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Benoît Duteurtre, DÉNONCEZ-VOUS LES UNS LES AUTRES, Fayard, ( 187 pages – 18€)

Une chronique de Nadine Doyen

Benoît Duteurtre, DÉNONCEZ-VOUS LES UNS LES AUTRES, Fayard, ( 187 pages – 18€)


Benoît Duteurtre renoue avec la veine satirique de précédents ouvrages :En marche et L’ordinateur du paradis.

Il se plaît à imaginer une société qui encourage la délation, comme certains n’ont pas hésité à le faire lors du confinement : «  Dénoncer n’est pas seulement un droit, mais un devoir et un acte de courage. Ceux qui préfèrent entretenir le silence s’exposeront à l’accusation de complicité».

L’écrivain met en scène le couple Fischer, composé de Mao et Annabelle, de leur fils Barack et décrypte leurs mœurs. Des prénoms pas choisis au hasard ! Mao doit son nom à des parents d’extrême gauche désireux de célébrer la Révolution culturelle chinoise ! Ce dernier qui n’aimait que la démocratie américaine, n’a pas hésité à son tour à nommer son jeune fils Barack, un prénom d’homme politique, « en hommage à Obama ». Quant à la petite amie de Barack, Robert , elle doit ce prénom masculin à « une mère très engagée contre les stéréotypes de genre » ! L’administration a validé.

On plonge au sein de cette famille aux vues divergentes, confrontée aux nouvelles réglementations. Désaccord entre le père et le fils à propos de l’écologie, de la condition féminine, des gays. Le chapitre d’ouverture, au titre choc « La mort d’un poulet » fera réagir selon que vous êtes « viandard » ou « antispéciste » et devrait plaire au Parti animaliste ! Pour Mao qui aime les agapes, pas question de renoncer au sublime poulet croustillant bien que son fils s’efforce de le dissuader de manger un animal.

 Désormais il devra occire le poulet lui-même, depuis l’instauration de la loi de responsabilité alimentaire. Le slogan : «  Tuez votre viande vous-même » circule dans les Ateliers carnivores, le meurtrier est filmé à la sortie, propulsé sur les réseaux, mais Mao, la soixantaine, « ancien responsable des services culturels de la ville » n’est pas pour autant intimidé. Il sait s’affranchir de la tyrannie de la culpabilité !

Autre loi celle du tri, plus contraignante que dans En marche. Les acronymes fleurissent comme S.I.N. (Sans identité numérique) ou B.F.C.( Bac de Fumier Citoyen ) que chacun doit posséder. C’est dans un Centre de recyclage que Robert croise Giuseppe di Meo, 74 ans, un rebelle qui refuse le tri sélectif et préfère vivre reclus. Un être mystérieux, que Robert réussit à approcher, à amadouer. Cette rencontre fortuite conduit la jeune femme à rendre visite à cet ermite, une gloire oubliée, dans le but de l’aider. Une parenthèse hors du temps pour elle dans cette maison, ressemblant plutôt à «  un palais des mille et une Nuits ». Maints décors, ainsi qu’une variation musicale, s’offrent au visiteur au fur à mesure de l’ascension, des décors dignes de ceux de théâtres. Pour pallier à la pénurie d’électricité, on pédale ! On éclaire aux bougies. D’autant que la loi de protection de la nature interdit tout gaspillage d’énergie.

Giuseppe fait un bras d’honneur à la « cancel culture » qui censure certains films. Lui, veut les visionner dans leur intégralité. Avec la touche cancel/effacer, on est passé à une société de contrôle révisionniste. Au théâtre Molière est dénoncé comme sexiste tout comme s’adresser à quelqu’un en utilisant «  Mademoiselle » : Cet artiste, à la gloire passée, se considère « un dissident » pour aimer des «  choses révolues comme «  la séduction, la viande rouge, la cigarette… ». 

L’amitié tissée entre Robert et Giuseppe déclenche la jalousie de Barack. Toutefois , lors d’un goûter que le vieil homme organise pour des « happy few », sorte de « réunion citoyenne LGBT », Barack va être à son tour fasciné par l’antre de cet original, « vieil élégant ». 

Quant aux confidences si spontanées et stupéfiantes d’Annabelle révélées à Robert, elles ont renforcé leur complicité. Des secrets les lient. Les deux femmes se comprennent.

Qu’en est-il de l’amour pour le jeune couple ? Il est uni par un « amour chaste », Barack a 18 ans, mais Robert n’est pas encore majeure, bien que quelques mois seulement les séparent. Barack ne veut pas être victime d’accusation à l’ère du #metoo ! Il tient à « éviter tout geste inapproprié, à peine se toucher ». Penserait-il comme Victor Hugo que « L’amour chaste agrandit les âmes » ?

C’est un vrai séisme dans la famille de Mao quand celui-ci se retrouve accusé de harcèlement. Déchaînement sur les réseaux où la foule réagit, châtie ! Enquête de la Brigade rétroactive. La loi «  Dénoncer et Protéger » s’applique. Une avocate le conseille. Sa femme le soutient. Un inspecteur de police a fouillé son passé et a déniché des photos compromettantes. Difficile de nier !

Rebondissement lors du procès, quand l’anonyme du Net, qui accusait Mao de « briseur de vie », sous le pseudo @barbarella , prend la parole et révèle sa vraie identité ! Tsunami dans la salle quand la plaignante se dit victime d’un comportement sexiste, blessée d’avoir été reléguée au rôle de femme au foyer et d’avoir vu « son élan professionnel » brisé. Coup de massue pour Mao qui « retombe sur son siège groggy » !

 Comment s’en sortira Mao? Prison ? Maison de correction ? Centre de réintégration ? Stage vertueux de sauvetage de la planète en participant à un programme d’énergie propre? S’ajoutent des charges d’écocide pour avoir favorisé la création du Musée de la femme.

A noter les propos de Benoît Duteurtre dans une Carte Blanche (1) :

« La révélation d’affaires réellement graves, de crimes sexuels justifie-t-elle que la société tout entière se transforme en entreprise de dénonciation publique, dans laquelle une presse surexcitée porte à la connaissance de chacun les méfaits les plus terribles comme les plus ridicules? Les conséquences, elles, sont toujours désastreuses : à savoir la destruction sociale de l’accusé, totale ou partielle, provisoire ou définitive, même en l’absence de preuve, de plainte ou de jugement ».

Désormais l’épouse accusatrice bénéficie de la mesure «Protection-femmes » avec le luxe  d’avoir à sa disposition un chauffeur et une limousine « polluante » ! Que de paradoxes dans cette société !

Les liens de la famille Fisher avec Robert et Giuseppe seront-ils fissurés ou encore plus soudés ? C’est dans un décor lénifiant de Toscane, sous un olivier, au soleil couchant, traversé par un parfum de glycines et les chants de cigales que le lecteur quitte les protagonistes de cette comédie !

L’écrivain, contempteur de notre société et visionnaire, à la plume satirique, à la verve insolente, aime anticiper. Doit-on y voir un aspect prophétique dans cette dystopie ? Il raille cette municipalité qui a mis en place des voitures vertueuses, des « proprettes » vite devenues des « salopettes »!

Benoît Duteurtre signe « une sotie » (2) d’une époque pas si éloignée de la nôtre. Il se glisse dans le rôle d’un lanceur d’alerte et nous fait redouter de connaître une multiplication de telles lois tyranniques dans notre pays. Percutant et drôle. Un pamphlet qui ne manque pas de faire réagir.

© Nadine Doyen

(1)  Extrait d’une Carte Blanche publiée dans Marianne du 9/02/2022 : Au pilori.

(2) : Sotie : farce de caractère satirique, allégorie de la société du temps.

IOCASTA HUPPEN, HAIKUS D’ENTRE-SAISONS – (Editions Stellamaris, France, 2021 – 92 pages).

Une chronique de Arnaud Delcorte

IOCASTA HUPPEN, HAIKUS D’ENTRE-SAISONS – (Editions Stellamaris, France, 2021 – 92 pages).

Iocasta Huppen nous offre un septième recueil de poésie. On la sait connaisseuse et autrice chevronnée de poèmes d’inspiration japonaise et en particulier de haïku, dont elle anime notamment des ateliers d’écriture. Huppen est aussi l’initiatrice du KukaÏ de Bruxelles (rassemblement de haïjins, c-à-d d’auteurs de haïkus). Et c’est bien de haïku qu’il s’agit dans ce nouvel opus, mais, en léger décalage avec la tradition, la règle classique étant que le tercet japonais comporte un mot désignant la saison, Huppen nous propose une série de haïkus d’entre-saisons, teintés de cette hésitation supplémentaire de l’entre-deux. 

Plus l’été

pas encore l’automne –

nos belles années

On pourrait dire que ce choix de l’auteure d’origine roumaine est bien belge, puisque notre pays est notoirement celui des saisons floues, qui semble toujours hésiter et ne jamais fermement choisir son temps. Au-delà du jeu, cette exploration des lisières, des marges a ceci de très oriental qu’elle nous fait ressentir encore plus clairement l’incertitude des choses et des états, leur fluidité, leur impermanence.

C’est bien sûr en filigrane le temps dont il est question dans ce recueil, ce temps dont le passage nous change sans cesse, comme ces fleurs à la vie brève :

Magnolias en fleur

comme chaque année

s’en extasier 

Mais il y a une sérénité et même une jubilation, à se sentir partie de cette totalité mouvante, qui meurt et renaît au fil des (entre)-saisons. Une confiance très bouddhiste qui naît du détachement et de l’acceptation de la finitude.

Entre deux pages

je glisse une feuille d’érable –

Bienvenue, Automne !  

Dans ce concert d’instants-gigognes ne manquent ni l’ironie ni parfois même l’humour (le genre du senryû) :

Avis sur le parasol :

« À fermer si le vent rafraîchit » –

derniers jours d’été

Le haïku est murmure de l’instant, brillance éphémère du quotidien, dont il fait parfois sourdre l’invisible, voire l’extraordinaire, au détour d’un mot, ce « prodige de lumière ». Pour prosaïques que les mots du haïku puissent sembler « première neige ; le son des tambours ; confettis sous la pluie ; un petit déj dehors », ils laissent émerger une poésie des interstices, des silences d’avant et d’après le mot, du monde réfléchi et réfracté par la goutte de rosée, les « flocons plein les yeux ».  

A quoi sert la poésie ? Comme le disait le grand Bashô lui-même : « Ma poésie est comme un brasero en été, ou un éventail en hiver. Elle va contre le goût populaire ; elle est inutile. » Et pourtant les haïkus, tels ceux de Iocasta Huppen, l’air de rien, nous reconnectent avec le présent, les sensations et nous aident peut-être à appréhender un peu mieux la vie – et la mort. C’est déjà beaucoup !

©Arnaud Delcorte – Bruxelles

Sur le livre de Claude Luezior

Voici une très belle chronique écrite par Daniel Fattore sur le livre de Claude Luezior publié par Traversées: SUR LES FRANGES DE L’ESSENTIEL suivi de ÉCRITURES.

À lire ici


capture d’écran : http://fattorius.blogspot.com/2022/06/claude-luezior-sur-lart-du-poete-et-la.html
Capture d’écran : http://fattorius.blogspot.com/2022/06/claude-luezior-sur-lart-du-poete-et-la.html


Anna BABI – Vivarium – images de l’auteure – Les éditions du passage (Montréal), 3eme trimestre 2021, 72 pages, 14 € 

Une chronique de Marc Wetzel


Anna BABI – Vivarium – images de l’auteure – Les éditions du passage (Montréal), 3eme trimestre 2021, 72 pages, 14 € 

« … je suis le vent qui rouvre vos plaies

le hibou perché qui vous guette

la bactérie qui vous bouffe

ou un litre de lait suri

un pissenlit fané depuis des lustres

la rouille de vos vieux os

l’eau qui noie vos chairs

l’arme que vous possédez pourtant

et qui vous perdra un jour » (p.9)

Comme il s’agit d’un premier recueil d’une jeune femme québécoise prenant pseudonyme littéraire (Babi suggère seulement qu’on y prendra en compte l’enfant qu’on a été …) – pas d’antécédents littéraires ni repères biographiques (on sait seulement qu’elle étudie la littérature et l’histoire, et qu’elle est comédienne),  le titre est notre seul appui : un vivarium, c’est comme un géant aquarium aérien et terrestre, et en même temps un modèle réduit, vitré et acclimatant, de milieu naturel, où l’on tente d’établir coexistence instructive entre bestioles choisies. C’est comme une famille zoologique à l’essai, composée pour l’observation et la prise de paris, comme : cette micro-Création durera-telle ? que deviendront concurrence et symbiose si méticuleusement organisées ? cette jungle de poche, sous cloche, et rationnellement surveillée, mérite-t-elle un avenir ? Ou même : s’intéressera-t-elle assez à elle-même pour jouer le jeu de la survie ? Mais la zoologie n’est ici qu’un voile.

« c’est une patte d’oiseau 

cachée sous la boue

un chant de percnoptère

le sang des terriers

la nuit qui enveloppe

la boucherie de la jungle

la paix sous les lacs et au fond des rivières

le nom des baleines, l’engrais de la terre

ou au creux de l’hiver

l’écrasement du monde

je cherche dans toutes les filles

les pieds froids de ma soeur

(ils sont des pieds d’ange

à n’en plus finir)

Je ne connais pas la prière

qui pourra nous recoudre au ciel  » (p.45)

La très jeune femme qui nomme ainsi son recueil le peuple, certes, des quelques espèces attendues : hiboux, rats, araignées, fourmis et asticots (une décomposition de ce monde parqué est donc prévue, voire déjà en cours), mille-pattes, loups et scorpions … mais ce vivarium contient trois figures humaines, trop humaines, qui réorientent tout : un papa (inquiétant); des jeunes filles aimablement soeurs, mais « folles à toutes les sauces », « maigres et tranquilles dans la lumière grise des couloirs », ou « tulipes qu’on arrose d’essence »; enfin l’une d’elle évoquée surtout, précocement et tragiquement disparue (drôle de vivarium qui traque ses soeurs ou les fait disparaître ?), elle qu’on aurait souhaité « protéger de tout », et d’abord, de « mains voraces », « du silence des motels », et de « serrures de chair » dramatiquement « ouvertes, coulantes ». D’un coup, ce vivarium  à la fois ludique et expérimental se fait implacable garderie anthropologico-éducative où dissolution, harcèlement, asphyxie et vengeance mènent leur bal.

« J’ai connu moi aussi le froid des ruelles

et le motel avec un miroir au plafond

nos yeux transparents sont les mêmes

nos cuisses bleues nos dents serrées

combien de fois pour que ce soit vrai

les feuilles sont mortes je suis vivante

tu es morte je suis vivante

ma soeur est morte je suis vivante

nos soeurs sont mortes mais je les venge » (p.43) 

Être enfant, déjà, on en réchappe, au mieux, de justesse : on avale sans savoir quoi, nos jouets n’écoutent pas plus nos cris que des arbres, on est porté où on ne veut pas, on n’est ni conscient qu’on s’endort ni libre de s’éveiller, on doit répéter tout ce qu’on entend pour commencer à savoir ce qu’on dit, il faut laborieusement ou hypocritement mériter ses cadeaux. L’enfant, faute d’expérience, ne peut se faire confiance; et, faute de savoir, ne peut se passer de confiance. Mais être une enfant, montre Anna Babi, démultiplie ces aléas, complique toute la formation d’humanité. Un petit garçon se sent espionné pour ce qu’il cache; mais une petite fille, pour ce qu’elle montre. Lui doit seulement s’arranger de l’indifférence qu’il suscite; elle, s’inquiéter aussi de celle qu’elle rompt; lui recourt au sabre magique, par un courage lui assurant raison; elle, devant bien plutôt abriter son coeur dans la prudence, forge bien plus difficilement son bouclier magique. Là où le petit garçon n’a qu’à dire intelligemment oui ou non à la loi et à l’autorité du père (il se fiche bien, lui, de désirer ce qu’il lui suffit de respecter ou non), la petite fille doit affronter une rationalité de ce pouvoir toujours troublée d’une chair intrigante, d’une dérangeante nuance oedipienne. La peur masculine de n’être pas aimé en sa révolte se résout en transfiguration d’enchanteurs et princes charmants; mais la peur féminine d’être désirée dans son obéissance se compense moins glorieusement en marâtres et sorcières d’appoint.  

« On m’enterre sous la fourrure d’un chat

on dirait presque la peau de ma mère

alors que je descends les fleurs m’étouffent

dans le noir le sang s’assèche

je suis née depuis longtemps

je suis une poudre et je me glisse

sous vos dents, vos griffes

on m’a vue naître d’un noyau sec » (p.49)

Ce recueil, écrit peut-être d’abord par une jeune femme pour d’autres, comprend pourtant mieux le drame ambigu de la paternité que bien des traités psycho-sociaux. Que peut, en effet, un art de se faire obéir sans technique de commandement ? Comment acquérir la compétence de père sans commencer à ne l’avoir pas ? Et quelle est cette « compétence » qui ne saurait elle-même juger seule de ce qu’elle sait ou non produire ? Les filles pardonnent à leur mère par solidarité charnelle, car l’hérédité les fait strictement peaux de mère en fille, mais le père, qui n’accouche que de et par mots, comment assumer ses désirs et négocier avec leur (même résiduelle) indiscrétion ? Si le présumé « héros au sourire si doux » fait véritablement les yeux doux, en Satan des pouponnes ? 

« Ils sont nos pères, tapis dans l’obscurité

de couloirs dont nous ne savons plus les couleurs

ils prennent la forme de lépismes

ou de monstres dont nous sommes fières

ils sont les pères que nous avons eus

plus grands que nous

silencieux

immenses

ils sont la sueur, la force, le métal, la laine

(nous sommes le gras, le rose, la terre, la peur)

et ils n’ont pas vu nos sangs

ils n’ont pas su nos plaintes » (p.29)

 En face, Anna Babi ne manque pas d’armes : « les longues mains affutées » d’une virtuose des textures de présence à déjouer ou induire; d’étranges « tresses de combat » pour aider qui perd pied à courir contre le courant; l’art de s’introduire savamment dans les « bottes », les « bras » et les « têtes molles » d’autrui; l’art aussi de pérenniser les rôles salutaires (« tu seras une enfant éternelle et je serai ta mère / on se ressemblera tellement / nous serons la même »); l’art suprême enfin (p.37), qui est à la fois art de vivre et d’écrire – de la cueillette en terre invisible ! Cette toute jeune femme est une admirable écrivain, nette, résolue, passionnément lucide – et directe. Puisse sa sauvage maturité ne pas se civiliser trop vite; puisse sa vengeance savoir ne faire souffrir en retour que le mal; puisse son esprit ne pas se meurtrir trop où il ose si généreusement descendre.  

©Marc Wetzel