Anna BABI – Vivarium – images de l’auteure – Les éditions du passage (Montréal), 3eme trimestre 2021, 72 pages, 14 € 

Une chronique de Marc Wetzel


Anna BABI – Vivarium – images de l’auteure – Les éditions du passage (Montréal), 3eme trimestre 2021, 72 pages, 14 € 

« … je suis le vent qui rouvre vos plaies

le hibou perché qui vous guette

la bactérie qui vous bouffe

ou un litre de lait suri

un pissenlit fané depuis des lustres

la rouille de vos vieux os

l’eau qui noie vos chairs

l’arme que vous possédez pourtant

et qui vous perdra un jour » (p.9)

Comme il s’agit d’un premier recueil d’une jeune femme québécoise prenant pseudonyme littéraire (Babi suggère seulement qu’on y prendra en compte l’enfant qu’on a été …) – pas d’antécédents littéraires ni repères biographiques (on sait seulement qu’elle étudie la littérature et l’histoire, et qu’elle est comédienne),  le titre est notre seul appui : un vivarium, c’est comme un géant aquarium aérien et terrestre, et en même temps un modèle réduit, vitré et acclimatant, de milieu naturel, où l’on tente d’établir coexistence instructive entre bestioles choisies. C’est comme une famille zoologique à l’essai, composée pour l’observation et la prise de paris, comme : cette micro-Création durera-telle ? que deviendront concurrence et symbiose si méticuleusement organisées ? cette jungle de poche, sous cloche, et rationnellement surveillée, mérite-t-elle un avenir ? Ou même : s’intéressera-t-elle assez à elle-même pour jouer le jeu de la survie ? Mais la zoologie n’est ici qu’un voile.

« c’est une patte d’oiseau 

cachée sous la boue

un chant de percnoptère

le sang des terriers

la nuit qui enveloppe

la boucherie de la jungle

la paix sous les lacs et au fond des rivières

le nom des baleines, l’engrais de la terre

ou au creux de l’hiver

l’écrasement du monde

je cherche dans toutes les filles

les pieds froids de ma soeur

(ils sont des pieds d’ange

à n’en plus finir)

Je ne connais pas la prière

qui pourra nous recoudre au ciel  » (p.45)

La très jeune femme qui nomme ainsi son recueil le peuple, certes, des quelques espèces attendues : hiboux, rats, araignées, fourmis et asticots (une décomposition de ce monde parqué est donc prévue, voire déjà en cours), mille-pattes, loups et scorpions … mais ce vivarium contient trois figures humaines, trop humaines, qui réorientent tout : un papa (inquiétant); des jeunes filles aimablement soeurs, mais « folles à toutes les sauces », « maigres et tranquilles dans la lumière grise des couloirs », ou « tulipes qu’on arrose d’essence »; enfin l’une d’elle évoquée surtout, précocement et tragiquement disparue (drôle de vivarium qui traque ses soeurs ou les fait disparaître ?), elle qu’on aurait souhaité « protéger de tout », et d’abord, de « mains voraces », « du silence des motels », et de « serrures de chair » dramatiquement « ouvertes, coulantes ». D’un coup, ce vivarium  à la fois ludique et expérimental se fait implacable garderie anthropologico-éducative où dissolution, harcèlement, asphyxie et vengeance mènent leur bal.

« J’ai connu moi aussi le froid des ruelles

et le motel avec un miroir au plafond

nos yeux transparents sont les mêmes

nos cuisses bleues nos dents serrées

combien de fois pour que ce soit vrai

les feuilles sont mortes je suis vivante

tu es morte je suis vivante

ma soeur est morte je suis vivante

nos soeurs sont mortes mais je les venge » (p.43) 

Être enfant, déjà, on en réchappe, au mieux, de justesse : on avale sans savoir quoi, nos jouets n’écoutent pas plus nos cris que des arbres, on est porté où on ne veut pas, on n’est ni conscient qu’on s’endort ni libre de s’éveiller, on doit répéter tout ce qu’on entend pour commencer à savoir ce qu’on dit, il faut laborieusement ou hypocritement mériter ses cadeaux. L’enfant, faute d’expérience, ne peut se faire confiance; et, faute de savoir, ne peut se passer de confiance. Mais être une enfant, montre Anna Babi, démultiplie ces aléas, complique toute la formation d’humanité. Un petit garçon se sent espionné pour ce qu’il cache; mais une petite fille, pour ce qu’elle montre. Lui doit seulement s’arranger de l’indifférence qu’il suscite; elle, s’inquiéter aussi de celle qu’elle rompt; lui recourt au sabre magique, par un courage lui assurant raison; elle, devant bien plutôt abriter son coeur dans la prudence, forge bien plus difficilement son bouclier magique. Là où le petit garçon n’a qu’à dire intelligemment oui ou non à la loi et à l’autorité du père (il se fiche bien, lui, de désirer ce qu’il lui suffit de respecter ou non), la petite fille doit affronter une rationalité de ce pouvoir toujours troublée d’une chair intrigante, d’une dérangeante nuance oedipienne. La peur masculine de n’être pas aimé en sa révolte se résout en transfiguration d’enchanteurs et princes charmants; mais la peur féminine d’être désirée dans son obéissance se compense moins glorieusement en marâtres et sorcières d’appoint.  

« On m’enterre sous la fourrure d’un chat

on dirait presque la peau de ma mère

alors que je descends les fleurs m’étouffent

dans le noir le sang s’assèche

je suis née depuis longtemps

je suis une poudre et je me glisse

sous vos dents, vos griffes

on m’a vue naître d’un noyau sec » (p.49)

Ce recueil, écrit peut-être d’abord par une jeune femme pour d’autres, comprend pourtant mieux le drame ambigu de la paternité que bien des traités psycho-sociaux. Que peut, en effet, un art de se faire obéir sans technique de commandement ? Comment acquérir la compétence de père sans commencer à ne l’avoir pas ? Et quelle est cette « compétence » qui ne saurait elle-même juger seule de ce qu’elle sait ou non produire ? Les filles pardonnent à leur mère par solidarité charnelle, car l’hérédité les fait strictement peaux de mère en fille, mais le père, qui n’accouche que de et par mots, comment assumer ses désirs et négocier avec leur (même résiduelle) indiscrétion ? Si le présumé « héros au sourire si doux » fait véritablement les yeux doux, en Satan des pouponnes ? 

« Ils sont nos pères, tapis dans l’obscurité

de couloirs dont nous ne savons plus les couleurs

ils prennent la forme de lépismes

ou de monstres dont nous sommes fières

ils sont les pères que nous avons eus

plus grands que nous

silencieux

immenses

ils sont la sueur, la force, le métal, la laine

(nous sommes le gras, le rose, la terre, la peur)

et ils n’ont pas vu nos sangs

ils n’ont pas su nos plaintes » (p.29)

 En face, Anna Babi ne manque pas d’armes : « les longues mains affutées » d’une virtuose des textures de présence à déjouer ou induire; d’étranges « tresses de combat » pour aider qui perd pied à courir contre le courant; l’art de s’introduire savamment dans les « bottes », les « bras » et les « têtes molles » d’autrui; l’art aussi de pérenniser les rôles salutaires (« tu seras une enfant éternelle et je serai ta mère / on se ressemblera tellement / nous serons la même »); l’art suprême enfin (p.37), qui est à la fois art de vivre et d’écrire – de la cueillette en terre invisible ! Cette toute jeune femme est une admirable écrivain, nette, résolue, passionnément lucide – et directe. Puisse sa sauvage maturité ne pas se civiliser trop vite; puisse sa vengeance savoir ne faire souffrir en retour que le mal; puisse son esprit ne pas se meurtrir trop où il ose si généreusement descendre.  

©Marc Wetzel 

 

 Ida JAROSCHEK, À mains nues, Éditions Alcyone (collection Surya), avant-propos de Gilles Cherbut, 92 pages, 1er trimestre 2022, 20 €

Une chronique de Marc Wetzel

 Ida JAROSCHEK, À mains nues, Éditions Alcyone (collection Surya), avant-propos de Gilles Cherbut, 92 pages, 1er trimestre 2022, 20 €


« Nous avons vécu au fond d’une eau

que la lumière n’atteignait pas

debout dans nos voix

liés comme flamme

séparant l’onde de la nudité

corps-mort de mon poids

dans le flottement d’une parole

dérive et ancrage des sentiments

pour retenir la barque fragile, carcasse, esquif

jaune tremblé glissé entre les reflets où entrevoir

ta mort et le secret plié dans l’or des genêts » (p.82)

  Une poésie, donc, impressionniste (mais les impressions ne cachent pas ici qu’elles font la loi !), décousue (mais, à proportion et aussitôt recousue, comme si chaque mouvement, toujours inattendu, était la meilleure suite non du mouvement précédent, mais de son écho en nous), à la fois tragique et alerte (la probabilité, la proximité peut-être, de la mort propre, a fait fuir l’âme, mais on ne se soucie, franchement, que de la retrouver !), éthérée et méthodique (d’un côté de folles apesanteurs s’essayant à se mériter mutuellement, de l’autre un coeur des choses qui serait comme ouvert, scruté et réparé par une stricte chirurgienne cardiaque !), baroque (« J’ai une ombre d’avance sur ta mort/ mes orteils de nacre crochetés à ta boutonnière » p.77) et tendre (« Je te le dis comme vent à ton oreille/ attends, attends encore un peu » p.67) qui, toujours, comme on vient de lire, danse, énonce, s’embarque sans cesse (même sa passivité dérive, mais ne stagne jamais), en appelle partout à plus qu’elle-même (à la souffrance s’il le faut, à la mort, à la couleur jaune, et, régulièrement … à de très mystérieux grands fauves, que l’auteure semble avoir apprivoisés moins en elle que directement en eux !)    

   Le grand fauve, même « indolent, délié et calme » (p.31) n’est ni doux (sauf aux soins à progéniture – il ne s’abstient de violence que là où la vie ne pourrait s’en nourrir) ni patient (sauf à la chasse – il n’a la force d’attendre que là où sa ruse va vaincre) – mais il a une sorte d’innocence, qui tient à ce qu’il ne pourrait se laisser aller, être à-demi vivant, rester malade ou couché sans très bientôt disparaître. Le grand fauve ne peut se permettre d’être un seul instant moins que lui-même : il flancherait, s’étiolerait, manquerait à son propre appel, s’évanouirait plus vite que ses propres traces ! Dès qu’il ne mobilise plus tout de lui-même, il va n’être rien. C’est tout lui, ou personne. Qui ne désirerait qu’à-demi ne jouirait guère que de soi.

     La danse (plus encore que le chant, ou le théâtre) occupe une place singulière dans cette poésie. Bien sûr, on ne parle pas en dansant (les montagnes russes de la voix lui ou nous donneraient alors la nausée), mais justement : la danse écrit quelque chose dans l’espace qu’elle ne peut pas elle-même dire, elle le montre seulement. Mais ici on ne danse pas d’abord pour être vue (même si ce ne peut être non plus pour voir, car les yeux iraient en tous sens comme la voix, et ne fixeraient que le zigzaguant flou qu’ils se donnent), on danse pour que le corps explore utilement et agréablement l’espace. Mais c’est une exploration forcément muette, même quand la danse est virtuose. Ce que le corps dansant lit de l’espace ne s’y inscrit évidemment pas. Alors, il y a les mots pour mettre en forme ces traces d’air et de sueur, les mettre en forme de volutes, de sillages, de tourbillons, certes tous indirects, codés et extérieurs – puisque verbaux – mais soudain transmissibles. Il suffit de lire, et l’on « voit » ce que la danse pense.

« N’oublie pas, ce petit feu qui tremble dans ta main

c’est ma bouche » (p.71)

    Ce que cette danse pense n’est, c’est vrai, ni serein ni joyeux, ni même très confiant (d’où l’amène sobriété des textes : leur malheur n’insistera pas). Mais en retour la pensée danse, comme physiquement – et s’en donne d’admirables moyens. « J’ai vu la mort de près, elle avait ses chevaux » (p.26) : comment mieux dire qu’on cravachait vers le rien ? « Oublier tous les plis de tous les draps du monde » (p.59) : comment mieux suggérer que l’espace pur, sans relief ni revêtement, pourrait devenir (si la danse en lui est juste) habitable ? « C’est la montagne entière/ qui voudrait monter dans mes jambes » (p.60) : cette image du désir admiratif (l’altitude d’autrui inspire au moment même où son manque nous aimante) semble à la fois dire et montrer à l’amour tout ce qu’il a à savoir.

   Même si l’être partenaire semble ici plus invoqué qu’accessible, on ne danse jamais seul. La souffrance, peut-être, l’aura éloigné – mais l’énergie est là, qui soutient la beauté de l’autre dans son combat, et se propose, elle, en « vrai bond » (« Avant qu’on ne ferme ton visage/ que ton être tout entier s’y retire/ dernière énigme, premier faux bond/ Je déposerai monnaie d’échange/ des mots sous tes paupières » p.25) ; et même si l’autre est absent parce qu’il est mort, le deuil qu’on porte est lui-même comme une danse de soutien, un geste à sa place dans le monde qu’il a connu – et toute danse met ensemble des gestes  (« ta mort tombée dans ma main comme un fruit » p.23). Comme toute poésie vient, à son tour, « greffer à la langue » ces « essors » et « soubresauts » : rester vertical, comme un ludion d’horizon, voilà son parler.

   La sensibilité (pour employer un mot faible, car même son impressionnabilité a quelque chose de chorégraphique) de l’auteure est si grande, et peut-être si douloureuse (« La douleur m’arrime/ où je ne peux pas dormir » p.11, ou « cette douleur sourde muette tout autant » p.73) que parfois l’inconnu – qui n’a pas encore de visage, de traits, donc pas non plus de « cicatrices », qui n’a que des précédents indifférents – lui vaut mieux, la rassure (?), est comme préempté dans une sauvagerie qui n’aurait pas encore décidé d’elle-même. Mais Ida Jaroschek danse déjà, sans encore tout à fait savoir avec qui, et d’une danse déjà prête « à dépecer la peur » (p.24). À mains nues, en tout cas (nul ne danse ganté, ni ne voudra croire que les gants furent le premier outil !), pour palper, mais en amoureuse, les pures et premières fluidités de l‘espace et du temps, comme semblent bien le dire, respectivement, ces deux précieuses strophes :

« Je ne suis pas étrangère à ces flammes

qui ont remplacé ton visage

Ce fleuve sans rives qui t’emporte

est un lit sans lendemain » (p.41) 

Oui, en amoureuse, qui aura tremblé juste :

« Dans l’affolement des signes

je vois nos pensées » (p.42)

© Marc Wetzel

Marianne VAN HIRTUM (1935-1988) – La vie fulgurante, suivie de Le cheval-arquebuse – L’arbre de Diane (collection Les Deux Soeurs ), à partir de recueils publiés essentiellement chez Rougerie – dessins de l’auteure, décembre 2021, 92 pages, 12 €

Une chronique de Marc Wetzel


Marianne VAN HIRTUM (1935-1988) – La vie fulgurante, suivie de Le cheval-arquebuse – L’arbre de Diane (collection Les Deux Soeurs ), à partir de recueils publiés essentiellement chez Rougerie – dessins de l’auteure, décembre 2021, 92 pages, 12 €

« On étrangle de jeunes enfants

dans mon sommeil.

Des visages barbus dont les yeux ont la propriété

de voir en arrière

sont accrochés aux épines de mes lèvres…  » (p. 35)

 C’était là une poésie strictement surréaliste, avec, partout, ses finalités bizarres (« Un corbeau était assis sur la tête d’un homme./ J’ai là – dit-il – quelque chose à faire«  p.20), ses apparitions inconnues (« Une étrange Dame a frappé ce matin/ du pommeau de sa canne d’or/ à la porte de mon orange« , p.12), ses synchronisations baroques (« J’ai faim lorsque vous couchez sur les toits » p.52), ses restrictions merveilleuses (« Mais elle joue si bien l’endormie/ sur son grand lit de miroirs/ qui flotte encore sur un déluge«  p.11), ses humoristiques constats administratifs (« Dans la maison de redressement,/ il n’est pas de sauf-conduit./ On y circule sur les pattes sciées/ des petites vieilles de l’hospice » p.29), ses solennités enfantines  (« Je conduisis les grands éléphants rouges/ sous des chapeaux de cuivre » p.68), le train-train de ses expériences-limites (« Retirons le sable – retirons les roches/ retirons la mer :/ qu’est-ce que l’Océan va décider « ? p.51), les mises en garde décalées, à la fois tragiques et inoffensives (« Fantômes/ vous ne me reverrez jamais » p.54)… 

Mais toutes ces postures de présence réunies, ces sortes de tics évocatoires ensemble, font une parole remarquable, décisive, se rendant à la fois capable et digne de toutes les rencontres qu’elle s’aménage et nous propose, comme en cette « Chanson de l’ours » :

« Elles ont écarté sans y parvenir

tout ce qu’elles ont pu

les cloches de la nuit 

et l’ours est allé plus boîteux

qu’une arme sans yeux

la bouche a cherché place en son visage

et ne l’a pas trouvée,

sur le dos il n’a plus

qu’une échelle de poils

c’est la chaîne éternelle de l’ours qui monte et qui

descend » (p.63)

 S’élabore une stupéfiante et constante tension entre les pures images, qui créent un univers merveilleux comme en suspension dans le temps (« je n’ai pas plus de cils/ qu’une lune de diamants » p.66) et le pur récit, qui magnifie l’intrigue (« nous avions creusé des trous dans le sable/ pour y éteindre nos bougies » p.71). Images et récit se font mutuellement advenir afin que se révèlent sous nos yeux de lecteurs de magnifiques et fantastiques instantanés :

« C’était un Rat aux longs cheveux gris

tirant de son pelage de fines aiguilles de soie

les tendait – avec des façons

de baiser retourné –

à la petite-fille-cigale-du-silence

pour qu’elle en griffe le miroir » (p.31)

La noblesse de cette poésie tient aussi dans le fait qu’elle reste strictement fidèle au surréalisme puisque Marianne Van Hirtum figure parmi les rares poètes n’ayant jamais renié Breton après sa mort. L’auteure en assume aussi les limites en ce sens qu’elle ne vise pas à faire oeuvre de penseur, ni ne joue à l’âme mystique. Sa poésie sait opérer des rapprochements inattendus, mais ne prétend pas, pour autant, s’approcher de l’inespéré car le surréalisme ne vise à faire une oeuvre de vérité. Il s’agit avant tout d’opérer dans un état d’esprit de ravissement révolté, de confiance onirique, de boulimie de correspondances et d’échos.

Un simple état de l’esprit (si singulier et farouche soit-il) ne peut suffire à lui-seul assurer la liberté : « exprimer le fonctionnement réel de la pensée », tel était le but si exigeant que Breton fixait à l’automatisme psychique et cela requiert travail, inscription d’une force continue et orientée, comme on trace un sillon. Mais justement, que pourrait donc labourer au ciel la fulgurance d’un éclair ? D’ailleurs, si cette expression du fonctionnement de la pensée est elle-même une pensée, elle s’ajoute aussitôt à celle-ci, et brouille d’autant ce qu’elle prétend circonscrire. D’où son étrange satisfecit : « J’avais une minceur de pensée irréprochable » (p.22).

Un esprit devant organiser ses occasions mêmes de se dépasser bondirait-il encore hors de lui-même ? Dans un texte final flamboyant, mais d’une stricte lucidité (« Le surréalisme est une grande peau d’ours »), la poète avoue l’insurmontable difficulté : « ne rien apporter qui ne fût entièrement « donné » comme à mon insu », voilà à quoi elle s’engage, et qu’elle sait contradictoire, puisque cela revient à ne fournir que ce qui lui échappe : cette hétéronomie enchantée relève d’une magie du sort qui ne peut être la sienne propre. D’où cette conclusion, à la fois fière et humble : « Mes gestes sont réglés par la clé qui contient le mystère de toute ma vie » (p.81). Mais la clé d’ouverture indéfinie et de fécondité ne s’ouvre elle-même donc pas ! D’où cette stratégie d’abandonner toutes ressources personnelles pour accéder au révélable :

« Sans rire, pour avancer,

j’emmènerai d’immenses coffres vides » (p.22)

ou :

« Il y a ici un extraordinaire débit

de chambres illimitées, où une foule de gens

se tuent sans arrêt pour sans cesse renaître » (p.9)

Mais alors, si ça n’est plus qu’à l’univers même de jouer, à qui son action sur lui-même trouvera-t-elle encore à se révéler ?

« Nous avons jeté nos mains dans la mer :

nous en avons chargé la mer

– et que ce soit elle – à la fin – qui agisse » (p.71) 

Le fameux « point sublime », depuis lequel, assure le surréalisme, l’esprit pourrait à la fois agir et rêver, imaginer et percevoir, délirer et comprendre, désirer et bénir … Marianne Van Hirtum n’a pas prétendu elle-même s’y établir (que resterait-il d’un Absolu où l’on pourrait planter la tente ?), mais seulement trouver les mots (« les mots ont fait famille dans ma bouche/ me floconnant des joues d’enfant-lutteur » , p.72) pour nous le faire voir. Ainsi :

« J’ai plusieurs rois dans ma famille

celui-ci est certes le plus beau

– ses duvets de chaleur mordante –

– ah j’aime tant jouer à travers vous

traverser vos portes – vos joues –

à chaque poupée nouvelle il meurt un enfant 

c’est le temps venu des poisons

l’époque des longues distances

ma longévité d’os vivant

je fus un primitif de l’amour et du bien

– mais dites-moi la route

qui mène à l’étoile filante –  » (p.61)

                                         © Marc Wetzel

Pierre GILMAN, Où le poème, Le Taillis Pré, février 2022, 114 pages, 15€

Une chronique de Marc Wetzel


Pierre GILMAN, Où le poème, Le Taillis Pré, février 2022, 114 pages, 15€

« Des mots parfois sortent par ma fenêtre

et s’en vont s’asseoir sur un banc

de la petite place proche de ma cour.

D’autres vont se cacher dans l’herbe

au pied du mur où grimpe une passiflore,

attendant qu’une lumière imprévue les découvre.

Je les regarde souvent s’accorder entre eux,

mais jamais ne leur dis que je suis là,

même quand ils se retournent vers moi.

Ils regardent au-delà de mes yeux

comme s’ils ne me connaissaient pas.

Ils parlent mais je ne les comprends pas toujours,

tant peut-être ils ont volé ma voix » (p.16)

 Sur le très officiel avis de décès de Pierre Gilman (mort, l’an dernier, à 72 ans), on lit, juste après son état-civil : Secrétaire particulier de la Confédération générale des satyres de progrès. L’humour – un peu dévastateur, car nul ne fut moins satyre ni progressiste ! – a donc survécu à la (dernière) maladie, comme la pureté de son chant survivait au désespoir – car ce qu’il avait à dire vivait plus et mieux que lui :

« Où le poème disparaît

comme les visages aimés dans la mémoire de l’aveugle.

Ce que nous avions à dire et que nous n’avons pas dit

S’abrite encore dans une blessure âpre à guérir.

Ce que nous avions à dire et que nous avons dit

Répète que le bonheur est plein de vide« . (p.11)

 C’était donc (malgré deux recueils seulement publiés, ce troisième est posthume) un franc et pur poète : ce qu’il avait à dire a sans cesse travaillé en lui, voilà tout, même s’il n’a pas bien su, jusqu’au bout, distinguer ce qu’il aura pu en formuler ou non. Ce qu’on voit partout en le lisant, c’est qu’en lui, en effet – et l’âme d’un poète a cette exacte substance – les choses changeaient (s’altéraient, bougeaient, s’étendaient et se contractaient, advenaient et périssaient) exclusivement selon des mots, mots qui résonnent entre eux d’abord, selon eux plus que selon lui, et n’obéissant pas tout à fait à leur travail de commande même.

« À voix basse nous déplaçons des terres provisoires,

mais il y a tant à faire et tout se défait,

quand la feuille de papier tient encore à son silence

et que les mots restent cachés à l’envers du jour » (p.11) 

L’imagination ici varie activement les apparences pour voir si une essence des choses était là, et subsiste : quoi de changé chez le riverain, si l’océan pénétrait dans sa chambre (p. 34) ? chez l’enfant sortant de contempler un tableau bleu (de Sam Francis !) si son propre petit tablier bleuissait d’autant (p.52) ? chez le même, moulant ses premières lettres, sommé par l’institutrice d’aller à la  ligne,  lui disant  « préférer écrire sur une seule et même ligne/pour qu’elle sorte de son cahier/et, dans un petit bois, ramasse des mots/qui viendraient lui parler d’elle » (p.62) ? Toujours l’auteur expérimente des occasions rêvées, pour voir ce qu’en dit – ou même ferait ! – le monde :

« Que deviendrait la mer désertée

et les poissons se révolteraient-ils ?

Et si demain des maisons enlevaient leurs toits

pour te saluer quand tu marches,

ou que, dans une cour de récréation

le moindre mot faisait boule de neige,

le monde te réinventerait-il ? » (p.60) 

Pierre Gilman avait les moyens de la liberté de ses mots : leur liberté toujours finançable d’aller et venir, toujours heureuse de se réunir, toujours légitime de s’étayer les uns les autres – liberté artisanale, aux antipodes mêmes de la latitude algorithmique de nos réseaux – qui, elle, est sans enfance, sans vide, sans distance à soi, sans usage de l’impossible, et demeurerait fermée aux consignes merveilleuses que se donnait cette conscience poétique :

« Garde du ciel pour plus tard

et éteins celui qui te rend visible.

Ne réserve pas pour ta vieillesse une lanterne,

et dépose ta lune en papier jaune sur la table.

Et par le carreau cassé de l’unique fenêtre

laisse partir tes yeux trouver un autre chemin

où vivre, aimer, rien que vivre et aimer » (p.18)

Le recueil se termine par une étonnante danse des prépositions. S’en récitant alphabétiquement la liste (à, après, avant, avec, chez, contre, dans, de, derrière … près, sans, sous, sur, vers), l’auteur les prend pour ce qu’elles sont : des mots invariables permettant à d’autres mots de se varier les uns les autres – et l’on voit alors, comme physiquement, avec ces sortes d’embrayeurs d’évocations, les compléments de présence hantant sans trêve cette inspiration (p.93-103) : 

« Chez l’homme qui sait quand un arbre est malade »

« Dans la proximité du poème qui émerge quand tu n’as plus rien à lui dire »  

« De l’ordre qui fut donné de séparer les étoiles pour que chacun sache laquelle brillait pour lui »

« Entre une enveloppe pleine et une autre vide dans la chambre du suicidé »

« Jusqu‘au sommet de la montagne qui a besoin de ton pas »

« Près du nomade roulé dans son épaisse laine »

« Sans qu’une roue de charrette ne s’arrête la nuit contre ta porte »

« Sous une robe que n’avertit pas le vent »

« Sur un oreiller où tu ne trouves pas ta tête de dormeur »

« Vers des seins à la puissante liqueur »

« Vers l’ordre du poète : »Ignorez-moi passionnément ! »

 Cet homme, c’est vrai, n’a pas tout dit, pas même à soi (la transparence est intrusive, l’intimité sans opacité n’est qu’un leurre), mais un coeur nu et noble s’est clairement risqué hors de soi, puisque, même dans l’imaginaire, on n’accède à rien sous abri. Où le poème, donc ? Exposé entre nous ! Si les mots n’ont que nous pour faire chanter leur matière, nous n’avons qu’eux pour noter nos pensées et faire lire l’esprit à lui-même.

© Marc Wetzel

Ainsi parlait MAETERLINCK (1862-1949)- Dits et maximes de vie choisis et présentés par Yves NAMUR – Arfuyen, septembre 2021,176 pages,14 € 

Une chronique de Marc Wetzel

Ainsi parlait MAETERLINCK (1862-1949)- Dits et maximes de vie choisis et présentés par Yves NAMUR – Arfuyen, septembre 2021,176 pages,14 € 

« Il n’y a pas de cause première. Il y a la cause circulaire où le commencement qui n’existe pas, rejoint la fin qui est impossible » (§ 301)

 Les philosophes pensent, on le sait, par concepts (qui leur permettent de se représenter les groupes d’êtres ou d’objets par l’entre-relation logique de leurs propriétés), mais ce qui permet, mystérieusement mais manifestement, à ce poète de philosopher sans concepts instruit et ravit. D’abord parce qu’un lien se fait toujours chez lui entre mise en images et constante activité :

« Agir, c’est penser plus vite et complètement que la pensée ne peut le faire. Agir, ce n’est plus penser avec le cerveau seul, c’est faire penser tout l’être. Agir, c’est fermer dans le rêve, pour ouvrir dans la réalité, les sources les plus profondes de la pensée » (§ 169) 

Ensuite parce que pour lui l’existence décide des notions, non l’inverse : « vie » et « mort » sont par exemple ce qu’en font vivants et morts, et Maeterlinck devine extraordinairement (dans une espèce de psychologie médiumnique et prosaïque !) leurs secrets ressorts d’être :

« Les hommes ne disent la vérité qu’aux morts parce qu’ils croient qu’ils la savent déjà, parce qu’ils sont convaincus qu’ils voient tout et qu’il est inutile de leur mentir; sinon ils les tromperaient aussi naturellement qu’ils trompent les vivants » (§ 343)

« C’est en naissant que nous mourons, puisque nous échangeons une vie éternelle et universelle contre une mort passagère et individuelle. N’est-ce pas jouer à qui gagne perd ? » (§ 439)

« Je n’ai jamais rencontré un mort mécontent, agressif ou revendicateur, menaçant ou tragique. On dirait que le trépas ne laisse vivre que la bonté des hommes. Peut-être sont-ils las d’avoir vécu. C’est après la mort qu’on doit sentir tout le poids de la vie » (§ 444) 

Maurice_de_Maeterlinck.jpg: Tucker Collectionderivative work: Electron, Public domain, via Wikimedia Commons

Enfin l’on pense avec des mots, mais non les mots avec lesquels nous retissons abstraitement la présence, mais ceux avec lesquels nous comprenons notre passé, les mots qui concrétisent notre propre continuité et se font d’elle l’hôte compréhensif !

« Surtout n’envions le passé d’aucun homme. Notre passé fut créé par nous-mêmes, pour nous seuls. Il est le seul qui nous convienne; le seul qui ait à nous apprendre une vérité que personne n’eût pu nous apprendre, le seul qui nous donne une force que personne ne nous puisse donner. (…) Il n’y a point de passé vide ou pauvre, il n’y a que des événements misérables, il n’y a que des événements misérablement accueillis » (§ 238 et 240) 

Le premier devoir de penser est donc, pour ce poète, de vouloir passer, et de voir (et concevoir) passer ce qui est :

« Tout le malheur de l’homme vient de ce qu’il ne veut pas comprendre qu’il n’est qu’un passant. Il ne renoncera jamais au rêve irréalisable d’être un passant qui ne passerait pas » (§ 379) 

« Il est puéril de se demander où vont les choses et les mondes. Ils ne vont nulle part et ils sont arrivés » (§ 273)

   Un amoureux de la nature souhaite que la réalité reste naturelle, mais la préoccupation de la nature même est de rester réelle : ne pouvant obtenir que d’elle-même ses propres états, elle doit sans cesse relancer son propre pouvoir d’accomplissement, produire sa propre actualité. C’est par exemple vrai de toutes les communautés d’insectes, où l’incessante capacité d’avenir d’une vie collective prime. Mais Maeterlinck semble l’étendre à tout système naturel : l’intelligence de sa constante réactualisation est son exercice nécessaire, et son effort suffisant. La perfection y serait diversion, impasse, irrésilience, stratégie exactement contre-reproductive : 

« On dirait que la nature ne sait pas ce qu’elle veut, ou plutôt, ne fait pas ce qu’elle veut, que quelqu’un lui retient le bras pour l’empêcher de trop bien faire » (§ 283), car « le désir du parfait n’est peut-être qu’une des plus misérables infirmités de notre cerveau » (§ 312)

Ce dynamisme vital (prendre conscience à temps, et viser ce qui se révèle advenir) est d’ailleurs fondamentalement pessimiste, car il implique que la nature ne garde d’elle-même que ce qui lui permet de devenir autre, elle ne conserve que ce qui la transforme en ses états suivants. Sa constante imagination du réel d’après vaut stricte amnésie du meilleur :

« Ce que nous avons le plus de mal à admettre, c’est qu’il ne se forme pas dans l’espace ou dans le temps, une sorte de réserve où s’accumuleraient les fruits de toutes ces expériences, de tous ces efforts, de toutes ces luttes contre le mal, la misère, la souffrance, l’imbécilité, la matière; qu’un jour tout sera perdu, tout sera à recommencer comme si rien n’avait été fait et que si le pire aggrave les maux et nuit à tout le monde, le meilleur ne modifie rien et ne profite à personne » (§ 285)

Surtout que tout horizon est fini, puisque la mort (sans perte pour elle !!!) nous en barre irrémédiablement l’accès :

« Vivre, c’est perdre le temps que l’on doit à la mort. Mais la mort étant éternelle n’y perd rien » (§ 315)

Mais il y a bonheur à le comprendre, puisque de toute façon « on n’a que le bonheur qu’on peut comprendre » (§ 113), et que « Il y a bien plus de terres inconnues dans le bonheur qu’il y en a dans le malheur. Le malheur a toujours la même voix, mais le bonheur fait moins de bruit à mesure qu’il devient plus profond » (§ 114). Le bonheur est comme la joie de pouvoir vivre se contentant d’elle-même, et s’élevant à savoir être sa propre suffisante bonne heure :

« Vous ne pouvez vous dire heureux que lorsque le bonheur vous a aidé à gravir des hauteurs d’où vous pouvez le perdre de vue, sans perdre en même temps votre désir de vivre » (§ 116).

C’est pourquoi « notre bonheur nous juge » (§ 139), y compris celui des autres :

« Il faut être heureux pour rendre heureux; et il faut rendre heureux pour demeurer heureux » (§ 119)

Bonheur de comprendre, mais sans orgueil de penser. La fraternité de Maeterlinck avec les irréfléchis ( qui « ne jouissent de la vie qu’en oubliant qu’ils vivent » § 325), et les médiocres ( qui ne font jamais « monter la vie universelle à la surface de leur conscience » §329) est totale, et constante : la tâche réelle de l’esprit (non pas du tout agrandir ce qu’on admire, mais « éclaircir ce qu’on n’aime pas » § 148) est épuisante, ingrate et  facilement arrogante – sa tentation est de rêver une vie meilleure que l’ordinaire en oubliant ou trahissant (§ 153) les conditions ordinaires de la vie et « la simplicité de l’existence la plus normale » (§ 158). La vie réelle est jeune, opaque et laborieuse, et, pour Maeterlinck, la rêvasserie planquée et satisfaite du pur intellectuel n’est qu’un lâche contresens. C’est écrit sans ménagement, y compris pour lui-même !

« Hélas! Rien n’est fait, tant qu’on n’a pas appris à endurcir ses mains, tant qu’on n’a pas appris à transformer l’or et l’argent de ses pensées en une clef qui n’ouvre plus la porte d’ivoire de nos songes, mais la porte même de notre maison … » (§ 191)

« Si déjà le sang coule sous la porte permise, quelle est l’horreur qui veille sur le seuil interdit ? » (§ 215)

« Il est bon que dans les misères humaines, le plus vieux prenne sur ses épaules tout ce qu’il peut porter; puisqu’il n’a plus que quelques pas à faire pour qu’on le soulage du fardeau… » (§ 252)

Le goût de la vérité est ainsi franc, sans confort et exclusif : la vie même de la vérité doit faire éclater la cohérence (« Qui n’ose se contredire n’a jamais fait le tour d’une idée » § 395). Il n’y a pas d’amour malheureux de la vérité (« Une vérité, si décourageante qu’elle paraisse, transforme le courage de ceux qui savent l’accepter » (§ 135) , et toute désillusion, bien conduite, a quelque chose de sacré, qui seule fait du penseur un sage :

« L’intelligence et la volonté, comme des soldats victorieux, doivent s’habituer à vivre aux dépens de tout ce qui leur fait la guerre. Elles doivent apprendre à se nourrir de l’inconnu qui les domine » (§ 105)

« Le penseur ouvre la route « qui va de ce qu’on voit à ce qu’on ne voit pas », mais le sage ouvre la voie qui mène de ce qu’on aime à ce qu’on aimera, et les sentiers qui montent de ce qui ne nous console plus à ce qui peut nous consoler longtemps encore » (§ 118)

Ce poète, qui a, si fortement et finement, la tête métaphysique, suspecte pourtant, comme avisé lecteur de Kant, le vent des usuelles idées métaphysiques : libre-arbitre, absolu, Dieu, ou même (contrairement à Kant alors) la sainteté morale …

« De même qu’une bulle de savon ou un astre ne peut subsister un instant dans le vide, de même la liberté humaine ne peut se maintenir que sous la pression de toutes les volontés qui l’entourent et entre lesquelles elle a d’autant moins le choix qu’elle ne les connaît point » (§ 322)

« La pensée de l’inconnaissable et de l’infini ne devient vraiment salutaire que lorsqu’elle est la récompense inattendue de l’esprit qui s’est donné loyalement et sans réserve à l’étude du connaissable et du fini » (§ 231) 

« Dès que notre intelligence sommeille un instant, nous créons un Dieu; mais ce Dieu n’est pas digne de nous » (§ 320)

« Une vertu maladive est souvent plus funeste qu’un vice bien portant; en tout cas, elle s’éloigne davantage de la vérité, et il n’y a rien à espérer loin de la vérité » (§ 196)

  On ne peut qu’être sincèrement reconnaissant du travail de féconde collecte et de présentation rigoureuse de cette oeuvre, fourni par Yves Namur, lui-même grand poète. Sa suggestive préface sait nous faire rencontrer Maeterlinck avec les yeux mêmes des plus grands – Rilke, Pessoa, Artaud, Cocteau (« Jamais ange ne sut mieux se travestir pour évoluer parmi les hommes que sous une apparence de businessman robuste et sportif » …), Jules Renard, Jean Rostand, qui l’aimèrent – et nous présenter cet auteur fascinant de virtuosité et de justesse. On ne peut qu’admirer un auteur qui est l’ami du meilleur de chacun; du meilleur seulement, il est vrai – mais en une si profonde (et énigmatique !) droiture :

« En attendant, il n’y a qu’à continuer de vivre afin de voir ce que la vie finira par donner. Du reste, elle a déjà donné tout ce qu’elle donnera; mais nous l’ignorons encore. Elle a l’éternité pour nous l’apprendre, mais l’homme n’a pas encore eu le temps de l’écouter » (§ 391) 

© Marc Wetzel