Si je reviens sans cesse, Thierry Radière, paroles de poètes, Jacques Flament Éditions, 2014, 87 pages, 12€.

Chronique de Lieven Callant

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Si je reviens sans cesse, Thierry Radière, paroles de poètes, Jacques Flament Éditions, 2014, 87 pages, 12€.

« Si je reviens sans cesse » est à la fois la réponse et la question que posent dans ce recueil les poèmes de Thierry Radière. En effet, écrire n’est-ce pas continuellement revenir sur ses pas, recueillir les souvenirs les plus récurrents qui construisent un homme depuis sa plus petite enfance jusqu’à la minute qu’il vient à peine de vivre? N’est-ce pas revivre au travers des mots? N’est-ce pas toujours intercaler entre les phrases les fantômes qui nous hantent perpétuellement afin de réinventer l’instant présent?
« Si je reviens sans cesse » titre et début du poème qui partage le livre en deux parties précise au lecteur que sa lecture n’est pas qu’un cheminement de page en page mais également une progression dans les temps que l’auteur tente de partager avec lui. Souvenirs communs, Idées fantomatiques qui habitent le quotidien et finissent par le façonner en poèmes. Le poète, l’homme jouent en permanence sur les mots, avec les objets qu’ils désignent, avec les métaphores que les phrases voyagent d’un espace à un autre.
« Si je reviens sans cesse » évoque aussi le tour de manège que la vie opère avec nous. Elle nous étourdit et nous transporte loin de nous-même mais c’est toujours autour du même axe que nous tournons. Aurions-nous fait du surplace? Nos voyages nous emmènent-ils vraiment au large, à la découverte de l’autre et de son autre monde?
« Si je reviens sans cesse » est sans doute pour me rappeler que le poète est un sisyphe, un homme qu’un même travail apparemment inutile obsède, un travail impossible à parfaire et que pourtant quotidiennement il recommence avec les mêmes élans, les mêmes espoirs, la même naïveté enfantine.
Les textes de Thierry Radière sont une plongée dans l’écriture au quotidien comme un rite salvateur qui fait de chaque jour qui naît l’occasion d’en réveiller un autre plus lumineux ou plus sombre, plus lointain ou plus proche. C’est aussi la prise de conscience que notre vie n’est rien de plus qu’une ritournelle, qu’un refrain ramène toujours à son point de départ.

« le voyage est un simulacre
intérieur de départ:
il me ramène à la même
majuscule écrite dans une
vie antérieure où mes nerfs
s’accrochaient aux branches
pour faire de la balançoire
à mon impatience raide
comme une morte »

Thierry Radière est un auteur de Traversées. Vous pouvez aussi le lire sur son blog et suivre ses actualités sur sa page Facebook.

Poèmes extraits d’un recueil inédit

©Lieven Callant

 

L’Intranquille n°8, revue de littérature, printemps/été 2015, Atelier de l’Agneau Éditeur, avril 2015, 84 pages, 15€

Chronique de Lieven Callant

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L’Intranquille n°8, revue de littérature, printemps/été 2015, Atelier de l’Agneau Éditeur, avril 2015, 84 pages, 15€

La revue de l’Atelier de l’agneau, dont le nom l’intranquille fait référence au Livre de l’Intranquilité de Fernando Pessoa propose dans son n°8 traductions, créations poétiques, textes critiques et dossiers réservés à des auteurs tels que Rabah Belamri et Ford Madox Ford.
La revue l’intranquille doit probablement aussi son nom au désir de proposer aux lecteurs un aperçu varié d’œuvres qui prônent la curiosité, la nouveauté, la recherche de toujours redéfinir les frontières de l’écriture poétique.
On appréciera la qualité d’impression et le format qui permettent d’organiser une mise en page originale où textes et images se correspondent parfaitement. La poésie est une exploration, un jeu qui questionne l’auteur et le lecteur pas seulement grâce à ses constructions/déconstructions mentales mais aussi grâce à son occupation physique de la page et sa représentation graphique. De cette manière, il devient illusoire d’établir des frontières nettes et précises entre tous les arts. Une des caractéristiques de ce numéro est aussi de présenter quelques lithographies de Cendres Lavy.
Le n°8 s’ouvre sur un premier extrait de Lisboa Song, un roman de José Vidal Valicourt traduit de l’espagnol par Gilles Couatarmanac’h. Le texte présenté sans distinction des paragraphes occupe sur plusieurs pages tout l’espace d’impression disponible. Le texte ressemble à un mur de mots et de phrases qu’il m’a fallu escalader. Peu à peu, au fil de la lecture, j’ai compris que chaque phrase participe à l’élaboration d’une tapisserie complexe que sera le livre dans son entièreté. Il ne me faut plus gravir et franchir mais au contraire apprendre à repérer les enchainements, les enchevêtrements des différents niveaux d’écriture, des multiples temps de l’histoire. Ce jeu subtil entre l’écrivain et son lecteur est d’une habileté peu commune, d’une adresse rarement atteinte dans ce genre d’exercices qui consiste à déconstruire nos habitudes de lectures en nous invitant à écrire l’histoire à partir d’un niveau similaire à l’auteur. José Vidal Valicourt et son traducteur redessinent les frontières entre auteur et lecteur, entre écriture et lecture.
Des poèmes qui suivent, j’ai surtout retenu ceux de Perrine Le Querrec et d’ Eric Chassefière.
Bohémiens et gitans est le thème des textes de Carla Bertola, Gabrielle Jarzynski, Élisabeth Morcellet, Rabah Belamri, Carole Naggar, Gustave Flaubert et Georges Sand. Thème qui tout en faisant référence à la poésie de Lorca a pour mérite de réveiller l’actualité sous un nouveau jour interrogateur et de rappeler le véritable statut du poète. Étrange et étranger, voyageur insoumis, exilé, il est hostile à toute emprise sur sa liberté d’aller où bon lui semble.
Domaine critique propose une analyse de 84. Laurent Fourcaut, En attendant la fin du moi. Sonnets, éd. Bérénice, coll. « Élan », Paris, septembre 2010. par Jean-Pierre Bobillot. L’excessive utilisation des parenthèses, des guillemets et de phrases dont il me faut trouver les différents éléments de coordinations avant de chercher à en comprendre le sens m’a empêché de lire l’entièreté de l’article. Je ne peux donc me prononcer sur la qualité et la pertinence de l’analyse. Par contre, j’ai pris beaucoup de plaisir à lire les analyses suivantes de Marie Cazenave: (Newton &Milo, Polder (Décharge), D’un éclair, Passage d’encres) et Françoise Favretto.
Le très intéressant dossier consacré à Rabah Belamri ravive l’intérêt pour cette voix singulière contrainte à l’exil pour jouir d’une liberté qui nous apparait soudain si fragile et précaire. Rabah Bekamri est aussi la voix « d’un univers de villageois analphabète ou de la grande culture arabe, bafoué par le fanatisme et les principes d’un socialisme d’État hâtif et inadapté à la réalité algérienne. »
« Il y a chez Rabah Belamri (…) une capacité de communiquer à la fois dans la limpidité et la simplicité avec le mystère contradictoire du langage onirique et fantastique qui caractérise la poésie et les contes arabes. »
Pour clôturer ce numéro 8 de l’Intranquille, Histoire Littéraire s’intéresse à l’œuvre de Ford Madox Ford. Dans le triptyque England and the English, Ford Madox développe une poétique originale. « L’art poétique n’est pas inné. Il est le fruit d’un travail que le poète effectue en explorant son univers mental. Et ce labeur l’absorbe au point qu’il réussit à oublier la ronde implacable des saisons et des ans, et même la vieillesse et sa condition de « pauvre mortel ».

Car la saison du poète ne connaît ni le bien ni le mal (…) le poète s’adapte à un nouveau contexte et fonctionne par analogie. Les méandres de sa pensée privilégient les impressions plutôt que les faits. Et sa démarche n’est pas chronologique: elle suit des « trains d’associations d’idées ». À la ligne droite, il préfère les chemins sinueux voire labyrinthiques, plein de mystère et à la spécialisation à outrance, des talents plus larges. » P77

Fabienne Couécou termine ce deuxième volet consacré à Ford Madox Ford en écrivant ceci: « Notre qualité d’être humain réside dans notre créativité et dans notre aptitude à communiquer, qui nous aide à vivre et nous permet de connaître l’amour et la joie ».
Ford Madox Ford nous rappelle: « On ne peut être poète si on ne ressent aucune sympathie pour ses semblables et si l’on est incapable de générosité ».
Je ne peux que vivement conseiller cette surprenante et intelligente revue.

L’intranquille peut être commandée via le site de l’éditeur : http://atelierdelagneau.com/5-l-intranquille

ou en téléchargeant le bulletin de commande suivant:bulletin d'abonnement L'intranquille

 

Robinson dans les villes, photographies Nathan R. Grison, textes Laurent Grison, Atelier BAIE, novembre 2013, 96 pages, 20€

Chronique de Lieven Callant

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Robinson dans les villes, photographies Nathan R. Grison, textes Laurent Grison, Atelier BAIE, novembre 2013, 96 pages, 20€

Ce livre propose quelques 93 photographies en noir et blanc de différentes villes d’Europe et d’ailleurs. À chaque image s’associe une expérience poétique. Des révolutions sous forme de questions toujours à taille humaine, d’attente, de course contre le temps vers la cité idéale.

À chaque image se superposent des fictions, des apparitions ou au contraire des disparitions. Le jeu des mots, des sons et de leur disposition sur la page d’écriture répond au jeu des lignes de force, des surfaces, des matières, des ombres et de la lumière des images photographiques.

Deux formes d’écriture avec la lumière se retrouvent et deux regards se rejoignent dans celui de Robinson. Les villes, le poème s’appréhendent comme des îles et pour les apprivoiser ou se laisser apprivoiser par leur singularité, il faut du temps. Il faut poser et non pas reposer son regard, partir à la découverte sans cesse, quitter ses zones de confort. Parfois, on se sent impuissant, éternellement étranger aux mondes qu’on observe. Le photographe comme le poète ne se résignent pas à figurer au même titre que les ombres anonymes qui habitent le décor des villes et ne font que passer. Ils tentent au contraire par les questions qu’ils soulèvent de repositionner l’humain au centre du jeu. Ils dénoncent l’aliénation, la perte d’une véritable vision sociale et architecturale à long terme. Ils se font les témoins critiques d’une société aux dysfonctionnements aberrants tant elle a perdu toute notion de mesure à échelle humaine.

En se joignant l’une à l’autre, la photographie et l’écriture poétique ne perdent rien de leurs spécificités. Dans les images du fils on lit en filigrane de subtiles allusions aux grands noms de la photographie qui ont su poser au début et tout au long de son histoire un regard innovant, révolutionnaire. Je pense à Alfred Stieglitz, Paul Stand, le constructiviste Alexandre Rodtchenko mais encore Bérénice Abbott. Les références picturales sont multiples. Les images frôlent par moments l’abstraction lorsqu’elles révèlent les architectures de fenêtres des façades ou déploient de grandes constructions métalliques. Lorsqu’elles s’arrêtent sur des détails, on rencontre Miro, Mondrian, Kandinsky, Fernand léger.

Dans les textes du père, on repère les mêmes révolutions mais on découvre aussi de nouveaux questionnements. Ce qui change perpétuellement, c’est le regard, le point de vue qu’on acquiert peu à peu sur l’Histoire à force de la lire et relire dans les oeuvres illustres des poètes. Dans la mémoire, les vestiges nous enseignent l’avenir. Des failles, des plaies, des blessures on tire finalement l’enseignement nécessaire pour redevenir humain, pour le rester.

L’homme-oeil fait bien plus que regarder, il écrit, il participe à la construction d’un monde fait de « brique et de broque », il est une fenêtre ouverte, l’oeuvre d’art en train de se révéler à l’intérieur de son cadre. Laquelle des deux est « le port amarré au ciel » la poésie ou sa photographie? « L’envers du monde est un nuage » apprend-on. « Quand l’être devient lettres errantes, l’homme retrouve son âme en morceaux. » L’ascension de l’arbre reste malgré tout toujours possible, irais-je m’asseoir près des miens dont les pieds pendent dans le vide à quelques mètres du sol, irais-je planter mes regards dans le ciel bleu des coupoles où poudroient les sens comme des étoiles ou comme les flocons de neige?

Ce très beau livre-ville vous rendra  amoureux des villes comme le sont d’ailleurs les auteurs. Qu’elles soient réelles, fictives, sorties des griffes de l’Histoire ou tout au contraire abandonnées aux frontières de l’oubli comme les derniers témoins d’un passé douloureux qu’on cherche à étouffer ou comme les éclaireurs d’un futur où l’ennui risque bien d’être noir.

©Lieven Callant


Laurent Grison  fait partie des auteurs qui ont été publiés par Traversées

Retrouvez Laurent Grison ici  et là

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Thierry Radière, Poèmes géographiques, Le pédalo ivre, collection poésie, octobre 2015, 98 pages, 10€.

Thierry Radière, Poèmes géographiques, Le pédalo ivre, collection poésie, octobre 2015, 98 pages, 10€.

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Poèmes géographiques, au pluriel. Pourtant ma lecture m’a laissé l’impression d’un unique et long poème se lisant dans un seul et même puissant élan. Aucune virgule, seuls quelques points ponctuent le rythme de l’histoire, des histoires, vies qui se nouent et se dénouent entre les Ardennes et les Landes, entre passés et présents.

Thierry Radière grâce à la fluidité de ses textes, au naturel et à la sincérité de son style partage avec son lecteur ses géographies, ces endroits où le souvenir s’arrête pour interpeller parfois de questions insolubles la personne qu’incessamment nous tentons de construire.

Au fur et à mesure, à la manière des flux et des ondes qui font et défont une rivière, les phrases inventent leurs propres temps de pause. Nids dans lesquels la vie couve notre âme, points de repères nécessaires à la progression. Au milieu de la phrase, entre les mots liés les uns aux autres surgit un temps d’arrêt infime. Là où on ne l’attend pas, la respiration du poète et celle du lecteur s’installent le temps d’une étincelle. Subtilement, le poème instaure les lieux de vérité. Le poème se démultiplie sous l’effet des voyages dans le temps, dans l’espace que rendent toujours possible nos facultés aux rêves, à l’écriture.

Penser c’est voyager, c’est visiter ces lieux multiples qui finissent par ne plus exister que dans nos souvenirs, dans notre esprit avec la même ferveur qu’une réalité tangible et quotidienne. Les poèmes géographiques comme autant d’étapes intermédiaires dans une vie permettent la progression. L’écriture de notre vie ne passe pas que par l’abandon et l’oubli bien au contraire elle se construit grâce à la belle et sensible acceptation de ce qui nous arrive. La poésie en ses multiples lieux et aussi ceux de nos enfances, grâce à ses géographies, ses différents visages nous permet d’exister. D’être là quelque part finalement pas si loin que ça de l’enfant, de l’adolescent que nous n’avons peut-être jamais cessé d’être.

Voici quelques fragments choisis au fil de ma lecture, je ne résiste pas au plaisir de les partager afin susciter d’autres lectures des Poèmes géographiques de Thierry Radière.

« Un jour quand ils seront partis

ou que le temps aura effacé

les routes du passé dans ton coeur

alors tu pourras y revenir

sans craindre de tomber nez à nez

avec les monstres bien pensants. »

·

« nous nous reconnaissons

dans les mêmes mots qui nous vont si bien »

·

« Nous sentions notre existence

sortir de la terre et s’exposer

au soleil(…) »

·

« nos coeurs comme des chatons

abandonnés donnaient de gentils

coups de pattes au moindre

mouvement de feuille devant leurs yeux.

Dans les Landes on aurait envie

de revenir avec la mer dans son lit

et de laisser les vagues faire leur travail

avec nos rêves juste le temps d’une soirée. »

·

Thierry Radière fait partie des auteurs de Traversées puisque ses textes paraîtront dans le numéro de décembre.

Le pédalo ivre, collection poésie, Maison d’édition.

©Lieven Callant

Le Sans Père À Plume, Xavier Bordes, préface de Michel Deguy, Recours au Poème éditeurs, 2015, livre numérique.

Chronique de Lieven Callant

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Le Sans Père À Plume, Xavier Bordes, préface de Michel Deguy, Recours au Poème éditeurs, 2015, livre numérique.

C’est avec impatience que j’attendais la réédition de ces premiers poèmes de Xavier Bordes car si la poésie de Xavier Bordes ouvre, comme nous le rappelle si justement Michel Deguy dans la préface, une voie de montagne qui atteint de belles hauteurs, rarement égalées, elle est aussi celle qui revient toujours nouvelle, nue, brillante de pureté et de noblesse sur les premiers sentiers de ses naissances.

Elle revient vers l’homme, elle se fait danse nuptiale autour de la langue qui explore les espaces que l’esprit invente et construit pour l’amour, par l’amour. À ce titre le poème est un rite magique, divinatoire. Bien plus que la forme qui le traduit : musiques, images, mirages. Le poème est un astre solaire, dans les lueurs lunaires c’est lui, son reflet, ses ombres et ses contours flous que l’on apprend à reconnaître.

Au-delà du jeu de correspondances auquel se livre l’auteur en invitant ses lecteurs, se déroule en profondeur un autre jeu constitué d’une infinité de parties réglées par les heureux hasards, par une harmonie chiffrée indéchiffrable, le poème applique les règles et combinaisons, les proportions magistrales qui sont celles de la Beauté. De la Beauté mais surtout de l’Idée de cette Beauté pièce maîtresse de la pensée occidentale. Parties d’un tout qu’avec la même patience, la même insolence le poète rejoue éternellement.

Ici, j’en viens à m’interroger sur le titre de ce délicieux recueil, le Sans Père est avant tout un enfant et pas n’importe lequel, il est celui dont la naissance reste secrète, est remise en doute. Il est l’enfant de nulle part et de partout. Celui qui n’a pas de paternité reconnue et qui par conséquent peut se prétendre être l’enfant de tous. N’y-a-t-il pas de plus émouvant questionnement sur les origines du poète ? Sur son geste de traducteur ou de passeur de rêves ? De qui est-il le fils, le frère puisqu’il est sans père ?

Est-il l’enfant de son écriture puisqu’il possède cette plume qu’il partage avec Quetzalcoatl, serpent à plumes, protagoniste du mythe la création de l’homme ? Le poète serait donc amené à ramper sur terre, à partager la matière humaine avec le plus de lucidité car il partage aussi la faculté de se défaire de l’existence terrestre, concrète, dure et sévère en se servant de sa plume. Cette plume ne lui est confiée, comme celles qui ont permis à Icare de s’enfuir du labyrinthe, que parce qu’on sait qu’il s’approchera trop du soleil sans en ignorer absolument toutes les conséquences.

Une fatalité semble traverser la poésie de Bordes, la même fatalité qu’on lit sur les visages des habitants des Andes, fatalité qu’on ressent au travers des voix musicales andines. Cette fatalité se démarque sensiblement de toute morale défaitiste, elle assure une liberté qui ne tombe plus dans aucun piège. Elle se libère des jougs du jugement, elle répond par un silence impérial et divin. Silence, élégance, discrétion sont des qualités que se partagent également le poète et le jaguar.

La poésie de Xavier Bordes comporte en elle tous ces questionnements et bien d’autres, ces jeux aux quels l’esprit se livre avec infiniment de plaisir pourtant il ne faut pas oublier que la poésie pour Xavier Bordes est loin d’être une parure, un ornement qui ne réconforterait que l’intelligence intellectualiste rigoureusement réservée à une élite. Elle est un raffinement poétique qui comme l’annoncent joyeusement les éditeurs Recours au Poème peut se lire par tout le monde. D’ailleurs le poète n’est guère frileux d’un conseil, d’un encouragement, nombre de ses poèmes actuels se lisent librement. C’est un exemple que j’aimerais voir plus souvent suivi par les poètes actuels car l’exigence qu’ils imposent à la qualité de leurs productions n’est pas proportionnelle aux efforts qu’il faut commettre pour les lire.

Avec chacun de ses poèmes, Xavier Bordes renoue avec l’innocence et la pureté des premiers. Avec joie, le lecteur redécouvre une volupté du poème comme si sa matière était chair solaire, autrement dit comme si chaque poème était le fruit d’un partage amoureux entre le poète et la matière qui le traverse comme un rayon de soleil.

©Lieven Callant

Acheter et télécharger un livre sur le site de Recours Au Poème se fait très facilement et en toute sécurité, cela est expliqué très clairement ici.