Juste envie de souligner, Thierry Radière, La Porte, 2015

Une chronique de Lieven Callant

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  • Juste envie de souligner, Thierry Radière, La Porte, 2015

Souligner, c’est ce que j’aime faire lorsque je lis. Comme il me plaît de revenir sur les mots, sur la phrase qui se démarquent du texte comme pour à nouveau me révéler ce que j’estimais essentiellement beau. Et lorsqu’on se remémore un rêve, qu’on fait ressortir les morts de leurs tombeaux, lorsqu’on parle avec des fantômes, le temps se charge soudainement de souligner nos rides, d’appuyer nos regards de cernes bleutés. Tout semble provenir de l’azur.

Souligner c’est comme insister. Accorder aux moindres choses une attention particulière, accorder sa personne à l’instant comme on accorde un instrument. Souligner le silence pour qu’il nous parle.

Parfois, la poésie se présente comme ce trait qui appuie la vie, la révèle avec une pudeur suave. Parfois la poésie nous fait signe et l’ombre qui la suit, l’écriture, nous fait retrouver la lumière.

« Juste envie de souligner » de Thierry Radière est une invitation sensible à souligner. Un de ces moments intimes et intenses, brefs et légers. La poésie est à l’instar de ce recueil, le partage d’un secret, d’un sentiment intense qui rend au lecteur indéterminé et que tant d’auteurs semblent oublier une part d’humanité, une part honnête et respectueuse de l’individualité. Ainsi, le poème de Thierry Radière tout en se rapprochant de ce que nous sommes, dans le doute, dans la crainte, dans ce qui risque de nous perdre nous fait prendre conscience d’une racine commune que nous partageons tous, la vie. Simple et quotidienne, mystérieuse et porteuse de questions sans réponse.

Le petit format, la belle qualité de l’impression, la simple et délicate reliure qui vous fait découvrir au cœur du recueil le nœud interrogateur d’un fin cordon blanc, tout dans ce petit livre participe à vous faire croire que vous avez entre les mains une petite perle. Je vous invite donc à mon tour à prendre contact avec l’auteur qui pour une somme dérisoire vous enverra une clé magique qui sous la forme d’un poème vous ouvrira une porte, La porte. Un moment d’enchantement qui vous ravira.

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©Lieven Callant

 

Mais qui lira le dernier poème ?, suivi de C’est encore l’hiver et Radiographie, Eric Dubois, Publie Papier, 2012, 121pages, 11,99€

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  • Mais qui lira le dernier poème ?, suivi de C’est encore l’hiver et Radiographie, Eric Dubois, Publie Papier, 2012, 121pages, 11,99€

 

A la question posée par le titre, j’ai envie de répondre : moi ! Moi, s’il s’avère qu’il existe ce poème et qu’il est possible de l’écrire. Moi, même si ma tendance naturelle serait plutôt celle de chercher le Premier Poème à la manière de ces télescopes qui scrutent l’espace afin de chercher à découvrir l’instant d’avant la naissance de l’univers.

 

Eric Dubois est un des auteurs de Traversées mais pas seulement, il est l’auteur de nombreux poèmes publiés dans bien d’autres revues, fanzines. Ces recueils de poésies alimentent les catalogues de maisons d’éditions comme l’Harmattan, Publie.net, Encre Vives ou Le Manuscrit. Vous pouvez consulter une bibliographie complète en visitant son blog. Eric Dubois est aussi l’heureux initiateur de la très bonne revue de poésie en ligne LE CAPITAL DES MOTS. 

 

Comme Eric Dubois l’annonce lui-même sur le site de la Maison des Écrivains et de la Littérature « La Poésie est un langage qu’il faut démocratiser et désacraliser. Le Poète doit défendre sa poésie, servir ses textes et établir avec les autres poètes tout un réseau de voix multiples et variées » et c’est ce qu’il tend aussi de faire dans ce recueil-ci.

 

La poésie qu’il nous donne à lire est donc fluide, humaine, quotidienne mais elle est aussi celle qui s’interroge sur elle-même, sur ses méthodes, sur son passage au travers des filtres du temps, des saisons, des évènements qui accompagnent une vie. La poésie est une compagne, une fidèle amie, un fleuve, l’ombre qui nous suit et nous aide à passer le cap de l’hiver, de la nuit. Elle répond à notre solitude, à nos questions, elle joue à en poser de nouvelles. Elle traduit nos mystères, elle préserve nos secrets. Elle est impudique ou au contraire elle se réserve le droit de se taire.

 

Comme tout bon livre, celui-ci invite son lecteur à suivre de nombreuses pistes de lectures possibles. Les mots éparpillés sur les feuilles sont libres comme l’air, interchangeables, les pièces d’un puzzle éternellement à recomposer.  On le comprendra peut-être la question du titre est une invitation à relever un défi. Défi auquel chacun aura le plaisir de répondre à sa manière tout comme le fait le poète peut-être.

 NUAGES DE CRAIE

 

Vous voyez

là-bas

 

Dans les nuages de craie

l’enfance à son pupitre

 

Dire des poèmes

à sa trousse à ses crayons

 

Qu’il est loin le temps

de l’aventurier

 

Chanter avec le vent

les éléments

 

Il pleut

dans le cartable

 

Il pleut

dans les souvenirs

 

Soleil d’hiver

aussi

 

Les printemps ne sont plus

comme avant

 

Le temps a fait son travail

de serrurier

———————————Eric Dubois p82

 

©Lieven Callant

 

Hermann Hesse, L’ornière, roman traduit de l’allemand par Lily Jumel, éditions Robert Laffont, 1993 ;

indexHermann Hesse, L’ornière, roman traduit de l’allemand par Lily Jumel, éditions Robert Laffont, 1993 ;

Hans Giebenrath est un élève doué, le seul de la petite ville qu’il habite qui soit susceptible d’être admis à l’examen d’Etat afin de rentrer au séminaire de Stuttgart. Orphelin par sa mère, Hans est soumis à une existence rude et rugueuse qui se plie conformément aux exigences de son père mais aussi de ses professeurs. Car afin de se préparer à son existence future, Hans étudie sans relâche, finit par endosser tout l’espoir et l’orgueil que ceux-ci placent en lui. Hans de plus en plus enfermé dans ce rôle de porte-drapeau, s’isole non sans ressentir pour ses compagnons de classe une certaine forme de dégout. Dans sa solitude, Hans Giebenrath se croit différemment supérieur mais également tellement coupable et angoissé, on sent l’emprise religieuse qui pèse de tout son poids sur l’esprit croyant. Entrainé par le désir vaniteux d’être en tout le meilleur, sous la pression du corps enseignant, Hans dépasse ses propres limites physiques et psychologiques.

Dans ce roman datant de 1905, Hermann Hesse pioche parmi ses expériences personnelles, pour camper le portrait de ce jeune garçon, mais aussi celui par qui « l’ornière » est dénoncée, Hermann Heilner, « poète et bel esprit » compagnon de route de Hans au séminaire.

Car on comprend bien que le thème principal de ce livre est la dénonciation d’un système éducatif qui brime la créativité et détruit sans remords et scrupules se cachant derrière un discours hypocrite toute forme de liberté individuelle. Alors que l’apprentissage de la vie et des matières enseignées devrait permettre aux jeunes adolescents d’atteindre un niveau supérieur de conscience, une machine impitoyable creuse une ornière dans laquelle elle jette même ses éléments les plus brillants. Dès lors pour s’échapper, il n’y a que deux solutions : la voie choisie par Hermann Heilner et celle choisie par Hans Giebenrath. Deux voies suivies par l’auteur lui-même.

Ce livre a été l’occasion pour moi de découvrir une ode colorée à la nature, Hermann Hesse livre quelques très tableaux végétaux, qui figurent bien plus qu’un décor pour le roman de Hesse. Car la liberté est aussi dans ce qui se répand entre les phrases de l’écrivain, dans ce qu’il ne décrit pas mais suggère ou abandonne à l’imagination de son lecteur. La qualité de ce livre n’est pas seulement dans sa révolte et son plaidoyer contre tout assujettissement, elle l’est aussi dans une forme presque silencieuse, discrète de la fluidité, comme pour nous prévenir que rien n’atteint ou n’altère en profondeur ce que certains osent appeler naïveté mais qui est en sorte une forme de pureté intrinsèque à la nature de l’enfance.

©Lieven Callant

Charles Dantzig, À propos des chefs-d’œuvre, Livre de poche, 2014, 253 pages, 6,90€.

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  • Charles Dantzig, À propos des chefs-d’œuvre, Livre de poche, 2014, 253 pages, 6,90€.

Charles Dantzig dans ce livre, papillonne d’une œuvre à l’autre comme si elles étaient les fleurs singulières, non éphémères et non exhaustives d’un magnifique et mystérieux jardin.

Cet essai comporte quelques 70 chapitres pour 243 pages, cette structure nous révèle déjà en cela le parti pris de l’auteur. Il nous propose un jeu de piste léger, intelligent, percutant, amusant, surprenant où il appartient au lecteur de ne pas seulement se satisfaire des questions, des réponses, des points de vues et des œuvres proposées mais aussi de trouver, d’inventer, de créer ses propres questionnements face aux chefs-d’œuvre, d’établir sa propre liste infinie et indéterminée d’œuvres qu’il sera peut-être le seul à considérer comme chefs-d’œuvre. Reconnaissances furtives, instinctives parce qu’un mot, un bruit, une évocation aura guidé le lecteur vers l’œuvre. Peut-on vraiment comprendre et traduire le langage et les amoureux désirs qui s’insinuent entre la fleur et le papillon ?

Dresser le portrait robot d’un chef-d’œuvre littéraire, déduire d’une méthode quelles en sont les caractéristiques reconnaissables universellement n’est pas ce qui est tenté dans ce livre. Loin de là, car chaque chef-d’œuvre est unique et s’il s’écrit, il ne se construit pas en suivant un mode d’emploi, une charte. Il n’existe pas de recettes, de conventions, de règles à suivre. Définir ce qu’est un chef-d’oeuvre s’avère être une entreprise aussi difficile qu’inutile car l’œuvre géniale invente son propre langage, ses propres règles dont la beauté, la pertinence unique et individuelle est à découvrir par la lecture. Non seulement le chef-d’œuvre se crée lui-même au fur et à mesure de la lecture/écriture mais il évoque aussi la longue série de chefs-d’œuvre qui l’ont précédé, qui lui succèderont. Lire un chef-d’œuvre ouvre donc l’une des voies possibles qui mènent à l’écriture/lecture d’autres chefs-d’œuvre.

Ce qui m’a paru parfois regrettable dans ce livre c’est le sentiment peu fiable de n’accorder pas suffisamment de temps aux choses comme si on était obligé de zapper en permanence or je pense qu’une oeuvre se déguste, que son survol furtif ne me permet pas d’en prélever le suc essentiel qui nourrit le vol gourmand en énergie qu’est le vol du papillon qui avec ses ailes de papier fragiles n’est pas véritablement conçu pour les parcours marathoniens que proposent souvent les chefs-d’œuvre littéraires. Le zapping où l’on accorde à l’œuvre seulement quelques secondes pour nous séduire et nous offrir un plaisir concret et immédiat me semble être contraire à la démarche curieuse et créatrice de la lecture. Pour faire progresser une lecture et permettre au lecteur d’en dégager les messages, on peut penser qu’elle a besoin de ces points comme des phares qui guident les navires perdus dans les brumes et brouillards. J’ai relevé quelques-unes des affirmations que Charles Dantzig éparpille au gré de son livre amusant, intéressant.

« Le chef-d’œuvre est un grand livre contre lequel il n’y a plus d’objection. » (p19)

« Le chef-d’œuvre est une rupture ; de la médiocrité. Voilà pourquoi il peut choquer. La médiocrité est la plus nombreuse. »(p28)

« Le chef-d’œuvre a une apparence d’éternité. » P35)

« Un chef-d’œuvre est un fracas. Seulement, c’est le fracas d’une fleur. » (p43)

« Le chef-d’œuvre est du présent éternisé. » (p45)

« un chef-d’œuvre est la quintessence de l’expression d’une personnalité. » (p49)

« Chaque chef-d’œuvre est un langage. » (p72)

À la page 250, Charles Dantzig amusé, ironique nous propose même une définition du chef-d’œuvre littéraire digne d’un dictionnaire et que je vous souhaite de découvrir avec une joie ludique.

Enfin pour terminer cet article, je ne résiste pas au plaisir de citer l’auteur dans quelques-unes de ses plus belles phrases.

« L’émotion est un ondoiement de chaleur dans le désert que l’on attrape pas avec des instruments de précision. » (p34)

« La seule communauté que se reconnaissent les hommes est la souffrance. (C’est ainsi qu’ils s’y maintiennent.) » (p109)

« Le populisme est réalisé quand plus personne ne se lève face aux vulgarités contre l’esprit. » (p110)

« On n’est diffus que par défaut de pensée, on court après elle. » répond aux écrivains qui « étouffent » les lecteurs en leur « vidant sur la tête un greniers de faits ou de fantasmagories sans aucune sensibilité ».

« Quel ennui serait la vie sans chefs-d’œuvre. Seuls la plupart des hommes pourraient y vivre. »

Voilà une phrase qui pour conclure, condense en elle seule l’humour et la justesse du livre.

©Lieven Callant

Robert Walser, Vie de poète, préface de Philippe Delerm, Editions Zoë, Editions points, Signatures, 2010, 175 pages, 8,30€

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  • Robert Walser, Vie de poète, préface de Philippe Delerm, Editions Zoë, Editions points, Signatures, 2010, 175 pages, 8,30€

Dans la préface, Philippe Delerm dit de Walser qu’il est une chanson, sans doute parce que les différentes nouvelles reprises ici sous un seul titre impriment à la lecture différents rythmes auxquels on ne peut qu’adhérer comme s’il s’agissait de chansons.

La vie du poète est une vie de nomade. Une vie qui se laisse guider par les chemins avec pour ultime but la recherche d’une liberté. Une liberté certes mais pas n’importe laquelle, pas celle qui mène à l’oisiveté détachée de toute réalité mais celle exigeante qui le rapproche de la nature, de ses convictions d’être humain, de la conscience qui le révèle à lui-même. Car le poète, Robert Walser au gré de cette mosaïque qu’on devine presque autobiographique a totalement compris les conséquences directes et les exigences liées à d’une telle vie: intégrité, rigueur, solitude, mise en marge de la société qui ne peut supporter qu’on questionne ses fondements. Car un des rôles du poète est justement la remise en question perpétuelle des structures, des idiomes et des lois de la société établie et bourgeoise qui au contraire du poète ne voyage pas, ne découvre pas, ne rêve pas et n’invente rien.

Chaque nouvelle surprend par son rythme, ses évocations sublimes de la nature telle que le marcheur la rencontre, ses tournures amusées, ses légères ironies joyeuses. Si des thèmes reviennent et harmonisent entre elles les nouvelles, Robert Walser leur rajoute à chacune l’ingrédient magique et souvent original qui fait basculer le lecteur au-delà d’une réalité tout en simplicité et pureté vers une recherche plus profonde d’une autre réalité. Réalité poétique, réalité excentrique à porté d’âme.

Ce livre est intéressant pour les aspects que je viens d’évoquer mais aussi

pour rappeler aux auteurs trop vaniteux et empressés de se voir récompensés par la critique et les prix que le poète est avant tout un homme démuni, humble, pauvre, sauvage dans le sens où rien ne le domestique, rien ne le rend satisfait. Car il a conscience que jamais, il ne sera en mesure de posséder comme on possède un trésor ce à quoi il consacre sa vie loin des sentiers battus. Il se place en porte-à-faux. Il avance parmi des hommes qui ne le reconnaissent pas et ne veulent pas entendre parler du futur qu’il annonce. La conscience et la lucidité acquises au gré des errances du poète Robert Walser consacrent la vie dans ce qu’elle a de plus instantané, de plus pur et de plus naturel mais aussi la fragilisent car elles le font souffrir à cet endroit rendu sensible qu’il partage avec le restant des hommes dans les confins impossibles et inaccessibles à l’existence. Un questionnement ultime reste sans solution, sans réponse, en suspens. La promenade comme le poème et le cosmos qu’il contient ne se trouve pas de fin.

©Lieven Callant