Giuliano Ladolfi, Des ténèbres à la lumière: le monde recréé de Marie, Édition Ars Longa, Iasi, Roumanie, 2026.

Giuliano Ladolfi : Des ténèbres à la lumière : le monde recréé de Marie.
Édition bilingue française / roumaine.
Traduction du français en roumain : Sonia Elvireanu.
Préfaces : Giulio Greco,
Postfaces : Ivan Fedeli et Marco Beck.
Édition Ars Longa, Iasi, Roumanie.
© 2026.


Dans ce nouveau livre, Giuliano Ladolfi nous propose deux moments cruciaux de la vie de Marie. Le premier relatif aux funérailles de Jésus, le second à sa résurrection. 

On se souvient que Joseph d’Arimathie, dignitaire hébreu, avait obtenu de Pilate l’autorisation d’ensevelir le corps du Christ. Les écritures suggèrent qu’il utilisa pour ce faire son propre caveau de famille. D’autres avancent l’hypothèse d’un hypogée inoccupé. Il s’agissait avant tout d’éviter au Rédempteur l’ignominie de la fosse commune où étaient jetées les dépouilles des criminels. Cependant, les évangélistes s’accordent pour signaler la présence de deux femmes lors de l’inhumation : « Or, Marie la Magdaléenne et l’autre Marie étaient là, assises en face du tombeau » (Matthieu).

Le premier volet du diptyque, La nuit obscure de Marie, retrace les heures qu’elle a vécues après l’enterrement de son fils. Comme le résume si justement Giulio Greco dans sa préface : « l’auteur imagine que […] la Mère de Dieu est entrée dans la nuit suivant la crucifixion […] dans un demi-sommeil, où les pensées s’entrelacent, se heurtent, se rassemblent et le sommeil ne vient pas lui apporter le repos ».

L’épisode précédent, celui de la descente de la croix, est ici passé sous silence. On sait que la scène a inspiré de nombreux artistes au cours des siècles. Ces « piétas », notamment celle de Michel-Ange, témoignent d’une acceptation de la volonté divine de la part des protagonistes. Pour évoquer cette longue veille, le poète rompt avec ce thème de la résignation et conçoit chez cette mère, certes éplorée, une manifestation de révolte muette faite de désarroi et d’incompréhension : « Je ne pleure pas la mort de mon fils, / mais les ténèbres qui m’ont remplie / et qui me possèdent à chaque respiration » (page 18).

Marie s’exprime en un monologue intérieur au sein duquel se bousculent et s’interpénètrent les réminiscences de sa vie terrestre et des événements qui découlent de l’Annonciation. Elle se souvient qu’elle fut une adolescente : « Mes rêves de jeune fille, / animés par l’annonce du message se heurtaient / à ceux de Joseph » (page 42). Puis une épouse : « Et Joseph m’aimait-il ? / Oui, avec un amour qui donne sans demander » (page 76). Et enfin une mère : « Je le regardais sucer mon sein, / je le sentais jouer sur les routes / de Nazareth avec d’autres enfants » (page 70).

Cependant, sa conscience demeure imprégnée des paroles de Gabriel : « Sois sans crainte, Marie, car tu as trouvé grâce auprès de Dieu. Voici que tu vas concevoir et enfanter un fils ; tu lui donneras le nom de Jésus. Il sera grand, il sera appelé Fils du Très-Haut ; le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père ; il régnera pour toujours sur la maison de Jacob, et son règne n’aura pas de fin » (Luc). Dès la naissance de Jésus, l’Adoration des Mages — « Pourquoi sont-ils venus / de si loin » (page 36) — puis celle des bergers — d’une ferveur toute naïve — lui confirment que cet être est voué à un destin hors du commun, à la divinité. Des fragments de son histoire lui reviennent en mémoire, comme — par exemple — la fuite en Égypte ou les trois jours que dura la disparition de son garçon en Galilée. « Terrifiante était notre mission » (page 78), proclame Marie, qui se voit épaulée par son époux, pour qui elle éprouve de la compassion : « il [Joseph] ne voulait pas montrer son chagrin / d’avoir perdu pour toujours sa joie / d’être père » (page 72). Cet apostolat assumé dans l’angoisse, mais fortifié par l’expectative du triomphe de l’amour et de la justice, accompagnera Marie au cours de la brève existence de son fils. La condamnation et l’exécution de Jésus, dans les conditions atroces que l’on sait, vont déclencher chez elle une incompréhension. Au cœur de sa « nuit obscure », Marie va reconsidérer l’essence du divin : « Je vais douter / de la bonté de Dieu » (page 40). Elle va se poser la même question que celle énoncée par le supplicié sur sa croix : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi / nous as-Tu abandonnés » (page 52). Question à laquelle fait écho : « Et la réponse est seulement la nuit, / nuit et silence » (page 54).

À travers le récit liturgique, Giuliano Ladolfi aborde le thème fondamental de l’existence du Mal. Ou plutôt de la révélation de l’incompréhensible prééminence du Mal qui, tout au long de l’histoire du monde, a engendré terreurs, famines et massacres. De quoi désespérer et rejeter l’idée d’un Être suprême. Comme le résume Giulio Greco dans sa note de lecture : « Ici toute l’humanité est présente en Marie, dont la logique est anéantie par l’épreuve au point de remettre en cause le concept même de Bonté et d’Amour de Dieu […] ».

Au cours de son insondable veille, Marie est parvenue à percevoir l’inconcevable : « Quel destin a eu / la postérité d’Adam ? / Venir au monde pour souffrir ? / Pour supporter l’absurde ? » (page 38).

Le second volet du poème, La nuit lumineuse de Marie, retrace les circonstances de la résurrection miraculeuse du Christ, qui se produisit, selon le Nouveau Testament, le surlendemain de la Passion. Madeleine, la première, a assisté à la scène et elle partage son trouble avec Jean et la mère de Jésus. Pour celle-ci, l’aube du « troisième jour » émet une clarté surnaturelle : « J’étais éblouie par la même lumière / qui m’avait transpercée aux paroles / de l’Ange à Nazareth […] Et soudain j’ai vu […] / Les ténèbres m’avaient étouffée / en m’amenant à douter de Dieu » (page 136).

Cet épisode coïncide avec la Pâque juive qui commémore la fin de l’esclavage des Hébreux en Égypte. Comme Jésus-Christ a été mis à mort une veille de sabbat (un vendredi) à l’époque des préparatifs de la cérémonie citée plus haut, les spécialistes en déduisent que la résurrection se situe le 9 avril. La théologie chrétienne va en faire une palingénésie, concept métaphysique qui affirme possible une réincarnation après la mort, un « éternel retour » — en quelque sorte — qui fait songer au cycle permanent de la nature. En avril, le printemps ne concrétise-t-il pas le renouveau, le réveil qui tire la terre du coma de l’hiver ? À titre de comparaison, on se souvient que les Celtes n’envisagent que deux saisons : la claire et la sombre. Ainsi, de façon symbolique, Marie aura vécu, au cours de deux nuits antithétiques, le passage du désespoir à l’espérance. « J’ai dû parcourir / le chemin des ténèbres pour trouver / la nouvelle création de Ta / Résurrection » (page 198).

Osant l’apocryphe, l’auteur imagine son héroïne recevoir la visite de son fils, perdu et retrouvé. Celle-ci ne peut tout d’abord que déplorer : « Pourquoi ? lui ai-je demandé, pourquoi / tant de souffrance ? » Ce à quoi le Rédempteur lui répond : « Maintenant tu connais l’angoisse et tu pourras / être aux côtés de tous ceux qui souffrent. / Je t’ai élue Mère de l’humanité » (les deux extraits, page 140).

À travers les affres éprouvées par Marie, qu’elle exprime à la façon d’un récit autobiographique non pas larmoyant, mais lucide concernant ses doutes et sa souffrance, le poète nous invite à passer outre, à accepter de traverser les apparences, pour pleinement admettre les limites de la raison humaine face au mystère de la divinité révélée par deux fois : l’Annonciation et la Résurrection. « Et je me sentais en harmonie / avec l’univers entier » (page 142).

Au terme de sa nuit d’illumination, Marie, éblouie et sereine, entonne un magnifique Te Deum : « L’hiver s’est écoulé dans le tombeau : / de lumière et de couleurs / la nature explose. / Le miracle de la vie / se régénère dans Son corps / et nous tous, / qui ne sommes plus des étrangers sur la terre, / nous en sommes foudroyés. / Si l’univers se contracte en Lui / et si danse de joie à l’infini, / Dieu a fusionné avec le monde » (page 156). Giuliano Ladolfi nous offre plus qu’un poème mystique, un véritable hymne à l’amour universel.

Il me semble presque normal — en tant qu’agnostique autoproclamé — de retrouver la figure symbolique de la mère dans la plupart des épiphanies recensées et parfois reconnues par l’Église. Nous avons en effet souvent affaire à des apparitions mariales, dont des enfants sont les témoins (comme à Lourdes ou à Fatima, par exemple). Cette idée d’une mission à accomplir — en qualité de « consolatrice des souffrants » — a été évoquée de manière admirable par Giulio Greco dans sa préface à l’ouvrage : « Dieu en elle, à travers son œuvre, est présent dans les vicissitudes de chaque personne qui, dans le mystère de sa propre individualité, retrace la tragédie de celle qui a humanisé le divin ».

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