La phrase qui donne le ton : « Ils sont rares ceux qui donnent vraiment, ceux qui écoutent vraiment ».

Mais d’autres extraits méritent d’être cités :

« Où qu’on aille on est d’ailleurs, et c’est sans fin qu’on n’est pas d’ici. »

« Une famille c’est comme un jardin, si on n’y fout pas les pieds, ça se met à pousser à tire-larigot, ça meurt d’abandon. »

« Quitter c’est redonner vie à soi, mais c’est aussi redonner vie à l’autre, quitter c’est redonner vie à plein de gens, c’est pour ça que les hommes en sont incapables, donner la vie est une chose qu’ils ne savent pas faire. »

Serge Joncour signe un très beau roman complexe, ambitieux, ample, captivant, social, en prise avec l’actualité qui embrasse le monde rural et la banlieue, la mondialisation, le business, l’argent.

Gros plan sur une cour arborée où nichent des corbeaux et une rencontre.

Celle de deux voisins, de deux solitudes : une femme dynamique, styliste et un paysan reconverti en recouvreur de dettes. Aimantation à retardement, puis passion folle, « tellurique », d’autant plus inattendue que tout les oppose. Vertige des sens. Dépendance amoureuse. Fascination réciproque.

L’auteur, en subtil entomologiste des coeurs, traque les méandres du désir.

Il montre qu’aimer est un moyen de résister à la dureté du monde.

Il radiographie notre époque avec un regard acéré. Il insiste sur cette pression permanente, et instille du suspense, ses deux antihéros aux destins happés par une succession d’embûches, rencontrant des êtres fourbes, menaçants.

Le sel de cette love story ? On ne sait pas ce qui va arriver jusqu’à l’épilogue.

Serge Joncour, pétri d’empathie, essaye toujours de se raccrocher à l’humain. Il nourrit une généreuse bienveillance pour ses protagonistes, (des faibles, des fragiles, victimes de la crise) devant leurs turbulences intérieures.

L’auteur revendique un roman optimiste, basé sur la confiance qui s’installe entre deux êtres qui se sont apprivoisés.

Laissez-vous séduire à votre tour par Ludovic, l’altruiste, « le super plumber ».

On retrouve avec délectation le style Joncourien : puissant, écorché vif, fluide, cinématographique suscitant tout de suite des images fortes (corbeaux « jaillissant comme des assiettes au ball-trap », geyser, chute dans l’étang).

En quittant ce roman prégnant, sidérant, le lecteur va, lui aussi, rêver d’entendre cette invite: « Repose-toi sur moi ».

Qui ne rêve pas d’une épaule forte pour s’y poser ?

Un livre tour à tour, touchant, drôle, inquiétant, violent, poétique, poignant, tendre, nostalgique, qui ne vous laisse pas au repos !

Il enflamme, se lit d’une traite, émeut comme rarement.

UN GRAND ROMAN – UN GRAND CRU

Serge Joncour trace son sillon, sans tapage, mais avec un talent fou et s’impose parmi les cadors de sa génération.

(1) REPOSE-TOI SUR MOI, chroniqué le 1 août 2016 sur le site de Traversées.

(2) Les bonnes raisons de lire REPOSE-TOI SUR MOI, chronique du 8 octobre 2016.


©Nadine Doyen

La nuit s’évapore – Laureline Amanieux nouvelles, février 2017 ; (164 pages – 7,99€)

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La nuit s’évapore – Laureline Amanieux nouvelles, février 2017 ; (164 pages – 7,99€)


La première surprise du lecteur en ouvrant ce recueil de dix nouvelles, c’est de tomber non pas sur une table des matières, mais une table des Métamorphoses.

On remarque dans deux titres les mots suivants : « mua », et « parole retrouvée », laissant supposer un changement, ce qui se confirme dans le prologue.

Laureline Amanieux ajoute un adjectif « heureux », à la manière de Claire Fourier, elle ne compte que « les heures heureuses ».

Dans le prologue, la narratrice explique le fil rouge de ces nouvelles : « Faire de la douleur une aurore nouvelle ». N’y aurait-il pas une façon « de rendre la mort réversible » ? Elle offre un tombeau de papier à cette amie Yola, dont le fantôme s’invite parfois, telle une apparition. Si, comme l’affirme Todorov : « La vie a perdu contre la mort, la mémoire gagne son combat contre le néant ».

La première nouvelle montre qu’il n’est pas facile de solder son passé, que ce soit lorsqu’on doit se séparer de tous les objets liés à son enfance ou lorsqu’on vient d’être quitté par celle que l’on aimait.Peut-on se libérer du passé qui nous hante et nous entrave ?

Philippe Besson le sait : « Le plus difficile est d’apprendre à vivre avec ses disparus. Pour ne pas être dévoré par le manque. » Une fois que l’on a réussi à « passer de la douleur brute à la douceur fragile, on est imbattable ».

Dans la deuxième nouvelle, la narratrice met sur un piédestal, ce professeur, « véritable divinité », telle Athéna, qui a su lui transmettre, adolescente, une valeur incommensurable : la Poésie, véritable « fenêtre portative », un abri refuge, un art de vivre et de survivre. Comme l’affirme Boris Cyrulnik : « La poésie est désuète pour ceux qui sont gavés, mais quand le réel est insupportable, elle prend la valeur d’une arme de survie ».

Laureline Amanieux rend compte de son séminaire dans un couvent, en Haute-Marne.

Elle s’ entretient avec la mère supérieure et aborde naturellement la question de la foi et de la mort. Elle montre qu’une phrase peut devenir un viatique. Celle de Mère Florent : « Toute absence est le signe d’une renaissance. » lui a apporté une note d’espoir. « Quand tout paraît te tirer vers le bas, pense au parachute ascensionnel de ta joie », confie Albert Strickler.

C’est un couvent qu’ Aude, professeur de philosophie, la cinquantaine, quitte un jour pour retrouver des effusions palpables, les étreintes de sa famille. Elle confie à la narratrice sa conversion, son entrée dans les ordres motivée par la révélation d’être l’élue de Dieu, son noviciat, jusqu’au jour où la raison ne contrôle plus les émotions. A force de subir l’interdiction de posséder un miroir, Aude prend conscience de ne même plus être un reflet, d’être comme transparente.

Si sa vocation d’enseignante reste chevillée au corps, sa foi a vacillé, quand elle perçoit « l’imposture des valeurs bien-pensantes ». Sa décision est prise « de ne renoncer à rien. Elle redevient elle-même.

On imagine le choc quand elle se retrouve confrontée à l’actualité !

Grâce à son mari, elle découvre « un amour humain », et inculque à ses élèves le respect de chaque individu et leur apprend à « prendre en compte la spécificité de chacun ».

Dans la nouvelle intitulée La Vénus de San Francisco, la narratrice relate sa rencontre, lors d’un colloque, avec Julia, biologiste, si stupéfiante dans son investissement total pour la cause de l’eau, une vraie « eaulophile ». Elle est encore plus médusée quand elle la voit se transformer en sirène au milieu des phoques.

Cette soudaine métamorphose fait remonter à la mémoire un aphorisme énoncé par Yola : « Tout ce qui a une forme se transforme », ainsi que le souvenir d’un été passé ensemble au Liban. Ce qui importe est de consentir à ce qui est arrivé, de ne plus lutter contre.

Agathe, quant à elle, nous donne un exemple d’altruiste ou comment après avoir essuyé une tornade d’une violence incommensurable, elle relativise sa blessure, son cauchemar. Reprenant conscience, c’est le sourire d’un enfant Juan qui l’accueille. Quand elle apprend qu’il lutte contre un cancer, elle n’a plus qu’un but : soulager ces condamnés, leur offrir des moments de distraction lors de leurs séjours à l’hôpital, dans l’esprit des nez rouges. Elle trouve un sens à sa vie, être utile, faire le bien, en s’investissant dans l’association qu’elle a créée.

On referme le recueil sur Yola, passé le temps de la déchirure et de l’insupportable, penser à elle, l’avoir ressuscitée ainsi, plonge Laureline Amanieux dans une paix miraculeuse.

Ce recueil est irrigué soit par « des vies inspirantes », des témoignages recueillis par l’auteure, soit par son vécu. Autant d’exemples de résilience ou de changement de cap qui apportent la note lumineuse, la lueur d’espoir dans les destinées de chacun.

©Nadine Doyen

Stéphanie Hochet, L’animal et son biographe, Rivages, février 2017 ; (191 pages 18€)

Chronique de Nadine Doyen

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Stéphanie Hochet, L’animal et son biographe, Rivages, février 2017 ; (191 pages 18€)


Les organisateurs de rencontres littéraires ne manquent pas d’imagination. L’été, ce sont les nocturnes littéraires, festivals, écrivains en bord de mer, lectures sous l’arbre.

La narratrice, double de Stéphanie Hochet, est conviée à l’animation culturelle de campings : « littérature en tongs » dans le Lot.

Rencontrer un public, c’est toujours une inconnue. Ne redoute-t-elle pas d’« être une curiosité » ? Encore plus quand il s’agit de vacanciers. Parfois c’est l’hébergement qui est inattendu.

Le séjour de la narratrice s’avère ponctué de surprises sur ces deux plans.

Elle constate que la salle devant la recevoir pour sa première conférence n’a pas été préparée, et se retrouve laissée en plan par le bibliothécaire. Occasion pour l’écrivaine de deviser sur ce type de vacances en camping 4 étoiles.Nouvelle source d’angoisse : le public clairsemé.

On se souvient des « lectrices procureures » avec lesquelles L’écrivain national de Serge Joncour doit composer. L’auteure, elle aussi, a droit à se faire épingler par une lectrice agressive, virulente, se réclamant de Dolto.

Les échanges avec le bibliothécaire, puis avec le libraire mettent en lumière la façon dont leur catalogue est contrôlé, ne cachant pas d’ éventuelles censures ou pressions pour ne pas mettre tel ouvrage sur un étal. Et de découvrir qu’elle-même a été boycottée dépasse son entendement et la laisse perplexe, révoltée.

Au terme du deuxième soir, l’auteure/autrice se retrouve hébergée chez un étrange couple, dans une maison isolée, « dans une campagne tordue ». Si le paysage extérieur l’aimante, ses découvertes dans une des pièces l’intriguent. Même si elle ne souffre pas de nomophobie, une peur insidieuse s’installe qui va aller crescendo, quand elle réalise qu’elle ne peut joindre personne, qu’elle ne pourra pas assurer la suite de son contrat. Mais comment se fait-il que l’on ne s’inquiète pas de son absence ? Sa tentative de rallier Cahors à vélo est un fiasco.

Très vite la figure du maire de Marnas devient omniprésente. L’écrivain national nous a familiarisé avec les coulisses du métier d’écrivain, dont les discours du maire à subir. Ici Vincent Charnot, dynamique, impliqué, dévoile ses multiples facettes.

Il devient l’homme providentiel quand la narratrice est en perdition en pleine campagne.

Toutefois, l’épisode des mensurations intrigue. Le maire voudrait-il lui offrir un T.shirt avec en effigie

le totem du bourg : « la bête sublime devenue spirituelle » ?

On peut s’interroger sur son rapport à la lecture, puisqu’il n’achète que les livres primés, « recouverts du prestigieux bandeau rouge », pour les cadeaux de Noël.

Stéphanie Hochet analyse avec maestria son art de la manipulation, de la séduction, son charisme, son appétence pour le pouvoir, son besoin de briller, d’avoir un projet culturel inédit, innovant, mirobolant, mais machiavélique pour celle qui va être prise à son piège. Ainsi, il pourra se targuer d’avoir réintroduit l’aurochs.

Il rappelle étrangement un autre politique quand la narratrice souligne son souci de l’apparence, d’où l’achat de « costumes bien coupés, hors de prix » !

A son actif, Charnot a offert à sa ville cet exceptionnel Musée des Espèces, d’une richesse rare, inspiré par Le Musée de la Chasse de Paris. Fier de ce patrimoine, il le fait visiter à ses convives, une nuit, après un repas bien arrosé. L’accès par des ruelles sombres, décor idéal pour Simenon, fait craindre les mauvaises rencontres, mais l’auteure « rassurée d’être entourée, se sent « en confiance ».

Toutefois, mieux vaut ne pas être claustrophobe, certaines salles n’ayant qu’ un éclairage tamisé. Le malaise s’empare de la narratrice qui cherche à s’échapper en vain, après avoir été choquée par ce qu’elle a vu. Grosse frayeur et scène hallucinante quand elle se retrouve questionnée par une voix anonyme, au milieu d’« hommes plastinés ». Depuis, on la sent sur le qui vive, redoutant de subir le même sort qu’eux.

Mais quelle est cette idée audacieuse, gardée sous le manteau, à laquelle tous les administrés adhérent déjà ? Va-t-elle faire une émule de plus, à savoir l’auteure en résidence ? Le lecteur a une longueur d’avance, car, lui il sait ce que Charnot attend de son écrivaine pour immortaliser l’aurochs que des éleveurs réintroduisent !

Stéphanie Hochet décline une magnifique apologie de l’aurochs, ce « dieu-animal » vénéré par nos ancêtres et relève avec panache et lyrisme le défi littéraire imposé.

Celle-ci n’oppose plus de résistance quand il la convie à la partie de chasse, ayant toujours en mémoire la possibilité d’une « punition » au cas où elle se défilerait.

Elle décrypte avec lucidité son manque de répartie : « Parfois l’écriture vous déconnecte de la réalité ». Elle montre comment on peut être vampirisé, hanté nuit et jour par un tel exaltant sujet. L’écriture, comme un combat terre à terre.

Voilà notre héroïne, Diane chasseresse, prédatrice, comme soumise aux désirs de ce « duce », qui prend goût à leurs sorties dominicales. Elle s’étonne d’être mue par un « plaisir suspect », une allégresse, « une excitation inconnue », loin de « l’empathie douloureuse des premières fois ».

Stéphanie Hochet, à travers la narratrice met en exergue la part animale, cette « licence de sauvagerie » qui dort en chacun de nous.

Son « background d’angliciste » se retrouve dans sa référence à Lady Macbeth, quand elle se rend compte que ses mains sont souillées par le sang de l’animal.

On le retrouve avec les références au Loch Ness.

En filigrane, l’auteure aborde le droit d’auteur, l’usurpation de la propriété littéraire.

Elle traduit avec subtilité les sentiments éprouvés au moment où on est dépossédé de son manuscrit. Comment ne pas être indignée d’entendre le maire lire son Testament de l’aurochs, de le voir s’approprier « ce manifeste de la divinité animale » et récolter les applaudissements, sans citer l’auteure, pourtant remarquable chantre de l’aurochs. Scène comique, car le texte est si puissant qu’à la lecture, le maire, en phase avec le sujet, est en passe de se métamorphoser en aurochs : « Son buste se meut d’avant en arrière », « sa voix animale ensorcelle » par son « jeu d’acteur prodigieux ».

La narratrice, consciente d’avoir été abusée, prépare sa vengeance. Ses sentiments pour le maire oscille d’un extrême à l’autre selon les circonstances. Elle ne manque pas de lui renvoyer « que les œuvres d’art appartiennent à ceux qui s’en saisissent ». Stéphanie Hochet ne vise-t-elle pas à dénoncer toutes ces sommités qui pondent des livres, commis par un nègre ?

A-t-elle, comme elle le pense, « trouvé le moyen de sortir du labyrinthe où sévit le Minotaure » ? Va-t-elle réussir à se libérer de « ce bourbier », de son emprise ?

La peur de se voir liquidée, trucidée la tenaille. Le suspense, à son paroxysme, nous tient en haleine jusqu’à l’épilogue.

L’auteure livre un dénouement époustouflant, qui rappelle cette réflexion d’Amélie Nothomb : « écrire est dangereux et on y risque sa vie ».

Le lecteur sort secoué, et on serait tenté d’affirmer que Charnot a en effet « mis sur les rails son meilleur roman ». L’écriture cinématographique déroule une multitude d’images saisissantes. Travelling sur les routes rehaussant la beauté des paysages, pour les scènes de chasse. Gros plans sur l’héroïne qui traduisent toutes ses émotions : en larmes, pétrifiée, déboussolée,en colère, inquiète, estomaquée, médusée, fascinée, ébahie de voir un aurochs « en chair et os ».

Focus sur la romancière, soit rivée à sa table, en pleine création, soit arpentant « les chemins pierreux, longeant les bocages ». Zoom sur cette « créature incarnant la puissance », la virilité, « quasi méphistophélique », redevenue un mythe.

Récit scandé par les battements du coeur, les galops, les cabrioles, les coups de feu, les hurlements de douleur, la course éperdue de la bête traquée, la chute du corps, « les bruits terrorisants » de la forêt, le timbre rauque du maire.

Dans ce roman sidérant, Stéphanie Hochet montre comment la fiction permet d’endosser une identité à l’opposé de ses convictions. On connaît son engagement militant pour la cause animale alors que c’est une Diane chasseresse que l’on croise dans la forêt, qui sait manier une arme comme dans Pétronille !

Si certains lecteurs, conquis par Stéphanie Hochet, veulent acheter d’autres ouvrages, ne demandez pas à votre libraire : L’éloge du ragondin mais L’éloge du chat !

L’anagramme que Perry Salkow a forgée pour le Minotaure : « Mérita un olé », convient parfaitement pour l’aurochs qui inspira Stéphanie Hochet. En effet ce roman, un tantinet autobiographique pour la première partie, se déguste comme un thriller.

Vous aimez ces animaux préhistoriques immortalisés par les peintures rupestres de Lascaux, vous aimez les frissons, alors aventurez-vous dans le dédale de ce « roman dérangeant » qu’Amélie Nothomb qualifie de pépite et Christine Ferniot de « bestiaire hitchcockien ».

© Nadine Doyen