Danielle FOURNIER, ce pourrait être l’été, suivi de Mireille FARGIER-CARUSO, ainsi cela devient, collection Duo, Editions Méridianes (Montpellier), 2023, 12 €


Il arrive que les poètes soient aussi intellectuels (prof d’université, philosophe), et la pensée les fait chanter. Nous qui, alors, les lisons et recevons, leur chant en retour nous fait penser, et c’est justice. Mais voici que, d’après le principe de cette petite collection (un poète lance un poème de quelques pages, un autre – qui saisit ce poème comme une question qu’on pose – lui répond), il arrive ici que deux poètes intellectuelles s’entre-répondent : deux chants de pensée se suivent, se jaugent et s’accordent autant qu’ils peuvent, autant que la vérité leur paraît le permettre. Va-t-on dès lors constater qu’elles pontifient fort, et qu’on s’ennuie ferme ? On pourrait le craindre, mais non : le thème traité est, en effet, net et universel, c’est celui de l’été manqué ou failli, de la maturité qui déçoit ou déchante, d’une vie humaine parvenue au sommet de sa construction et échouant à stabiliser son acmé, à trouver paix et joie à ce qu’elle se sera fait devenir.

Danielle Fournier (1955) titre sa séquence : « ce pourrait être l’été » (la pleine et complète saison d’existence, la plénitude méritée d’expérience, l’exercice enfin réussi d’être là), mais … ça ne l’est pas : la puissance de béatitude acquise ne marche pas, quoi qu’on aime en croire, quoi qu’on s’amuse à en singer, quoi qu’on joue à en disposer. Le poème est digne, poignant, juste – d’une nostalgie sûre de ses motifs, mais n’exagérant jamais ses moyens. Une femme cherche à comprendre (puisqu’elle a toute sa vie pensé pour n’avoir plus peur de comprendre !) comment elle n’en est pas arrivée là où sa constante authenticité, sa fière fidélité, sa secrète attention à ce qui chaque fois importait vraiment, étaient faites pourtant pour l’y mener. Il y a là une plainte intègre, un constat élégiaque (« que faire des ciels en pleurs« ?), un demi-tour inconsolable sur le défilé d’efforts perdus qu’une vie se sent quitter. L’aveu bouleverse : son propre travail de perfection a comme trahi cette femme. Trahi, parce que l’été, ici, que « ça aurait dû – maintenant enfin – être« , est comme la saison de l’accomplissement, la période de notre destin où le corps est le plus habitable, où notre propre enveloppe de chair est devenue maison sûre et sereine. L’été d’une existence est son moment d’être digne foyer d’elle-même, que le feu (domestique) du sens éclaire et justifie : c’est l’âge exact, dit-on volontiers, auquel on choisirait, un jour d’après la vie, de ressusciter; l’âge aussi qu’on reconstruirait pareil, qu’on rebâtirait à l’identique si l’on venait absurdement à le perdre, comme un bagage, jeté du toit dans le vide, lors d’un virage serré. Mais rien n’y fait : la part la mieux exercée de soi se fait indisponible, sonne creux, donne, au mieux, lieu à tristes grimaces et oisives clowneries :

« on joue à l’été dans l’eau glacée avec des

ballons gonflés

on s’amuse à rire autour d’une table vide, à se 

prendre par la main

pourtant il n’y a Personne

et ce n’est pas que l’on craigne quelque chose » (p.8)

Bref, pour le dire familièrement, ça ne vient pas fort !

« une femme ravagée de l’intérieur existe

et n’a pas de mots

vit en parallèle

un monde où la guérison ressemble au vent

elle ne sait plus ce qu’elle attend

sinon qu’elle attend » (p.7)

C’est donc Mireille Fargier-Caruso (1946) qui répond. Le titre de son poème en écho nous dit tout : « Ainsi cela devient« . Elle rectifie donc trois fois le « ce pourrait être l’été » du poème d’appel. D’abord, le serré et net indicatif présent (« devient ») répond au flottant et flou conditionnel (« ce pourrait être »); ensuite, le pur et simple « devenir » (l’écoulement des états du réel, la sèche et inlassable auto-succession des événements du monde) vient supplanter et effacer l’être espéré et fantôme; enfin le « Ainsi cela » conclut – comme un glas logiquement impersonnel et général – à la vanité des réclamations particulières (absurdes au Paradis, inutiles en Enfer, ambiguës dans l’entre-deux). La « réconciliation » ne se mendie pas, elle se décide; le passé vaut précisément le présent qu’il fut, et aura l’avenir du sens que nous lui ferons mériter ou non de garder. La poète balaie, pour nous, devant la porte de la vie : tout nouveau « maintenant » fait logiquement vieillir (comme le dit d’ailleurs Platon dans son « Parménide », 152 bc); « nous ne sommes jamais tout à fait » (p.4), car nous ne devenons que pour redevenir aussitôt autre chose (aucun état de nous-même, même le plus abouti, n’est fait pour être ce nous-même !); tout devenir (et une vie réelle en est un) est à horizon indéterminé, à sillage révolu et à définitive hésitation :

« tandis que les marées vont et viennent

dans le plaisir du mouvement

nous cheminons

vers ce qui s’échappe toujours

les jours noyés dans notre dos » (p.4)

Trois arguments viennent en images exemplaires. D’abord, l’amour qui fut ne passe pas, car deux êtres l’ont fait justement passer l’un dans l’autre (tu « ne peux effacer/ ces moments où l’on est hors de soi/ cette émotion et son sillage« , p.10), dans un secret confié à plus haut qu’eux :

« nous savons bien alors

que nous sommes plus que nos gestes

à croire qu’on pourrait

remonter le temps avec nos mains

puis le repos

après l’amour

si haut

si simple

nous sommes réconciliés » (p.6)     

Ensuite, le temps, disent les philosophes, est « le devenir passé du présent », et même le « revenir présent du passé » y baigne (et s’y noie héroïquement) : la réalité n’habite que là où elle change. Faisons, pour être réels, comme elle !

« pas de pause dans la durée

pas d’arrière cour au monde

on peut juste faire du commencement

pour pouvoir l’habiter » (p.12)

Enfin, que trouve et « sauverait » la nostalgie ? Du présent ranci, laissé pour compte; un présent en tout cas qui rêvait d’un autre avenir que notre piteux et cérémoniel retour à lui ! Il n’y a pas de maison inactuelle, l’absence n’est foyer que pour les absents :

« sur la table de nuit une bague oubliée

un anneau    un lien trop grand pour toi

et cette carte retournée à l’expéditeur

fausse adresse

y a-t-il donc un vrai lieu où habiter ?

insouciants les mots

avenir grand ouvert

devenus faux comme l’adresse

on connaît trop la fin de l’histoire » (p.8)

Laquelle a raison ? Mireille Fargier-Caruso opte, comme on voit, pour le défi tragique (les animaux vivent bien car ils ne savent que vivre, comme les choses ne savent qu’être; pour nous, bien sûr, nous savons que ce que nous croyons importer le plus est ce qui dure le moins) et elle parie sur ce qui doit ne pas durer :

« parier sur l’éphémère

du vif

au milieu de la grande patience des choses

restées là immobiles

comme si elles nous attendaient » (p.7) 

Danielle Fournier – qui n’espère, de toute façon, rien d’éternel – attendait, elle, au coeur d’une vie humaine, une possible complète réalisation du temps. De ceci, qui n’a pas eu lieu, elle ne peut faire son deuil. Comme poète, elle sentait (à tort ou à raison) le temps lui-même vivre – or tout être vivant est un précipité de temps (il contient encore, dans ses gènes, ce qui l’a permis; il permet toujours, dans son métabolisme, que persiste ce qu’il contient). « Ce pourrait être l’été » signifie alors peut-être : le temps pourrait, devrait, lui-même vivre. Une durée devrait jouir de son propre perfectionnement. Comme l’espace s’accomplit en maison d’un corps, le temps devrait pouvoir se devenir à lui-même réel … en maison d’une âme ? On comprend alors (et partage) l’espèce de désespoir policé, de polie inconsolabilité de sa déception :

« toujours, toujours les mots dessaisis d’une

histoire qui s’est délitée

entre les pages d’un livre vermoulu sur une

tablette crasseuse

d’une tour lézardée, d’un moulin décrépi

une femme enterrée au jardin

un amour ruiné  » (p.9)

Ce dialogue à la loyale entre deux superbes lyrismes – à propos, justement, de la légitimité même d’une existence lyrique ! – touche et éclaire.

Victor Klemperer, LTI, la langue du IIIème Reich, préface de Johann Chapoutot, Espaces Libres, Éditions Albin Michel, Histoire, 510 pages, septembre 2023


LTI: Lingua Tertii Imperii

Johann Chapoutot historien spécialiste de l’histoire contemporaine et du nazisme, dans sa préface, interroge : Que faire et comment réagir face à la violence?

Que pouvait donc entreprendre Victor Klemperer, « fils de rabbin, professeur de philologie et de littérature française avant d’être destitué en 1935 pour être affecté à un travail de manoeuvre dans une usine. »? Il échappe de peu à la déportation et au terrible bombardement de Dresde. Que pouvait-il entreprendre dans une Allemagne qui interdisait aux juifs tous droits en réduisant ces femmes et ces hommes à l’état de vermines et cadenassait de la même manière violente et  brutale chaque opposition?

La seule réponse qu’a pu imaginer Victor Klemperer a été en philologue de repérer et d’analyser, de dénoncer l’appauvrissement général de la langue allemande généré par le régime nazi. Comment le poison nazi a pu ainsi s’infiltrer partout, toucher toutes les structures de la société, toutes les tranches de la population. 

LTI est le titre énigmatique qu’il donne au journal qu’il tient entre 1933 et 1945 et dans lequel il consigne toutes ses découvertes sur le langage nazi. Il avouera aussi que c’est ce travail tenu secret qui lui a permis de tenir le coup. Oeuvre d’intelligence dans cette période funeste et particulièrement sombre de l’histoire contemporaine.

LTI équivaut à « la langue du IIIè Empire », Lingua Tertii Imperii. En utilisant ces trois lettres pour désigner la langue nazie, il parodie l’une de ses manies et dénonce par là-même les procédés mis en place par cette langue: dénaturer, déshumaniser, chosifier, réduire les rapports humains à leur unique fonction utilitaire. 

p47 : « Le nazisme s’insinua dans la chair et le sang du grand nombre à travers des expressions isolées, des tournures, des formes syntaxiques qui s’imposaient à des millions d’exemplaires et qui furent adoptées de façon mécanique et inconsciente. »

« Les mots peuvent être comme de minuscules doses d’arsenic: on les avale sans prendre garde, ils semblent ne faire aucun effet, et voilà qu’après quelques temps l’effet toxique se fait sentir. »

P48: « La langue nazie change la valeur des mots. (…) elle assujettit la langue à son terrible système, elle gagne avec la langue son moyen de propagande le plus puissant, le plus public et le plus secret. »

P53: « La LTI est misérable. Sa pauvreté est une pauvreté de principe. » 

« Elle s’empara de tous les domaines de la vie privée et publique: de la politique, de la jurisprudence, de l’économie, de l’art, de la science, de l’école, du sport, de la famille, des jardins d’enfants et des chambres d’enfants. »

Certaines phrases de Klemperer résonnent avec pertinence lorsque je suis confrontée à la langue de bois de ceux qui nous gouvernent et d’une partie de la presse. La langue du néolibéralisme ressemble en bien des points par les mécanismes qu’elle copie, qu’elle reproduit à la LTI. Surtout lorsqu’il s’agit d’assoir des dogmes, de stigmatiser les opposants politiques ou certaines tranches de la population. Le capitalisme malade ressemble de plus en plus à un régime autoritaire, qui broie l’individu. Ruine la planète. Ceux qui la défendent et donc défendent l’intérêt de tous se font appeler « éco-terrosite », « éco-fanatique ». Une uniformisation est mise en place, un appauvrissement de la langue va de paire avec l’appauvrissement de la pensée. Il devient de plus en plus difficile de critiquer la parole officielle, de lui opposer une autre approche. 

P60: « La LTI est la langue du fanatisme de masse. »

P59: « La LTI s’efforce par tous les moyens de faire perdre à l’individu son essence individuelle, d’anesthésier sa personnalité, de le transformer en tête de bétail, sans pensée ni volonté, dans un troupeau mené dans une certaine direction et traqué, de faire de lui un atome dans un bloc de pierre qui roule. » 

La LTI se caractérise par une très grande pauvreté. On peut trouver une liste des mots de la LTI sur la page Wikipédia dédiée à la LTI. Pour chacun de ces mots Klemperer note son apparition, son utilisation. 

P93: le premier mot de la LTI: « Strafexpedition » expédition punitive

« Les expéditions punitives semi-privées et exécutées en amateur, furent immédiatement remplacées par l’action policière, régulière et officielle, et le ricin par les camps de concentration »

Staatsakt = cérémonie officielle

P95: « Une cérémonie officielle a une signification « historique » particulièrement solennelle. Et voilà le mot avec lequel, du début à la fin, le national-socialisme a fait preuve d’une prodigalité démesurée. Il se prend tellement au sérieux, il est tellement convaincu de la pérennité de ses institutions, ou veut tellement en convaincre les autres, que chaque vétille qui le concerne, tout ce à quoi il touche, acquiert une signification « historique ». Il prend pour « historique » chaque discours du Führer, et peu importe s’il répète cent fois la même chose. » 

N’a-t-on pas assisté à la même mise en scène des discours du président Macron ? 

P110 Renversement de valeur accordée aux mots ex: fanatisme

P119 « Jamais, avant le IIIè Reich, il ne serait venu à l’esprit de personne d’employer « fanatique » avec une valeur positive. » 

P143:  « La LTI utilise à satiété ce que j’appellerai les guillemets ironiques. (…) Les guillemets ironiques ne se bornent pas à citer d’une manière aussi neutre, il mettent en doute la vérité de ce qui est cité et, par eux-mêmes, qualifient de mensonge les paroles rapportées. (…) Dans la LTI, l’emploi ironique prédomine largement sur le neutre. Parce que la neutralité justement lui répugne, parce qu’il lui faut toujours un ennemi à déchirer. »

P151: « Le mot « Juif » dont les lettres sont imitées de l’alphabet hébraïque, joue le rôle d’un prénom qu’on portait sur la poitrine. (…) Quand on parle de moi officiellement, on dit toujours « le Juif Klemperer. »
« En cours de physique, on devait taire le nom d’Einstein, et même l’unité de fréquence. le « hertz », ne devait pas être désignée par ce nom juif. »

P160. « La LTI était une langue carcérale (celle des surveillants et des détenus) et une telle langue comporte inéluctablement (en manière de légitime défense) des mots secrets, des ambiguïtés fallacieuses, des falsification, etc…

La LTI fait un usage disproportionné de l’abréviation

P178 «  Aucun style de langage d’une époque antérieure ne fait un usage aussi exorbitant de ce procédé que l’allemand hitlérien. L’abréviation moderne s’instaure partout où l’on technicise et où l’on organise. Or conformément à son exigence de totalité, le nazisme technicise et organise justement tout. »

P189: « À la place de la vérité une et universelle, censée exister pour une humanité universelle imaginaire, apparaît « la vérité organique » qui naît du sang d’une race et ne vaut que pour cette race. Cette vérité organique n’est pas pensée et développée par l’intellect, elle ne consiste pas dans un savoir rationnel, elle se trouve au « centre mystérieux de l’âme du peuple et de la race », elle est pour le Germain, donnée dès l’origine dans le sang nordique: « l’ultime « savoir » d’une race est déjà connu dans son premier mythe religieux »

P205: « « Comprendre », ça ne fait rien avancer du tout, il faut croire. Le Führer ne cède pas et le Führer ne peut être vaincu »

« La LTI doit être une langue de croyance, puisqu’elle vise au fanatisme (…) elle est proche du christianisme, ou plus exactement du catholicisme, alors que le national-socialisme a combattu le christianisme et justement l’Église catholique, tantôt en secret, tantôt en théorie, tantôt en pratique. 

P211 « De 1933 jusqu’en 1945, jusqu’au coeur de la catastrophe berlinoise, cette élévation du Führer au rang de Dieu, cette assimilation de sa personne et de sa conduite au Sauveur et à la Bible eurent lieu jour après jour et marchèrent toujours « comme sur des roulettes », et jamais on ne put la contredire le moins du monde. »

P219: « Le nazisme a été pris par des millions de gens pour l’Évangile, parce qu’il se servait de la langue de l’Évangile »

P247 : Et grâce au racisme scientifique ou plutôt pseudo-scientifique, on peut fonder et justifier tous les débordements et toutes les prétentions de l’orgueil nationaliste, chaque enquête, chaque tyrannie, chaque cruauté et chaque extermination de masse. »

Weltanschauung

P267 La LTI trouve dans le mot Weltanschauung la vision (Schau) du mystique, c-à-d la vue de l’oeil intérieur, l’intuition et la révélation de l’extase religieuse

(…) philosopher est une activité de la raison et de la pensée logique et le nazisme y est hostile comme à son pire ennemi.

La LTI n’hésite pas à utiliser des mots de langue étrangère même lorsque l’équivalent allemand existe.

P276 « Liquider est un mot de la langue commerciale et en tant que mot d’origine étrangère, encore un peu plus froid et objectif que les équivalents allemands »

« Quand es êtres humains sont « liquidés », c’est qu’ils sont « expédiés » ou « achevés » comme des choses matérielles. Dans la langue des camps de concentration, on disait qu’un groupe de personnes étaient « conduites à la solution finale » lorsqu’elles étaient tuées par balles ou envoyées dans les chambres à gaz. »

Führerprinzip : principe d’autorité

p279 « « Aveuglément » est l’un des maitres mots de la LTI, il désigne la disposition d’esprit idéale d’un nazi envers son Führer et son chef ad hoc (Unterführer).

« L’essence de toute éducation militaire consiste à faire en sorte que toute une série de gestes et activités soient automatisés, que chaque soldat, chaque groupe particulier, indépendamment d’impressions externes, de considérations internes, indépendamment de tout mouvement instinctif, obéisse exactement à l’ordre de son supérieur, comme une machine est mise en marche par la pression d’un bouton de démarrage. »

P280 «  chacun doit être un automate entre les mains de son supérieur et de son Führer. »

P283 « La mécanisation flagrante de la personne elle-même reste l’apanage de la LTI. »

« Gleichschalten – mettre au pas »

P289 : »Et rien ne nous conduit au plus près de l’âme d’un peuple que la langue… et pourtant, il y a « mettre au pas », tournure technique. La métaphore allemande désigne l’esclavage ». 

P319 « Petit Juif » et « peste noire », expression de l’ironie méprisante et expression de l’épouvante, de la peur panique: ce sont les deux formes stylistiques qu’on rencontrera toujours chez Hitler chaque fois qu’il parle des Juifs et, par conséquent, dans chacun de ses discours et chacune de ses allocutions. Il n’a jamais dépassé son attitude du début, à la fois enfantine et infantile, à l’égard des juifs. En elle réside une part essentielle de sa force, car elle le relie à la masse populaire la plus abrutie. »

« La race comme concept scientifique et pseudo scientifique n’existe que depuis le milieu du XVIII siècle. Mais, comme sentiment de répulsion instinctive envers l’étranger, d’hostilité de sang envers lui, la conscience de race appartient à l’échelon le plus bas de l’humanité, échelon qui sera dépassé à mesure que chaque horde humaine apprendra à ne plus voir dans la horde voisine une horde d’animaux d’une autre espèce. »

P321 Hitler sait qu’il n’a pas de fidélité à attendre que de ceux qui sont aussi primaires que lui; et le moyen le plus simple et le plus sûr pour les y maintenir, c’est d’entretenir, de légitimer et pour ainsi dire de magnifier la haine instinctive du Juif. »

Ausrotten – exterminer

P391 « La surenchère dans l’hyperbolisme, mais aussi par sa malveillance consciente car partout, il  (l’emploi des chiffres dans la LTI) vise sans scrupule l’imposture et l’engourdissement des esprits. (…) Ce qu’il y avait d’étonnant ici, c’était l’impudente grossièreté de ces mensonges, qui transparaissait dans les chiffres; la conviction que la masse ne pense pas et qu’on peut parfaitement l’abrutir est à la base de la doctrine nazie. »

P401 « Tout ce que je sais sur la duperie, toute mon attention critique ne me sont, à un moment donné, d’aucun secours. À chaque instant, le mensonge imprimé peut me terasser, s’il m’environne de toutes parts et si, dans mon entourage, de moins en moins de gens y résistent en lui opposant le doute.» 

P408  « guerre de défense mobile » remplace l’expression « front de position » contraire au principe du III Reich.

Les mots « défaite » et « retraite », sans parler de « fuite » ne furent jamais prononcés. Pour défaite, on disait « revers », cela sonne moins définitif; au lieu de fuir, on « se repliait devant l’ennemi »; celui-ci ne réussisait jamais des percées (Durchbüche), mais toujours des «irruptions »

P478 « Comment a-t-il été possible que des hommes cultivés commettent une telle trahison envers la culture, la civilisation, toute l’humanité » s’interroge Klemperer sans pouvoir répondre.

Je m’interroge aussi : « Comment et pourquoi accepte-t-on si docilement le mensonge? »

La LTI se met au service d’un seul but: broyer toute réflexion, altérer la réalité, créer le culte d’une seule vérité que nul ne peut contester. 

Ce qui disparait sous les yeux de Kemplerer, c’est la subtilité, la faculté qu’offre une (sa) langue de raisonner, de penser, de rêver, d’y glisser une allusion, un sentiment, de l’humour ou de la dérision.

« Pour des mots » simplement les dire ou les penser, on peut être arrêté, torturé, emprisonné, tué. « Pour des mots » Klemperer s’est attaqué à cette difficile tâche de les défendre, de leur rendre un pouvoir salvateur.

Si j’ai repris tellement de passages du livre dans cette chronique, c’est parce qu’on ressent une certaine urgence dans les notes du journal reprises ensuite après la guerre par l’auteur lui-même. Il y a la sagesse du recul dans le temps, un regard qui permet d’étoffer les recherches. Le choix de la traductrice, Élisabeth Guillot, joue sans doute un rôle et n’est pas étrangé au plaisir que j’ai eu de reprendre le texte, ne pouvant lui apporter plus de clarté. Dans une note au lecteur elle prévient: « mon but n’est pas de traduire les expressions de la LTI par des expressions françaises associées à l’époque de Vichy, mais de montrer la spécificité de cette langue en établissant une concordance entre l’économie du texte de Klemperer et ma traduction. » Les notes en bas de page s’avèrent souvent utiles, apportent des nuances, signalent un contexte ou des références.

Alors que je lisais ce fabuleux livre d’analyse sur un régime autoritaire comme le nazisme, j’ai relevé dans la presse que nos dirigeants voulaient justifier l’interdiction du VPN sur internet parce que selon eux il y avait un risque « d’abus de la liberté d’expression ». Mais les déclarations de ce type sont hélas devenues trop nombreuses, si nombreuses que certains appellent à faire en sorte que « 1984 » de Georges Orwell redevienne une fiction.

N’est-il pas trop tard? Le poison d’une langue qui magnifie le langage guerrier, déshumanise les adversaires, fait de l’autre un potentiel ennemi, évite tout débat en criminalisant de simples citoyens, ce poison ne laisse-t-il pas déjà remarquer ses effets? 

Pierre MIRONER, ENCORE UNE COUCHE, Poésie, Ed. Menu Fretin.


Par ce titre à connotation humoristique, l’auteur coupe court à tout lyrisme d’emblée qui pourrait banaliser le sujet du recueil. En effet, lorsqu’il est question de neige, il y a danger! Il est si facile de glisser vers la description. Il suffit d’aligner les poncifs de blancheur et de pureté traditionnelles, et de glissade en glissade, la chute d’attention par défaut d’intérêt en devient inévitable. Mais ici : aucun danger de  »déjà vu » !.

En séjour de santé dans les Vosges, Pierre MIRONER, gagné par la beauté et la force du site enneigé, entame ce que l’on peut appeler un journal, puisqu’il nous annonce, dans son Avant-propos,  »avoir noté jour après jour les variations du paysage neigeux ». Tout en regrettant les effets néfastes de  »la haute technologie et le déferlement des machines », il se propose de nous extraire  »quelques mots susurrés à lui par Dame Nature, comme s’il s’agissait du message sibyllin d’un autre monde »

Un simple tableau, un croquis, pour commencer de la part d’un poète qui a un bon coup de crayon,

                                                         Soleil et neige

                                                           couple idéal

                                                          portail ancien

                                                         chien qui aboie(P.6)

et puis des signes positifs pour quelqu’un venu rétablir sa santé:

                                              La force de la neige sur les sapins

                                              la force de l’eau ruisselant sous la glace

                                              la force de l’eau courante en montagne

                                              cette vie qui ranime les linceuls blancs !(P.7)

 Il s’agira aussi de regretter, en forêt domaniale de Haute Meurthe, l’intrusion du progrès : ici, les trop nombreuses et bruyantes automobiles heurtent la sensibilité du poète qui est aussi musicien :

Ces machines me tuent l’esprit / me ravissent ma vie et ravivent / toutes les douleurs, tous les chagrins.

Pierre MIRONER qui aime l’art et qui dessine, décrit ce qu’il voit de façon précise :

L’hiver transforme les sapins en arêtes de poissons,/ pourtant, même à basse altitude, la terre entretient ses fourrures…(P.9)

Plus loin en page 11, il s’agira du bruit des eaux de la Petite Meurthe : 

 »Ce discret mais essentiel grondement

m’a toujours fait penser à des applaudissements nourris

et unanimes, dans une salle à grand spectacle…

Et le poète de soliloquer :

et pourquoi à l’odeur un feu de cheminée

m’apparaît-il soudain si bon pour la santé

tandis que la carbonisation lente de l’espèce humaine

se poursuit au hasard du passage des bolides ?

Et puis de comparer la vie magique de la neige à celle de l’homme :

Mais la neige avant de mourir

se permet des instants de mystère,

des sculptures inouïes qu’elle nous demanderait

 presque de lécher…(….)

car elle seule est capable

de transparences qui justifient l’union

du verre avec son eau ( P.19)

Nul homme n’a réussi quelle que soit son intelligence à faire coïncider le contenant et le contenu humain ; l’apparence physique et la vie intérieure, comme le fait la neige devenue glace :  »l’union du verre avec son eau »

Mais la sensation de trésor fragile est là :

Mille reflets évanescents de bijouterie

Oh combien de carats illusoires

en chaque pas broyant un paquet de biscottes( P.22)

Et plus loin, se rappelle à l’auteur une originale image de fête :

La tranche fraîche de l’arbre tronçonné

claire comme du beurre,

ou la crème des bûches de fêtes….

Retour empressé

par les sentes

de douce meringue (P.24)

L’ambiance hivernale où la neige transforme tout, réveille les dons de peintre du poète à l’oeil exercé : vous avez dit : blanche, la neige ?

La surabondance de nivosité produit des noirs

des gris et verts que je n’obtiens pas sur ma palette( P.29)

On le voit, ce recueil d’une soixantaine de pages est un voyage attentif de reconnaissance où Pierre MIRONER note ce qu’aucun œil, aucune oreille avant lui n’a noté avec autant de personnalité, de justesse, de poésie et de finesse. De nombreuses pages abritent cette grandeur de vue éloignée de toute description vieillote habituelle consacrée au paysage enneigé :

 » Les Danaïdes déversant sur nos têtes / deux mille ans de débris d’hosties… un bon mètre de noblesse sous le pied . »( P.45)

Il sera alors bien temps, d’autre part, de se désoler avec l’auteur, conscient des changements du climat, à l’heure où les neiges éternelles fondent :

On ne te regarde plus, Dame Neige

on ne tient plus compte assez de toi

qui recule, t’atrophie, te tasse, te cimente

et te dérobe jusqu’à disparaître( P.61)

Et puis une réflexion positive sur la vie et sur la nature malgré tous les dangers :

 »Mais pour ces jours « comptés », comment

ne pas m’extasier devant la prise de pouvoir

en noir et blanc du climat (P.46)

ENCORE UNE COUCHE ! Voilà que ce beau recueil, riche encore de tant de fines observations à la fois musicales, artistiques et poétiques, sans compter les craintes prémonitoires qui sont plus que des allusions quant au changement climatique, justifie amplement son titre :

Encore une couche… de poésie fine sur les sommets ! On en redemande !


Christine Hervé, Dernier émoi, Éditions Traversées, juin 2023, 114 pages, 20€

Une chronique de Patryck Froissart
originellement parue sur le site de La cause Littéraire

Christine Hervé, Dernier émoi, Editions Traversées, juin 2023, 114 pages, 20 €

Réjouissons-nous ! La poésie, la vraie, la belle, la puissante, qui émeut, n’est pas morte. Les Éditions Traversées, comme, c’est fort heureux, quelques autres maisons indépendantes, nous la font vivre, nous la font lire, nous la font aimer. Les Editions Traversées sont wallonnes…

Les ouvrages publiés sont de beaux livres, d’élégante facture, visuellement attirants, tactilement agréables. C’est important. L’esthétique physique du volume incite à découvrir l’esthétique artistique de l’œuvre dont il est l’écrin. Les Editions Traversées ont le soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles, qu’il faut remercier pour leur implication dans cette riche démarche culturelle.

A noter : Les Editions Traversées publient, à raison de trois numéros par an, une revue littéraire fort appréciée.

L’opus de Christine Hervé, le vingt-troisième, déjà, de la collection, est constitué de quatre corpus de longueur inégale :

Promesses de l’absence

Le plus long ensemble de textes du volume se présente sous la forme de segments de prose poétique, très courts, répartis un à un sur cinquante pages, centrés sur le thème obsédant de l’absence, ou plutôt sur celui de la présence obsessionnelle de l’absent.

De page en page, l’esprit, quasi fantomatique, de la délaissée rêvasse, erre tel un songe en action parmi les lieux, le passé, les objets familiers les plus triviaux, les traces, les souvenirs du fantôme de l’absent, qui revit par une succession de visions évocatrices dont la chère et douloureuse acuité est sobrement exprimée en versets, comme autant de flashes, et de flash-backs, brefs, concis, à quoi le caractère volontairement monocorde de l’expression confère paradoxalement une pesante et forte impressivité, dégageant la poignante atmosphère de mélancolie d’un quotidien qui reste continûment, physiquement, « réellement » partagé par le couple imaginaire, indissocié, que constituent toujours, par-delà la séparation, l’absent et sa partenaire.

On fait avec l’absent une drôle de paire on se vautre dans son vide on sent son impossible étreinte on entend ses paroles rassurantes ou tranchantes ange destructeur ou étoile filante dans le néant de nos voix.

Tourbière

Six poèmes de facture plus habituelle, compositions de distiques mettant en scène une femme marchant sous la pluie, dans le vent, vers l’océan, s’éloignant de la maison familiale, portant en elle le fruit d’une union qu’on devine méjugée, ou mal vécue, ou qui s’est mal terminée. Le personnage paraît animé par le désir de rompre avec ce qu’il laisse derrière lui. Le décor, triste, chagrin, froid, est en concordance avec l’action, le titre, « tourbière » donnant le ton. Ce qui est à venir, ce vers quoi elle va, s’exprime toutefois en opposition avec le présumé désastre du passé immédiat. Par-delà la brume ambiante, et en dépit de la tourbière qui pourrait embourber, la course se fait de plus en plus légère, et apparaît vers la mer régénératrice comme le halo d’un possible bonheur à retrouver :

Ce n’est pas la honte

qui la fait fuir

mais la croyance

d’une aube nouvelle

pour celui qu’elle porte

sainte d’innocence

d’amour perdu

en une nuit

forte d’espérance

Une ferme noire

Personnage principal : la fermière, qui apprend l’advenue d’un cancer. Personnages adjuvants :

le fermier, qui souffre et pleure en cachette de la souffrance de sa femme,

les vaches.

Les détails poético-actantiels s’enchaînent ici sous une forme différente, en paragraphes compacts, mais le procédé narratif est le même : des flashes, des moments pris sur le vif, des instantanés, courts, décisifs, qui, dans un autre genre, pourraient être développés en autant de chapitres d’un roman. La brièveté des termes du récit, le choix de la segmentation séquentielle créent ici encore une atmosphère lourde, saisissante, forçant l’empathie, le lecteur prenant toute sa part de l’angoisse qu’éprouve le couple, contrastant avec la placidité des vaches exprimée récurremment par ce propos constatif :

Les vaches au champ la regardent passer. Paisibles.

De nouveau le poème s’achève, résolument optimiste, sur le refus, le déni de ce qui semble pourtant inéluctable :

Pleine d’espoir. Des cloches dans la tête. Quand l’herbe verdira elle conduira de nouveau les vaches au champ, sous les aboiements des chiens.

Dernier émoi

Cette quatrième partie présente sur chacune de ses trente pages un poème minimaliste. L’expression, syncopée, fragmentée, faite de ruptures syntaxiques, d’ellipses, est devenue plus ésotérique, bien que le lecteur soit à même d’appréhender la thématique globale qui semble tourner autour de l’envol libératoire, de la fin légère de l’histoire, du but de la trajectoire poétique, du dénouement des histoires évoquées dans les parties précédentes, comme si l’auteure s’était débarrassée tout au cours de l’écriture du fardeau de ses propres angoisses en jetant précédemment sur le papier les mots  exprimant celles de ses personnages. Le personnage, se fondant en ceux des trois premières parties, en effet, est alors la narratrice elle-même, alias l’auteure. Fin du discours plus ou moins narratif. Les phrases tronquées, les syntagmes isolés, les mots solitaires s’envolent et se dispersent en un souffle final, en un « dernier émoi ».

Personnage

de ta propre histoire

jamais écrite

et qui peine à vivre

[…]

Je lance mes mots

au ciel

ils retombent

en pluie d’or

Christine Hervé nous offre un ouvrage original dans la forme et le fond, dont la force est idéalement propre à provoquer chez le lecteur l’émotion poétique.


Philippe Jaffeux, De l’abeille au zèbre, Atelier de l’agneau, 26 pages, 14€


De l’abeille au zèbre anime la présentation de 499 noms d’animaux sur 26 pages.

Pas de numérotation des pages, pas de ponctuation mais à la place des espaces blancs suivis de majuscule pour rythmer le texte ou signaler la fin d’une phrase. Pas de paragraphes, le texte en un seul bloc occupe les pages impaires. Le nom de l’animal présenté est en gras.

On retrouve en ce livre, plusieurs éléments et références que l’auteur affectionne et interroge différemment malgré des contraintes fixées à l’avance comme les règles d’un jeu. Ces éléments sont les lettres comme plus petits éléments visibles de la construction de la phrase, particules inébranlables du système, noyaux du mot. On les ordonne comme les éléments chimiques dans le tableau de Mendelïev. Derrière la place que la lettre occupe, il y a un nombre non pas atomique mais celui qui correspond à sa position par rapport à celle qu’on lui a attribué de manière arbitraire sans doute dans l’alphabet. 

À ce rangement des lettres, correspond un agencement des mots et par extension celui des noms et des choses aux quelles ils se réfèrent.

L’abécédaire pour nous apprendre à lire et donc aussi à déchiffrer le monde assure une présence dans les livres que nous propose Philippe Jaffeux. Il y est volontiers fait allusion à l’apprentissage d’une langue, au décryptage de celle-ci, à ses traductions possibles, à ses miroitements.

À côté de cela et puisqu’il est question d’animaux, on songera aussi aux bestiaires du Moyen-Âge où l’animal passe souvent pour être inférieur à l’homme et porte en lui une symbolique au service de la foi chrétienne. Naturellement, De L’abeille au Zèbre donne un coup de pied dans la fourmilière.

« En littérature, un bestiaire désigne un manuscrit du Moyen Âge regroupant des fables et des moralités sur les « bêtes », animaux réels ou imaginaires. 1 « 

En écrivant ce mot « fourmilière » et en songeant aux bouleversements qu’introduit le livre de Jaffeux, me revient cette réflexion de Yukio Mishima dans « le soleil et l’acier » lue il y a plus de dix ans mais qui me marque encore toujours profondément lorsqu’il est question d’écriture:

« D’habitude, vient en premier le pilier de bois cru, puis les fourmis blanches qui s’en nourrissent. Mais en ce qui me concerne, les fourmis blanches étaient dès les commencements et le pilier de bois cru apparut sur le tard, déjà à demi rongé.

Que le lecteur ne m’en veuille pas de comparer mon métier à la fourmi blanche. En soi, tout art qui repose sur des mots utilise leur pouvoir de ronger – leur capacité corrosive – tout comme l’eau-forte dépend du pouvoir corosif de l’acide nitrique. Encore cette image n’est-elle pas tout à fait juste ; car le cuivre et l’acide nitrique qu’on emploie dans l’eau-forte sont à égalité, l’un et l’autre tirés de la nature, tandis que le rapport des mots à la réalité n’est pas celui de l’acide à la plaque. Ces mots sont le moyen de réduire la réalité en abstraction afin de la transmettre à notre raison, et leur pouvoir d’attaquer la réalité dissimule inéluctablement le danger latent que les mots soient eux aussi attaqués.« 

Divers abécédaires typiques : à gauche, un ancien, au milieu, un hornbook anglais plus tardif ; à droite un battledore en carton – Public domain, via Wikimedia Commons

Que dit Jaffeux? Quelque chose de similaire…

« Une fourmilière labyrinthique enterre l’agitation d’une ville désorientée Une colonie de fourmis ouvrières libère une terre occupée par des exploiteurs

plus loin

« Des termites administrent l’essence du bois avec la matière d’une destruction »

Les phrases présentent presque toujours une structure simple, les informations qu’elles portent en elles semblent univoques et accessibles. Les 499 phrases se rapportent chacune à un animal parfois imaginaire ou mythologique comme par exemple le chupacabra, le garuda, le griffon, éteint comme le dodo ou le diplodocus

L’animal est parfois une représentation de nous-même, de nos peurs, de nos comportements. Qu’est-ce qui distingue l’hominidé du primate? Ici aussi, l’auteur semble plaider pour une porosité des frontières. 

« Une veillée funèbre réunit des geais autour du cadavre d’un de leur semblable »

« La trace d’un hominidé conserve la nudité d’un primate dans un aveu de la neige »

Les textes qu’obtient Jaffeux grâce à une mystérieuse alchimie sont toujours à la limite des genres non seulement littéraires (poésie, aphorisme, axiome, adage) mais aussi artistiques comme si finalement, il ne s’agissait que d’une accumulation de signes, d’hiéroglyphes, le bloc texte devient une image et face à cette image s’impose le silence d’une page blanche. Comment faut-il lire? Que faut-il regarder de plus près?

La répétition des rythmes, la prolifération de repères qu’impose la liste des règles du jeu de l’écriture produit un effet presque hypnotique. Les phrases ne sont guère liées entre elles par une histoire, une seule, à raconter. Le texte est-il simplement une succession de propositions?

La lecture comme une mécanique qui reproduirait des évidences, qui impliquerait des allusions automatiques devient au contraire un un acte de conscience. Le lecteur se doit de participer activement sous peine de se laisser hypnotiser par la succession des phrases. Lire et écrire se rejoignent dans un jeu de reflets, deux miroirs se font face et se renvoient leurs images dans un espace qui se restreint tout en se reproduisant à l’infini. 

Face à l’arbitraire d’un monde normé, celui de l’écriture-lecture, Philippe Jaffeux oppose un autre monde tout aussi normé et en apparence tout aussi austère et calculé mais qui en réalité instaure failles et fissures. C’est dans ces décalages mesurés que se glisse l’impromptu. Le hasard magique de la poésie, celui de l’art. Finalement, je découvre que les livres de Jaffeux sont des manuels de liberté, Quelles que soient les restrictions que la vie nous impose, aussi dures et arbitraires soient-elles, on peut parfois trouver une parade et s’en libérer. 

Voici quelques unes des phrases du livre où incessamment les mots multiplient les sens imagés tout en référant strictement à l’aspect matériel, à la réalité tangible. Les mots comme petits cailloux blancs nous guidant au coeur des phrases, au coeur d’un creux.  On remarquera l’absence de pronoms personnels et allusion faite au Dadaïsme. 

« Philippe bride son étymologie avec un dada dompté par un cheval avant-gardiste »

 » Dada connaît notamment une rapide diffusion internationale. Il met en avant un esprit mutin et caustique, un jeu avec les convenances et les conventions, son rejet de la raison et de la logique, et il marque, avec son extravagance notoire, sa dérision pour les traditions et son art très engagé. » (…) « Les artistes Dada cherchaient à atteindre la plus grande liberté d’expression, en utilisant tout matériau et support possible. Ils avaient pour but de provoquer et d’amener le spectateur à réfléchir sur les fondements de la société.  «  1

Il y a dans les phrases de Jaffeux comme un goût de ready made. Elles semblent êtres des objets manufacturés derrière lesquels se cache l’artiste, sa volonté, sa puissante pensée contestataire.

« Le vide se retire d’une coquille choisie par la discrétion d’un bernard l’hermite »

« Un boa s’enroule autour d’un cou étouffé par une comparaison frivole »

« La voie lactée guide une constellation de bousiers qui nettoie une planète perdue »

« Le corps d’un cafard communie avec les idées noires de la sorcellerie »

« L’innocence divine d’une coccinelle métamorphose le bon dieu en une bête »

« La disparition d’un cougar augure celle d’une humanité dégénérée »

« Une menace flottante attache le noeud d’un tronc d’arbre à l’oeil d’un crocodile »

« L’élégance d’un signe joue avec une danse qui rend grâce au chant d’un cygne »

« Le dragon de Komodo terrasse chaque démon avec se véracité monstrueuse »

« Les bois d’un élan cachent les arbres emportés par le lieu d’une homonymie »