Louis Savary, Sables émouvants, Editions Les Presses Littéraires, 100 pages, 3ème trimestre 2021, 15€.


Louis Savary propose une centaine d’aphorismes partagés en 10 sections. Les thèmes vont de l’introspection personnelle, du questionnement de l’écriture, de ce que lui apporte la lecture, l’expérience de la vie, du temps, à l’interrogation du statut de poète, de la poésie en passant par le questionnement du rêve, de la matière première que sont les mots pour terminer par le thème de la mort.

L’aphorisme a le charme de réduire à l’essentiel un système souvent complexe de pensées, d’idées, de saveurs, de tonalités, à séparer les mots sélectionnés d’un long et ennuyant contexte. Il offre ainsi au lecteur une belle liberté d’interprétation certes encadrée par les choix rigoureux de l’auteur.

Aux fils des sections toujours plus détachées et sans doute plus humoristiques, j’ai pris un certain plaisir à lire chacune des sentences comme autant de rébus. Chaque unité semble contribuer à la construction d’un paysage marqué par de nombreux contrastes, l’ensemble du livre nous ouvre les portes d’une vision critique du monde.

J’aime douter, j’aime le doute et l’axiome au coeur de l’aphorisme se pose en travers du chemin. La sentence soutient parfois une vérité au détriment d’une autre. Sans doute l’auteur en multipliant les constats, en cumulant les affirmations et les vérités, se rend-t-il compte lui-même de l’aspect kaléidoscopique de la réalité qu’il a contribué à construire. Vu qu’il multiplie aussi les points de vue, les points de départ et les points de fuite, peut-on se fier à chacune des phrases posées comme autant de cailloux sur notre chemin? Aucune phrase n’a de majuscule ou de ponctuation, les titres des sections fonctionnent elles aussi comme des aphorismes. 

Lire
lu et relu
mais jamais corrigé

autrefois chasseur de mots
aujourd’hui leur cible

a-t-on vraiment raison de croire
qu’il suffit d’aligner des mots
pour leur faire dire tout ce qu’on veut

ma vocation
prendre racines
dans des sables
émouvants

Voilà ici une des explications possibles du titre. Les sables émouvants étant l’écriture de poésies, le destin du poète étant de s’établir profondément dans l’émotion, d’y puiser une nourriture ?

je crois écrire comme un poète
ma poésie
est loin de le croire

Afin de respecter les volontés de l’auteur, je limiterai les citations à celles que vous avez pu lire et à celle qui viendra.

Je me méfie de ceux-là
qui reprenne mes mots
pour exprimer
leurs pensées sans issue 

Car à vrai dire, j’ignore si mes pensées ont une issue.

En savoir plus sur l’auteur et ses livres: ici


Thierry SAJAT, RÉVÉLATIONS, Poèmes, Ed.Thierry Sajat-2024


           Dans ce recueil, Thierry Sajat nous ouvre son cœur de façon discrète, un peu comme le ferait un ami; il nous parle de Sandy chanteuse bien connue et aussi d’Elsa sa fille, de quelque ami cher aussi. C’est une poésie qui tient à l’âme sans la choquer ni l’encombrer, une poésie qui vous parle et vous aide à rêver…Une poésie saine et claire avec ce je ne sais quoi de rare et de précieux qui rappelle les grands noms d’autrefois. 

RÉVÉLATIONS : une poésie à murmurer, à chanter, une poésie à mettre entre toutes les mains, entre tous les cœurs, mais une poésie de la retenue et de la pudeur comme nous le révèlent ces mots en exergue :

  »Les mots qu’on n’écrit pas sont toujours les plus beaux »

        La plume de Thierry SAJAT est comme lui, discrète, prévenante, élégante, jamais outrancière ni même insinuante. S’y devine un respect pour la pudeur des femmes et un sens du secret qui jamais n’insinue le moindre geste osé. Il est question d’amour sur le fil, d’amour pur, sans aucune lourdeur ni allusion déplacée que l’on retrouve trop souvent dans les poèmes masculins. Oui, l’auteur nous offre une poésie pleine de charme et de convenance, mais de profondeur de sentiment aussi :

« Je suis au bord du jour.
J’ai besoin de t’écrire et les mots se balancent
Presque ivres d’amour.« ( Sur la page du soir – P.9)

À peine quelques détails sur la femme aimée :

« Petit poème comme un songe
Un trait de lune dans tes yeux
Tandis que m’en-chante ta voix
Et qu’à fleur d’âme je te vois… »(Petit Po-aime- P.7)

Ce que l’on remarque sur le chemin poétique de Thierry SAJAT, c’est, ici où là, quelque mot ancien qui interpelle, brille tel un objet précieux, sacré, conservé par amour de la langue :

« Écrits sur quelque paperolle
Des mots de lune et de parfum « ( Écrits- P.11)

Les paperolles étant ces broderies de papier plié qu’utilisaient les religieuses pour créer de magnifiques ex-votos.

D’autres mots surgissent, comme des oubliettes :

« En composant mes vers au ciselet du vent  » ( En composant mes vers- P.6)

Et qu’un sourire d’âme apparaît au musoir ( Vois-tu -P.21)

Notons, puisque ces paroles sont si rares à notre époque de consommation d’amours rapides, ce respect de la beauté et la douceur de l’instant :

Ies mots très doux que vient souffler
Ma lèvre à ton oreille femme.
Le temps s’arrête pour nous deux
Je prends ta main, frôle ton âme
Et rien n’est plus beau sous les cieux.( Ce soir-P.30)

Et puis revient en Leit-motiv puissant le souvenir d’Elsa, la fille unique disparue dont il faut écrire la douleur puisque seul le souvenir permet de survivre :

Une boule dans la poitrine
Tel un silence de papier
Ou de plume, sous les encrines
De nos étoiles estropiées( Une boule dans la poitrine- P.46)

Des vers silencieux qui font un bruit étrange
Dans mon crâne blessé sous un roulis de brume…
Quand le verbe s’éveille au tremblé de la plume
Les mots venant à moi sont des murmures d’ange.(Les mots venant à moi – P.49)

Et je demeure à ses côtés
Dans un silence qui murmure
Sa mémoire qui fait le mur…(Poème à Elsa-P.50)

              REVELATIONS : un recueil murmuré, impossible à déclamer ; un recueil dépourvu d’artifice et qui ne cherche pas à plaire en démontrant sa culture ou sa maîtrise ; un recueil riche de « révélations » poétiques en catimini. Thierry SAJAT fait ici dans la dentelle ; il nous murmure des secrets avec juste ce qu’il faut d’immortel dans le ton, et il nous semble parfois retrouver un peu la musique des troubadours à la cour de France. 

Aucune préciosité, ni grandiloquence, dans cette écriture de l’Amour, et encore moins de détails déplacés dont certains se délectent, mais vérité, délicatesse et grande élégance de plume comme de cœur.

 Une carte de voeux


   Le philosophe (et anthropologue) Michel Guérin – né en 1946 – divisait le geste humain en quatre grandes catégories : le geste du travail (faire), le geste de donner (échanger, confier), le geste d’écrire (de marquer des signes), et celui, enfin, de danser (de mouvoir l’harmonieuse liberté d’un corps). Voilà que recevant, il y a quelques jours, cette carte de voeux du graveur Marc Granier, saisi par sa belle complétude, je sens qu’elle conjugue ou conjoint ces quatre gestes : d’un seul envoi, Granier fait, il donne, il inscrit et il « danse » (en tout cas, il fait surgir, en image, les plis rythmiques et les traits de présence autonome du monde). Avec la sobre et énigmatique puissance d’un talent qui semble – comme un démiurge – nous résumer l’univers : on évide ici ou là une planche (ici, enduite d’huile de lin) pour en imprimer les reliefs obtenus; et voilà, devant nous, une « épreuve » du Gard cévenol en personne !

   Cette carte de voeux m’a touché, car les voeux illustrés sont précis et fidèles : exactement comme cette image à la fois conduit rigoureusement notre oeil sur elle et laisse tout loisir de conduire notre rêverie dans ce qu’elle suggère, ce qu’elle nous souhaite est à la fois de bénéficier (par chance) des quelques hasards heureux de l’année qui débute, et de forger (par discernement et ardeur) nos appuis privilégiés et nos accès personnels en elle. Comme la production même de son image l’indique, Marc Granier nous souhaite de savoir évider où il faut, marquer où l’on peut, nous faire voir à nous-même autant qu’on peut … le paysage (et en réalité, le pays même que le temps forme) de l’opportunité qui s’ouvre de douze mois d’existence !

    Le monde qu’avait l’artiste devant lui a, bien sûr, trois dimensions; et, trois aussi, le monde où se tenaient alors son carnet, son appareil-photo (?) et son corps même. Les deux dimensions de cette image (comme de toute image) font alors penser à deux mondes (celui du regardé et celui du regardant) qui, adoptant une sorte de frontière commune en ce rectangle de carton, viennent ensemble y perdre une dimension, comme sacrifiant quelque chose l’un à l’autre : le monde vu vient nous livrer ses structures, et la conscience artiste se met en quelque sorte à plat pour nous. En ce miroir vivant, en cette sorte de reflet acté, en cette belle présence plane, l’oeil d’un peintre vient serrer la main du monde, et sa main à lui vient comme filtrer, écoper, épurer, retirer sélectivement ou célébrer souverainement les lueurs du monde. Granier pose et place ainsi (en lui choisissant respectivement un support et un endroit) devant nous, la figure sensible et sensée d’une perfection habitable. Un philosophe traduirait le voeu que ce discret et résolu graveur nous formule : Bon et bel être-au-monde ! 

   J’aime ce paysage. Une sorte d’arche m’y invite à m’éloigner par elle, ou à revenir – selon ma fantaisie – depuis le fond des collines, jusqu’au premier plan (et ses dalles de schiste ?) rejoindre mon oeil même. Ce petit pan de région est fait exactement de blanc et noir entrelardés, comme un « négatif » du regard de Dieu. C’est une image à la fois rationnelle et concrète; rationnelle parce qu’elle suit (et restitue méthodiquement) les lignes de force du paysage, elle nous représente les relations à l’oeuvre dans ces éléments et ces textures pour qu’ils sachent former réalité ensemble ; et concrète, parce que cette représentation de l’intimité dynamique du monde est sans mots, ni icônes, ni algorithmes : tout nous est rendu présent comme ce tout est, là-bas, présent à lui-même.

   L’oeil touche ainsi directement les causes, les cachettes, la chair et à la fois le vestiaire, du monde. Saint-André de Majencoules prend pour guide une main de graveur, qui paraît nous dire : « Visitez-moi, car on ne sait jamais … ».

   En 2024, advienne que pourrons ! Merci, Marc Granier.