Béatrice Libert, Poèmes en quête de nuits douces, frontispice de l’auteur, Préface de Laurent Fourcaut, Châtelineau : Le Taillis Pré, 2023.
On a souvent disserté sur l’écart existant entre la littérature et la vie mais comme l’exprime Laurent Fourcaut dans sa brillante préface : « c’est là qu’intervient l’art, qui consiste en ce pari impossible : faire pénétrer un tant soit peu le réel dans le langage ». Pari réussi pour Béatrice Libert qui nous démontre magistralement au détour de chaque page, qu’une chose, un mot n’est pas ce qu’on dit qu’ils sont, qu’ils dépassent de loin les étiquettes verbales qu’on leur attribue.
M manie parfaitement plusieurs langues. Selon les saisons. M est amoureux du mimosa, du magnolia ou de la mimolette, ce qui n’est pas du tout pareil. Cela ne s’explique pas. C’est ainsi. Et ça le rend quelquefois aussi muet qu’une mandarine
Attentive à tout ce que la langue porte de musical en elle, l’auteur nous offre ici un foisonnement d’images riches, de vers audacieux qui déjouent nos perceptions communes, transgressent les valeurs établies et accélèrent la circulation des sens. On est ici en présence d’une poésie susceptible d’assumer la complexité irréductible du réel, d’engendrer une visibilité autre, de porter le monde sur un autre monde et de donner des ailes à une vie qui ne va pas de soi ; mieux, on est ici en présence d’une poésie à même de remettre en question le caractère définitif de la réalité, de bousculer nos habitudes de voir et de penser (« j’invente ce que je vois » / Marcel Havrenne) voire de révéler le fond caché de la vie. En bref, à travers ce recueil, Béatrice Libert rend le réel recomposé, bouscule le poids mort de l’institué et expérimente un langage qui nous permet d’entretenir de nouveaux rapports avec le réel soumis aux lois de l’organisation sociale et au joug de l’utilitaire. Poème en quêtede nuits douces est un livre qui, non seulement, nous aide à développer le culte de l’émerveillement quotidien, mais démontre aussi que le poème est bien cet espace de liberté où la vie est sans cesse réinventée.
Tu me dirais le gris, le gris flanelle, le gris coton, celui qu’on plie comme un mouchoir, le gris sans pluie et sans chagrin, le gris vivant, le gris malin, fils de souris et d’Arlequin, tu me dirais le gris embusqué dans nos verts, sa pierre, sa taille, son ordonnance, sa lumineuse discrétion, sa page grisée d’émotions, tu me dirais la cendre de nos bénédictions, tu me dirais le gris intimement peuplé de nos hésitations.
Christian Tămaș, Le protecteur maudit, Ars Longa, 2023
Un nouveau roman de Christian Tămaș vient de sortir aux éditions Ars Longa, Le protecteur maudit. Son titre oxymorique suffit pour susciter la curiosité du lecteur. L’incipit nous fait découvrir le thème de prédilection de l’auteur celui du voyage, avec une nuance inhabituelle puisqu’il s’agit de découvrir après le choc d’un accident, le mental d’un personnage. Les glissements du réel dans l’irréel et dans le fantastique onirique donnent au récit une structure de labyrinthe.
En effet, il est question d’un voyage de nuit en voiture de deux amis,Georges et Pierre vers Paris. De l’aventure et du mystère, l’auteur en offre pleinement au lecteur. Le voyage réel n’est qu’un prétexte pour nous porter ailleurs, dans le dédale mental d’un personnage traumatisé, plongé dans le coma.
Le lecteur est mis en face d’un récit compliqué, difficile à démêler, car l’auteur y superpose temps, personnages, identités, leur vécu. On découvre graduellement les aïeuls de Georges, un architecte qui remonte vers Paris, après une soirée passée chez madame Delmar. Celle-ci avait fait l’arbre généalogique de son nom, Lamotte, remontant au temps des croisades et lui en avait parlé sans être prise au sérieux.
Le voyage est brusquement interrompu par une collision avec un motard qui fait sortir la voiture de l’autoroute. C’est l’instant où les deux voyageurs plongent dans l’irréel, se retrouvent dans une forêt bizarre, immobile, où le temps s’arrête, le moteur de la voiture aussi, Pierre disparaît sans traces et Georges a un nouvel accident. À la suite d’une brusque chute dans un bois irréel par son aspect, son corps semble se disloquer de sa tête et il est entraîné dans les plus bizarres aventures par des personnages tout aussi étranges. C’est comme un voyage de rêve en rêve, dans le temps et dans l’espace où il rencontre des gens qui lui semblent connus, qui lui donne un sentiment de déjà-vu, mais sans se rappeler leur identité.
Le lecteur est emporté dans d’autres époques où Georges rencontre l’esprit de ses ancêtres et vit une séquence de leur vie, celle où chacun avait subi le choc d’un accident : le comte de La Motte, une chute de cheval a causé sa mort, le colonel de La Motte a été décapité par la lame d’un sabre, le baron de la Motte etc.
Plus on avance dans le récit, plus on comprend qu’il s’agit d’une régression dans le temps, d’un délire onirique du personnage. Se mélangent des séquences du passé et du présent, avec de brefs instants de réveil et de lucidité pour succomber ensuite dans l’inconscient. La chute, l’accident, le choc, la mort des personnages relient les séquences irréelles vécues par Georges, spectateur des morts violentes de ses ancêtres pendant l’hypnose à laquelle il est soumis par son psychiatre.
En effet, plusieurs accidents ont lieu en des temps et des lieux apparemment différents: la chute de Georges dans la forêt, la chute de cheval du compte de La Motte dans la même forêt mais à une autre époque, la chute du colonel de La Motte lors d’une bataille d’un autre siècle, l’accident de moto responsable de la mort de sa bien-aimée Margo quand Georges était adolescent. À chaque fois, le personnage se retrouve dans un lieu étrange, rencontre des personnages bizarres, confond les réalités superposées et est terrorisé par un regard perçant, inhumain, invisible au début, mais qui le glace comme le froid de la mort. Une voix de l’intérieur de son cerveau le pousse à avancer vers les espaces clos de vieux châteaux, à l’aspect de caveau, à voir des scènes violentes de batailles médiévales, décrites en détail, comme prises sur le vif par le romancier, à sentir chaque fois la terreur et la mort le pénétrer. Il est partout, au milieu des paysages et des événements effrayants, voit et sent comme dans un film en 3D, dans un délire onirique que seul le docteur commence à démêler.
Sa douleur affreuse à la tête, la pression sur le crâne, la sensation de vertige et d’être aspiré par un tourbillon dans un gouffre noir, le jet de lumière brillante qui jaillit et s’éteint dans son cerveau, son sommeil prolongé, la voix vibrante de sa tête, ses confusions aux brefs réveils font comprendre que le personnage a subi une commotion pendant la chute, qu’il est plongé dans le délire de ses visions, transporté dans l’irréel.
Le lecteur se trouve en face d’un récit compliqué, suit le personnage dans son labyrinthe mental, assiste à des scènes invraisemblables qui semblent si réelles sous le pinceau descriptif du romancier. Quand on essaie d’éclaircir le mélange d’images, de démêler le réel de l’irréel, on devine peu à peu la cause de la mort des ancêtres du protagoniste: un bijou de famille étrange, porté par chacun à l’instant fatal, un talisman à tête de dragon, aux yeux pénétrants.
Le psychiatre qui soigne le malade inconscient n’est pas à son premier cas de ce genre. Il tente une expérience dangereuse pour lui, similaire dans les autres romans de Christian Tămaș Le chevalier noir (2019) et Un nom sur le sable (2021). Il veut découvrir la racine du mal causé par le talisman maléfique à ceux qui le portaient. Il tente de pénétrer dans le cerveau de son patient, le suivre dans sa régression dans le temps, voir avec lui son passé le plus éloigné pour comprendre le rôle du talisman dans la mort des personnages au fil des siècles. Une fois la cause du mal identifiée, il tentera de l’éliminer pour sauver la vie de son patient. Mais le transfert de personnalité sous l’hypnose risque de faire périr docteur et patient. Pour sauver Georges, le psychiatre a besoin du talisman, trouvé par sa femme, Hélène, parmi ses objets après son accident. Elle lui révèle la malédiction supposée de cet objet porteur de malheur sur la famille de son mari.
La présence du bizarre talisman sur son bureau provoque au docteur des hallucinations pareilles à celles de son patient. C’est ainsi qu’il assiste à un étrange jeu de cartes dans un vieux château. Autour d’une table sont réunis les esprits des personnages décédés à cause du bijou fatal à la tête de dragon. Ils revivent chacun l’épisode de leur mort sous les yeux effrayés de Georges obligé à y participer. Le lecteur découvre le rôle paradoxal du talisman dans la vision d’un effrayant événement historique qui s’est produit au 13-e siècle dans le château forteresse de Montségur: la résistance des cathares sous le siège de l’armée du roi qui voulait les obliger à abandonner leur foi pour passer au catholicisme, leur trahison par le baron de La Motte, un aïeul de Georges de Lamotte, la mort atroce des cathares survivants brûlés vifs sur le bûcher, le vol du talisman protecteur à la tête de dragon porté par leur prêtre Jean d’Albi, la malédiction proférée par celui-ci sur le baron voleur et traître et sur ses successeurs.
Le psychiatre découvre le secret du talisman: il était protecteur avant l’horreur de Montségur, mais il sera investi de malheur par Jean d’Albi pendant sa mort terrifiante dans les flammes du bûcher sur le baron, sa famille et ceux qui le porteront. On comprend à ce moment que le regard perçant qui hante Georges dans son délire onirique et la voix de sa tête le poussant vers des visions effrayantes appartiennent à ce personnage historique, dont le spectre l’accompagne dans sa régression temporelle avec son frisson glacial de la mort. Ce sont lui et le talisman la clé vers la guérison de son patient par un retour en arrière dans ce temps-là.
Le romancier réussit à merveille à faire comprendre au lecteur un cas compliqué de psychiatrie sans faire appel à des termes de médecine, uniquement par la narration, évidemment difficile à démêler à cause de la superposition de temps, lieux, identités dans l’exploration du labyrinthe mental de son protagoniste. Il réunit avec un talent narratif à envier des connaissances historiques, psychologiques, psychiatriques, mythologiques dans un récit épais, fragmenté, syncopé, hallucinatoire. L’auteur conduit graduellement, à main de maître vers la fin, tout en gardant le mystère tout au long de sa ténébreuse histoire. Il sème partout des indices afin de mettre le lecteur à l’épreuve dans son aventure d’éclairage de la trame habilement imaginée et rendue dans un langage adéquat aux épisodes historiques évoqués, avec une prédilection évidente pour les batailles et la description des châteaux médiévaux et de leurs parages.
octobre et ses lectures. Des poèmes et des albums croisés au salon du livre de Mouans-Sartoux ou arrivés dans ma boite aux lettres.
Moments à partager. Cependant si vous n’en voulez plus, dites-le moi simplement.
Bel automne
Patrick
¨PS : on peut découvrir la couverture de mon dernier livre de poèmes : La rime a des bisons que le gazon ne connait pas, illustré par Yves Barré, sur mon site.
Titre : Nice the place to be Auteur : anthologie du collectif Photon Éditeur : Pourquoi viens-tu si tard Année de parution : 2 023
Des photos des photographes du collectif Photon. Des photos prises à Nice. Et confiées au hasard à des poètes Niçois ou non. Cela donne un regard particulier sur la ville. Un regard hors sentiers battus. Une autre vision de la ville, d’autres visions de la ville. Les poèmes qui accompagnent ces photos contribuent également à ce décalage.
L’Art est, entr’autre, ce qui ouvre de nouvelles perspectives à la réalité. Ce livre en est la preuve efficace.
Il permet d’appréhender la vitalité de cette belle et grande ville, sa variété et ses richesses.
Un livre à offrir à tous ceux qui aiment Nice et à ceux qui un jour ou l’autre y sont venus ou y passeront.
Titre : Aire d’accueil des gens du voyage Auteur : Balval Ekel Éditeur : Tarmac Année de parution : 2 023
Comment habiter le monde ? Comment habiter sa vie ? Deux questions que se posent beaucoup de gens. Les poètes en font partie, bien sûr. Avec dans leur questionnemnet la place du poème dans ce monde ou comment le poème le rend habitable etc.
Balval Ekel ouvre une autre dimension à ce questionnement en s’interrogeant sur la dualité sédentaire/nomade. Qu’est-ce qui fait que l’un parcourt le monde quand l’autre le construit ? Il n’est pas question d’opposer ni de prendre partie mais simplement de vivre.
Le livre comporte cinq parties.
– Habiter le vent, le ciel, l’eau, les sables mouvants… On y habite le ciel mais aussi un rond-point ; une cité ou une résidence d’été… Chacun choisit ou subit son habitation. Il reste une échappée possible : celle des sentiers de traverse.
En marchant
Contrairement à ce dont ils voudraient nous convaincre
les sentiers bien souvent ne mènent nulle part
en tous cas pas là où nous conduisent les routes
aussi sont-ils empruntés par les bêtes, les bergers et les poètes
appréciés des rêveurs, des nomades et des enfants
Certains en font une piste d’envoi
et laissent une trace sans rien déranger
d’autres s’y réconcilient avec
des tempêtes de ciel bleu
le froissement des feuilles
la douceur de la boue
les bourdonnements
Tous savent combien le détour tient de la métamorphose
et que pas un de ces chemins ne revient véritablement à
à son point de départ
– habiter dans sa tête et dans celle des autres
On y parcourt une galerie de portraits. Difficile de donner à voir une vie et ses désirs ou peines dans les quelques vers d’un poème. Le contraire d’une photo ou d’un tableau. Les personnes croquées ici deviennent des personnages tant sont lisibles leurs particularités.
– habiter l’art et la littérature
Des poèmes hommages à quelques artistes. Des poèmes sur des thèmes divers comme la danse, la poésie et autres formes d’art y compris le spectacle. Divers lieux de culture, diverses personnes. On reste, comme dans la partie précédente à hauteur d’humain. Profondeur, empathie et délicatesse.
– habiter des refuges provisoires
Le provisoire de l’autre et l’absence qui suit. La perte. Le souvenir. Le provisoire d’un lieu, d’un paysage et d’un moment heureux. Les provisoires d’un hôpital, lieu de passage toujours subi. Des moments et des lieux à habiter si on veut ne pas perdre pied avec le monde.
– habiter une maison
Choisir la sédentarisation. S’attacher à une maison. Bâtir un jardin. Chaque jour construire un petit monde à partager. Où grandir. Comprendre que malgré tous les soins donnés, on reste de passage. Nomade sans autre domicile fixe qu’une planète et quelques bribes de ses territoires.
Un livre à donner à lire dès le lycée et bien au-delà. Et en particulier à tous ceux et toutes celles qui s’interrogent sur la présence.
Titre : à l’intérieur de moi Auteur : Anne Bonin Images : Valérie Linder Éditeur : L’Ail des ours Année de parution : 2 023
De courts poèmes avec un « je » pour narrateur. Un jeu de facettes multiples. Une exploration d’humeurs, de désirs, de sensations, d’émotions. Toutes à hauteur d’enfance. Autrement dit à hauteur d’humain. Tout en douceur aussi. Comme une caresse. Un baume.
On est tout cela pas à la fois, pas en même temps ; mais ce tout fait qu’on est un. Unique. Mouvant et toujours soi.
Comme souvent, un livre de poèmes n’est jamais aussi simple qu’il en a l’air.
Les images de Valérie Linder, des oiseaux. Chacun avec sa couleur. Ils accompagnent dans leur attitude les poèmes. Avec légèreté. Grâce et un brin d’humour au bec.
Un livre qu’une classe peut mettre en voix et en scène. Chaque enfant prend en charge un poème et la classe crée la dynamique du spectacle.
À lire dès la maternelle et bien au-delà.
Titre : Juste vivre Auteur : Luc Marsal Encres : Nour Cadour Éditeur : Donner à Voir Année de parution : 2 023
Vivre. Tant de questions ? De points de vue ? De surprises… Le poète ici, dans ce petit recueil à déplier, nous partage ses volontés, ses désirs. Avec une série de stophes de cinq vers qui toutes commencent par Je veux.
Un programme simple et efficace auquel nombre d’entre nous souscriront. Auquel chacun ajoutera ses Je veux personnels. Nous sommes tous différents et nos aspirations divergent autant qu’elles se ressemblent.
Les encres qui accompagnent ces poèmes sont discrètes, légères et bien vivantes. Cette vivacité donne un air sobre et joyeux à cet ouvrage.
À lire à tout âge car il n’y a pas d’âge précis pour juste vivre.
Titre : Un refuge autre que l’exil Auteur : Theombogu Éditeur : Éditions du Cygne Année de parution : 2 023
Des proses courtes. Une page en général. Denses. Des textes comme autant de traits de projecteur sur une situation de vie d’une personne.
Des personnes venues de loin, ici. Des personnes sans papiers. Des que les gens d’ici ne voient pas vraiment mais dont ils parlent abondamment. Entre eux. Dans la presse, quelle qu’elle soit. Migrant ? Exilé ? Aucun mot ne convient vraiment. Humain serait le terme. Des gens comme ceux d’ici ; mais loin de chez eux. Plus aucun chez eux. Ils sont partis pour sauver leur vie. De la misère, de la mort de… Ils sont là. C’est leur vie. Ils la construisent. Avec ou sans aides ; ou un peu des deux…
C’est pour chacun, ceux de là-bas venus ici comme pour ceux d’ici restés ici, l’histoire d’une vie. Des vies qui ont du mal à se partager. À se rencontrer.
L’écriture, et donc lecture ou écoute, offrent des ponts pour relier ces territoires. Pour vivre à hauteur d’homme. Et ensemble.
Un livre à donner à lire dès le lycée et au-delà. À lire et à relire, lentement pour en savourer les profondeurs.
albums
Titre : Ou bien Auteur : Antoine Geniaut images : Juliette Iturralde Éditeur : L’Initiale Année de parution : 2 022
Un petit saut dans l’absurde ça vous dit ? Si oui, Ou bien est pour vous. Courez l’acheter de ce pas, en voiture, en trottinette ou en ce que vous voulez, avec ou sans gorille dans le dos.
C’est un livre sans fin. Que le lecteur peut poursuivre aussi longtemps qu’il le souhaite. Aussi loin qu’il en a le désir.
Les images l’accompagnent en beaux à plats de couleur. On se sent bien à sourire dans ce petit carré de l’Initiale.
À offrir dès la petite section de maternelle et jusqu’à plus soif.
Titre : À moitié endormie Auteur : Antoine Géniaut images : David Clèves Éditeur : l’Initiale Année de parution : 2 023
La règle du jeu est toute simple : prendre une expression de la langue française. Par exemple et pourquoi pas : être à moitié endormi.
La regarder. L’écouter. Entendre toutes les idées qu’elle porte avec elle, les passer en revue. Suivre ces logiques de l’absurde le plus loin possible. Jouer avec tous les sens, toutes les directions de l’expression. Bref : s’amuser avec la langue. Rien n’est plus sérieux que le jeu. Et quand il arpente les sentiers de l’imaginaire, sourire garanti.
Un livre réconfortant car différent. Réconfortant car pas vraiment sérieux, quoique… si on prend le temps de se laisser prendre au jeu…
Un livre à offrir dès la grande section de maternelle et bien au-delà. Un livre qui sera un point de départ inépuisable à mille et un autres jeux.
Titre : Le septième roi Auteur : Danièle Fossette illustrations : Bénédicte Nemo Éditeur : Cipango Année de parution : 2 016
Un magnifique album grand format autour du mot LIBERTE. Un texte fort ; simple et dense. Un texte qui vibre avec le monde d’aujourd’hui. Avec ces idées qui attaquent la Liberté ici et là : via l’ignorance, via la cupidité, via la soif de pouvoir etc. Je ne vais pas tout dévoiler ici. Découvrez le livre.
Des images qui résonnent avec le texte. L’accompagnent fermement.
Le mot espoir vient en fin de livre. Comme un horizon vers lequel on va et qu’on atteindra un jour. Bientôt.
Superbe album à partir des grandes classes du primaire et bien au-delà.
Titre : Le Samouraï et les 3 brigands Auteur : Pascal Fauliot illustrations : Marc Ingrand Éditeur : Cipango Année de parution : 2 017
Un livre aux tons chauds. Texte minimaliste mais efficace et riche. Images chaleureuses en pleine page. Un beau livre à tous les étages.
Un Samouraï, un ronin pour être exact. Une auberge. Trois brigands. Trois mouches et un bol de soupe. J’oubliais les deux sabres et les deux baguettes.
Un extrait :
Aussi paisible
qu’un bouddha,
il demeurait tranquille,
semblable au miroir de l’étang
que ne trouble
le moindre souffle de vent.
Il = le Samouraï, vous l’aviez compris.
À offrir dès le cp à tous les enfants qu’on aime et pourquoi pas aux autres. Le livre fera également les délices des plus grands avec sa dimension de Savoir Être.
Titre : Selfies pour la planète Auteur : Bénédicte Nemo Éditeur : Cipango Année de parution : 2 021
21 portraits à l’acrylique ou l’aquarelle. Enfants, adultes. Filles, garçons. D’origines différentes. Bref des humains. Sur chaque portrait, on trouve quelques animaux : certains sont en bonne santé, d’autres en voie de disparition. Sur chaque page on a également une information : renard, famille des canidés ; daim, famille des cervidés ;Ticiana, famille des hominidés. C’est dit : nous sommes tous des vivants posés ici ou là dans l’arborescence de l’histoire de la vie animale. On lit également un texte écrit par l’hominidé peint par Bénédicte. Il parle des animaux qui l’accompagnent.
Par exemple : « Ils(le renard, le daim et le lapin) me racontent des histoires de forêts millénaires qui existaient bien avant les premiers hommes sur terre, toutes les espèces d’arbres et d’animaux, unis dans le même élan, obstinés à vivre et à survivre… ».
Le texte se termine par un CLIC. Celui de l’appareil photo qui prend le selfie.
Un album engagé pour la planète et le respect de la vie, de toutes les vies.
À mettre dans toutes les bcd des écoles dès la maternelle comme au primaire. Les CDI des collèges ou des lycées l’accueilleront également pour sa diversité.
Titre : Le renard et la hyène, conte de Najd Auteur : Saäd Bouri illustration : Émilie Camatte Éditeur : éditions du Jasmin Année de parution : 2 019
Ce conte nous vient d’Arabie Saoudite. Un long voyage jusqu’ici. Une ambiance chaude, dans les couleurs d’Emilie. De vastes espaces autour des protagonistes : la hyène, ses enfants, le renard et quelques autres animaux. Le renard voudrait bien croquer un ou plusieurs petits de la hyène et il emploie toute sa ruse pour le tenter. Bien sûr, il a besoin d’aide et va donc voir d’autres animaux. Ceux-là sont prêts à l’aider contre un cadeau. Le renard s’y emploie… mais malgré tous ses efforts, le renard n’en attrapa aucun (petits de la hyène).
Un conte en écho avec le montrer patte blanche… une histoire qui emporte le lecteur. Accessible dès la maternelle et bien au-delà. Les contes comme les poèmes n’ont pas d’âge.
Philippe VEYRUNES, «AFFAIRES DE FAMILLE», Nouvelles – Ed. Les Presses Littéraires- Prix 20 euros
Un règlement de compte sur relents de nazisme; des parricides croisés de petits commerçants frustrés à l’éducation stricte; des transports amoureux en montgolfière; l’héritage d’un malfrat notoire, »oncle d’Amérique » corse; un jeune appelé qui échappe au S.T.O. mais pas à la foire aux bestiaux; sans compter un grand questionnement au sujet des colonies françaises avec des conclusions claires qui tiennent vraiment lieu de principe: »L’enfer, c’est d’avoir perdu l’espoir…ou de ne plus pouvoir se regarder en face dans le miroir » Huit histoires détaillées, précises, menées tambour battant vers leur chute inattendue.
L’ensemble de l’oeuvre baigne dans un milieu plutôt bourgeois ( bien illustré par les deux reproductions de peinture en couverture: »Portrait de famille » par Peder Severin Kroyer, et »La famille Bellelli » d’Edgard Degas; et partout des repères nombreux nous rappelant la Provence, entre Hérault et Gard, ce qui n’empêche pas une sorte de proximité de vue avec nos classiques de la comédie humaine plus parisienne de Balzac, et parfois l’ambiance des Rougon-Macquart de Zola. Tous deux excellents peintres de types marqués, conteurs de drames, archéologues d’intérieur, enregistreurs du bien et du mal, le tout peint avec sobriété et force.
Philippe Veyrunes excelle dans la description précise et rapide tant des lieux que des personnages:
»La secrétaire, une trentenaire rousse au maquillage outrancier…( p.94: Mon oncle d’Amérique)
-Saperlipopette! S’exclame le gros homme avec une moue de dégoût qui accentua ses bajoues »(p.51: Question de régime)
»des yeux durs, des sourcils épais et des lèvres fines habillaient de sévérité son visage rond »( p.13: Un héros encombrant)
Originalité du thème de chaque nouvelle, présentation soignée des héros et des situations, narration nette et précise qui n’exclut pas la poésie, sans lyrisme, mais avec un fort pouvoir de partage:
»La tramontane avait lavé le ciel et les étoiles s’aiguisaient au froid de décembre ( p.171)
Rappelons que l’auteur est Prix de Poésie Paul Verlaine 2001 de l’Académie Française pour son recueil : »Les voleurs d’arc en ciel ‘‘
On le voit, « AFFAIRES DE FAMILLES » est un livre riche, vivant, qui nous concerne par sa précision psychologique et son fort pouvoir de mimétisme réveillant des souvenirs personnels dont la chute demeure inattendue… à l’image de la vie.
Marc GUTLERNER – Poésies – & Carine GUTLERNER – Dessins – Editions L’Harmattan – aga – format 21×29,7- nombre de pages 60 – 4 -ème trimestre 2023
« La poèsie comme un souffle d’éternité. »
Voici quelques années déjà que je connais Carine Gutlerner. C’est au cours d’un récital en l’église Saint Merry que j’ai croisé son chemin. Signe prédestiné, le hasard n’existant pas ! À ce propos je me souviens d’une interprétation magistrale d’une certaine « Appassionata » de Beethoven, qui me laissa pantois. Je fus littéralement transporté, jusqu’aux larmes.
Au terme de ce récital je voulu absolument me procurer un ou plusieurs CD de Carine Gutlerner cette pianiste virtuose. Je n’ai pas résisté de lui dire combien son récital m’avait bouleversé et combien son jeu musical la métamorphosait, comme une sorte d’extase rayonnante, une transcendance, une illumination.
Pour connaitre la merveilleuse pianiste je ne connaissais pas la dessinatrice et plasticienne, car Carine Gutlerner est très discrète à ce propos..
Puis un jour je fus invité chez elle, véritable ilot de paix et de création. Ancienne maison de Django Reinhardt. Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir une œuvre graphique allant du format raisin au très grand format. L’œuvre était digne des meilleurs plasticiens. Puis j’ai découvert aussi son livre d’art où était représenté un certain nombre de ses œuvres.
Face à une semblable œuvre j’ai pris l’initiative de constituer un dossier pour le présenter au Cénacle européen des Arts et des lettres fondé par Léopold Sédar Senghor dont je suis vice-président, pour le prix Botticelli, qui lui a été attribué à la majorité. Mais revenons à notre recueil.
Je connaissais donc la pianiste, la compositrice, mais pas la dessinatrice, ce qui fut une révélation. Le trait puissant, précis, révèle toute la force intérieure de ses sujets qui sont le plus souvent des éléments humains en majorité des portraits, l’art de saisir l’âme et l’esprit subtil. Traduire l’indicible.
Ne vous attendez pas à des portraits de complaisance, ni des portraits mondains, mais plus précisément à des portraits de l’intime estompé, cri de l’intérieur poignant de vérité. Toutes les douleurs, tous les cris de l’humanité sont là, puissants comme le cri terrifiant d’Edvard Munch.
Mais le cri plus bouleversant encore, celui du silence de Zoran Music rescapé in extremis des camps de la mort. Cri mémoire, pour ceux qui comme Zoran Music le disait avec clairvoyance : « Nous ne sommes pas les derniers » car en effet, triste est de constater que l’histoire n’a pas de mémoire.
L’œuvre de Carine Gutlerner se veut témoignage, pas un plaidoyer, moins encore une litanie, mais simplement un rappel au bon sens, à l’humain, à la sagesse, comme pour dire : « Non ! Il ne faut pas que ça recommence, halte à l’infamie. »
Au regard des circonstances actuelles, des bruits de bottes et du grognement des chars, il me semble qu’aujourd’hui cette précaution soit des plus judicieuses et des plus incertaines.
Attention prudence, lorsque l’obscurantisme revient, l’anéantissement n’est pas loin ! Les pogromes non plus. Un peuple faisant l’autodafé de ses livres, est un peuple en voie de disparition.
Cet ouvrage jumelé de Carine Gutlerner et de Marc Gutlerner est celui de deux artistes oscillant entre fusion et confrontation, opposition et confession. Deux esprits acérés, deux « flammes jumelles. »
Nous sommes les témoins d’une fratrie des plus talentueuses où l’art, l’expression et la sensibilité sont à tous les degrés.
Bien que ne se considérant pas pour un poète, Marc Gutlerner avait une noble conception de la poésie qu’il portait en ses plus hautes cimes, tel un acte incarné ou sacralisé.
La poésie est pour lui une véritable incantation, dont nous n’aurions pas pu trouver mieux pour l’illustrer que les remarquables encres de chine de Carine Gutlerner s’offrant au monde bras ouverts dans l’accueil le plus intense du verbe. Signe imparable de la force absolue de ce duo lié dans la fraternité.
La vie est un grand spectacle, la commedia dell’arte, une foire aux vanités permanente, une insondable bouffonnerie dont Marc Gutlerner avait parfaitement conscience, lui dont l’esprit était tendu comme une corde de violon. Poète de l’extrême, artiste torturé : « qui pour l’artpourrait crever. » et pour qui : « chaque syllabe est un murmure du cœur. »
Puisse ce jumelage graphique et poétique, vous faire prendre conscience que l’art c’est avant tout revendiquer son besoin d’amour, d’humanisme, c’est respecter la vie sous toutes ses facettes, c’est oser encore croire en l’homme, c’est tendre vers son devenir lumineux, loin des aveuglements sectaires, des régressions radicalisées et des ignorances obscurantistes.
« La poésie c’est ne plus subir l’hypocrisie. » Tel est le crédo de Carine et de Marc.