Sonia Elvireanu, Le silence d’entre les neiges,

Une chronique de Claude Luezior

Sonia Elvireanu, Le silence d’entre les neiges,

Préface d’Isabelle Poncet-Rimaud, Postface de Denis Emorine, Éd. L’Harmattan, Paris, nov. 2018, 131 pages, ISBN : 978-2-343-14557-0

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Pétri dans la perte tragique de l’être aimé, ce recueil de solitude, de silence et de neiges que l’auteur fouille avec effroi jusqu’à la tombée de la nuit, ce recueil où s’entrechoquent les abîmes et roulent infiniment les galets du verbe tels des blessures, ce recueil teinté par le sang des coquelicots et les horizons (… qui) abandonnent les étoiles amoureuses dans les herbes, ce recueil d’un exil intérieur n’est pas fait que de désespérance.

La plume (et quelle plume !) d’Isabelle Poncet-Rimaud le souligne d’emblée en sa superbe préface : Il y a dans cette souffrance infinie, une certaine douceur que permet l’amour véritable, comme une berceuse secrète qui caresse l’âme au creux de l’être… Et Denis Emorine de confirmer dans sa postface : Pour Sonia, l’identité amoureuse est constitutive de son être parce que la relation privilégiée avec son mari défunt était fusionnelle.

C’est ainsi qu’une lumière soyeuse / (…) se métamorphose en fleur / répandant ses parfums telle la pulpe / savoureuse des fruits de l’été. Elvireanu fait appel au Levant, thème récurrent de ses rêves, mais également à des chevaux blancs / (…) dieux amoureux de l’Olympe et se met au pied de l’arbre de la vie. Des pommiers se font entremetteurs avec l’existence quand le trop-plein des matins vides émiette l’absence. L’arbre, seuil entre les mondes, ancre ses racines dans la glaise, enveloppe l’auteur et permet à sa nature rebelle de s’épanouir. On peut croire que la pomme miraculeuse symbolise peut-être cette relation antérieure qui ne pourrit pas (…) Seule, toujours plus éloignée / sous la gelée / (…) elle est encore sur la branche / un peu plus vieille / mais elle ne tombe pas.

Ainsi se perpétue, entre les neiges et en silence, le mystère de la mort mais aussi de la vie.

Ce livre est viscéralement lié à la nature, tout autant aux pluies noires qu’au bleu éblouissant du ciel. Fièvres et tourmente distillent leurs ravages mais les couleurs du temps dans une étoile prennent malgré tout le voile pudique d’une interrogation, peut-être d’un espoir de transcendance.

Certes, les mots restent auprès de toi, écrit avec ferveur Sonia Elvireanu. Mais avec une manière de timidité, elle ose une Prière de revenir émouvante. Finalement, le plus beau chant n’est-il dans la fidélité du souvenir, en d’autres termes, dans une rencontre perpétuelle ici esquissée ?

©Claude LUEZIOR

Christophe Carlier, L’eau de rose, Phébus, janvier 2019, ( 233 pages – 18€)

Une chronique de Nadine Doyen

Christophe Carlier, L’eau de rose, Phébus, janvier 2019, ( 233 pages –  18€)

A ne pas en douter Christophe Carlier a une prédilection pour les îles.

Dans Ressentiments distingués, il campait son intrigue dans une île battue par les vents, cette fois il nous embarque pour une île des Cyclades (dont il tait le nom), à la fin de l’été où Sigrid, écrivaine, entreprend de rédiger une « romance ».

Mais peut-on appliquer une recette?

Pour Serge Joncour, ce n’est pas un cake, il n’y a pas de recette.

Sigrid, telle une cuisinière, a son plan pour mitonner son histoire «  Prendre une idée en l’air. L’enfourcher comme un cheval sauvage qui se cabre avant de s’élancer »,« privilégier les amorces aguicheuses ». Pour personnage : choisir « une femme jeune et jolie, prête à souffrir pour être heureuse ».

Pourra-t-elle mener à bien son récit ?

Comme dans L’assassin à la pomme verte, Christophe Carlier met en scène toute une galerie de personnages, « une cohorte étrange », en vacances à la Villa Manolis. Comme dans Ressentiments distingués, les personnages se croisent lors des repas ou sur la terrasse, s’observent, conversent, s’espionnent même, d’autres s’apprivoisent, tombent amoureux !

L’auteur confirme son talent à croquer ce microcosme réuni dans cet «  hôtel anachronique ». Parmi les estivants Sigrid remarque deux Anglaises, un couple de pharmaciens, un archéologue contemplatif, un amateur d’insectes.

Mais celle qui l’hypnotise sur le champ, c’est cette « jeune fille en noir », gothique, à l’allure de «  Sylphide », « yeux clairs, peau diaphane, traits harmonieux », à la « grâce énigmatique », «  à la voix sûre ».

Une Italienne, cantatrice arrivée plus tard, apporte une diversion avec le vol de son émeraude. Leandros, le plagiste bronzé, émoustille les jolies baigneuses.

Des liaisons se nouent, souvent éphémères, parfois adultères, mais qui contribuent à resouder un couple ancré dans l’ennui, la lassitude.

Leurs journées de farniente ( plage, baignade, sieste, excursions) sont ponctuées  par le rituel de l’apéro en compagnie du perroquet de Manolis. Ce volatile qui, lui aussi, observe «l’étrange zoo » humain qui l’entoure, le protégé de Sigrid, aurait pu être croqué par Sempé !

L’auteur ausculte en particulier la relation amoureuse de ses deux protagonistes Sigrid &Gertrude. Sigrid a-t-elle succombé à un coup de foudre ? La voilà obsédée, habitée par cette inconnue qui la fascine par ses tenues excentriques, qui lui donne l’impression de jouer un rôle. Pourquoi une telle attirance, une telle aimantation ? Elle scrute le moindre de ses gestes, toujours aux aguets pour capturer l’apparition de « l’aimée », pour s’en approcher, pour l’amadouer.

La présence de cette femme mystérieuse, magnétique, intrigante, dont elle sait si peu, a cette vertu merveilleuse de transcender le moment, de transfigurer le lieu, ce que Bobin traduit pas « l’enchantement simple ».

Un dîner ensemble qui ne se prolonge pas puisque Gertrude prend la tangente  plonge Sigrid dans un vrai maelstrom. La voilà taraudée par cette fuite inexpliquée, ressentant la morsure du manque : « Son absence est douloureuse comme une piqûre de guêpe ». Pourquoi s’est-elle évanouie soudainement, se demande aussi le lecteur.

L’auteur dissèque au jour le jour la passion dévorante de Sigrid pour «  sa merveille, son fer de lance, son idole ». Deux facettes cohabitent. La romancière vampirisée par Gertrude, à qui elle voue une dévotion insensée, un amour fou, mais à sens unique, « redevient une adolescente ». De l’autre Sigrid, adulte, qui tente de se raisonner devant l’absurdité de cette attraction incontrôlable. Comment sortir de cet envoûtement ? Se libérer de cette emprise ?  

La jalousie la tenaille de voir l’aimée, déjà si courtisée, flirter avec le plagiste.

Pour Mario Rigani Stern «  Chaque événement de notre vie est lié à d’autres faits qui consciemment ou non, dans l’écoulement du temps, s’enchaînent et se rattachent à des personnes et à des lieux », et d’ajouter que «  l’endroit où l’on a passé une période sereine demeure dans la mémoire ».

Pas surprenant que Sigrid convoque des souvenirs heureux d’il y a quinze ans, sous le soleil grec : entre alors en scène Clara, cette fillette qui l’avait adoptée, se plaisait  à l’accompagner dans la découverte de l’île. Complices inséparables.

Même si elles s’étaient quittées sans échanger d’adresses, Clara avait caressé l’espoir de la retrouver. Sa vie nous est retracée, à 16, 18, 20 ans. Suspense.

On suit donc Sigrid dans sa solitude de romancière, de femme amoureuse qui cède aux avances de Gertrude, un abandon, une fusion, les corps se fondent.

Une tornade qui exacerbe leurs sens. Un embrasement. Le masque tombe.

Une révélation de Gertrude provoque une onde de choc chez Sigrid, « un séisme » et sidère le lecteur. Quel impact cet aveu aura -t-il sur sa vie ?

En parallèle, on assiste à la rédaction du début du roman de Sigrid comme si on  en était le premier lecteur. Une love story qui réunit Priscilla et Robert, qui se connaissent depuis l’enfance, se sont aimés à l’âge de l’insouciance, se sont perdus de vue, puis retrouvés pour finir par célébrer leurs noces prochainement. La narratrice s’intéresse aux liens entre ces fiancés chez qui le désir de s’appartenir ne semble pas réciproque. Elle distille du suspense en annonçant le plan nocturne de Priscilla ! Serait-elle nourrie par F.Cheng pour qui «  La passion charnelle reste la plus haute forme de quête spirituelle » ?

Si on retrouve Priscilla métamorphosée, épanouie après sa «  nuit d’amour », d’étreintes, la réalité est consternante, Cupidon ayant mélangé les cartes !

Un twist de la narratrice va créer des rebondissements en chaîne.

La romancière en vient à superposer la fiction et la réalité. Attendait-elle comme L’écrivain national (1) «  que la vie lui serve des idées » ?

On plonge dans ses interrogations, dans ses fantasmes. Est-elle victime des hallucinations dues à l’excellent pain au pavot de l’hôtel quand elle croise le diable?

Le choix d’une romancière comme protagoniste permet à Christophe Carlier de montrer combien la lisière réalité/fiction peut être poreuse. Quand Sigrid passe par la phase d’invisibilité comme si elle avait endossé le manteau d’Harry Potter, quand elle se transporte dans le temps, dans l’espace, fait un saut à son domicile parisien, elle agit comme si elle était un personnage de roman et disposait d’un super pouvoir sur lui.

Le récit prend des allures hitchcockiennes même si ce ne sont pas des corbeaux, ni des moustiques qui envahissent le site paradisiaque ! Cette invasion de papillons devient un vrai cauchemar, et oblige les pensionnaires à se cloîtrer.

Les objets jouent un rôle particulier : Sigrid se confie à son miroir ou à ses trois amulettes, Priscilla se confiait à son ours. Le médaillon que porte Gertrude,

«  prénom en forme de malle aux trésors », intrigue. Les jumelles achetées permettent à Sigrid, «  la fiancée illégitime , « des heures extatiques de contemplation dévote et d’adoration morfondue » tout comme la photo prise de l’élue.

Dans ce récit est soulevée la question du lieu d’écriture, variable selon les écrivains. De toute évidence, cette île grecque ( que l’auteur ne nomme jamais) n’a pas nourri suffisamment Sigrid. Ne faut-il pas laisser du temps pour que cela infuse ? N’a-t-elle pas réussi à trouver la condition d’ascèse nécessaire ?

Pourtant sa rencontre avec Gertrude a irrigué l’épilogue de son roman.

Comme le fait remarquer une lectrice dans L’écrivain national (1) : «  Tout part donc du réel ? Il faut donc vivre avant d’écrire ? »

Quant au point final, pas facile de savoir si l’histoire est définitivement achevée, Sigrid y revient à deux reprises et nous bluffe par sa pirouette finale.

Ce roman est traversé par de nombreuses références mythologiques, mais rappelons que l’auteur a commis un essai intitulé : Des mythes à la mythologie.

Mais aussi par des références cinématographiques ( Lubitsch), littéraires ( Manon Lescaut).

Le narrateur titille notre sens olfactif. Divers parfums s’exhalent : de cire, de sel, d’eau de rose, de jasmin, d’eau de Cologne, odeurs des pins.

Tel un peintre, il offre de multiples tableaux . Paysages variés de l’île brossés avec précision : «  le littoral âpre, sauvage, déchiqueté », «  une côte ourlée de récifs » ou une crique aux eaux turquoises ; « la mer rosissant sous le soleil couchant »,  la beauté de la nudité de l’amante révélée dans la toile magnifique «  Gertruda desnuda » ; massifs de bougainvilliers roses et mauves .

L’écrivain souligne la guerre des genres, s’offusquant de voir la littérature sentimentale considérée comme «  un genre mineur », sous -estimé, pourtant prisé par les lecteurs,taclant au passage ces « auteurs qui campent à la télévision ».

Christophe Carlier signe un roman gigogne, avec l’histoire en cours de rédaction, «  ce work in progress, imbriquée dont il déroule le making of, ce qui permet de voir comment la propre vie d’une écrivaine peut irriguer son écriture.

Il explore la relation filiale, les affres sentimentales, la complexité des intermittences du coeur, livrant des passages empreints de sensualité.

On retrouve avec plaisir son art consommé du portrait, nourri par une observation hors pair de ses semblables. Son esprit facétieux entrelace les destins des estivants dans le huis clos de la villa Manolis au décor suranné et aborde la question de la sérenpidité. Il tient en haleine avec le vol de bijou, le secret de Clara, l’énigme du médaillon, le mystère des chambres visitées.

Sous la plume de « la cuisinière » Sigrid, l’auteur a mitonné un roman, baigné de lumière, émaillé de touches roses, servi par une langue riche, soignée, précise, poétique, sous les auspices des dieux, le souffle du meltem et la protection de l’oeil bleu grec ! Une couverture chic pour voir la vie en rose !  « Charming » !

( 1) L’écrivain national de Serge Joncour

©Nadine Doyen

René WELTER, Marcel MIGOZZI & LAWAND, «Célébrer vivre», Estuaires, 2018; 34 pages, 15 €

Chronique de Paul Mathieu

René WELTER, Marcel MIGOZZI & LAWAND, «Célébrer vivre», Estuaires, 2018; 34 pages, 15 €

Comme souvent avec le poète luxembourgeois René Welter, on est devant des poèmes très courts, très serrés: des strophes d’une ou deux lignes, des vers de deux ou trois mots. Il y a de l’épitaphe dans sa technique, du définitif. D’autant plus lapidaire en l’espèce que son nouveau recueil, «Célébrer vivre», a été rédigé avec le poète français Marcel Migozzi – un habitué de la maison – sans que rien ne permette de dire qui a écrit quoi. Les textes se répondent, se suivent, se complètent et, parfois, se nuancent légèrement. Pour le coup, le trajet est encore complété par deux peintures sur acrylique de l’artiste syrien Lawand qui apporte comme des îlots de couleur dans la lecture. Qui la prolonge aussi.

Les thèmes sont graves. Mais, outre la brièveté du temps et la précarité sociale, une place importante est laissée aussi à l’amitié, à la chaleur des échanges: «même / une bûche / ne brûle / longtemps / seule».

L’ensemble se fond dans un parcours où tout semble posé dès l’entame: «on n’écrit / pas assez / sur ce qu’on aime». C’est que, malgré les désastres innombrables, malgré la tension entre l’extérieur et l’intime de l’écriture, «vivre / fidèle / à la source / des matinaux / suffit». Au total, une poésie qui, au-delà de la dureté des mots, «lève-toi / marche / ou / marbre», s’achève malgré tout sur «demain» et «aimer».

Des éclairs de lumière dans la permanence obscure où l’on tente d’avancer, malgré tout.

© Paul Mathieu

Martin Suter, Le cuisinier, traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, préface inédite de Serge Joncour (8,90€ – 302 pages),Christian Bourgeois éditeur, signatures Points

Chronique de Nadine Doyen

Martin Suter, Le cuisinier, traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, préface inédite de Serge Joncour (8,90€ – 302 pages), Christian Bourgeois éditeur, signatures Points ISBN : 9 782757 874912

On pourrait s’étonner de voir le nom de l’écrivain Serge Joncour associé à ce roman de Martin Suter qui nous immisce dans les coulisses d’un restaurant quand la brigade est au fourneau et aborde la thématique de la cuisine ayurvédique, moléculaire.

Mais pas si étonnant si on a en mémoire la panoplie littéraire que l’auteur a décliné dans la revue Décapage (1), consacrant un chapitre sur « Les livres et la cuisine ». D’ailleurs il ne cache pas sa préférence pour « les auteurs qui aiment manger. »

Il confie avoir été plongé, enfant, au coeur du métier de restaurateur par ses parents, et a ainsi baigné, comme le héros du roman, Maravan, dans les exhalaisons de cuisine, fumets. Odeurs qui convoquent les souvenirs d’enfance pour le protagoniste.

Le livre passe par l’odeur, affirme Serge Joncour, dans une émission.

Le Cuisinier de Martin Suter en est la preuve.

D‘où vient la passion de cuisiner de Maravan, ce jeune réfugié Tamoul, demandeur d’asile, que Martin Suter met en scène dans son roman ?

Si en Suisse, il est contraint d’accepter une place de commis, relégué à la plonge, aux découpes de légumes ou à la manutention, il a hérité du savoir faire d’une grande tante et acquis une expérience de cuisinier au Sri Lanka. Pays qu’il a quitté pour fuir la guerre, mais sans perdre le contact avec sa sœur et Nangay, sa grande tante malade à qui il envoie de l’argent pour lui permettre de se soigner.

On suit d’abord Maravan chez Huwyler, où sa dextérité est remarquée.

Un récit rythmé par les gestes de manipulation d‘un arsenal d’ustensiles («  tawa »), par le ballet d’actions diverses, bien rodées, il déverse, ajoute, mixe, oint, pétrit, laisse reposer, découpe en rubans ou en petits coeurs, râpe, étale, fait réduire, injecte du ghee, congèle et  innove. Ça mijote, croustille ou explose dans le palais.

« Lorsque l’on goûte la cuisine de quelqu’un, l’on peut deviner, si ce n’est sa personnalité, du moins les relations qu’il entretient avec les produits, donc avec les saisons, le monde auquel il aspire, la vie qu’il cherche à offrir. », déclare Ryoko Sekiguchi. (2)

Maravan rêverait d’avoir un restaurant, de créer une start up : « Maravans catering ». Andrea, ex-serveuse dans l’établissement huppé où tous deux travaillaient avant d’être congédiés, est prête à investir pour ce concept. Elle qui avait décelé son talent « sous l’ongle du petit doigt », vu le spécialiste du curry à l’oeuvre.

Vont-ils réussir dans leur challenge de repas à domicile sous le label : « Love food », alors que la crise économique se profile (en 2008) ?

Le Love Menu dont Maravan a le secret se révèle aphrodisiaque au point de faire tomber les deux convives dans les bras l’un de l’autre même si le partenaire n’est pas de la même orientation sexuelle. Expérience vécue par Andrea, lesbienne. Puis testée par Esther, sexologue qui, convaincue, leur adresse des couples désireux de stimuler leur libido , d’éveiller le désir, d’ « imprimer un nouvel élan à leur relation ».

La nourriture comme lien, prélude à l’amour, aux vagues de plaisir.

L’allusion d’Esther, quant à la connotation sexuelle de son bouquet d’arums blancs convoque les photographies de fleurs de Robert Mapplethorpe d’une étonnante puissance érotique.

Leur entreprise connaît des hauts et des bas, comptant sur le bouche-à-oreille. Opiniâtres, ils se lancent des défis. Parmi leur clientèle, une galerie de personnages haut placés, d’autres aux activités suspectes, tous cherchant la discrétion. Suspense.

L’écrivain ausculte la relation complexe du trio : Maravan /Andrea/ Sandana, aborde l’homosexualité (Andrea/ Makeda) et les liaisons extra-conjugales. Mais lève aussi le voile sur le mariage arrangé par les parents dans la culture hindoue, ce que Sandana, rebelle, refuse. Il dénonce la hiérarchie rigoureuse, le despotisme du chef (à cause du « culte des stars ») et son machisme dont Andrea et Maravan ont été victimes.

Martin Suter a l’art de créer un décor envoûtant, exotique, émaillé de termes hindous, nous initiant à tous les rites («  puja, méditation », « pottu » sur le front), aux nombreuses fêtes. Il soulève la question de l’exil, de l’intégration. Pas facile pour Maravan de s’adonner à ses prières chez lui, « à la lueur de la dîpam ». Le choc des cultures, le contraste des tenues : « punjabi », « sarong »,  « sari », « tibeb brodé ».

La diaspora tamoule, installée en Suisse perpétue les traditions, ce qui donne l’occasion à Maravan de fournir des pâtisseries, confiseries ou « le pachadi aux fleurs de nîm ».

Et l’auteur de faire saliver le lecteur à l’évocation des mets concoctés par Maravan, « gourou de la cuisine érotique » : « mothagam, chappatis, espumas, injeras…».

Une vraie jouissance en bouche. Délicieusement fondant.

Qu’il décrive les intérieurs, le travail de Maravan en cuisine, la tenue vestimentaire ou le physique des personnages, il ne lésine pas sur les détails les plus infimes.

L’argent, nerf de la guerre, sorte de fil rouge. Deux classes sociales se côtoient, d’un côté celle capable de s’offrir des restaurants réputés, celle qui vit dans des « penthouses gigantesques », et de l’autre cette communauté tamoule, entassée dans des immeubles gris.(banlieue)

L’argent qui permet de se procurer « un rotovapeur », ustensile magique et indispensable pour Maravan. Mais aussi l’argent pour soutenir la lutte des LTTE, que deux Tamouls réussissent, sous la pression, à extorquer à Maravan (3).

En parallèle l’auteur radiographie la situation des banques, pointant l’évasion fiscale et les affaires occultes comme les exportations d’armes. Avec les fréquents allers -retours  entre la Suisse et le Sri Lanka, il démontre l’horreur, la sauvagerie de la guerre et dépeint des scènes touchantes entre Maravan et sa sœur, tous deux en pleurs, à l’annonce des drames.

Tout en campant le récit en territoire helvète, véritable melting pot, les termes anglais sont de mise : « joint venture, outfit, catering , « business-plan », « fifty-fifty », « I absolutely worship you», « hoppers », « cheers ».

En toile de fond, le récit qui court de 2008 à avril 2009 embrasse la crise financière, économique (dépôt de bilan, chômage), les soubresauts d’un monde violent avec le conflit des Tamouls au Sri Lanka (guerre civile), la coupe d’Europe de football (dont la Suisse avait été éliminée), la campagne des élections américaines et la victoire d’Obama. Cette vaste fresque du monde suscite l’admiration de Serge Joncour, car même si tout romancier caresse un projet ambitieux, « bien peu y arrivent », fait-il remarquer.

Ce qui fait l’originalité et « la richesse de ce roman-monde », comme le souligne Serge Joncour dans sa préface, c’est qu’il combine plusieurs genres à la fois « roman social, visionnaire, satire géopolitique et même thriller ». Martin Suter signe un roman dépaysant, exquis, quelque peu sulfureux, débordant de sensualité (cf la couverture), aux multiples senteurs (santal), arômes et saveurs (gingembre, réglisse, cannelle, coriandre…), qui a «  le goût de la vie : amer, sucré, acide, frais et épicé ».

Il met en exergue l’art de cuisiner, synonyme de « métamorphoser », pour le virtuose Maravan qui « grandit entre poêles et casseroles » et savait dès cinq ans « préparer des menus entiers  ». Un récit qui ne manque pas de piment !

«  La cerise sur le gâteau » ajoute Serge Joncour (4), ce sont les recettes offertes en annexe « qu’il n’est pas interdit d’essayer » !

©Nadine Doyen

(1) Revue Décapage 55, automne hiver 2016 – Flammarion

(2) Nagori de Ryoko Sekiguichi – P.O.L

(3)LTTE :Tigres de Libération de l’Îlam tamoul/Liberation Tigers of Tamil Eelam

(4) Dernier roman de Serge Joncour : CHIEN-LOUP, Prix LANDERNEAU 2018, Éditions Flammarion

Valérie Trierweiler, Le secret  d’Adèle, Éditions des Arènes ; (320 pages – 20€), Mai 2017.

Chronique de Colette Mesguich

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Valérie Trierweiler, Le secret  d’Adèle, Éditions des Arènes ; (320 pages – 20€), Mai 2017; ISBN 978 2 35204 615 8


« Durant les séances de pose, Adèle se sent légère, comme si l’art de Klimt avait répandu en elle une force régénératrice. »

A dix-huit ans, Adèle, issue d’une famille bourgeoise viennoise, épouse un riche industriel. Ferdinand est un homme généreux et bienveillant.

Au début du XXème siècle, la vie intellectuelle est florissante et Gustav Klimt, peintre avant-gardiste, refuse le conformisme et crée «La Sécession viennoise », nouveau courant artistique.

Novateur doublé d’un séducteur impénitent, il est inspiré par les estampes chinoises et japonaises. La perte de deux enfants plonge Adèle dans une profonde mélancolie. Un portrait ne serait-il pas un parfait antidote ?

Durant les séances de pose, Adèle est fascinée par le dynamisme du peintre, par sa culture, par son assurance et par son rejet de toute contrainte ! La puissance de cet amour a occulté son mal-être et cette renaissance se traduit par une adhésion  à l’émancipation des femmes.

Mais le doute ternit cette passion dévorante quand Gustav souligne :

«  Rien ne dure jamais. Seul l’art transcende tout. »

Et l’or n’illumine plus les œuvres de ce peintre génial. L’écrivaine ne nous livre-t-elle qu’un portrait de femme finement ciselé ? N’est-ce pas un plaidoyer contre la domination mâle ? N’est-ce-pas une diatribe contre le rôle réducteur dévolu aux femmes à cette époque là ? Valérie Trierweiler signe un roman subtil et captivant, riche en rebondissements.

©Colette Mesguich

Monique Thomassettie, Une eau faite chair, poèmes et trois œuvres plastiques ; Bruxelles : Monéveil, 2018 ; Collection Passage

Chronique de Pierre Schroven

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                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                 Monique Thomassettie, Une eau faite chair, poèmes et trois œuvres plastiques ; Bruxelles : Monéveil, 2018 ; Collection Passage


D’une manière générale, la poésie de Monique Thomassettie nous fait toucher notre absence de sol et nous expose à l’étrangeté de notre présence au monde. Il n’en va pas autrement avec ce livre qui fait la part belle à cette eau qui symbolise l’impermanence et l’écoulement de la vie, ce processus cosmique qui se déploie et dont nous sommes parties intégrantes. Explorant l’univers, les silences, les rêves épars voire son être profond, l’auteure s’attache ici à révéler la face cachée de la réalité (les profondeurs qui se cachent derrière les apparences) et à donner du jeu au possible ; mieux, en posant des questions là où il n’y a que des réponses, elle nous aide à dépasser nos abstractions et nos idées toutes faites afin de débusquer une vie qui serait plus la vie. Ici, chaque poème semble se donner au vouloir mystérieux d’une route que personne ne prend ; ici, chaque poème ne nomme que les endroits où le cœur se retrouve ; ici, enfin, chaque poème est une machine à augmenter le monde. Ainsi, pour Monique Thomassettie, l’artiste, en créant voire en rêvant, fait acte de foi dans la vie, enchante les choses, conjure le sort, appelle l’inconnaissable, érode les conventions et développe cet instinct de « confiance au monde » cher à Bachelard. Bref, avec « une eau faite chair », Monique Thomassettie ouvre en nous le bonheur de vivre d’une pensée qui s’accommode de toutes les variétés d’existence, bouscule le repos des sens et fait vaciller en nous l’image du monde(avec la seule préoccupation d’embellir l’existence).

 

Et le sable mouillé aux larmes des exils…

Et à d’autres chagrins, errants et attirés

Par l’éternelle promesse

d’un Horizon marin…

 

Flou de larmes, se devinera-t-il

un lever de soleil ?

 

Quand les embruns sont dans les yeux

 

    ©Pierre Schroven

 

L’expression des turpitudes dans le roman : La Minette de Sikirida, de Rachid El-Daïf

Chronique de Farah Nouri

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L’expression des turpitudes dans le roman : La Minette de Sikirida, de Rachid El-Daïf


Le point d’orgue entre les romans de l’écrivain libanais Rachid El-Daïf, est l’intrusion d’éléments réels et d’autres fictifs empreints d’intimisme et de simplicité, loin d’un langage abscons et d’emphases inutiles. L’essentiel pour l’auteur est de présenter une histoire bien ficelée et non exempte d’un goût saillant pour le détail et la redondance afin d’entériner l’effectivité de sa trame. Son dernier roman La Minette de Sikirida, répond à ce gage d’écriture puisqu’il dresse un tableau social que colore une palette de scènes de « vies minuscules », pour employer l’expression de Pierre Michon, mais agrandies à travers la loupe de R.El-Daïf. Parmi ces histoires qui étayent le vécu, celles d’une jeune servante éthiopienne émigrée au Liban pour travailler, appelée Sikirida, et son fils Radouane, un enfant naturel. Vivant tous deux chez une femme âgée, madame Adiba, qui les a abrités et protégés pour qu’ils ne soient pas laminés socialement, étant donné que l’enfant est né suite à une relation extra-conjugale, une atteinte à la morale qui pourrait bien lui causer d’immenses ennuis. À signaler que le choix du nom «Adiba» est emblématique parce qu’il signifie dans la langue arabe la personne qui joue le rôle d’une éducatrice, donc « Abida » a beaucoup de choses à apprendre aussi bien à Sikirida qu’à son fils !

« Adiba faisait de son mieux pour que Radouane se sente en sécurité. Quand il le fallait, il lui arrivait d’interdire à Sikirida de commettre des gaffes et de dépasser ses limites » (La Minette de Sikirida, p. 9).

Les faits racontés au fil des pages du roman ont pour cadre spatio-temporel Beyrouth à présent. Ce contexte spatial et temporel sert à évoquer le sujet de l’immigration des Libanais en Afrique et partout ailleurs, les rapports humains, l’embauche, la condition féminine, la bâtardise, le désappointement des individus, l’intégration sociale, le double rapport à la langue : l’arabe et le français « je maîtrise la langue arabe et le français à l’écrit et à l’oral », affirme l’auteur (Learning English, p.18), le rapport à la nouvelle technologie surtout l’Internet, permettant de s’ouvrir à un globe mondialisé : « la technologie digitale moderne raccourcit et le temps et la distance », confirme, de surcroît, l’auteur (Learning English,p.20). Entre l’Orient et l’Occident, le « je » et le « nous », le dialectal libanais et l’arabe classique dit aussi littéraire, l’ensemble des romans de Rachid El-Daïf, donnent à voir l’imbrication de l’auto-biographique et de l’inventé en une résolution générique pour laquelle a opté  l’auteur : l’auto-fiction. Certes, se dégage en arrière plan de ces récits personnalisés par l’emploi récurrent de la première personne du singulier, une critique mêlant l’ironie grinçante à « la focalisation interne » du narrateur pour sonder surtout les pensées anxiogènes, les mensonges, les turpitudes et l’hostilité des personnages masculins et féminins. Ce qui est frappant dans les romans de Rachid El-Daïf est l’audace avec laquelle il soulève certaines questions sociales considérées communément comme des tabous tels que le bafouement des vraies valeurs familiales en clouant certains personnages et comportements au pilori. Cette teneur audacieuse trouve son explication dans son penchant avéré pour la vraisemblance : R. El-Daïf cherche à peindre les travers et les qualités humains sans ‘’maquillage’’, mieux encore, sans falsification, même si parfois la critique qui en ressort soit virulente et aux traits incisifs. Placée sous la bannière de la plausibilité, et rendue dans un style parcimonieux et même fruste pour une part de lecteurs, l’écriture de R. El-Daïf peut paraître outrée et abrupte parce qu’elle lève le voile sur ce qu’il y a de plus écoeurant et mesquin. Se profile ainsi, dans ses romans, des paragraphes-séquences à l’instar des séquences filmiques où l’arrêt sur image s’avère une technique incontournable pour l’auteur-scénariste qu’il est. C’est à travers une pulsion scopique génératrice de la visualisation d’un réel que se défile – selon un découpage de plans narratifs et descriptifs redondants d’un chapitre à un autre – la conjugaison de deux types d’écriture : la littéraire et la cinématographique à laquelle s’est essayé l’auteur. La mise à mal des aléas sociaux est l’objet de l’ ‘’écrire-filmer’’, sorte de miroir qui permet aux personnages de El-Daïf de mieux s’observer et se comprendre, et aussi de revoir leur for intérieur.

                                                                                                            D K

La Minette de Sikirida, roman de Rachid El-Daïf, Actes Sud, 2018, 224 p.