Patrick Joquel

Nous arpentons d’anciens chemins muletiers. Bordés d’oliviers échevelés. Les restanques résistent, pierres ser­rées. Les maisons ont lâché leurs tuiles. Rêves envolés. Terres désertées. Les vallons ont repris leurs cavalcades sauvages. Silencieuses. Nous n’y croisons personne. Pas même une ombre. Les rires des cueilleurs sont trop loin­tains. Perdus dans un temps obsolète. Les ronces défen­dent souvent les accès. Cherchent à couvrir le sentier. Nous y abandonnons des lambeaux de toile et de peau. Marcher nous dénude. Marcher nous remet au monde. libres et neufs. Dans une joyeuse nonchalance

*

 Il semblerait que je ne réussis plus très bien à ralentir la Terre. Pourtant je m’applique à garder le nez en l’air. A regarder les nuages (ça ne manque pas cette saison). Ou les petites perfections du jour. La vie fonce et me traverse. J’en suis toujours étonné

*

 La pleine lune ouvre le bal des mimosas. Petits grains à croquer le bleu formidable d’ici. Leurs galaxies crues et par grappes broutent la lumière. Notre petit soleil y chauffe ses yeux. On respire un peu plus léger. On se dit que décidément l’hiver passera. Que les jours roulent leurs pollens. Nous éclairent. Nous mûrissent. C’est drôle. On les attend les mimosas. On s’y attend. Et cependant la surprise demeure intacte. Quel jaune réussi ! Et si neuf !

À Monique Dorsel ; Aussi à la mémoire d’Emile Lanc

Paru dans le n° 62, Printemps 2011, de Traversées

Valentine Goby

Banquises, Valentine GOBY, Albin Michel ; 247p. ; 18€, 2011.

La narratrice débute son roman à Roissy, d’où, en 1982, s’envola Sarah pour le Groenland et d’où part, sur ses traces, Lisa (photos de sa sœur en poche), vingt-huit ans plus tard, laissant mari et enfants. Va-t-elle réussir à lever le mystère ?

L’histoire de Sarah, disparue, se reconstitue au fil de la narration, par flashback. Son portrait se dessine sous le regard d’une mère, d’un père, d’une sœur, comme une construction polyphonique, en brassant les souvenirs, en feuilletant les albums, en visitant sa chambre. Sarah partageait avec sa meilleure amie Diane la même passion pour la musique, et leurs airs préférés (Gould, Purcell, Liszt, Beethoven…) résonnent en fond sonore. Glenn Gould n’avait-il été aussi attiré par le Grand Nord ?

La narratrice analyse avec subtilité comment l’absence est perçue par chacun des membres de la famille et l’entourage, depuis cette attente interminable, propice à forger mille hypothèses. Elle montre  comment elle les a minés, a modifié leur vie et laisse entrevoir les fissures: « ensemble et séparés, un couple soudé par cette perte en même temps qu’au bord de la rupture ».

Lisa, la sœur invisible pour les parents, choisit à quinze ans l’anorexie pour exister, voyage, enseigne à l’étranger. Besoin de donner un sens à sa vie. Elle mûrit le projet d’écrire « pour tenir, pour exister », guidée par l’empathie et la nécessité de « faire entendre sa voix. Sa vérité. Son Idée du Nord ». L’écriture n’a-t-elle pas démontré son rôle cathartique ? La littérature comme un baume, un onguent lénifiant. Lisa « cette enfant périphérique, méconnue », liée à Sarah par une profonde affection sororale, pourrait la garder présente en consignant son destin tragique. Lisa cesse ses investigations quand elle réalise « qu’en marchant sur les traces de Sarah , elle la perd encore ». Elle optera pour « le scénario du krivittoq », nom désignant celui qui « se retire volontairement du monde ». Lisa n’est-elle pas venue « pour ça, la fin d’un mensonge, la nudité, pour comprendre comment c’est arrivé » ? Et pour y puiser la trame de son livre.

Valentine Goby sait distiller les couleurs contrastant avec « l’immensité grise des icebergs ». Indigo le ciel ou « strié de roses, traversé par les carlingues cramoisies ». Jaune la ligne frontière de la peur. Rouge et pastel une guirlande d’appâts. « La nuit une déclinaison de roses, de bleus, de gris ». Orange le gilet fluorescent, rose clair les rigoles, « or, mauve la lumière tombante ». Les icebergs sont « greffés d’étoiles argentées ». Vertes les aurores boréales.

L’auteur égrène des références littéraires (Jørn Riel, et Wassamo et les titres lus par Lisa), artistiques, apportant des précisions dans les tableaux dépeints : « les flétans aux joues trouées, ouïes béantes, obscènes et superbes comme une toile de Schiele ».

Valentine Goby continue de développer le thème récurrent des corps. « La joie organique » éprouvée par  Diane et Sarah « sentant les feux d’artifices allumés dans leur ventre ». Lisa se souvient de ce « geste d’amoureuse » de Sarah, caressant la joue de Diane. Le corps qui perd huit kilos, c’est celui de Lisa, devenu « ce trou bordé de peau ». Celui qui « a séparé son corps et son cœur », c’est le père, par amour pour cette mère qui a flanché. Le corps qui sait « intégrer celui de l’autre, s’y mouler, sonder les organismes détraqués sans machines », c’est celui de Sylvie, médecin.

L’intérêt de ce roman est double. D’une part, Valentine Goby explore la souffrance au sein d’une famille dévastée, confrontée à la disparition de la fille ainée, prête à remuer ciel et terre. Elle souligne la difficulté de faire son deuil quand les seules reliques sont un sac. Elle déroule le ténu fil d’espoir auquel la mère s’accroche et montre comment cela conditionne le quotidien, isole. Elle décline toutes les initiatives du père pour retrouver goût à sortir. En filigrane, elle laisse entrevoir comment la perte de son double a fracassé Sarah, la plongeant dans un « immense chagrin » et peut-être à la dérive. « Elles s’aimaient », confirme la mère. Cachaient-elles ce lien ?

D’autre part, Valentine Goby soulève la question du réchauffement climatique. Ayant pu constater de visu l’état de la banquise « un délitement qui afflige, spectacle désolant », elle attire notre attention sur l’avenir de la planète. L’engloutissement de la banquise n’annoncerait-il pas « un engloutissement du monde » ? L’auteur excelle à décrire cette nature grandiose et sauvage, « image invitant au voyage et à l’oubli », le mode de vie des pêcheurs. Les odeurs d’iode, de citron, de poisson, de lavande nous parviennent, ainsi que de multiples bruits (cliquetis, claquements, crack, chuintement, hurlements). Elle révèle une triste réalité (nombreux suicides, la décharge) et pointe ce sentiment d’impuissance. Elle rend compte de l’horrible carnage perpétué dans les meutes après nous avoir offert des pages magnifiques sur ces chiens du Groenland « l’impact doux de leurs pattes, foulant et éparpillant la neige en gerbes de strass ».

Sa plume puissante sait enregistrer comme un sismographe les moindres palpitations des cœurs, nous communiquer l’angoisse, la tension quand la plateforme bascule. Le rythme fiévreux, caractérisé par le fréquent recours aux énumérations (pléthore de verbes, de noms), imprime chez le lecteur l’état d’âme des protagonistes.

Valentine Goby signe un roman émouvant, hanté par le spectre de Sarah, « un livre tatoué comme une peau ». Tout vivant n’est-il pas un cercueil transportant avec lui le souvenir des morts qu’il a connus? selon Charles Dantzig.

Nadine Doyen

Delphine de Vigan

Rien ne s’oppose à la nuit, Delphine de VIGAN, Jean-Claude Lattès ; 437p. ; 19 € ; 2011.

Par ce récit familial qui gravite autour de Lucile, sa mère, Delphine de Vigan tente de mettre à distance cette succession d’années noires jusqu’au 25 janvier 2008, « annus horribilis » pour elle. La mort d’une mère n’est-elle pas, comme le scande le poète Wystan H.Auden « un monde qui s’effondre » ? Mais à la question : Pourquoi écrivez-vous ? la narratrice répond inéluctablement :« à cause du 31 janvier 1980 », date chevillée au corps, moment du « basculement irréversible ».

Dès la première page le lecteur est fracassé par l’annonce brutale et le cri de détresse, de désespoir de la narratrice. Le noir Soulages drape la défunte qui git inerte sur son lit. Delphine de Vigan nous retrace l’enfance de Lucile, née d’une fratrie nombreuse, la préférée du père. Lucile, enfant pétrie de générosité, à l’air triste, surnommée « blue-blue », « un rempart de silence »,tenaillé par la peur. Elle brosse, dans la première partie, une magnifique galerie de portraits très détaillés, ceux des parents (Liane : la formidable conteuse, « lutin infatigable » dont les frasques apportent une touche de légèreté ; Georges : père intransigeant), et des neuf enfants. Les réunions familiales joyeuses, ou les vacances de la smala à la mer (ambiance : sea, sex, sun) ou à la campagne, leurs jeux sont hélas entachés par les deuils, comme si la famille était frappée de malédiction. Puis défilent l’adolescence de Lucile, son refus de jouer « ce simulacre de douceur », ses envies de fuguer, cette lassitude d’être admirée, photographiée. Lucile : une beauté stupéfiante, héritée de Liane, qui capte la lumière et « pétille d’intelligence », mais cause de son malheur : « ça m’a coûté cher », confiera-t-elle. Comment ne pas être aimanté par ce visage de la couverture qui sourit « d’une obscure douceur » au lecteur ? Sa vie d’adulte est détaillée : son mariage, la naissance de ses deux filles, sa séparation, ses relations amoureuses chaotiques, ses différents emplois, sa plongée dans la drogue, ses tentatives pour s’en sortir, les multiples déménagements et ses internements suite à ses délires, ses premiers troubles de bipolarité détectés, ses rechutes, ses accidents, la maladie, l’opération et son combat abandonné. Le lecteur est confronté à une succession de drames, de surprises renversantes (la lettre de Lucile laissant entrevoir son mal-être et la révélation choc supposée être « un des facteurs déclenchant de sa maladie ») dans ce champ de ruines, traversé par « l’alcool, la folie, les suicides ». Les secrets familiaux sont dévoilés (le tabou autour du décès de Jean-Marc, l’enfant adopté ; Tom, le frère handicapé). Parmi ces non-dits, l’attitude du grand-père Georges qui causa un profond traumatisme chez Lucile. L’auteur se dédouble en narratrice et en fille (passant du elle à je) pour décrypter les failles qui ont conduit sa mère « femme blessée, meurtrie murée dans sa solitude » au désastre, à sa déchéance. Elle traque les indices qui pourraient expliquer l’acte final. N’est-ce-pas l’addition de tous les coups durs qui a ébranlé son équilibre psychique ? Quant à la narratrice et sa sœur, on devine leur scolarité perturbée, d’être ballottée du foyer paternel à celui de leur mère, d’une tante, leur désarroi de voir leur mère corsetée « dans une camisole chimique », d’appartenir à une famille ravagée de douleur ? Bien qu’ayant souffert de carence affective, ayant vécu des relations conflictuelles, Delphine de Vigan a su déployer les ailes de la tendresse pour protéger Lucile et l’évoque avec nostalgie : « Sa voix lui manque ». Elle convoque les moments de grâce de Lucile, « grand-mère ultra protectrice », exerçant « la même attraction, fascination » sur son entourage, ses goûts dont celui pour l’écriture « plus obscure » dont elle loue « les fulgurances poétiques ». Dans la troisième partie elle met aussi en exergue « sa remontée vers la lumière, sa renaissance », sa réussite professionnelle, « sa plus grande victoire » : l’obtention de son diplôme d’assistance sociale, à 50 ans. Pour Delphine de Vigan « cette Mère Courage » a l’étoffe d’une héroïne de roman.

La narratrice a recueilli les confessions de sa famille, après avoir gagné leur confiance. Elle thésaurisa le maximum d’archives, regroupa les photos, consulta son journal, écouta des enregistrements, visionna le DVD de l’émission de télé et laissa s’écouler deux ans avant d’entreprendre la rédaction de « ce chantier ». Elle se remémore  ses périodes de doutes, en proie à une pléthore d’interrogations (Ai-je le droit d’écrire… ?), se référant à l’expérience de Lionel Duroy qui se mit sa famille à dos. Elle s’est heurtée aux réticences de sa tante, Violette. N’est-elle pas « une sadique, un vampire avide de détails... » ? Hésitations, encore, car la disparition d’une mère est un sujet récurrent, maintes fois traité. Elle ponctue le récit par ces pauses où elle nous livre ses états d’âme. Elle ne cache pas que remuer ce passé lui causa cauchemars, nuits agitées, généra l’inquiétude de « l’homme qu’elle aime », fatigue, découragement, crainte de décevoir. Allait-elle supporter la charge émotionnelle d’écrire « ça, un vrai gâchis» ? De plus, elle fut amenée à combler le déficit de détails, car l’écriture ne lui a pas fourni « ces ultrasons indéchiffrables » qu’elle comptait percevoir. On peut subodorer que Delphine de Vigan  a souvent dû avoir envie de murmurer à son entourage la phrase de Henri Calet « Ne me secouez pas, je suis plein de larmes ».Cette absence de foyer stable, sécurisant, pour elle et sa sœur Manon, se reflète dans un de ses livres précédents : Jours sans faim où elle relate son anorexie, façon pour elle « d’anesthésier la douleur ».

Si la narratrice reconnaît avoir été rebelle à l’adolescence, elle se découvre une âme d’infirmière pour assister Lucile, secondée par sa sœur Manon, lorsque celle-ci doit lutter contre la maladie.

D’où son incompréhension doublée de ce sentiment de culpabilité (n’aurait-elle pas été présente au bon moment ?) quand le mot fin tomba.

La narratrice ne nous épargne pas notre deuxième gifle. La scène finale, reprenant la dramatique découverte annoncée au début, revêt une intensité insoutenable avec l’ajout de la lettre posthume. Delphine de Vigan signe un roman autobiographique bouleversant, contenant toute sa souffrance ses douleurs, mais aussi son admiration pour le courage de cette mère aimante devenue inaccessible.

Elle mêle ses souvenirs et ceux de sa famille afin de cerner au plus juste cette femme si lumineuse que les vicissitudes de la vie ont éclipsée trop vite. Elle confie avoir écrit ce livre « empreint d’amour » non pas pour y trouver un refuge ou des vertus thérapeutiques, mais pour  mieux la comprendre. « L’écriture, confie-t-elle, ne peut rien. Tout au plus permet-elle de poser les questions et d’interroger la mémoire ». Et de s’interroger sur notre connaissance de l’autre ? Ne reste-t-il pas une part de mystère ? En filigrane, elle soulève la question des facteurs génétiques responsables. Y aurait-il à chercher du côté de « la psycho-généalogie ou des phénomènes de répétition transmis d’une génération à une autre » ? Elle  offre à Lucile un « cercueil de papier » si touchant que le lecteur sensible risque de finir essoré. Je glisserai volontiers ici la réflexion de Charles Dantzig « Tout vivant est un cercueil. Il transporte avec lui le souvenir des morts qu’il a connus ». Hommage double, à la mère qu’elle tente d’approcher et à Alain Bashung que l’auteur choisit en fond sonore. Un résultat incommensurable que « cet élan, de la narratrice vers Lucile », couronné par le prix du Roman Fnac. Si Delphine de Vigan  engrange les critiques élogieuses, elle n’oublie pas de les partager avec ceux qui l’ont soutenue, en particulier sa sœur Manon, leur témoignant sa gratitude en fin de roman. Avec pour viatique, le titre du journal de Claire Fourier « Je ne compte que les heures heureuses », elle pourra avancer plus apaisée. N’a-t-elle pas réussi à « perpétuer ce mythe, dont elle est le produit » pour ses propres enfants, en droit de savoir ? La voici « délivrée », convaincue que cette mère les aimait « de tout cœur », mais c’est au tour du lecteur d’être habité, à jamais, par cet ouvrage qui suscite empathie et admiration à l’encontre de Delphine de Vigan.

Ne lui fallait-il pas posséder une force de caractère exceptionnelle, une pugnacité inépuisable pour faire face à toutes les épreuves que l’auteur dut traverser, pour surmonter ces séismes émotionnels, dont cette perte indicible ? Un roman dense et puissant qui laissera une empreinte indélébile.

Nadine Doyen