NOTE

 

La revue Traversées essuie parfois quelques bordées d’injures de la part de certains auteurs dont nous n’avons pas jugé que les textes correspondaient à nos conceptions, aussi démodées (ou avant-gardistes !) soient-elles. C’est le libre privilège de ceux qui font équipe pour assurer la vie d’une revue, que de décider de son contenu. En la matière, ni pressions ni insultes n’y changeront rien. Nos décisions sont forcément le résultat d’un groupe humain, donc subjectives. Peut-être avons-nous refusé de faire paraître les génies poétiques de demain. C’est notre risque. Comme celui de tout auteur, de n’être pas publié, pas lu ou pas compris, quelles qu’en soient les raisons. Cela ne justifie en rien les insultes, menaces et propos diffamatoires, surprenants du reste de la part de personnes qui se targuent de poésie. Enfin, les revues ne manquent pas où les génies que nous n’avons pas su comprendre pourront paraître, il n’y a donc aucun motif d’en vouloir à Traversées, revue au demeurant dénigrée par ces auteurs, au point qu’on se demande pourquoi ils nous ont soumis leurs écrits…

« Regarde les lumières mon amour », Annie Ernaux, Seuil.—-Sophie Mamouni

  • « Regarde les lumières mon amour », Annie Ernaux, Seuil. 5,90 euros

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Tout le monde, au moins une fois dans sa vie, est entré dans un hypermarché. Généralement, il s’ouvre sur une enfilade de caisses enregistreuses avec des kilomètres de rayons où s’étale un choix pléthorique de produits concernant l’alimentation, l’habillement en passant par la maison et jusqu’aux nouvelles technologies. J’en oublie. Je ne souhaite pas convoquer Georges Pérec mais un autre écrivain qui figure aussi parmi les clientes de ces temples de la consommation. Il s’agit de Annie Ernaux. Pour les besoins de la collection « Raconter sa vie » au Seuil, durant une année l’auteur a régulièrement fréquenté les allées d’Auchan.

Le quotidien devient ainsi sujet d’étude. Dans un style épuré, Annie Ernaux  nous livre en quelques 70 pages un récit sans indulgence mais lucide sur les consommateurs d’hyper que nous sommes tous. Elle parvient à nous faire réfléchir sur nos comportements en expliquant pourquoi par exemple « le passage à la caisse constitue le moment le plus chargé de tensions et d’irritations ». Au fil des pages le lecteur est concerné par chaque situation puisque lui-même a pu les expérimenter ou les observer. Sans pouvoir parfois mettre en mots des sensations telle que « Quand l’hyper est presque vide, comme ce matin, sensation hallucinante de l’excès de marchandise. Du silence de mort des marchandises à perte de vue ». C’est là, toute la magie de ce livre. Pourquoi n’avons-nous pas posé ce regard ou amorcé ces réflexions sur nos courses en hypermarché ? L’acte de consommer dans ces lieux en dit long sur nos comportements. De même que le défilé du contenu des caddies aux caisses lève le voile sur qui nous sommes. Dis-moi ce que tu achètes, je te dirais comment tu vis en célibataire, en couple, avec un salaire confortable, au SMIC, avec un animal domestique… Le lecteur est comme devant un miroir puisque consommateur à ses heures. Ce qu’à notre corps défendant nous tentons parfois d’oublier.

Annie Ernaux, sans une once de culpabilité à l’encontre du lecteur, nous ramène à notre condition d’acheteur qui se laisse mener par la baguette magique des prix d’accroche. L’auteur qualifie d’ailleurs « l’art des hyper de faire croire à leur bienfaisance ».

Cet opus peut déconcerter par son apparente simplicité celui qui attend une étude purement littéraire. Elle s’y glisse pourtant entre les lignes comme « l’attente aux caisses, ce soir, est interminable. Je m’y résigne. Je tombe dans une espèce de torpeur où le bruit de fond de l’hyper à cette heure d’affluence me fait penser à celui de la mer quand on dort sur le sable ». Une fois le livre refermé, lorsque vous irez faire vos courses votre regard aura changé. Vous saurez qu’à présent la grande surface peut devenir un excellent sujet littéraire. Merci Annie Ernaux. Dorénavant nous fréquenterons ces hyper non plus en spectateurs mais acteurs de nos courses.

©Sophie Mamouni

 

Les Girls Power de Laure Forêt —par Jean-Paul Gavard-Perret

Les Girls Power de Laure Forêt

  • Laure Forêt. « Mon chéri », Les éditions Derrière la salle de bains, 6 E., 2014

  • « Sur le fil », Centre culturel de Chênée (Belgique), 13 Mars – 2 Avril 2014.

A travers des dessins simple, épuré presque minimaliste Laure Forêt jouer de l’ambiguité : preuve que l’image la plus simple n’est jamais une simple image. Elle fait naître des sensations et idées plus complexes. Surgit souvent une femme en solo, l’apparition de l’entretien infini que l’amant tient avec elle-même « la peur et l’envie du corps de l’autre, la peur et l’envie de son propre corps, de ce qu’il cache de ce qu’il montre à l’autre et qu’on ne veut pas montrer, la dichotomie entre intérieur et extérieur, la question de la maîtrise de ce corps que l’on voit en surface, mais aussi au plus profond de la chair » écrit l’artiste belge. Preuve que l’art n’est pas qu’une histoire de peau et de surface. Avec Laure Forêt le corps sort de son retrait en un visible aporique. Le femme devient un peu comme un ange. Mais cet ange ne fait pas que passer : il se fixe de manière étrange, paradoxale. Ce qui le hante viscéralement transparaît de manière épurée et magnétique. Le trait qui ceinture ordonne et balise trame le désir. Lui donne une densité par effet de légèreté et sobriété au sein d’une émotion oubliée ou inconnue que l’artiste développe parcimonieusement de quelques courbes. Il s’agit aussi de voir le voir : comment nous voyons lorsque nous regardons. Se rejoint une expérience originelle où l’œil est ému par l’impact de ce qu’il perçoit, de ce que l’affect lui même se permet enfin d’accepter ou de montrer. Tous les mots sont tombés en chemin comme une petite monnaie. Le souffle du dessin devient l’archétype de l’éros. La femme s’y reste première de cœur et de corps, consciente d’éprouver la jubilation du désir et l’angosse de l’accomplissement. Elle est celle qui demeure sans jamais changer. L’étreinte la noue à elle-même. Laure Forêt le suggère dans un poème optique et muet qui ne perd jamais l’unité et l’excès. Le monde est comblé et l’espace ouvert là où lorsque la fleur trouve sa tige le plan est occulté. Le dessin reste un noyau de vie : il se dresse, se recroqueville dans un mouvement de colline et de flux offert à la crainte comme à la promesse hors de mesure.

©Jean-Paul Gavard-Perret

Raoul Vaneigem (aka Jules-François Dupuis), « Histoire désinvolte du Surréalisme », Paris, Libertalia, 154 pages

  • Raoul Vaneigem (aka Jules-François Dupuis), « Histoire désinvolte du Surréalisme », Paris, Libertalia, 154 pages, 13 E.

9782918059387FS

Vaneigem s’est plus intéressé au courant parisien du surréalisme que – à l’exception de Magritte – son versant belge. Ayant lui-même via le Situationnisme fait l’expérience des mouvements de l’avant-garde il met les faiblesses sur des « écoles » qui se caractérisent par leur récupération immédiate. A l’inverse de Dada le Surréalisme comme le Situationnisme s’est trouvé récupéré sine die ett utilisé par les institutions mêmes qu’il était sensé mettre à mal. Paru en 1977 sous la signature de Jules-François Dupuis, ce livre – comme son nom l’indique – est une histoire plus désinvolte qu’universitaire. Cela lui ôte le côté pensum.

On saura gré à Vaneigeim d’avoir montré combien dès le départ le Surréalisme fomentait ses propres forces et formes de récupération. Il en savait d’ailleurs beaucoup en ce domaine : c’est sur le dos de Dada, la Metafisica et du Futurisme qu’il construisit sa statue. Les surréalistes « pures » surent d’ailleurs très tôt s’abstenir. Et s’il faut retenir du surréalisme littéraire quelque chose de vraiment vivant il faut quitter Paris et passer au-delà du Quiévrain où l’esprit de Marcel Marien, Pol Bury, Koenig, les Picqueray, Dotremont bref tous les irréguliers de la langue ont donné au surréalisme « vrai » ses lettres les plus saillantes et vives. Aujourd’hui encore les néo Surréalistes ont bien quitté Paris : de Sanda toujours vivants aux disparus Michel Camus, Pierre Bettencourt ou encore Pierre Garnier qui vient de disparaître emmenant avec lui une grande part de la poésie spatialiste.

©Jean-Paul Gavard-Perret

Salamandre – Gilles Sebhan – Le dilettante ——Par Nadine Doyen

salamandre

Une chronique de Nadine Doyen.

  • Salamandre – Gilles Sebhan – Le dilettante (17€ – 221 pages)

Le roman de Gilles, c’est tout d’abord un titre mystérieux et évocateur : Salamandre, à la sonorité féminine. Qui peut se cacher sous ce surnom ? C’est aussi une couverture qui intrigue : ce cœur transpercé nous glace d’effroi et nous prépare au pire.

Gilles Sebhan nous plonge dans le huis clos d’un vidéodrome, de cabines de sex-shops, rue Saint Denis. Un univers interlope, où des inconnus de milieux, d’âges différents (tapins, travestis) se croisent, se draguent, se livrent à des ébats, s’aiment, jusqu’au jour où Youssef, le caissier, découvre une flaque de sang et « l’ampleur du massacre ». Ce meurtre cause la fermeture momentanée du lieu. Le mystère, l’incompréhension, nimbent cet assassinat. Et si le meurtrier était l’un des habitués ? Les langues vont se dénouer dans ce microcosme, vrai melting-pot qui brasse des individus de milieux sociaux divers, de toutes origines ( primo arrivants, Roumains, Bulgares, travailleurs saisonniers).

La victime ? Celui que « certains appelaient Professeur, d’autres Monsieur X, d’autres Salamandre. », identifié par son tatouage. Son portrait se dessine au fil des pages, et surtout à la lecture de son journal intime, inséré dans le roman. Journal qui couvre deux pans de sa vie : avant et après la prison où il passa douze années, « d’oiseaux encagés », « d’angoisse et de dépression ». Le voile se lève quant aux mobiles de cette incarcération.

On découvre sa vocation d’enseignant, féru de poésie, son attirance pour les garçons et son goût vestimentaire, assez singulier. En poste dans une école militaire au Maroc, faire étudier le poète Abdelatif Lâabi, auteur de la revue Souffles, s’avère source de contestation, voire d’interdit. Leur objectif commun étant de décoloniser les esprits, de construire un nouvel imaginaire, de casser les moules existants. Salamandre ne cache pas son dessein de « continuer à détourner et corrompre » ses élèves.

En glissant les noms de Sénac, Augieras et Lâabi, faisant partie du panthéon du protagoniste, on devine que Gilles Sebhan veut soutenir l’assertion qu’« il n’y a rien de plus précieux qu’un poète ». La poésie ne permet-elle pas de se sentir mieux armé contre les vicissitudes de la vie ? En même temps, il dénonce la censure que subissent les intellectuels dans certains pays. Par ailleurs, Il rappelle les destins tragiques de Sénac, chantre d’une Algérie à laquelle il a consacré toutes ses forces et son talent, « Une telle beauté a terminé dans le sang de son assassinat » et d’ Augérias, devenu un indigent, abandonné à sa solitude par ses pairs.

Le narrateur va focaliser notre attention sur le duo formé par le professeur et son homme de ménage Mouloud. Une aimantation est palpable qui inspire au professeur, poète des textes dont l’« indéniable accent de vérité » et l’« originalité » rappelle Augérias.

Une femme, à l’identité double, Hélène / Kadidja vient s’immiscer dans leur couple.

Les relations entre ce trio prennent un tournant d’autant plus ambigu que Salamandre demande à Hélène d’être la mère improvisée pour Mouloud et Hèlène de lui faire un enfant. A travers cette histoire romanesque, l’auteur ausculte le désir de ces protagonistes, en suit l’évolution, leurs tentatives pour résister, jusqu’à la scène qui les réunit tous les trois dans le même lit. Il décrypte le maelström de Salamandre, écartelé, incapable « d’aimer une seule et même personne » et sa descente aux enfers.

On s’interroge sur l’authenticité des liens du trio infernal quand le professeur se retrouve incarcéré et perd tout contact. Aurait-il été abusé par Hélène ?

Tout bascule quand Salamandre perd son emploi et se voit acculé à revenir à Paris. De plus, il doit faire face aux frais d’hospitalisation de sa mère, « ce spectre psychotique » qui vampirise sa vie, cette femme qui ne reconnaît plus son fils.

La surprise est grande quand un jeune homme frappe à sa porte, le portrait tout craché de Mouloud. Ce n’est pas un poids mort mais deux qu’il va avoir à assumer.

Salamandre doit se résigner à cette évidence que l’« on ne renoue pas avec son passé », « qui le plombe comme une maladie incurable » et « qu’il vaudrait mieux oublier », comme Frank dans L’amour sans le faire de Serge Joncour qui conclut : « Sa vie, on ne la refait pas, c’est juste l’ancienne sur laquelle on insiste ».

Le roman s’achève par un chapitre choral dans lequel chaque témoin relate son rapport à la victime, ce qu’il savait, les confidences recueillies, donne ses alibis.

Au lecteur d’être perspicace, de faire le bon tri afin de découvrir le meurtrier.

Gilles Sebhan, « écrivain de l’enfance, du désir, des corps, de la mort », brasse ici plusieurs thèmes : la quête d’identité, l’indétermination quant à son orientation sexuelle. Il radiographie les relations humaines où domination et soumission alternent, entraînant violence et regrets : « Nous sommes allés trop loin. »

D’autre part, il souligne l’importance d’un lieu, qui a la mémoire des murs : « On passe des années à épuiser un lieu » et l’addiction qui lie les habitués, comme Mihail. N’ont-ils pas « un fil secret » qui les ancre aux cabines ? L’aura de Dracula, surnommé le massagiste, était due à ce fluide dans ses doigts, capable de libérer des tensions. Ainsi, il avait réussi à apprivoiser un jeune Marocain dont la beauté l’avait ébloui. Récipiendaire de bribes de confidences de Mouloud, Dracula aiguise la curiosité du lecteur, en s’étonnant que celui-ci et Salamandre s’évitent. Un mystère de plus.

Le romancier justifie l’absence de points d’exclamation et d’interrogations par une volonté de tout unifier afin de ne pas privilégier une voix à une autre.

Dans ce récit d’ombre et de lumière, traversé par la poésie, empreint d’érotisme, peuplé d’une faune minée par l’argent et la misère, Gilles Sebhan relate l’inéluctable déchéance d’un homme, en proie à ses démons, devenu « une ruine ».

Un destin pathétique, tragique et bouleversant.

Un roman que l’auteur suggère de lire sur la musique mélodieuse de You and whose army de Radiohead pour retrouver une atmosphère semblable : feutrée et sombre.

©Nadine Doyen