Les digressions poétiques de Rodica Gabriela Chira

Les digressions poétiques de Rodica Gabriela Chira

La merveille se cache dans ce qui te rend heureux
(« tenir conseil ») (1)


Rodica Gabriela Chira, Don d’un don. Préface de Michel Ducobu, illustrations d’Anca Sas. Cluj-Napoca, Editura Grinta, 2020, 100 p.


Découvrir le recueil d’un nouveau poète est toujours une surprise. La poésie contemporaine est si diverse que l’on ne saurait préjuger ni de la forme ni du contenu, contrairement au passé, jusqu’à la fin du Romantisme, lorsque les poètes respectaient les normes de leur époque. Si quelques individus pouvaient faire exception sur le fond, ils ne transgressaient pas les canons de la prosodie. Rien de tel aujourd’hui et depuis la domination écrasante du vers libre, définir la poésie est même devenu à proprement parler impossible. Il n’en demeure pas moins qu’il est en général facile, aussitôt plongé dans un recueil, de voir à quel genre de poète on a affaire : car si certains genres ont disparu, comme l’épopée, il y a toujours des poètes élégiaques, lyriques, voire mystiques, des poètes critiques de la société et des poètes moraux, d’autres, enfin, qui cherchent simplement à jouer avec les mots. Rares, en effet, les poètes qui pratiquent le mélange des genres : Rodica Gabriela Chira est de ceux-là, un seul de ses poèmes ne saurait présager de l’ensemble.

Le premier poème du recueil, « métamorphose », évoque le cycle de la nature : l’arbre a fourni le papier sur lequel écrit la poète, laquelle une fois morte nourrira peut-être un nouvel arbre dont le bois servira à un autre poète : un inconnu / unira ma sève / à sa pensée / transformée / en parole vivante. La sève est ici tout aussi autant le sang des poètes qu’une métaphore de la vie qui se reproduit sous diverses formes. Le même thème reviendra dans le poème « Quête II » adressé à ses parents : hier / vous me promeniez / sous les pommiers en fleur. / aujourd’hui / vos corps / engendrent des pétales. Car, comme dit le poème « instants », la vie, / elle, / ne meurt jamais .

Amour filial, amour tout court aussi, qui sent les forêts de sapin et les feuilles sèches (« de l’amour »), ainsi dans ce poème où transparaît le manque de l’être aimé et trop tôt disparu : il me manque, / l’amour, / ils me manquent, / les silences aux parfums de roses, / c’est l’absence du manque… / qui me manque (« non étendue »).

À côté de ces poèmes emplis de tendresse et de nostalgie (2)2, la poète développe une critique de la modernité, du supermarché avec des fleurs en plastique / des jardins en plastique (« automne stérile »), des univers numériques, tel celui de l’enfant qui se fait bâtir / une ferme virtuelle / dans un espace virtuel. / la vie, / elle, / attend dehors. (« impasse ») ou du tourisme automobile : vacances sur roues. / pas de temps / pour se perdre dans la montagne, / deux heures suffisent. Le titre de ce poème, « l’aliénation », aurait convenu tout aussi bien à celui intitulé « danger » : le travail nous occupe. / il devient une deuxième nature / qui nous coupe / de la nature.

Le ton devient plus acerbe, atteignant à la critique sociale dans « enchaînement I » : des serfs servent / en essaim discipliné / [… qui] se croient libres / parce qu’ils ont la permission / de parler / de faire du tourisme, / de regarder la télé / et d’acheter les produits / de l’économie de marché.

Une résistance individuelle, modeste, et même le bonheur (voir le vers cité en exergue) demeurent néanmoins possibles. Ce recueil est donc en même temps un livre de sagesse : quel chemin prendre, / voyageur décentré ? / […] tu t’arrêtes / et commences à apprendre / que le lointain / fut toujours à côté (« leçon »). Il est impératif de cultiver le silence : quand déluge de paroles t’accable / fais attention et tais-toi ! (« pas dans le silence »). Tandis qu’un autre poème nous donne la clé du titre quelque peu énigmatique du recueil : combien de dons / restent cachés / pour ne pas savoir / s’arrêter / écouter / recevoir (« en faisant le point »).

Puisque la méditation est le meilleur chemin vers la sagesse, la poète nous donne quelques clés : plonge[r] doucement / dans les doigts et les plantes des pieds / [se] préparant pour la rencontre (« journées de fête »).

Comme la méditation, la poésie, l’écriture et l’art en général libèrent, offrant des moments de plénitude. On ne saurait mieux conclure ce bref aperçu du recueil de Rodica Gabriela Chira qu’avec  trois vers tirés du poème « joie » :

Je me retrouve en taches-couleurs

dans une histoire

sans fin. 

  1. Le recueil ne contient aucune majuscule ↩︎
  2. Aucun angélisme, cependant, l’amour n’est pas qu’un chemin semé de roses : pulsions égocentriques masquées, / sursauts de chair / s’allument et s’éteignent / laissant derrière / des coupes à venin, / des égarements… / serait-ce l’amour ? (« l’amour »). ↩︎

Barbara AUZOU, « C’est la seule occupation que je lui connusse », Éditions unicité, Collection Le metteur en signe, ICN- Orthez, Illustration de la couverture: Nicolas Auzou.

Barbara AUZOU, « C’est la seule occupation que je lui connusse », Éditions unicité, Collection Le metteur en signe, ICN- Orthez, Illustration de le couverture: Nicolas Auzou.


« Grand-mère tricotait des bas, c’est la seule occupation que je lui connusse’’ (André Gide)

        Voilà bien une phrase qui nous place dans cette transition : les gens du peuple sans instruction aucune, les femmes surtout, occupées aux travaux d’aiguille ; et le geste courant du bas peuple féminin illettré, rapporté au subjonctif, ce diable de temps de conjugaison qui fut un signe de valeur des textes assujettis aux règles sévères de ‘’la culture’’ littéraire et que toute une génération d’enseignants va s’ingénier à faire perdurer…jusqu’à sa disparition !

       Il en sera de même pour moultes règles qui ornaient le carquois de tout étudiant de français, et qui, heureusement se sont vues sinon remplacées, du moins bien rattrapées par l’originalité de pensée et d’expression des auteurs en herbe. Afin de montrer ma totale adhésion au propos que va développer Barbara Auzou, je citerais Boris Vian :

‘’Le poète écrit sous le coup de l’inspiration. Mais il y a des gens à qui les coups ne font rien. »

           Certains regrettent-ils encore l’ancien temps pour ne pas dire l’Ancien régime qui faisait barrage au peuple ? Barbara Auzou, elle, s’amuse de ces fluctuations de l’enseignement du français qui finissent par mettre en évidence ce qui est essentiel dans la culture : l’exemple d’humanité donné par l’adulte, le sens du partage, la richesse diversifiée des découvertes littéraires, la fraternité. Par chance, des progrès constants voient le jour concernant l’éducation grâce à une meilleure approche de la psychologie de l’enfant. Conclusion : l’enfance est une période primordiale, fragile est sacrée où les acquis ne perdurent positivement que s’ils sont diffusés avec bienveillance et respect. L’échec par rejet des apprentissages conduit à la marginalisation et à la violence. Et l’auteur de citer Hugo :

‘’où vont ces enfants dont pas un seul ne rit accroupis sous les dents d’une machine sombre’’ (Victor Hugo : Melancholia)

          Mais voilà que les conditions de l’Education Nationale sont soumises à une baisse constante de moyens : trop d’élèves par classe, milieu social qui s’appauvrit, prolifération des portables, et le faciès d’ogre de l’I A qui se profile, sans compter le nucléaire menaçant et le réchauffement climatique…Le tout annonçant la fin de l’écrit ; l’auteur nourrie des œuvres de nos écrivains et poètes français et qui a lutté durant toute sa carrière contre l’affadissement des buts et des résultats scolaires s’en attriste :

Le collège est perçu comme le maillon faible du système
éducatif…
et je suis là avec mes étoiles suspendues 
comme des candélabres
à leur donner à lire – vœu pieu-
à réfléchir
à leur jurer que personne ne peut rêver à leur place…
car, si’’ la terre est bleue comme une orange’’
certains élèves affirment depuis peu qu’elle est plate

            Barbara Auzou nous fait, sans pitié ( et combien elle a raison) le portrait argumenté d’une éducation nationale  qui n’est pas à la hauteur des idéaux républicains, loin s’en faut, et bien loin des siens aussi ; mais elle nous donne aussi, tout au long de sa nécessaire et implacable analyse, ici et là, des plages de salut par ses mots à elle dont la poésie ne noircit pas car elle continue à soutenir la fraîcheur de l’arbre de l’enfance et lui permet de déclarer à feu son aïeule qui tricote toujours dans sa mémoire :

‘’Je voulais enseigner
C’était délice
J’écrirai
Et je cultiverai mon jardin aux oiseaux
C’est avec la centaurée des mots
Que je finirai mon tricot
Il vaudra bien le tien grand-mère
Tu pourras être fière de moi.’’

(et , elle ajoutera, comme un clin d’œil de lettrée à sa grand-mère, étrangère aux règles de conjugaisons )

Au fond
N’était-ce pas le seul bien que tu me souhaitasses

         Après lecture de ce nouveau recueil, comme pour tous les précédents, le lecteur se joindra à moi sans conteste lorsque j’affirme au sujet de Barbara Auzou que sa POESIE originale et personnelle est traversée de création, d’intelligence et de vérité, et, de plus, reconnaissable dès les premières lignes, illustrant la passion de toute une vie, ce qui me permet d’affirmer :

‘’C’est la seule occupation que je lui connusse’’

Bernard Colas, L’odeur du monde après la pluie, éditions Unicité, 2026. 

Bernard Colas, L’odeur du monde après la pluie, éditions Unicité, 2026. 


L’odeur du monde après la pluie est le troisième recueil de Bernard Colas. Se déploie ici un monde qui est peut-être la métaphore d’une renaissance après l’ondée et qui décline une méditation intime sur l’ambivalence d’être. 

Le poète a partie liée avec des choses impalpables ou qui semblent prêtes à se dissoudre, la neige, la pluie, l’encre, les larmes, un « parfum de pluie », « la chair liquide » :

« L’homme joueur au sourire funambule respire 

Il est respiration 

Il est léger parce qu’il le veut 

Il fusionne 

La roche les yeux dans les yeux 

Son corps réuni se fait gaz » 

Celui qui parle n’a pas de nom. La guerre intemporelle qu’il évoque non plus. Il a des incertitudes sur son identité : « il n’y a aucune preuve de ma disparition ». L’auteur se parle à lui-même comme il nous parle. L’énonciation décline des locuteurs interchangeables, je, nous, on, il. Signe d’un destin qui se partage et d’une extrême attention aux autres. L’exergue avec la citation de Paul Celan – « Nous ne voyons pas de différence entre un poème et une poignée de main »- conforte cette impression. 

Dans l’univers mental de Bernard Colas, il est souvent question d’enfant, de rêves et aussi d’étranges « hommes flottants » :

« Quand tu dessines un poème ton regard me parvient
À deux nous finirons mieux l’enfance

Pas celle qui s’excuse

Même flottants
Nous deviendrons reconnaissables » 

Ce recueil qui se compose de 55 poèmes emmène ainsi le lecteur vers l’inconnu, vers d’énigmatiques points d’ancrage. La mort y est présente avec sa « nappe en linceul », « avec son regard de myope ». L’écriture charrie des bribes de vie et d’émotions qui dessinent les contours tremblés d’un pays d’avant la mémoire et d’un ailleurs insituable, marqué d’une troublante étrangeté. L’autre citation en exergue emprunté à Montaigne  » : « Nous ne sommes jamais chez nous, nous sommes au-delà » nourrit une atmosphère de songe et de périlleuse incertitude :

« Il est dimanche
L’heure des chemins trop faits et des regards petits
Voyages immobiles
Quand on regarde sans les yeux l’enfant vengeur
Des petits bouts de rien dans la bouche
Les mots dangereux qui peuvent salir la langue
Ils voudraient que plus rien ne traîne
Ils cherchent un passage pour échapper au massacre
Est-on venu trop tôt pour haïr ?
Dans nos ventres mous le coeur est descendu »

Au centre du recueil se livre une énigmatique confidence qui donne le ton  : 

« ma vie fut un mannequin de paille

aux gants blancs »

Les 19 peintures de la plasticienne Mélanie Casano s’insèrent parfaitement entre les poèmes formes mouvantes, de fondus enchaînés et laissent apparaître un paysage fluide en phase avec les images mentales du poète. 

Xavier Bordes, Sur le sentier des Cinq Montagnes, poésie, NRF, Gallimard, 132 pages, 18€.

Xavier Bordes, Sur le sentier des Cinq Montagnes, poésie, NRF, Gallimard, 132 pages, 18€.


Jean Maison dans la merveilleuse recension de Sur le sentier des Cinq Montagnes publiée ici-même dit de sa lecture qu’elle demeure « comme un oiseau volant » et c’est mon sentiment aussi à moins que ce ne soit un banc en plein ciel car si on suit la marche du poète tout le long, on se pose aussi , on apprend à voir au-delà de la chose regardée, à entendre au-delà de la chose écoutée. Si Xavier Bordes dans son avant-propos prend soin de prévenir le lecteur qu’il n’y a point là de « cohérence » ni de « leçon enseignée » on en sort malgré-tout transformé, un sourire énigmatique sur les lèvres.

Point de leçons certes mais des fulgurances qui interrogent aussi bien l’être que l’acte d’écrire :

« Tu écris comme on tire à l’arc.

La flèche sait la cible mieux que toi

Pourquoi t’en préoccuper ? »

Point de leçons mais des sagesses que l’on reçoit humblement en même temps que le poète.

Ainsi celle du potier qui nous apprend sans malice que la terre «  choisit ses mains » bien plus que le contraire. (p18)

Point de leçons mais la grandeur de la simplicité et sa beauté tremblante, petit tacle à l’homme cérébral  qui voudrait tout comprendre de « la réalité-telle-qu’elle-est » alors qu’il n’y a « que le silence au jardin de pierres, une mer avec ses courants, ses roches de nuages et une lumière minuscule à l’éclat très précis. » (p27)

Point de leçons mais des présences et des rencontres. Le rêve de la femme aimée en train de peindre « un oiseau inconnu sur un grand pan de soie » (p69) est un moment empreint d’une grande beauté et d’une troublante magie. Celle de l’enfant au bord du lac (ma préférée) m’a véritablement désarmée. Alors que le poète ne voit pas dans le dessin de l’enfant le chien que celui-ci prétend figurer, ce dernier réplique :

« Quand on dessine un arbre, un chien, un oiseau

ce n’est pas la forme qui compte »

« Ce qui compte c’est que ça ressemble à mon idée » (p110)

Sur le sentier des Cinq Montagnes m’a d’abord semblé très différent des recueils précédents de Xavier Bordes. Il l’est par la forme, itinérante et faite d’instants fugaces et épurés mais pourtant ( et je pense ici à La Pierre Amour qui a été ma première rencontre avec ce poète) il est un seul et long poème d’amour, d’humilité et d’intention « qui rend à notre pensée la substance unifiée du monde. » (p111)

Alors moi aussi je me suis adossée contre le tronc d’un pin pour « écouter chanter l’air immense » et j’ai su que l’incertitude était un don.

Merci aussi au poète de m’avoir dédicacé ce merveilleux recueil que je relirai pour respirer et pour grandir en perdant doucement mes certitudes.

Giuliano Ladolfi, Des ténèbres à la lumière: le monde recréé de Marie, Édition Ars Longa, Iasi, Roumanie, 2026.

Giuliano Ladolfi : Des ténèbres à la lumière : le monde recréé de Marie.
Édition bilingue française / roumaine.
Traduction du français en roumain : Sonia Elvireanu.
Préfaces : Giulio Greco,
Postfaces : Ivan Fedeli et Marco Beck.
Édition Ars Longa, Iasi, Roumanie.
© 2026.


Dans ce nouveau livre, Giuliano Ladolfi nous propose deux moments cruciaux de la vie de Marie. Le premier relatif aux funérailles de Jésus, le second à sa résurrection. 

On se souvient que Joseph d’Arimathie, dignitaire hébreu, avait obtenu de Pilate l’autorisation d’ensevelir le corps du Christ. Les écritures suggèrent qu’il utilisa pour ce faire son propre caveau de famille. D’autres avancent l’hypothèse d’un hypogée inoccupé. Il s’agissait avant tout d’éviter au Rédempteur l’ignominie de la fosse commune où étaient jetées les dépouilles des criminels. Cependant, les évangélistes s’accordent pour signaler la présence de deux femmes lors de l’inhumation : « Or, Marie la Magdaléenne et l’autre Marie étaient là, assises en face du tombeau » (Matthieu).

Le premier volet du diptyque, La nuit obscure de Marie, retrace les heures qu’elle a vécues après l’enterrement de son fils. Comme le résume si justement Giulio Greco dans sa préface : « l’auteur imagine que […] la Mère de Dieu est entrée dans la nuit suivant la crucifixion […] dans un demi-sommeil, où les pensées s’entrelacent, se heurtent, se rassemblent et le sommeil ne vient pas lui apporter le repos ».

L’épisode précédent, celui de la descente de la croix, est ici passé sous silence. On sait que la scène a inspiré de nombreux artistes au cours des siècles. Ces « piétas », notamment celle de Michel-Ange, témoignent d’une acceptation de la volonté divine de la part des protagonistes. Pour évoquer cette longue veille, le poète rompt avec ce thème de la résignation et conçoit chez cette mère, certes éplorée, une manifestation de révolte muette faite de désarroi et d’incompréhension : « Je ne pleure pas la mort de mon fils, / mais les ténèbres qui m’ont remplie / et qui me possèdent à chaque respiration » (page 18).

Marie s’exprime en un monologue intérieur au sein duquel se bousculent et s’interpénètrent les réminiscences de sa vie terrestre et des événements qui découlent de l’Annonciation. Elle se souvient qu’elle fut une adolescente : « Mes rêves de jeune fille, / animés par l’annonce du message se heurtaient / à ceux de Joseph » (page 42). Puis une épouse : « Et Joseph m’aimait-il ? / Oui, avec un amour qui donne sans demander » (page 76). Et enfin une mère : « Je le regardais sucer mon sein, / je le sentais jouer sur les routes / de Nazareth avec d’autres enfants » (page 70).

Cependant, sa conscience demeure imprégnée des paroles de Gabriel : « Sois sans crainte, Marie, car tu as trouvé grâce auprès de Dieu. Voici que tu vas concevoir et enfanter un fils ; tu lui donneras le nom de Jésus. Il sera grand, il sera appelé Fils du Très-Haut ; le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père ; il régnera pour toujours sur la maison de Jacob, et son règne n’aura pas de fin » (Luc). Dès la naissance de Jésus, l’Adoration des Mages — « Pourquoi sont-ils venus / de si loin » (page 36) — puis celle des bergers — d’une ferveur toute naïve — lui confirment que cet être est voué à un destin hors du commun, à la divinité. Des fragments de son histoire lui reviennent en mémoire, comme — par exemple — la fuite en Égypte ou les trois jours que dura la disparition de son garçon en Galilée. « Terrifiante était notre mission » (page 78), proclame Marie, qui se voit épaulée par son époux, pour qui elle éprouve de la compassion : « il [Joseph] ne voulait pas montrer son chagrin / d’avoir perdu pour toujours sa joie / d’être père » (page 72). Cet apostolat assumé dans l’angoisse, mais fortifié par l’expectative du triomphe de l’amour et de la justice, accompagnera Marie au cours de la brève existence de son fils. La condamnation et l’exécution de Jésus, dans les conditions atroces que l’on sait, vont déclencher chez elle une incompréhension. Au cœur de sa « nuit obscure », Marie va reconsidérer l’essence du divin : « Je vais douter / de la bonté de Dieu » (page 40). Elle va se poser la même question que celle énoncée par le supplicié sur sa croix : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi / nous as-Tu abandonnés » (page 52). Question à laquelle fait écho : « Et la réponse est seulement la nuit, / nuit et silence » (page 54).

À travers le récit liturgique, Giuliano Ladolfi aborde le thème fondamental de l’existence du Mal. Ou plutôt de la révélation de l’incompréhensible prééminence du Mal qui, tout au long de l’histoire du monde, a engendré terreurs, famines et massacres. De quoi désespérer et rejeter l’idée d’un Être suprême. Comme le résume Giulio Greco dans sa note de lecture : « Ici toute l’humanité est présente en Marie, dont la logique est anéantie par l’épreuve au point de remettre en cause le concept même de Bonté et d’Amour de Dieu […] ».

Au cours de son insondable veille, Marie est parvenue à percevoir l’inconcevable : « Quel destin a eu / la postérité d’Adam ? / Venir au monde pour souffrir ? / Pour supporter l’absurde ? » (page 38).

Le second volet du poème, La nuit lumineuse de Marie, retrace les circonstances de la résurrection miraculeuse du Christ, qui se produisit, selon le Nouveau Testament, le surlendemain de la Passion. Madeleine, la première, a assisté à la scène et elle partage son trouble avec Jean et la mère de Jésus. Pour celle-ci, l’aube du « troisième jour » émet une clarté surnaturelle : « J’étais éblouie par la même lumière / qui m’avait transpercée aux paroles / de l’Ange à Nazareth […] Et soudain j’ai vu […] / Les ténèbres m’avaient étouffée / en m’amenant à douter de Dieu » (page 136).

Cet épisode coïncide avec la Pâque juive qui commémore la fin de l’esclavage des Hébreux en Égypte. Comme Jésus-Christ a été mis à mort une veille de sabbat (un vendredi) à l’époque des préparatifs de la cérémonie citée plus haut, les spécialistes en déduisent que la résurrection se situe le 9 avril. La théologie chrétienne va en faire une palingénésie, concept métaphysique qui affirme possible une réincarnation après la mort, un « éternel retour » — en quelque sorte — qui fait songer au cycle permanent de la nature. En avril, le printemps ne concrétise-t-il pas le renouveau, le réveil qui tire la terre du coma de l’hiver ? À titre de comparaison, on se souvient que les Celtes n’envisagent que deux saisons : la claire et la sombre. Ainsi, de façon symbolique, Marie aura vécu, au cours de deux nuits antithétiques, le passage du désespoir à l’espérance. « J’ai dû parcourir / le chemin des ténèbres pour trouver / la nouvelle création de Ta / Résurrection » (page 198).

Osant l’apocryphe, l’auteur imagine son héroïne recevoir la visite de son fils, perdu et retrouvé. Celle-ci ne peut tout d’abord que déplorer : « Pourquoi ? lui ai-je demandé, pourquoi / tant de souffrance ? » Ce à quoi le Rédempteur lui répond : « Maintenant tu connais l’angoisse et tu pourras / être aux côtés de tous ceux qui souffrent. / Je t’ai élue Mère de l’humanité » (les deux extraits, page 140).

À travers les affres éprouvées par Marie, qu’elle exprime à la façon d’un récit autobiographique non pas larmoyant, mais lucide concernant ses doutes et sa souffrance, le poète nous invite à passer outre, à accepter de traverser les apparences, pour pleinement admettre les limites de la raison humaine face au mystère de la divinité révélée par deux fois : l’Annonciation et la Résurrection. « Et je me sentais en harmonie / avec l’univers entier » (page 142).

Au terme de sa nuit d’illumination, Marie, éblouie et sereine, entonne un magnifique Te Deum : « L’hiver s’est écoulé dans le tombeau : / de lumière et de couleurs / la nature explose. / Le miracle de la vie / se régénère dans Son corps / et nous tous, / qui ne sommes plus des étrangers sur la terre, / nous en sommes foudroyés. / Si l’univers se contracte en Lui / et si danse de joie à l’infini, / Dieu a fusionné avec le monde » (page 156). Giuliano Ladolfi nous offre plus qu’un poème mystique, un véritable hymne à l’amour universel.

Il me semble presque normal — en tant qu’agnostique autoproclamé — de retrouver la figure symbolique de la mère dans la plupart des épiphanies recensées et parfois reconnues par l’Église. Nous avons en effet souvent affaire à des apparitions mariales, dont des enfants sont les témoins (comme à Lourdes ou à Fatima, par exemple). Cette idée d’une mission à accomplir — en qualité de « consolatrice des souffrants » — a été évoquée de manière admirable par Giulio Greco dans sa préface à l’ouvrage : « Dieu en elle, à travers son œuvre, est présent dans les vicissitudes de chaque personne qui, dans le mystère de sa propre individualité, retrace la tragédie de celle qui a humanisé le divin ».