Charles Dantzig, À propos des chefs-d’œuvre, Livre de poche, 2014, 253 pages, 6,90€.

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  • Charles Dantzig, À propos des chefs-d’œuvre, Livre de poche, 2014, 253 pages, 6,90€.

Charles Dantzig dans ce livre, papillonne d’une œuvre à l’autre comme si elles étaient les fleurs singulières, non éphémères et non exhaustives d’un magnifique et mystérieux jardin.

Cet essai comporte quelques 70 chapitres pour 243 pages, cette structure nous révèle déjà en cela le parti pris de l’auteur. Il nous propose un jeu de piste léger, intelligent, percutant, amusant, surprenant où il appartient au lecteur de ne pas seulement se satisfaire des questions, des réponses, des points de vues et des œuvres proposées mais aussi de trouver, d’inventer, de créer ses propres questionnements face aux chefs-d’œuvre, d’établir sa propre liste infinie et indéterminée d’œuvres qu’il sera peut-être le seul à considérer comme chefs-d’œuvre. Reconnaissances furtives, instinctives parce qu’un mot, un bruit, une évocation aura guidé le lecteur vers l’œuvre. Peut-on vraiment comprendre et traduire le langage et les amoureux désirs qui s’insinuent entre la fleur et le papillon ?

Dresser le portrait robot d’un chef-d’œuvre littéraire, déduire d’une méthode quelles en sont les caractéristiques reconnaissables universellement n’est pas ce qui est tenté dans ce livre. Loin de là, car chaque chef-d’œuvre est unique et s’il s’écrit, il ne se construit pas en suivant un mode d’emploi, une charte. Il n’existe pas de recettes, de conventions, de règles à suivre. Définir ce qu’est un chef-d’oeuvre s’avère être une entreprise aussi difficile qu’inutile car l’œuvre géniale invente son propre langage, ses propres règles dont la beauté, la pertinence unique et individuelle est à découvrir par la lecture. Non seulement le chef-d’œuvre se crée lui-même au fur et à mesure de la lecture/écriture mais il évoque aussi la longue série de chefs-d’œuvre qui l’ont précédé, qui lui succèderont. Lire un chef-d’œuvre ouvre donc l’une des voies possibles qui mènent à l’écriture/lecture d’autres chefs-d’œuvre.

Ce qui m’a paru parfois regrettable dans ce livre c’est le sentiment peu fiable de n’accorder pas suffisamment de temps aux choses comme si on était obligé de zapper en permanence or je pense qu’une oeuvre se déguste, que son survol furtif ne me permet pas d’en prélever le suc essentiel qui nourrit le vol gourmand en énergie qu’est le vol du papillon qui avec ses ailes de papier fragiles n’est pas véritablement conçu pour les parcours marathoniens que proposent souvent les chefs-d’œuvre littéraires. Le zapping où l’on accorde à l’œuvre seulement quelques secondes pour nous séduire et nous offrir un plaisir concret et immédiat me semble être contraire à la démarche curieuse et créatrice de la lecture. Pour faire progresser une lecture et permettre au lecteur d’en dégager les messages, on peut penser qu’elle a besoin de ces points comme des phares qui guident les navires perdus dans les brumes et brouillards. J’ai relevé quelques-unes des affirmations que Charles Dantzig éparpille au gré de son livre amusant, intéressant.

« Le chef-d’œuvre est un grand livre contre lequel il n’y a plus d’objection. » (p19)

« Le chef-d’œuvre est une rupture ; de la médiocrité. Voilà pourquoi il peut choquer. La médiocrité est la plus nombreuse. »(p28)

« Le chef-d’œuvre a une apparence d’éternité. » P35)

« Un chef-d’œuvre est un fracas. Seulement, c’est le fracas d’une fleur. » (p43)

« Le chef-d’œuvre est du présent éternisé. » (p45)

« un chef-d’œuvre est la quintessence de l’expression d’une personnalité. » (p49)

« Chaque chef-d’œuvre est un langage. » (p72)

À la page 250, Charles Dantzig amusé, ironique nous propose même une définition du chef-d’œuvre littéraire digne d’un dictionnaire et que je vous souhaite de découvrir avec une joie ludique.

Enfin pour terminer cet article, je ne résiste pas au plaisir de citer l’auteur dans quelques-unes de ses plus belles phrases.

« L’émotion est un ondoiement de chaleur dans le désert que l’on attrape pas avec des instruments de précision. » (p34)

« La seule communauté que se reconnaissent les hommes est la souffrance. (C’est ainsi qu’ils s’y maintiennent.) » (p109)

« Le populisme est réalisé quand plus personne ne se lève face aux vulgarités contre l’esprit. » (p110)

« On n’est diffus que par défaut de pensée, on court après elle. » répond aux écrivains qui « étouffent » les lecteurs en leur « vidant sur la tête un greniers de faits ou de fantasmagories sans aucune sensibilité ».

« Quel ennui serait la vie sans chefs-d’œuvre. Seuls la plupart des hommes pourraient y vivre. »

Voilà une phrase qui pour conclure, condense en elle seule l’humour et la justesse du livre.

©Lieven Callant

Robert Walser, Vie de poète, préface de Philippe Delerm, Editions Zoë, Editions points, Signatures, 2010, 175 pages, 8,30€

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  • Robert Walser, Vie de poète, préface de Philippe Delerm, Editions Zoë, Editions points, Signatures, 2010, 175 pages, 8,30€

Dans la préface, Philippe Delerm dit de Walser qu’il est une chanson, sans doute parce que les différentes nouvelles reprises ici sous un seul titre impriment à la lecture différents rythmes auxquels on ne peut qu’adhérer comme s’il s’agissait de chansons.

La vie du poète est une vie de nomade. Une vie qui se laisse guider par les chemins avec pour ultime but la recherche d’une liberté. Une liberté certes mais pas n’importe laquelle, pas celle qui mène à l’oisiveté détachée de toute réalité mais celle exigeante qui le rapproche de la nature, de ses convictions d’être humain, de la conscience qui le révèle à lui-même. Car le poète, Robert Walser au gré de cette mosaïque qu’on devine presque autobiographique a totalement compris les conséquences directes et les exigences liées à d’une telle vie: intégrité, rigueur, solitude, mise en marge de la société qui ne peut supporter qu’on questionne ses fondements. Car un des rôles du poète est justement la remise en question perpétuelle des structures, des idiomes et des lois de la société établie et bourgeoise qui au contraire du poète ne voyage pas, ne découvre pas, ne rêve pas et n’invente rien.

Chaque nouvelle surprend par son rythme, ses évocations sublimes de la nature telle que le marcheur la rencontre, ses tournures amusées, ses légères ironies joyeuses. Si des thèmes reviennent et harmonisent entre elles les nouvelles, Robert Walser leur rajoute à chacune l’ingrédient magique et souvent original qui fait basculer le lecteur au-delà d’une réalité tout en simplicité et pureté vers une recherche plus profonde d’une autre réalité. Réalité poétique, réalité excentrique à porté d’âme.

Ce livre est intéressant pour les aspects que je viens d’évoquer mais aussi

pour rappeler aux auteurs trop vaniteux et empressés de se voir récompensés par la critique et les prix que le poète est avant tout un homme démuni, humble, pauvre, sauvage dans le sens où rien ne le domestique, rien ne le rend satisfait. Car il a conscience que jamais, il ne sera en mesure de posséder comme on possède un trésor ce à quoi il consacre sa vie loin des sentiers battus. Il se place en porte-à-faux. Il avance parmi des hommes qui ne le reconnaissent pas et ne veulent pas entendre parler du futur qu’il annonce. La conscience et la lucidité acquises au gré des errances du poète Robert Walser consacrent la vie dans ce qu’elle a de plus instantané, de plus pur et de plus naturel mais aussi la fragilisent car elles le font souffrir à cet endroit rendu sensible qu’il partage avec le restant des hommes dans les confins impossibles et inaccessibles à l’existence. Un questionnement ultime reste sans solution, sans réponse, en suspens. La promenade comme le poème et le cosmos qu’il contient ne se trouve pas de fin.

©Lieven Callant

Ovide, « Remèdes à l’amour », traduit du latin par Xavier Bordes, éditions des Mille et une nuits, 1992

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  • Ovide, « Remèdes à l’amour », traduit du latin par Xavier Bordes, éditions des Mille et une nuits, 1992. prix 2,80€ (en seconde-main 0,30€)

Dehors, il pleut, le ciel est sombre, la lumière apocalyptique et moi, je suis là à l’abri parmi des milliers de livres dont certains sont à eux seuls capables d’éclairer les nuits de pleines journées et de calmer les pires intempéries automnales. Un bouquiniste récolte pour le plaisir de nombreux habitués des perles, écrits oubliés, écrits médiatisés, écrits éternels. Reliures précieuses, reliures décousues d’avoir tellement servi, livres devenus vieux et pourtant encore vierges, aucune lame n’a encore défait les pages des cahiers, on trouve là dans ce nid hétéroclite, l’aiguille dans la botte de paille.

Ovide. Je le retrouve dans une traduction de Xavier Bordes. Lu des années avant alors que j’étudiais non sans peine le latin, j’étais adolescente. Ovide et je retrouve une sensation chatoyante, une langue savoureuse, raffinée. Ovide et la poésie comme je la rêve car on ne la trouve plus. Elle ne se fabrique plus et pourtant elle me laisse un goût étourdissant, jamais nostalgique, grinçant, ou poussiéreux. Je ne lis pas ses vers pour partager le message qu’Ovide adressait à ses contemporains car beaucoup de références m’échappent. Je lis Ovide pour la langue qu’il invente. Là, réside tout l’intérêt de ma lecture. Rien ne me semble terni, surfait.

Remèdes à l’Amour devrait nous apprendre (ou apprendre aux lecteurs contemporains d’Ovide) à désaimer. La recette formulée par le moyen de la poésie m’apprend finalement que l’Amour ne doit pas être « monothéiste », ravageur, intransigeant, fanatique mais au contraire ouvert, assertif, ne mordant ni notre propre liberté, ni celle de l’autre, de l’aimée. On vainc l’amour malade, honteux, jaloux monstrueusement possessif par l’amour consenti avec conscience et confiance, nuancé, suave comme un poème bien agencé.

Un agréable texte écrit par Xavier Bordes éclaire astucieusement la lecture en contextualisant les écrits d’Ovide. Une biographie retrace les éléments importants de la vie de l’auteur. Une bibliographie nous incite à poursuivre nos lectures. Un seul bémol, j’aurais aimé retrouver juxtaposé à la très bonne traduction le texte original.

©Lieven Callant

Alberto Manguel, Le voyageur et la tour, le lecteur comme métaphore, essai traduit de l’anglais(Canada) par Christine Le Boeuf, Actes Sud, 2013.

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  • Alberto Manguel, Le voyageur et la tour, le lecteur comme métaphore, essai traduit de l’anglais(Canada) par Christine Le Boeuf, Actes Sud, 2013.

Au travers des œuvres les plus anciennes, connues comme étant les premiers récits du monde ou en prenant des exemples dans la littérature mondiale classique, Alberto Manguel invite ses lecteurs à le suivre dans ses analyses des rapports qu’entretiennent les lecteurs avec les livres. Au fil des siècles et des lectures, ces rapports ont évolué.

En suivant trois grands axes, Alberto Manguel revisite les conceptions de la lecture, de ses implications et fonctions au sein de notre société passée et contemporaine. Il ré-explore certaines métaphores campant le lecteur comme un être isolé et déconnecté de la réalité, ou au contraire comme un inventeur conscient de lui-même et des mondes qui composent la réalité.

  1. Le lecteur en voyageur :la lecture comme une reconnaissance du monde.
  2. Le lecteur dans la tour d’ivoire : la lecture, une fuite ?
  3. Le rat de bibliothèque : le lecteur inventeur du monde.

1-Pour comprendre notre monde fait de récits, la société dans laquelle nous évoluons, le langage ne suffit pas. Il est nécessaire de créer un espace de signification plus vaste grâces aux métaphores.

« À partir d’une métaphore fondamentale identificatrice, la société développe une chaîne de métaphores. Du monde comparé à un livre, on passe d’un livre comparé à un voyage et l’on voit ainsi le lecteur comme un voyageur parcourant les pages de ce livre ».

Dès l’invention de l’écriture, il y a près de 5000 ans, l’écrit prêtait de l’autorité au texte rédigé, à la parole une réalité tangible. Le livre devint le lieu où repose la mémoire, la créativité, les archives de notre expérience personnelle ou celle d’autrui. Lire et écrire étaient devenus un moyen de se transporter dans l’espace, les vastes territoires de l’imagination peuvent être franchis en un paragraphe, des siècles peuvent s’écouler en une seule phrase.

« L’expérience de la lecture et celle du voyage dans la vie sont le reflet l’une de l’autre. » P30

« Lire nous permet de reconnaître la réalité de nos intuitions, de transformer l’expérience de la traversée en un passage reconnaissable au travers du texte. » P38

2-Au delà de ce rôle d’archive, le livre et les récits qui le composent évoquent des domaines qui ne sont pas de ce monde mais qui pourtant évoquent dans notre imagination au travers des mots, des réalités tangibles. Les lecteurs pour suivre certains récits sont invités à se défaire de ce qui constitue le confort d’une règle, d’une habitude, d’une identité et des notions solides et rassurantes de la réalité des faits. Le lecteur entre dans la tour d’ivoire de la lecture.

« Lire pour purifier l’âme et voyager pour purifier le corps apparaissaient comme deux actions complémentaires que le pêcheur avait à accomplir afin d’être sauvé » p50

Le livre invite donc le lecteur à voyager en lui-même, éveille la curiosité, la conscience. Lire est « un moyen d’appréhender notre expérience personnelle et d’exprimer le monde en mots »P78

« Les lectures affectent aussi nos pensées, nos fonctions réflexives, notre musculature intellectuelle. Notre faculté de penser requiert non seulement que nous soyons conscient de nous-même mais aussi que nous le soyons de notre passage en ce monde et de notre passage dans les pages d’un livre. P64 »

3- À une lecture de surface favorisée par les voyages sur le web où le lecteur est maintenu dans un état de distraction permanente, Alberto Manguel oppose une lecture réflexive.

« Il nous faut désormais réapprendre à lire lentement, en profondeur, complètement, que ce soit sur papier ou sur écran : à voyager afin de revenir avec ce que nous avons lu. C’est alors seulement que nous pourrons au sens le plus essentiel, nous qualifier de lecteurs. »

Alberto Manguel termine son essai en nous rappelant cette chose essentielle qui révèle tout l’intérêt de cette analyse.

« Nous sommes des créatures qui lisons, nous ingérons des mots, nous sommes faits de mots, nous savons que les mots sont notre mode d’existence en ce monde, c’est par les mots que nous identifions notre réalité et au moyen des mots qu’à notre tour nous sommes identifiés. »

©Lieven Callant

Xavier Bordes, Quand le poète montre la lune… suivi de Imaginer la tour Eiffel dans la brume… , Les sept soleils de poésie & La disparition des images. – Essais poésie & philosophie – éditions De Corlevour, 2002.

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  • Xavier Bordes, Quand le poète montre la lune… suivi de Imaginer la tour Eiffel dans la brume… , Les sept soleils de poésie & La disparition des images. – Essais poésie & philosophie – éditions De Corlevour, 2002.

Les textes de Xavier Bordes dans ce livre d’essais, à l’instar de sa poésie multiple, sont denses, parfois d’une clarté époustouflante, parfois hermétiques et inaccessibles. C’est que l’écriture de Xavier Bordes emprunte bien des pistes inexplorées, de hautes altitudes où les extrêmes, soleils et obscurités, se frôlent dans le but toujours épuré de ne jamais leurrer ses lecteurs. Chaque effort de lecture est récompensé par un moment de lucidité qu’inlassablement le poète s’efforce de partager.

Quand le poète montre la lune, nous invite-t-il à repérer le reflet opalin de la lumière solaire du poème ? Comme si son écriture, sa transformation était une blessure, une folie ? Nous invite-t-il à nous regarder dans ce qui sert de miroir aux pensées de l’humanité ?

Dans la première partie du livre, Xavier Bordes déploie les chevelures dorées de ces deux sœurs que sont la poésie et la philosophie. Il nous parle de leurs naissances au fil des temps. La poésie n’implique pas uniquement pour son auteur et son lecteur la recherche d’une certaine harmonie au sein du langage, au cœur de l’homme, elle suppose aussi son travail méticuleux, incompatible avec ce que je nommerais le conformisme. Le chaos est au cœur du poème comme une révolte.

« Le poète serait ainsi un pré-philosophe alors que le philosophe serait un post-poète. Quelquefois les deux cohabitent dans la même personne, si bien que la part de l’un devient indissociable de celle de l’autre : la parole qui s’invente se convertit « dans la foulée », par une sorte de catalyseur critique, en parole analysée, et il s’ensuit une écriture biface qui agace à la fois les poètes-poètes et les philosophes-philosophes, sans parler des citoyens lambda qui se sentent incapables de suivre la gymnastique mentale que de tels écrits leur imposent ! »

C’est avec cette phrase que le propos de Xavier Bordes dans la première partie du livre se résume le mieux :

« Ce que les rapports entre poésie et philosophie nous apprennent dans l’occident contemporain, avec cette sorte de disproportion entre rien et tout, c’est que le couple que ces liens entretiennent n’est autre que celui qui conditionne notre survie. Et c’est en quoi la philosophie avec son exigence de pensée, tout en rejetant la poésie dans ce peu qu’elle est, en lui ôtant tout ce qu’elle pouvait ou aurait pu être d’autre, la maintient à sa vraie et essentielle place, dont l’inconfort est une caractéristique inévitable. »

Dans « Imaginer la tour Eiffel dans la brume… » Le portrait de la poésie, notre poésie, se complète.

Xavier Bordes oppose la tradition du poème long, dont les influences sont issues du Proche-Orient et de l’Inde, à une tradition laconique que l’on rencontre dans la poésie chinoise, coréenne ou japonaise où la calligraphie en échiquier permet de multiples lectures et correspondances, qu’il compare à l’essor plus récent d’une poésie désossée et appauvrie. Xavier Bordes plaide pour une poésie « dotée de fluidité, de nouveauté, d’une faculté d’apparition » qui ne la soumet pas. Contraire à toute forme « fasciste », le poème se place à l’opposé de la poésie aphoristique d’adjudant qui « use de la violence, vise à une tentative d’emprise autoritaire sur l’esprit du lecteur ». Le poème long, c-à-d. le poème généreux, placé sous « le charme de l’instant », « l’instant du désir érotique, le coup de foudre amoureux », qui dans sa structure secrète son propre espace culturel, « semblable à une sculpture spirituelle », le poème long ancêtre du roman s’oppose au poème sec, sans relief, à ces « plates suites sujet-verbe-complément ». Xavier Bordes s’exprime en faveur des « multiplicités de rythmes enchevêtrés » pour un poème qui contribue à « l’enrichissement de la conscience des peuples ».

Pour Xavier Bordes, le poète est un « explorateur-aventurier » qui « fabrique du signifiant avec de l’insignifiant », le philosophe est « cartographe » qui « transforme ce signifiant en signifié ». Le poète fait acte de création, invente des concepts poétiques incarnant « la liberté, voire l’irrespect à l’égard de tous signifiés homologués », c’est « un fauteur d’incertitudes, de non-communication technique et d’énoncés plurivoques, sibyllins ou pythiques. »

Dès lors, on comprend et apprécie d’autant plus les défis relevés par la poésie de Xavier Bordes et de la constellation de poètes actuels auxquels il fait référence : Elytis, Joë Bousquet, Michel Deguy pour ne citer qu’eux dans un monde où l’on ne prend plus ni le temps ni la peine de « superposer les connotations ».

Dans « Les sept soleil de poésie » (Vagabondages autour de la genèse rêvée d’Apollon…) Xavier Bordes expose ce qui constitue le matériau le plus évocateur et puissant de sa poésie, de celle surtout D’Elytis. Avant de développer ici ce que la lecture de ce texte évoque pour moi, je citerai ce qui illustre avec le plus de clarté les propos de cet essai, soit un poème D’Elytis tel que :

DELOS

Comment plongeant il ouvrait grand les yeux sous l’eau pour amener au contact de sa peau ce vif-argent de la mémoire qui l’obsédait (après quelques lignes lues de Platon)

Directement dans le cœur du soleil glissait sur sa lancée et entendait se dresser un poitrail de pierre et rugir cet innocent de soi qui là-haut domine les houles

Et quand il crevait à nouveau la surface il avait à la faveur de la fraîcheur eu le temps d’expulser de ses entrailles quelque mal incurable parmi les algues er autres merveilles que l’abîme roule

Si bien qu’il pouvait enfin irradier au sein du j’aime comme irradiait le feu divin dans les larmes du nouveau né

C’est sur quoi justement affabulait la mer.

(trad. Bordes-Longueville)

« Sous sa simplicité délienne et d’une seule coulée syntaxique,[le poème grec] dissimule une masse d’évocations extraordinaires, un enchevêtrement d’allusions à l’amour, à la lumière, à l’eau, à la parole fabuleuse ou philosophique, au mal et la guérison »… commente le traducteur-poète.

Chez Xavier Bordes, le premier soleil est celui du souvenir de sa Provence natale, mêlant odeur de lavande, air bleu et chaleur. Chaleur d’un visage, celui de la grand-mère offrant ce réconfort mais aussi la rigueur qui permet au poète d’explorer l’espace (poétique) que la lumière solaire et celui bienveillant d’un visage, éclairent.

Le deuxième soleil « ressemble à une immense toile d’or au centre de laquelle serait tapie une araignée d’une beauté insoutenable, ailée de feu dans toutes les directions » . La force de cette image retrouvée dans un texte de Joë Bousquet a poussé l’auteur à étudier son œuvre, elle condense pour moi l’énergie investie dans et par la poésie lorsque Xavier Bordes plaide pour le poème long évoqué plus haut dans cette recension. « Le soleil est ce qui n’a de limites qu’au dedans de soi ».

Le troisième soleil est celui d’une apparition de l’aube, « d’une naissance à la pointe de ma flûte  – la flûte des Incas : ces « fils du Soleil » – »

« Articuler une sensation brute (issue d’un phénomène complexe de la réalité) et de la saisir dans l’instantané de sa découverte » « Produire de nouvelles formulations de notre réel par une articulation génitivante », voilà deux concepts présents dans la poésie de Xavier Bordes.

Le quatrième soleil et sa lumière d’un midi de juin sont vécus comme les vecteur du désir, de l’amour (Éros) et de la beauté qui resplendit à travers le corps aimé/amoureux.

Le cinquième soleil est un « soleil couchant d’Ostende », un soleil noir, mélancolique qui vibre comme les cordes de la viole d’Amour pour emprunter cette image à Xavier Bordes.

Le sixième soleil est celui qui boucle doucement sur le front du fils, du bébé et qui brille à la fois dans le rire et les yeux de l’enfant comme dans ceux du poète.

Le septième soleil est celui porté par le rêve jusqu’à l’extase qui procure une conscience-en-rêve, ultra-lucidité apporté par l’écriture du poème en lui-même, par la pratique poétique qui tend à croiser le poème des poèmes.

Autour de ces sept soleils principaux autour desquels gravitent d’autres soleils (images mentales) s’articule la vie de Xavier Bordes.

Soleil marin, soleil méditerranéen (culture du bassin méditerranéen), soleil œil du jour, soleil lumière/Eros dont la luminosité et la clarté traverse toute l’oeuvre d’Elytis et dont la lune se fait la messagère rêvée, soleil nourricier du monde végétal incluant un rapport de l’esprit et du corps.

«Le verbe solaire d’Elytis, comme il se doit de toute parole poétique, est ainsi sans cesse imbibé d’un travail de mise en signifiance, en lumière, en apparition, par une sorte de matrice lumineuse, le soleil d’où elle jaillit. Elle est ce qu’elle doit être : illuminée. »

Dans La disparition des images, Xavier Bordes interroge ensuite les rapports que nous entretenons avec les images et pas seulement celles dont la surabondance nous a fait perdre de vue la valeur et avec elle le sens, mais aussi celles «  du non-dit du monde, ce monde d’avant la signifiance » que Xavier Bordes nomme chaos et que la poésie cherche à éclairer.

Ce ne sont pas les images qui disparaissent mais leur valeur « sacrée » d’apparition, par un nivellement général dans un cosmos de simulacres où les images sont des reproductions de reproductions. Ce déluge d’images tend à faire perdre à l’humanité son sens.

Ce livre d’essais comporte une soixantaine de pages mais leur densité m’a porté à penser que ce livre en contient beaucoup plus. Dense et profond donc, il implique plusieurs niveaux de lecture ouvrant à leur tour de nouvelle portes. Les riches analyses de Xavier Bordes sont toujours d’une actualité brûlante et méritent d’être rappelées à la lecture de chaque poète. Parce qu’elles nous révèlent des perspectives dont les conséquences risqueraient de noyer l’humanité en évidant la conscience, en remplaçant la liberté de l’individu par un simulacre, en muselant la parole poétique par la mise au rabais de l’acte créateur. Ce livre éclaire à sa manière l’œuvre poétique de Xavier Bordes et nous invite à la redécouvrir celles des poètes qui lui sont chers : Joë Bousquet, Elytis, Michel Deguy.

Tous les passages cités entre guillemets sont issus du livre et sont de Xavier Bordes.

Xavier Bordes a aussi écrit :

Le sans-père à plume, Loess, 1982.

L’Argyronef, Belin, Poésie, 1984.

La pierre amour, Gallimard, 1987.

Elégie de Sannois, Revue NRF, juillet-août, 1988.

Le masque d’or, Loess, 1988.

Rêve profond réel, Recueil, Champvallon, 1991.

Onze poèmes tirés d’une conque, Recueil, Champvallon, 1998.

Le grand cirque Argos, Robert et Lydie Dutrou, 1993.

Je parle d’un pays inconnu, Le Cri et Jacques Darras, Bruxelles, 1995.

Comme un bruit de source, Gallimard, 1998 (prix Max Jacob 1999).

L’étrange clarté de nos rêves, Editions Associative Clapas, 1999.

A jamais la lumière, Gallimard, 2000.(Prix de l’Académie française, Marie Havez-Planque)

 

On peut également le lire sur son site, ici, et sur Calaméo

Traductions :

D’Odysseus Elytis (grec, prix nobel 1979) :

Marie des Brumes, La Découverte, 1984.

To axion esti, Gallimard, 1987.

Avant tout, Cahier de l’Egaré, Le Revest, 1988. Réed. 1998.

Axion Esti, suivi de l’Arbre lucide, et de Journal d’un invisible avril, Gallimard ,1996.

Le Monogramme, Revue NRF, Gallimard, 1998.

de Manolis Anagnostakis :

Les poèmes (1941- 1971)Ed. Le cri/In’hui, Bruxelles, 1994.

27 poètes grecs, Ed. Le Cri & J. Darras, Bruxelles, 1995.

D’Épicure : Lettre sur le bonheur, Mille et Une Nuits, 1993.

D’Ovide : Remèdes à l’amour, Mille et Une Nuits, 1993.

De Sénèque : De la brièveté de la vie, Mille et Une Nuits, 1993.

De Théophraste : Les Caractères, Mille et Une Nuits, 1994.

De D. Davvetas :

Soleil immatériel , Galilée, 1989.

La chanson de Pénélope, roman, Galilée, 1989.

Le Manteau de Laocoon, Galilée, 1990.

Le miroir d’Orphée, Centre culturel, Marseille, 2014.