Iren Mihaylova, OMBRE D’UNE PROMESSE, Éditions Les Bonnes Feuilles, 2025, 98 pages.
SELECTION FINALE DU PRIX GANZO ESPOIR — LAURÉATE DU PRIX DE POÉSIE DE L’ACADÉMIE DES ARTS LITTÉRAIRES DE TOULOUSE 2026
« Ombre d’une promesse » ou le reflet d’un à-venir ? Reflet de soi, reflet de l’autre, reflet du monde. Le titre m’interpelle. Ce qui n’est pas encore, tiré d’une ombre ou habité par elle (Iren a écrit « Tirer les ombres », son premier livre, aux éditions Sans crispation).
Le corps du Je lyrique est à l’épreuve d’une dépouille, anatomie d’une sombre perte rendue claire par l’urgence d’une lettre à l’absent, figure du non-retour : étreindre l’irréversible par une douleur qui rôde pour atteindre une présence,
« Tu es là. Toujours là »
C’est ici que règne l’oubli, pour être démantelé. Le corps « devenu mystère » à l’épreuve de son affirmation au monde. Comment habiter la perpétuité du manque quand son reste est contaminé par le vide ?
« Étendre Douceur A la hauteur du manque Sur la langueur de Douleur Et jusqu’à l’infinie fêlure »
Le corps, toujours, en-quête de son abîme, enquête en s’abîmant, double Je(u) en Douleur majestueuse. La peur est cet arrêt sur Image, réglée sur la perte et par elle, mais qui protège aussi.
À ce propos, le rien des mots, s’il ne résout rien, s’ancre à travers « cet instant de mort » pour vivre son vertige : le ciel que l’on contemplait, en instance de déflagration.
La perte épouse la verticalité de la page, une auréole de paroles-sentences que nulle prière ne peut apaiser.
Il y a dans l’écriture de Mihaylova une multitude de cris qui s’offrent au lecteur, une adresse claire(voyante) sortie d’un nulle part désolé-désert, une force d’identification à ce qui ne veut rien effacer de sa perte pour mieux se rappeler les constellations de jadis, ce jadis si cher à la poète, vieille âme qui contemple de ses yeux — uniques remparts contre l’oubli — l’éternité, ce hors-temps que le réel comprend si peu.
Il y a dans ce texte deux régimes de lecture qui en font à mon sens une œuvre originale : d’un côté, une poésie narrative constituée de vers courts, une fable fugace de l’énigme ; de l’autre, une poésie-partition portée par une langue plus radicale, un épanchement ténu maîtrisé avec la rigueur d’un verbe qui ausculte tous ses possibles dans une forme de conseil intérieur qui me fait penser à Marc Aurèle.
Dans ce rapport au temps passé distendu, toujours au bord du mutisme — les ombres sont tenaces — Mihaylova veille spirituellement sur toutes ces retrouvailles manquées. C’est toujours à nu, paradoxalement, que cette voix questionne, appelle, implore, explore… ce que l’ombre d’une promesse écrit à un Tu dont la figure elle-même se dérobe : poussière d’ombre / emprise fantomale.
La terreur, implacable, insiste depuis le gouffre originel jusque dans les « séquelles de l’aurore » : approcher les étoiles en éclaireuse de conscience. L’adresse, donc, comme tentative inespérée d’atteindre, d’étreindre les bras de l’être cher-absent.
Toute aspiration — décrocher, déplier les silences de Douleur — semble aussi nécessaire qu’impossible, le charme de la captivité ne se défait pas à l’aveugle ; il faut pouvoir « embrasser » ce qui nous a « embrasés ».
À quoi bon ? L’« absurdité » est entonnée par celle qui s’agrippe à l’éternité du manque : le rêve n’est « qu’une réplique fantasque et fautive », mais le désir ne l’entend pas.
« À tort » : chez Mihaylova, renoncer ne suffit jamais à se sauver de « l’image de ton image », de cet abandon qui hante les nuits jusqu’au matin.
Le passage est une maigre traversée, certes, mais il est plus brave que toute consolation. L’ombre n’est pas une promesse : elle promet ce passage.
Il passe par l’écriture, œuvre l’attente comme on délivre une confidence. Plus loin, des bribes de confrontation affluent, jaillissent, plus resserrées encore : battre le mal par le mal.
« La vérité cognée au mensonge »
— à distance et pourtant si près de soulever ce qu’il reste de dépouille.
On ne sait plus de quel corps il est question : les corps semblent se répondre, se recouvrir, l’un devenant la trace de l’autre — cri du sort mal-dit, trop bien entendu pour désaccomplir « le non-sens du vide ».
Ce que je vis dans l’écriture de la poète, ce n’est pas une douleur qui s’écrit mais une douleur qui se vit justement pour s’avouer — les mots plutôt que la parole.
Cette vérité exige du silence — la voix le sait trop bien —, un silence d’offrande à contre-courant du ciel de jadis sous lequel
« Celui qui marche à l’envers (seul y parviendra) ».
L’aveu comme ultime rempart à l’impuissance d’accomplir le désir (et son manque).
Michel DIAZ et Patrice DELORY, Le Souffle du sacré, postface de Claude Louis-Combet, éditions Unicité, 128 pages, deuxième trimestre 2026, 15€.
Voici un livre vraiment intéressant, car y sont réunis un poète profond (Michel Diaz), un peintre saisissant (Patrice Delory), et un postfacier (Claude Louis-Combet) célèbre, récemment décédé, et qui signe ici une formidable lettre de lecture (qu’on reproduit ici). L’ensemble touche et instruit d’autant plus que l’ambition du titre (« Le souffle du sacré ») y est justifiée, car l’humanité compte sur le sacré pour se défendre d’elle-même, pour rendre justement inviolable et irrévocable quelque chose d’elle-même que sa liberté peut toujours par ailleurs détruire (ou irréprochable quelque chose que sa conscience peut toujours salir). L’auto-défense de l’humain est une nécessité à la fois tragique et sublime, et ce petit livre – qui veut donc libérer les hommes de leurs propres excès d’imagination sans renier le mystère de celle-ci – va fort et loin. Défendre l’homme d’une violence qui peut le dissoudre ou le perdre est la commune mission de l’art des discours et de celui des images. Comme la nature hors de nous est à la fois ce qu’il faut défendre (car la raison humaine, maîtresse de causalité, fait naître dans la nature des déséquilibres imparables pour elle) et ce dont il faut se défendre (car tout ce qui se développe spontanément menace et harcèle l’espace du reste), la nature en nous est ce dont il faut à la fois protéger l’intégrité et empêcher la violence (protéger et empêcher sont les deux inséparables significations de « défendre », puisqu’il faut à la fois soutenir et juguler, ou préserver et proscrire, la liberté interhumaine). C’est pourquoi le sacré a souffle à la fois réparateur (comme une haleine musicale ou un élancement apaisant) et incendiaire (souffler sur un feu étouffe ses flammèches, mais ravive aussi ses braises). L’intuition commune de Michel Diaz et Patrice Delory est difficile et exigeante, mais éclairante : le sens est la nature même de la pensée, et celle-ci doit en même temps le défendre et s’en défendre. Le sacré est peut-être la nature même du sens.
D’abord les peintures de Patrice Delory. Ce qu’il peint, ce n’est pas quelqu’un, c’est le fait même d’être quelqu’un. L’autoportrait est celui, non d’un individu déterminé, mais d’une condition générale : la situation même d’une identité humaine vivante, l’image d’un mortel qui se pense. Et ce mortel n’est pas d’abord accablé par des tracas personnels ; ou bien, c’est la difficulté en général d’être une personne qui est ici réprésentée. Difficulté d’ailleurs paradoxale, car, comme le montrait Simone Weil, la valeur d’une personne se mesure, non d’abord à des talents ou mérites qui lui sont propres, mais à sa capacité d’accéder ou non à des valeurs impersonnelles – le beau, le vrai, le juste – qui le sont parce qu’elles dépassent également tous les êtres humains, et parce que toute liberté comprend son être et joue son sort, universellement, dans la confrontation et l’usage exclusif de ces trois valeurs (le beau est toujours et partout ce qu’on rencontre décisivement d’harmonie et qu’on s’émerveille de rencontrer, le vrai ce qu’on a raison de comprendre, le juste ce qu’on s’honore de respecter et servir). Et l’homme rencontre le beau parce qu’il se sait laid (il rencontre constamment de lui ce qu’il craint d’être ou de devenir), voit le vrai là où la réalité coïncide avec sa propre production parce qu’il se sait faussaire (il ne peut connaître ce qui le fait être, lui, sans le changer d’autant), et veut le juste parce qu’il se sait injuste (un arbitre n’est impartial qu’en ne jouant pas le jeu normal des autres ; inversement, aucun joueur ne peut justifier seul sa conduite).
Le portrait présenté page 17 est exemplaire de ce triple déchirement : une perfection à l’état d’ébauche, une universalité ne valant que comme muet murmure ou simple confidence, une icône qui paraît jouée à la roulette : tout le personnage (par ailleurs admirablement représenté) est flou, sauf le regard – qui a précisément décidé de juger flou le reste du visage et du maintien. Ce qui donne son effarante intensité à ce morceau-ci de peinture est que celui qui montre tout ce qu’il sait de lui-même paraît bien croire que cela n’est pourtant rien !
Claude Louis-Combet le montre excellemment dans sa brève postface (à lire ici même), sur trois points qu’on se permet de souligner :
D’abord, oui, les faces présentées ici ne vivent que par leur regard, alors même que ce qu’elles considèrent semble être d’une glaçante obscurité, une nuit impérieuse et dévorante, qui ne semble avoir laissé subsister de l’homme portraituré que sa mince dégaine de rescapé, de survivant perdu et comme sereinement effaré.
Ensuite, ce sont des êtres qui semblent bien forcés de vivre, puisqu’ils n’ont pas choisi d’apparaître dans le monde et, qui pour cela même, semblent vouloir nous apparaître le moins possible, comme pour garder un pied dans l’avant-réalité, bien résolus à ne venir avoir dans ce « monde pas même esquissé » qu’une minimale contribution. Exister, c’est s’endetter de ce dont il faut bien vivre, et leur fantômatique investissement dans les apparences du monde sonne comme leur très précautionneux abordage de la lumière : on en reste à une participation assez insignifiante pour expédier ou apurer d’avance les comptes que toute présence plus normale devrait un jour régler.
Enfin, montre Louis-Combet, l’existence générale est une sorte de mystère public et partagé, mais l’on a ici des êtres fondamentalement réservés devant cette part même de mystère qu’ils doivent à la fois affronter et incarner. Gens qui semblent savoir qu’ils n’en sauraient justement pas davantage s’ils se décidaient à connaître le monde, ou se résolvaient à être mieux connus de lui. La sublime modestie de leur âme tient à ce que celle-ci ne se juge pas digne du mystère dont pourtant elle participe. C’est pourquoi cette galerie de portraits de relégués volontaires (ou de mutants apeurés) forme une « œuvre exempte de toute vanité de démonstration », qui « ne peut manquer de nous atteindre et de nous éveiller ».
Le texte de Michel Diaz fait sentir, lui, une admirable chose : c’est que les images du peintre Delory tiennent leur étonnante intensité de sa capacité à leur faire dépasser leurs propres limites. Car si une image, par définition, peut faire directement voir ce qu’elle présente (chose impossible à un énoncé) et s’installe toute entière et d’un coup dans l’espace où elle dure (alors que tout énoncé doit prendre – et donc perdre à mesure – le temps de son énonciation), elle ne peut (au contraire de n’importe quel énoncé, d’un fragment quelconque de discours) signifier ou exprimer des modalités comme la négation, la simple possibilité, le passé ou l’avenir comme tels, ni même la nécessité (le fait de ne pas pouvoir être autre chose que ce qu’elle est) : une image ne se conjugue pas, ne s’éloigne pas d’elle-même, ne peut révoquer sa propre présence, ne peut suggérer sa propre inévitabilité etc. Or, suggère Diaz, quelque chose dans l’art pictural de Delory semble capable de performances inaccessibles à cet art (car normalement réservées au seul discours) : comme un visage capable de marquer sa propre absence à lui-même, comme une façon de souligner comme choisie une présence silencieuse, pourtant inévitable, de l’image (par le tracé d’une bouche cousue, le signalement d’une source couturée d’un bas de visage), comme un pouvoir de présenter un visage à diverses étapes successives de lui-même (telle face déterminée semblant être à la fois une ébauche, une esquisse tout juste proposée de présence, et, à l’inverse, une simplification rétrospective, un effacement d’après-coup, un reliquat déjà beaucoup gommé ! Bref, Delory a une inédite science des contrastes, des nuances mortelles, des incompatibilités neuves, un art de la contradiction non-verbale et de la complainte sans voix qui lui permet de donner un visage à la violence normalement invisible qu’un humain exerce sur lui-même ! « Car enfin, tout est dans le visage » écrit Michel Diaz (p.44), car il est l’endroit d’un corps où se lit la façon dont celui-ci s’est servi et se servira du monde. Il est la devanture même de l’expressivité d’une vie, la vitrine de son aventure pensante. Et, quand un visage réel est littéralement défait, une œuvre picturale représentant ce visage est (p.101) comme une enveloppe, la création d’une « peau » d’appoint qui le protège de sa dissolution, ou console de sa perte. Et, suggère Michel Diaz, ce qui donne ainsi visage à la perte rend l’image capable d’avoir (et de nous fournir) elle-même accès à la contradiction, à la péremption, à la dépossession, à la défection, à l’effacement – et donc nous confronte directement à une négativité qu’ordinairement seul le discours humain exprime et assume. Et peut-être dépasse.
Imaginait-on concevable qu’une peinture du Fayoum devienne directement autoportrait ? Ou que la mémoire d’un être tienne directement le pinceau ? Ou qu’un visage puisse se montrer exclusivement fait de ce qui le nie ?!! Une inoubliable galerie d’absences à soi, voilà alors la prouesse d’un livre (ardemment obscur et comme utilement désespérant !) où dialoguent l’imagier (Delory) et le commentateur (Diaz) de ces visitations borderline !
Jacques Merceron, Chants de l’éternel éphémère enté de Frères des vents, Collection pour une Terre interdite, Éditions Rafaël de Surtis, 68 pages, 19€.
Le tirage de cette édition, réalisé sur satiné blanc 100g, et sous couverture blanc nat. FSC mixte 320g est limité à 120 ex., Numérotés de 1 à 120. Mon exemplaire est le n°40. (les quelques larmes sur la couverture sont celles de la brume émue de mon jardin.)
Le titre « Chants de l’éternel éphémère » résume parfaitement ce que sont peut-être les poèmes: entreprises d’inscrire dans les temps longs de la mémoire, les situations fugaces perçues par le poète. Une sorte de quête humaine d’échapper à l’oubli tout en révélant l’incohérence d’une telle démarche. Les poèmes de ce recueil sont autant de tentatives d’apprivoiser par les mots ce qui par essence nous échappe, s’évapore, se volatilise.
Jacques Merceron met en parallèle les inscriptions observées dans les roches anciennes, fossiles ou traces furtives orchestrées par des bouleversements géologiques dans la très longue histoire de notre planète et traces laissées par les premiers humains sur les parois des grottes. Scènes de chasses, animaux fabuleux, mains en négatif et l’enregistrement de notre propre empreinte personnelle. Autant d’instants éphémères à jamais inscrits dans la mémoire du monde. Repérer ces traces nous enseigne sur la pertinence de nos actions personnelles. Interroger le temps sous ses divers aspects, comment il s’inscrit ou se révèle à nous au travers d’ oeuvres d’art (quelles soient naturelles ou d’origine humaine) m’a toujours semblé fondamental.
« Le temps à gouttes s’infiltre sous la roche Déposé en milliers de cheveux d’anges Dans la grotte où gît Protée Récoltant aussi bien la pierre que l’eau Que les mots d’infiltration Qui suintent des brumes répandues Sur les étangs »
Par ses vers, Jacques Merceron m’interroge sur l’aspect dérisoire, geste parmi tant d’autres, du poème, de son écriture. Mais il faut aussi sans doute comprendre l’écriture poétique comme l’unique une manière de voir, de considérer ou d’interroger la pertinence d’un tel geste, d’une telle volonté d’inscription dans l’histoire alors qu’elle subit mutations multiples.
Le temps n’est qu’une succession de moments éphémères, de hasards fabuleux que le poète essaye d’inscrire.
Écrire pour qui? Certainement pas pour soi car ce qui est merveilleux dans ces poèmes c’est que l’individu, l’égo s’efface au profit de ce qui nous est révélé. Un humain est passé par là, (Toujours l’homme sous l’animal), la trace qu’il laisse devrait être la plus fulgurante et la plus anonyme. Que retiendra-t-on? Que restera-t-il de moi, de ce « je » qui affirme qu’il est, qu’il existe dans cette éternelle course de la lumière? N’oublions pas le pixel que nous révéla il y a plus de 30 ans, à la demande de Carl Sagan, la photo de la terre vue depuis la sonde Voyager1 à plus de six milliards de km.
« Le trio empaumé qui semble s’échapper En catimini Sur la pointes des pieds de la main géante
Illusion à plusieurs milliers D’années
Gazelle bondissante Au corps de lumière Antilopes spectrales Graciles aux cornes de filaments Sabots en pointes de danseuses
En quête de moussons »
« Sur la roche Bouquetins koudous oryx Libres ou captifs Parmi des humains
Fleurs de rocailles Rouelles gigantesques Aux moyeux énigmatique »
Par ces extraits, j’espère pouvoir évoquer la richesse des images convoquées par le poète mais aussi la richesse de son style qui se traduit par un amour exceptionnel de la langue. Sans être trop savante, elle est savoureuse, subtile. Le choix des mots se justifie par une allusion littéraire (je pense par exemple à la première utilisation du terme « remembrance » https://www.cnrtl.fr/etymologie/remembrance) ou pour une saveur découlant de son utilisation par d’autres auteurs (Baudelaire) pour d’autres images ou plus simplement pour former une succession mélodieuse de sons dont l’écho se réverbère inlassablement dans l’esprit du lecteur.
« En bas de chute Eau et roche Amants de toujours S’étreignent À coups de morsures Convulsive » Remembrance Niagara
« Cerné par le silence L’esprit titube dans l’insondable Du temps écartelé »
« Avançant sur le sentier Soumis au brun craquelant des feuilles Ton regard tremble sous la fraîcheur D’un vert de talus et de tombes »
Jacques Merceron est un voyageur singulier à l’instar des oiseaux, frères des vents. Ses poèmes ont de l’étoffe, de la profondeur aucun d’eux jamais ne pèse sur l’esprit du lecteur. Tous réveillent notre conscience sur notre monde, ce qu’on en fait. Chaque poème comme une particule, un grain de sable dans la machinerie étrange qu’est la mémoire. À quoi nous faut-il donner de l’importance?
Pierre-Jean Foulon, En danger d’écriture, Thuin : Editions du Spantole,2026.
Méditer la liberté, c’est s’inscrire dans le mouvement du devenir, dépasser nos abstractions et nos idées toutes faites. À travers ce petit livre élégant regroupant cent aphorismes marqués en chiffres romains, Pierre-Jean Foulon pose un regard lucide sur une époque où la pensée se mue de plus en plus en lieux communs, où la bêtise, la hâte et le divertissement nous empêchent de percevoir notre nature voire d’exprimer notre désir réel.
Ainsi, à travers ces petits jets de prose poétique aussi cinglante que caustique, le poète s’interroge sur le statut de l’art et des crises qu’il traverse, rend visible le lien qui nous unit à la nature et pose la question de savoir si, dans un monde capturé par le capital, l’écriture et le langage sont encore en mesure d’exprimer les choses authentiques de la vie ; mieux, il met ici au jour une forme de savoir qui dépayse, fustige la raison, déjoue les faux-semblants et bouscule le poids mort de l’institué.
En bref, si à travers ce livre, Pierre-Jean Foulon exprime ses doutes face à la triste ordonnance du monde comme il va, il nous rappelle également que l’art en général et la poésie en particulier demeurent, plus que jamais, des fenêtres ouvertes sur l’inconnaissable beauté du monde.
Dans le cœur des orages comme dans celui des poètes, fonctionnent de dangereux alambics distillateurs d’immenses nuits sauvages
La vivisection du corps et des pensées d’un poète plonge le lecteur en un précieux malaise existentiel
Méfie-toi de ton maître lorsque, dans le déferlement de ses consignes, il t’ordonne de renoncer à tes passions
Les seigneurs de la raison revêtent leur armure quand paraît un prophète annonciateur de merveilles
La chute en des cavernes peuplées d’ombres détruit à tout jamais la possibilité de croire aux idées pures
David Giannoni, Alrededor : poéconte et musique, , musiques par Roberto Grilli , Bruxelles : Maelström reEvolution, 2025.
ce livre s’accompagne d’un univers sonore et musical, accessible sur les plateformes de streaming et téléchargeable à prix libre sur Bandcamphttp://urlr.me/qTGwN
Alrededor, qui en espagnol signifie « autour », est un conte poétique évoquant la quête initiatique d’un homme qui quitte ses proches et s’isole sept ans dans la forêt, près d’une rivière, afin de chercher de l’or qu’il soit réel ou symbolique. Durant ce séjour, sa femme, sa fille et quelques proches le rejoindront lors de rituels et de moments intimes tandis que, dans le même temps, il sera amené à rencontrer son double : Loup.
On l’aura compris, ce récit est avant tout celui d’une ascèse qui n’est pas sans rappeler celle évoquée dans « Mont analogue », ce roman inachevé de René Daumal rédigé entre 1939 et 1944. En effet, dans ce roman d’aventures alpines, René Daumal évoquait l’histoire d’un groupe d’amis partis à la découverte d’une montagne mystérieuse, lieu d’une très haute valeur symbolique censé regorger des plus hauts secrets de la spiritualité ; en bref, à travers ce roman, Daumal évoquait une quête spirituelle où l’alpinisme servait de métaphore à l’élévation intérieure. Et Il n’en va pas autrement dans « Alrededor » où David Giannoni, associant à sa démarche sa femme Nadejda et sa fille Gioia, met au jour la quête initiatique d’un homme qui se défait de ses certitudes intellectuelles et matérielles pour s’extirper d’une vie stagnante, retrouver un rapport spontané avec l’existence, unifier son être avec le grand Tout, découvrir une nouvelle perspective cosmique et en définitive, se mettre au monde une seconde fois.
En effet, le poète évoque ici la trajectoire d’une quête spirituelle par le détachement, le lâcher prise, l’aventure, l’introspection, le travail du souffle, le jeu, le mouvement d’un geste qui à chaque instant redessine l’espace ; mieux, le poète évoque ici l’histoire d’un homme soucieux de faire de chaque instant de sa vie une opportunité d’éveil. Ici, chaque texte « chante » pour des images inconnues, célèbre les contours d’une vie sans visage ; ici, chaque texte nous rappelle qu’il faut toujours penser à élargir la définition qu’on a de soi, suivre l’ordre de la nature plutôt que de chercher à le bouleverser ; ici, enfin, le monde minéral, végétal et animal s’entrecroisent, produisent un rythme, initient un mystère. En bref, « Alrededor » est un texte d’initiation à l’inconnu de soi qui nous rappelle qu’il y a urgence à vivre, à être et à devenir sans fin…