William Cliff – Des destins – (Ed. La Table ronde – 345 p.)

Une chronique de Xavier Bordes

William Cliff – Des destins – (Ed. La Table ronde – 345 p.)


Voici que pour ses quatre-vingt-deux ans, le poète W. Cliff mainte fois couronné (Prix Goncourt de poésie en 2015 notamment) nous délivre un épais volume de poèmes, composé de vers en forme de sonnets désinvoltes, souvent rimés, sous-tendus d’un humour observateur et plein d’humanité, qui a pour titre « Les destins ». L’ensemble compose une sorte de roman, où s’entrecroisent en effet les fragments de destinées des personnes auxquelles le poète a eu à faire, pour toutes sortes de raisons qu’on découvrira. Cet ensemble de destins trace en filigrane une sorte de biographie de l’auteur, pleine de fantaisie et de personnages comment dire, euh, « hétéroclites » ainsi que les rencontres variées que peut lui avoir ménagées une vie plutôt longue et riche. Le poète y mêle à parts égales le sérieux et la légèreté, l’abîme existentiel et la superficialité de l’anecdote, dans sa manière savoureuse et originale, immédiatement reconnaissable. Sonnets aisés à lire, pointillés poétiques de moments où sont saisis à l’état brut des éclairs de réalité. Une écriture qui, de même que la forme sonnet, souvent semble l’apanage de l’âge et correspondre à des écrivains qui, n’ayant plus rien à prouver, s’adonnent à une liberté d’écrire en quelque sorte printanière, associée à une rigueur formelle qui solidifie les poèmes avec une aisance due à une longue pratique. Traitant ainsi, à la manière de la vie elle-même, du grave et du léger, du ferme et de l’évanescent, en les déployant sur le même plan à travers le livre. J’ai particulièrement apprécié les sonnets des pages 261 à 270 qui racontent « l’Avenir », histoire d’un bateau qui me semble fort bien symboliser le périple de la navigation poétique en elle-même, l’écrit figurant, sous forme de leurre, le vaisseau du « logos ». Je souhaite au lecteur d’éprouver la même jubilation qu’on sent avoir été celle de l’auteur à composer ce massif – néanmoins subtil et facile d’approche – volume poétique, qui feint d’être (et qui est peut-être) le résumé secrètement testamentaire d’une vie distribuée comme si c’était une année, en presque un poème par jour !…

                                               ©Xavier Bordes    Paris, 1 mars 2023.

Les lectures de Patrick Joquel

Poésie

Titre : Frontières, Petit atlas poétique

Auteur : Anthologie établie par Thierry Renard et Bruno Doucey

Éditeur : Bruno Doucey

Année de parution : 2 023

Un petit atlas car les poètes présentés ici viennent de plusieurs pays. Ils sont un peu plus d’une centaine. Des écritures variées donc autour de ce mot qui trace des lignes entre les humains, et sur le sol de leur planète. Richesses des points de vue. Témoignages et solidarités. Un livre dense !

Un livre à lire et à relire, lentement, et à méditer. Un livre pour accompagner ceux qui cherchent un monde plus riche en humanité.

Une anthologie qui au-delà du Printemps des Poètes 2023 jalonnera longtemps la poésie du 21e siècle.

https://www.editions-brunodoucey.com/frontieres-petit-atlas-poetique

*

Titre : L’âpre beauté du paysage

Auteur : Jeanne Bastide 

Œuvres de Roselyne Sibille

Éditeur :L’Ail des ours 

Année de parution : 2 021

6€

On est parti. On est en marche. Grâce à l’usage d’untu l’autrice nous embarque. Elle nous suit telle une ombre ; la solitude du marcheur ne craint pas l’ombre. 

…

Toi, séduit par l’âpre beauté du paysage, tu t’attardes.

Tu te laisses dévisager par les arbres.

La patience de la roche ;

La danse lente du chemin.

…

Les mots viennent à leur rythme et pas après pas deviennent texte, puis plus tard livre. La méditation du marcheur… Combien de poètes l’ont suivie ? Combien de marcheurs ont rencontré la poésie en chemin ? 

L’écriture et la marche, complices de longue date… La marche et la réflexion ; l’écoute et l’attention à l’instant aussi. On tourne ainsi les pages de ce livre comme des lacets pour atteindre ces espaces plus hauts que soi-même et se mettre au monde. Traverser des espaces que le temps a traversés, laissant quelques traces que l’on écoute ou contemple en passant. On s’interroge sur le futile des jours. Sur ces jours bâtis sur l’absence. Absence des ancêtres, des trop tôt partis, multiples absences qui nous tiennent les mains au fond des poches. 

On marche sur un sentier. On sait qu’il a mille ans autant qu’un jour. On sait qu’au fond l’horizon se fermera un jour. On avance, on pense, on s’accorde et puis, paisible, on rentre.


Roman

Titre : Sidéral

Auteur : Antoine Blocier

Éditeur : Horsain

Année de parution : 2 021

Voici un roman de Science Fiction qui interpelle. On est dans un futur relativement proche. Pas bien loin de la Terre : dans une station spatiale internationale. L’héritière de l’ISS. On y retrouve des ingrédients dont on est déjà abreuvé aujourd’hui : l’intelligence artificielle, la recherche scientifique, les mille pauvretés des peuples, l’espoir d’un monde meilleur, le pouvoir politique, le pouvoir économique. 

Autrement dit on est en équilibre entre la fiction et la réalité. C’est subtil et puissant. Bref, tout en tenant le lecteur en haleine, ça interroe et interpelle.

À découvrir dès seize ans.


©Patrick Joquel

www.patrick-joquel.com

Dernières parutions:

  • Patrick Joquel, Page control, éditions de la Pointe Sarène.
  • Cairns 32 : Frontières, hiver 2023

Prochains voyages/livres :

  • Peymeinade, 13 et 14 mars.
    Rencontres avec les classes cycle deux des trois écoles de la ville pour préparer le 3e festival Mots et Papiers. Atelier d’écriture : un poème/classe sur le thème l’école ici/ailleurs, l’école de nos rêves, l’école pour tous. Le jour du festival, avec un artiste, illustration du poème à la craie sur le goudron de la cour de l’école Mirabeau. Le 13 mai de 17h à 22h
      • 15 mars, atelier d’écriture à la médiathèque de Signes (83). haïku.
      • Jeudi des mots chez Pauline à Nice
        école de Coaraze 06 le matin
        Anthologie Frontières éditions Pourquoi viens-tu si tard/ cairns 32 Frontières le soir chez Pauline, Nice le Port
        16 mars
        20 avril
        15 juin
      • Printemps des poètes : Frontières
        21 mars : Breil/Roya 06
        22 mars, printemps des poètes à Cannes, avec Cannes Jeunesse.
      • 23 au 25 mars, ateliers d’écriture à la Médiathèque d’Antibes (06) ; en lien avec une expo Prévert. Intervention également durant la journée professionnelle : pratiques d’écriture : pistes pour lancer de l’écriture.
      • 30 mars école Fénelon, Grasse ; suite du projet ce2 en voyage ;
      • 1er mai : chemin de Durcet (61) : inauguration des nouvelles balises/poèmes et signatures.
      • INSPE de Nice (06) : formation 2de deux groupes d’étudiants à la poésie
      • Mercredi 21 septembre
        découverte de l’édition poésie contemporaine (jeunesse) présence du poème dans la classe, éléments de regards… 
      • mercredi 7 décembre
        • ateliers d’écriture
        • – retour sur les premières semaines de classes
        • – lecture suivie d’un livre de poèmes
        • – ateliers d’écriture
      • mercredi 10 mai 2023 : haïkus et lecture suivie
      • Peymeinade, 06, troisième festival du livre en plein air, le samedi 13 mai 2023. Cette année l’événement se fera en semi-nocturne de 17h à 22h.
      • 14 mai 9e fête du livre de Gonfaron (83)
      • Du 2 au 4 juin : festival du livre de Grimaud (83).

      Pierre MIRONER, LES LARMES DE PHAETON – Poésie – Éditions du Menu Fretin

      Une chronique de Jeanne Champel Grenier

      Pierre MIRONER, LES LARMES DE PHAETON – Poésie – Éditions du Menu Fretin

      Il s’agit d’un recueil de poésie dont la couverture blanche présente dans les tons gris-bleu la photo d’une famille de cygnes blancs sur un lac de grande amplitude d’où se dégage un sentiment mêlé d’élégance, d’immuabilité et de solitude immédiate. 

                   Le titre : « Les larmes de Phaeton » dont le seul indice explicatif de l’auteur soit  »  Phaeton fils du Soleil, pleure sur Varsovie », Varsovie dont la famille de l’auteur était originaire. Et puis cet avertissement dubitatif qui me fut donné : » ce livre est difficile » ; il s’agit non pas là d’un trait d’orgueil, certes Pierre Mironer a fait ses études en Sorbonne, a été enseignant, et tout en découvrant la complicité du piano ancien et les musiques du XVIIe, a couru le monde comme le firent nombre de poètes tels Blaise Cendrars et plus près de nous Sylvain Tesson, ou un Blaise Hofmann ; ces mots » ce livre est difficile » sont presque une excuse, comme s’il n’avait écrit que pour lui-même ce grand voyage de joies et de larmes qu’est la vie, ou pour son père disparu à qui ce recueil est dédié.

                  Aussi, ne nous attendons pas à une prosodie régulière et compassée, il y a dans l’écriture de Pierre Mironer un gisement de richesses brutes et des explosions de lumière urgente ici et là indiquant la présence d’un trésor dont on ne veut déployer (comme le font souvent par orgueil les poètes) tous les filons, car il ne s’agit pas de briller, il s’agit de mesurer une vraie profondeur de douleur et de solitude. Toutefois il n’est pas question non plus de se retirer dans la prostration ou l’ascèse.

                  L’auteur écrit au vrai rythme de sa vie et au rythme du monde qui n’est pas celui où se suivent naturellement les alexandrins. Ainsi se présente sa  »description » du célèbre et beau tableau de « La Dame à l’hermine » où Pierre Mironer avertit le lecteur sur le ton naturel de l’échange :

      « Aligner des vers…/ ou raconter l’épopée turco-bulgare / ou les confluences balkaniques /comment le pourrais-je ?

      La misère des cités d’Europe de l’est est fort grande / Inutile de traduire « La Ballade des Pendus » en polonais ( P.49) 

      Il en viendra donc à regretter cette fourrure d’hermine qui orne le col des riches bourgeoises :

      « Un petit animal qui disparaît sous la neige des congères

      elle a su le caresser, et depuis, il ne cesse de se retrouver en hiver 

      autour du cou des grosses dames de Krakow »(P.46)

                  Pierre Mironer évoque le voyage de toute une vie passée à rechercher des racines vivantes, sans en trouver. Il ne lui reste que les dieux de l’Olympe et de la culture comme Phaéton, ce fils folâtre du soleil dont il s’imagine être le semblable, ce qui lui fait dire :

      « J’accumule les errances et les enfantillages

      C’est cela que tu me reproches » ( P.31)

                 Aussi, n’espérons pas lire ici de la poésie  »classique » bien  »calculée » mais laissons-nous surprendre par exemple par un moment naturel d’admiration devant une tenture ancienne :

      « ce chat qui tâte la température de la rivière / va-t-il marcher, courir sur l’eau »… se contredisent perchés / le cacaotès et un doux rapace…/ Il n’en faut pas plus pour oublier ce monde..

      « La verdure la plus fraîche est sans doute celle de la cigogne, / qui prolonge de son corps oblong et de ses pattes de roseaux / le reflet des arbres »…( Musée de Cracovie)

                 Ainsi, Pierre Mironer a raison, la poésie est partout, et malgré une vie difficile à circonscrire, il suffit de regarder la nature (même si elle se raréfie), parfois même une œuvre d’art :

      « Venez écouter le chant inouï des Oiseaux dans les musées

      Et caresser la Création, caresser les créatures… »

                Seul au monde, le poète ( à la manière de Heinrich Heine) se donne une ligne à suivre :

      « Va comme la nuée répandant la brume

      sur chaque chaume, et ne te laisse pas enclore

      dans l’ajustement des tuiles d’un toit. » ( P.35)

                Je retiens entre mille autres beautés ce « Petit bestiaire de circonstance »

      où l’auteur à l’oreille musicale nous laisse écouter : 

      « le cliquetis dérivé du trot de l’haridelle sur les promenades » ( P.25)

                Ce livre est une confession, une invite poétique plus en prose qu’en vers, et peut devenir un ami si l’on sait se détacher des habitudes comme le souhaite  Pierre Mironer en page 38 :

      « Viens au monde un Kerouac entre les dents

      peut-être au contraire de moi te sentiras-tu « en famille » ici-bas…

       consolide ton ashram littéraire, bien loin du parking terrestre »

      © Jeanne Champel Grenier

      Jérôme Garcin, Mes fragiles, Gallimard, décembre 2022, ( 14€ -103 pages).

      Une chronique de Nadine Doyen

      Jérôme Garcin, Mes fragiles, Gallimard, décembre 2022, ( 14€ -103 pages).


      Faire d’un proche disparu un personnage de roman, c’est le maintenir vivant, une façon de le ressusciter et de lui rendre hommage. Ce que Jérôme Garcin a déjà réalisé plusieurs fois. Rappelons l’ouvrage Olivier, en mémoire de son frère jumeau, fauché à six ans par un chauffard, en 1962. Un absent qui l’habite, vit en lui, grandit avec lui. Puis celui sur son père, tué accidentellement d’une chute de cheval, en 1973. 

      Le voilà comme pris dans une spirale dramatique, fatale. Écrire, n’est-ce pas prolonger la vie des disparus? Les rendre immortels ? Lui qui est «  dans la révolte » face au destin. Il poursuit le portrait de ses défunts avec d’autant plus de courage qu’il fut doublement touché en 2021. Qui sont donc ses  « fragiles » ?

      IL commence par le dernier parti, le 22 mars 2021 ce frère artiste, dont il a eu la charge par le juge des tutelles. Inconsolable depuis la disparition de leur mère, six mois avant, le 14 septembre 2020.

      Jérôme Garcin  retrace le parcours médical de son frère Laurent à l’hôpital Pompidou. Atteint de  plusieurs comorbidités auxquelles s’ajoute le syndrome  de l’X fragile.  Victime d’une crise d’épilepsie, il est  terrassé ensuite par le covid. Le narrateur confie avoir refusé l’acharnement thérapeutique, décision qu’il a jugée sage. Il évoque ses visites épuisantes, limitées à une heure durant des semaines, endossant la tenue de cosmonaute, avec des instants d’espoir. 

      Avec beaucoup de délicatesse, le narrateur détaille l’enfer que vit la famille proche, le maelstrom qui s’empare  des pensées intérieures. Comment ne pas flancher. Difficile d’imaginer quand l’animateur du  « Masque »  orchestre l’émission phare  avec bonne humeur, qu’il vient de courir d’un hôpital à l’autre. Juste le temps de changer de masque. Il recourt à la métaphore de l’orage qui se rapproche avant le  foudroiement, et convoque une phrase du Général de Gaulle qu’il adapte : «  Maintenant , et pour toujours, Laurent est comme les autres ».

      Après le portrait de Laurent, il dresse le portrait de cette mère « invincible », qui a dû faire face à deux disparitions accidentelles. Il expose sa formation artistique, sa carrière de restauratrice de tableaux pour le Louvre, met en lumière son talent de peintre.

       Il évoque ce qu’elle a été, une artiste passionnée par l’art italien, dotée d’une «  inexpugnable joie de vivre » et « d’une propension à l’émerveillement ». Une lectrice de Colette, de Christian Bobin, de François Cheng. Une oreille qui aime écouter Brahms, Mozart, Debussy.

      Par petites touches, il compose un touchant tableau pétri de déférence, il met en valeur sa générosité envers un peintre sdf.

      A  89 ans,  « cette vaillante maman capitulait », souffrant le martyre, «  même la religion, qui était son socle et son Ciel, ne semblait plus lui être d’aucun secours ». 

      On suit ses transferts successifs d’hôpitaux, puis établissement spécialisé en soins palliatifs. La phrase : «  elle entrait ,en plein été, dans son dernier hiver » convoque le titre : «  Le dernier hiver du Cid », opus dans lequel Jérôme Garcin  évoque les dernières heures de Gérard Philippe. Comme sa famille lui avait remis un portable pour la tranquilliser, elle n’a eu cesse d’appeler au secours afin de quitter cet enfer/prison.

      L’hécatombe s’est poursuivie avec le décès de sa tante ( en août 2022) qu’il considérait comme sa seconde mère. « Le destin le prend au collet » une fois de plus.

      Les cérémonies d’adieu récurrentes qui se déroulent au cimetière de Bray-sur-Seine convoquent le tableau émouvant du peintre Emile Friand, «  La Toussaint » représentant l’hommage d’une famille pour ses morts. Comme un instantané photographique, l’impression d’un travelling sur le cortège.

      Jérôme Garcin reconnaît être taraudé par cette idée de culpabilité et se demande encore s’il a bien fait de cacher à sa mère le secret de cette maladie génétique rare, sans traitement spécifique, difficile à diagnostiquer. Il explique en ses propres termes et non ceux d’un médecin ce qu’elle implique. « La culpabilité est un sentiment illégitime et légitime » pour lui, porteur sain. Il se sent « responsable d’avoir propagé », à son insu, ce dont il a hérité. Et descendant d’une dynastie de médecins, il fait le constat que «  les cordonniers sont toujours les plus mal chaussés ».

      Dans une émission, le narrateur confie son apaisement de constater que les peintures de son frère Laurent , « peintre débordant »,vont être consultables de façon permanente. Le psychanalyste Henri Bauchau avait d’ailleurs compris «  combien l’art était son vrai langage… ». « L’exposition annuelle de ses tableaux aux couleurs vives de vitraux favorisait ses dons clandestins et négligeait de reconnaître ses handicaps visibles ». 

      Dans ce récit, l’écrivain décline son amour absolu pour son épouse, Anne-Marie, sa profonde gratitude envers sa famille «  qu’il aime d’une façon exclusive et animale », « qui le serre, le consolide, l’étaye et l‘empêche de chuter trop bas » et forme « une digue impérissable ».

      Quand vient le moment douloureux de vider l’appartement, le journaliste retrouve un cahier, sorte de journal tenu par sa mère, où figure son ami Michael Lonsdale, tombe sur des lettres dont ses propres lettres. Il les relit, en consigne quelques-unes, ce qui fait défiler sa vie et celle de ses parents. La malle aux souvenirs déborde avec les lettres amoureuses de son paternel adressées à sa femme, quand il voyageait  en tant que directeur des Presses Universitaires de France. L’époque du bonheur comme il le souligne.

      Certains paragraphes contiennent  des phrases très longues, comme si elles reflétaient le poids à supporter pour « la petite famille démantibulée » ou des énumérations décrivant chacun des tableaux. D’autres contiennent des étincelles de poésie comme dans l’évocation du pays d’Auge : «  les trilles des mésanges, le staccato des rouges-gorges…, le bruit d’eau cristallin » jailli des «  ramures des peupliers ». Un style d’une élégance et d’une délicatesse qui transcende le livre.

      Le désir de poursuivre une conversation avec les absents rappelle la démarche identique  d’autres écrivains terrassés par la perte d’un géniteur : Premier sang d’Amélie Nothomb et plus récemment l’opus d’Albert Strickler Petit père.

      Jérôme Garcin livre un témoignage poignant sur une maladie méconnue, découverte en 1991, « le syndrome de l’X fragile », dont ses descendants ont aussi hérité . 

      En même temps il décline une radiographie de la situation des hôpitaux, frappés de plein fouet par la vague du covid et de la recherche médicale. On est saisi d’empathie. La lecture pourrait s’avérer éprouvante pour les âmes sensibles, mais elle est adoucie par les tableaux tissant un cocon réconfortant pour la famille de l’auteur. Ceux chamarrés de Laurent, le cubiste, qui « éclairent, embellissent son souvenir » et ceux de la mère paysagiste qui apportent de la sérénité à Jérôme Garcin.  En plongeant son regard dans leurs toiles, véritables « épiphanies », il sent leur présence en permanence, « une compagnie invisible, heureuse et bienfaisante ».

      Le tombeau de papier dans lequel il drape ses disparus revêt une portée universelle. Le lecteur quitte ce bouleversant récit autobiographique secoué. Le chemin de la résilience sera long.

      © Nadine Doyen

      Albert Strickler, Petit père, Editions du Tourneciel, Collection lignes de vie, ( 20 € – 234 pages)

      Une chronique de Nadine Doyen

      Albert Strickler, Petit père, Editions du Tourneciel, Collection lignes de vie, ( 20 € – 234 pages)


      Comme Amélie Nothomb l’affirme dans son dernier roman : « La mort n’est pas la cessation de l’amour. ». Le dialogue n’est pas interrompu. Dans cet hommage au père, le diariste ne veut pas que ce livre soit considéré comme un tombeau de papier, mais un partage de scènes de vie, un prolongement de leurs conversations qui en appellera d’autres. Une absence difficile à apprivoiser.

      La photo de la couverture frappe quant à la ressemblance entre père et fils. On subodore, au vu du panier de poussins, que c’était un homme de basse-cour ! Qu’il avait une passion invétérée de colombophile, d’aviculteur émérite. On devine vite d’où vient la capacité de l’auteur à s’émerveiller de ces « riens somptueux » qu’il distille dans ses journaux pour le bonheur de ses lecteurs.

      Autre héritage légué : « vivre en état de poésie » et au contact de la nature. Pour honorer ce culte de la poésie, des poèmes ponctuent le récit. Admirable, ce poème pétri de gratitude à l’encontre du père, « beau mendiant de lumière », qui lui a appris à « déchiffrer les hiéroglyphes des oiseaux dans la neige. »

      Les oiseaux, il les aimait tant que le jardin regorgeait de mangeoires. De multiples facettes sont évoquées : homme de devoir, manœuvre, second, commis, groom, son apprentissage du métier de cordonnier, pêcheur… Un homme illettré, inculte, « l’œil bleu derrière la rosace de sa bonté ».  « Bonté monstrueuse ». Un père qui allait plutôt dans le temple de Baudelaire le dimanche matin ! 

      Un père aux mains dépareillées qui n’excellait que dans le maniement du balai. Son accent n’était pas une tare pour lui, pas plus que ses fautes de français. Au fur et à mesure de la lecture, on plonge dans l’intimité de la famille d’Albert Strickler, évoquant ses souvenirs d’enfance (escapades à vélo.) La mère apparaît quand elle doit aider son « mari-enfant » pour mettre les boutons de manchettes, faire les nœuds de cravate. Le samedi était dédié aux bains dans la buanderie, faute de salle d’eau.

      Un passage prend aux tripes, celui où Albert Strickler évoque les derniers moments de Père- la- bonté, si généreux en sourires, en embrassades. L’émotion indicible, difficile à endiguer, va crescendo quand les soins palliatifs sont abordés, et atteint le climax avec sa disparition le 24 décembre 2008. 

      Quand on lit des extraits du journal correspondant à cette période où le père est hospitalisé, on est saisi par tout le maelstrom qui habite sa famille. Le narrateur « surveille le téléphone comme un bâton de dynamite », redoute « la déflagration de l’annonce », conscient de « l’imminence du départ ». Il cherche à quoi se raccrocher. C’est alors que surgit « le baron perché », cet écureuil omniprésent dans les journaux du diariste ! Venu frapper à la fenêtre le lendemain de sa mort, comme une réincarnation ? Et de rappeler ses dernières paroles : « Avez-vous encore assez de noix pour eux »

      Avec ce père qui « préférait la liberté des champs, la tendresse des prés, la cathédrale des forêts », Albert Strickler a partagé les offrandes de la nature, « tapis dans des cryptes de végétation », l’incontournable cueillette du muguet dans un berceau de chlorophylle ». Ce bonheur de « boire la lumière des vitraux du feuillage translucide », d’écouter le vent, se retrouve transposé dans la plume poétique de ses journaux.

      Revenant sur les goûts culinaires de son père, en particulier sur sa passion pour le boudin et son breuvage favori, la bière., l’auteur des Sublimes d’Alsace regrette de ne pas avoir réussi à intéresser son père aux vins, et surtout depuis que lui-même habitait au cœur du vignoble.

      Il ravive aussi leurs souvenirs en commun : un match à la Meinau, sa collection de pièces disparues, le grand nettoyage de printemps, « l’Oschterputz », source d’émerveillement pour le narrateur gamin, sa première virée en voiture, le permis en poche, qui a tourné au fiasco et en 80, les premières vraies vacances du père à Sainte Maxime, qui avait accepté d’être éloigné de sa base, car le séjour serait bref, le nourrissage de ses nombreuses volailles serait assuré et la cuisinière serait son épouse ! 

      Le sommaire détaillé montre la richesse de ces scènes de vie, scandées par la phrase récurrente « la vie est belle », auxquelles s’ajoutent des extraits de quatre journaux. Les fragments de vie s’achèvent sur une merveilleuse et touchante déclaration d’amour à ce père aimant : « je pense désormais chaque jour/ A la radieuse transparence de ta présence/ A ton beau sourire… ». 

      D’ailleurs, le fils le devine partout, « dans le jaune citron de la poitrine d’une mésange », «  dans la belle brume bleuâtre qui lèche le ciel d’hiver » ou même «  sur sa langue comme le pépin d’une pomme ». 

      Quelle fin lumineuse avec ce poème qui met en exergue « la lumière de sa bonté et le doux bleu de ses yeux lustrés par l’émerveillement. » 

      Albert Strickler brosse un touchant portrait de « l’homme des bois », « Natürmensch », dont la présence irradie au fil des pages. Le levain de la tendresse qui les a reliés est bouleversant. Prose et poèmes en alternance. Nul doute que l’on aurait aimé connaître celui qu’il nomme le Ravi, à la bonté exceptionnelle.

      © Nadine Doyen