Comment j’ai mangé mon estomac – Jacques A. Bertrand – roman ; Julliard

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Une chronique de Nadine Doyen

  • Comment j’ai mangé mon estomac – Jacques A. Bertrand – roman ; Julliard (111pages – 14€)

Jacques A. Bertrand amène le titre choc du roman avec brio, dans le chapitre d’ouverture, au cours de l’essayage de pantalons. Le protagoniste Anatole Berthaud aurait-il un secret pour avoir une telle ligne? La chute le dévoile.

On est en immersion dans la réalité de cet univers aseptisé que le narrateur nomme « l’antichambre » de l’enfer pour l’avoir beaucoup fréquenté. Il aborde de plein fouet la maladie, les diagnostics puisque lui et son épouse, Héloïse, font les choses de concert. D’ailleurs il déclara à une dame patronnesse: «  ma femme et moi avons eu la chance d’avoir un cancer en même temps ». Il nous fait partager en double, les visites, les craintes, les inquiétudes, les angoisses quand l’attente se prolonge. Attendre, mot « anxiogène » devient le leitmotiv. Les voici en « détention » au « royaume de l’Attente ». On entre en empathie avec Anatole et Héloïse en les accompagnant durant leurs combats. Le vocabulaire médical (radiothérapie, chimiothérapie…) n’a plus de secrets.

On est témoin d’une scène très touchante: les déclarations d’amour réciproques du couple que les épreuves vont cimenter. L’auteur sait dire l’indicible.

Le narrateur fait le portrait des soignants, saluant leurs compétences. Il soulève la question de dire ou non toute la vérité. Mais le patient n’est pas dupe des litotes employées pour ménager les proches. Il n’hésite pas à pointer ce qui fonctionne mal (vétusté d’un bâtiment, araignée au plafond dans une chambre, vieille camionnette des pompiers, pénurie de personnel, patient oublié).

Il brocarde « les voituriers » qui se planquent pour fumer. Il radiographie le rapport patient/personnel qui n’est pas sans connaître des tensions, des accrochages.

On pense à Fritz Zorn quand le docteur No fait remarquer à Anatole que cet ulcère à l’estomac pourrait être imputé à la cascade de soucis traversés. D’ailleurs, l’estomac serait « le siège de l’âme » pour les Arakawis.

Le lecteur profite des éclaircies, des bouffées d’oxygène que les deux protagonistes s’accordent et parfois imposent au personnel, comme un repas à l’extérieur, une sortie au parc Montsouris (qui tourna hélas à « la déroute ».

Comme le narrateur ne nous épargne aucun détail, il conseille aux âmes sensibles de passer certaines pages pour leur éviter la nausée.

J.A Bertrand déploie son art de la digression : sur la bêtise humaine, relate un rêve, énumère tous les « somptueux présents » que le monde nous offre. On apprend l’étymologie du mot pylore. Il convoque des malades illustres (De Vinci, Shakespeare, Montaigne) se persuadant que la maladie n’a pas nui, ni annihilé leur créativité. On retrouve le ton caustique et le talent d’observation de ses précédents romans, quand il épingle les cons. Tout devient source d’indignation (le mariage pour tous), comme sa diatribe contre le pigeon, « l’Attila des rebords de fenêtres et des balcons ». L’ironie est sous-jacente: étranges les noms des docteurs: Bo, No, So, Do, Po, Omega.

Quant à la couverture représentant « le vol d’un aigle planant au-dessus de montagnes enneigées », tableau de Hiroshige, c’est l’image qu’Anatole visualise avant « le trou noir ». Dans ce roman, Jacques André Bertrand explore les frontières de l’au-delà, ce que l’on appelle la NDE (near death experience).

Il aborde également une réflexion sur le temps, la durée et notre finitude.

Le roman s’achève par le V de la victoire, la sortie des statistiques et la convalescence des deux protagonistes. Jacques A. Bertrand est drôle quand il nous restitue la conversation d’Anatole avec son estomac, lui intimant de « faire la paix ». Ou quand il évoque un organe qui laisse passer « sans passeport ».

Il reste un adepte de la formule: « Au bout du compte, je me souviendrai davantage de mes rêves que de mes douleurs ».

Comme Vassilis Alexakis, fatigué par toutes les visites reçues pendant son hospitalisation, Anatole éprouve un besoin de solitude et choisit pour se ressourcer « une petite maison au cœur de la jungle » dans la montagne thaïlandaise. Il y accueillit « la pluie miraculeuse » comme providentielle, car telle un kärcher, elle éradiquait toutes ses misères, lui rendait un corps neuf.

Après de telles épreuves, on adhère facilement au viatique de Cécile Guilbert:

« Laissons le passé où il est, ne comptons jamais sur l’avenir, suçons chaque instant jusqu’à la moelle et recommençons ». Il est évident que lorsqu’on a touché le fond, on se raccroche à l’essentiel. Cela aiguise les sens.

Jacques A.Bertrand signe un roman aux forts accents autobiographiques, d’une rare intensité. « Un voyage au long cours » bouleversant, au cours duquel l’auteur ne s’est pas départi de son humour, parfois noir, ni de sa douce ironie.

Comme Vassilis Alexakis, dans L’enfant grec, ce récit témoigne, à double titre, d’un réveil qui aurait pu ne pas avoir lieu, d’une renaissance inopinée.

Une lecture poignante, mais aussi roborative. Une thérapie pour l’auteur.

Une leçon de courage, de résilience qui force l’admiration, porteuse d’espoir.

©Nadine Doyen

Le Cow-boy de Malakoff de Thierry Roquet – édition Le pédalo ivre, mars 2014

  • Le Cow-boy de Malakoff de Thierry Roquet – édition Le pédalo ivre, mars 2014. 75 pages, 10 €.

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Le Cow-boy de Malakoff est un héros presque solitaire qui vit avec « une squaw du Maroc, une berbères au sang pur et noble » et une fillette qu’il appelle « mon trésor ». Le Cow-boy de Malakoff vit dans « l’immensité poussiéreuse d’un tipi d’avant-guerre » au troisième étage sans ascenseur, « il n’y a pas de digicode, pas de boîte aux lettres (juste une fente dans la porte) ». Le Cow-boy de Malakoff a un lasso de sept mètres, 10 000 vaches qui paissent « jusqu’au quai de la ligne 13, station plateau de Vanves-Malakoff » et des « crocodiles qui viennent de la cave (les larmes d’encore plus loin). Le cow-boy de Malakoff écrit des poèmes « – Je ne sais pas faire autre chose, ma chérie… » et son ranch donne sur l’open space « ce sont des quartiers à perte de vue des immeubles des villes et encore des villes qui s’étendent à l’infini » qu’il peut observer depuis la fenêtre rectangulaire de son tipi deux pièces. Une fenêtre sur les rebords de laquelle « les rayons du soleil s’échouent comme des merdes ». Le cow-boy de Malakoff mène « un vide sédentaire », et même si un vague espoir demeure « comme les oiseaux cherchent la branche au dessus des nuages d’où ils pourront s’élancer vers la rivière poissonneuse qui coule dans le couloir du bus 191 entre deux blocs de béton et un supermarché », le cow-boy de Malakoff sait que le désert est à la porte «  – De quoi tu parles, mon chéri ? – De ce qui nous entoure ; referme la porte derrière toi, s’il te plaît. ».

« Dans le décompte des jours indifférenciés », le cow-boy de Malakoff met un pas devant l’autre, bon gré, mal gré, parce qu’il le faut bien :

« – c’est comme ça qu’on avance, je crois

un peu comme une mouche

attirée par

le cul d’une vache. »

Même si parfois, « les jours de peur irraisonnée quand je n’ose plus foutre les pieds dehors », ce n’est que pour aller du lit à la salle de bains, roulant du cul justement « comme John Wayne », « en imitant Robert Mitchum devant la glace beuglant d’une voix virile :– Do you want à biggest target ? ».

« Satori par ci, Satori par là », c’est pourtant bien de la sagesse que le cow-boy de Malakoff ramène à coups de poèmes-lasso.

« Succession de hauts et

de bas

de doux vallons

et de hautes montagnes

pierreuses

le temps

d’une vie

présente les mêmes aspérités

qu’une toile

entre les mains

d’un maître

qui n’en finirait plus

de boire un

dernier verre

puis

de tout recommencer

sans trouver

jamais la justesse

à la fin. »

Le cow-boy de Malakoff, alias Thierry Roquet, a une fois encore, mais peut-être plus encore dans ce recueil là, le don de ré-enchanter le désenchantement. Ce recueil plein d’amour et jamais sans humour est comme une canette d’oxygène pour un chinois de Pékin, un espace intérieur illimité pour les cowboys urbains. A lire à cheval sur un bon vieux canapé. Hiiiiiiiii haaaaaa !

©Cathy Garcia

Thierry Roquet

Thierry Roquet

Né en 1968 en Bretagne, Thierry Roquet vit à Malakoff (banlieue sud de Paris). Après une adolescence boutonneuse et solitaire, des études assez vite écourtées, divers boulots alimentaires, des lectures marquantes, une belle histoire d’amour, un enfant et un licenciement (presque) à l’amiable, s’oriente vers l’écriture (du quotidien) petit format… mais longue durée. Ne compte pas s’arrêter là. Inch’allah !

Lambert Schlechter – Le fracas des nuages – Le Murmure du monde 3 – Collection « Curiosa& cætera » – Le castor Astral

Une chronique de Nadine Doyen

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  • Lambert Schlechter – Le fracas des nuages – Le Murmure du monde 3 – Collection « Curiosa& cætera » – Le castor Astral (296 pages – 15€)

Lambert Schlechter nous livre un recueil constitué d’une multitude de fragments, short cuts, parfois autobiographiques, (de longueur très inégale), d’extraits de carnets (des « pensoirs »), entrecoupés de quelques poèmes (splendides neuvains ou quatrains), d’apostilles. Le tout complété, précédé d’un trèfle, complété par des notes et rarement daté, en devient intemporel, l’auteur précisant que les dates, il les réserve aux fleurs !! Cet ouvrage fait suite à La trame des jours, Le murmure du monde 2.

Parmi les thèmes brassés, Lambert Schlechter décline l’éloge du livre et de la lecture.

Il confesse sa boulimie au point de ne pas lire « Un livre, mais cinquante à la fois » !

Pas étonnant que les références littéraires égrenées soient légion, laissant deviner ses affinités éclectiques, comme avec Christian Bobin. Il convoque Goethe, Nietzche, Montaigne, Chessex, Quignard, Grossman, Tranströmer, Thoreau.

Il semble adhérer à l’assertion de Borges : « Si on lisait dix pages d’un bon livre, on serait une personne instruite ». Ne faut-il pas privilégier la qualité à la quantité ?

Il aborde la religion (Saint augustin), la vieillesse et l’inéluctable fuite du temps.

Il distille de nombreux billets de l’absente auxquels répondent les mots de l’amant.

La plume enflammée, les textes pétris de sensualité traduisant la concupiscence de la chair, le désir exacerbé font écho à la vignette de la couverture, très explicite, qui n’est pas sans rappeler L’origine du monde de Courbet. Il nous rapporte les paroles parfois lascives échangées avec celle qu’il désigne par Elle, qui le fait fantasmer. A ceux qui objectent la pléthore de textes très intimistes, il répond que « l’érotisme pleinement vécu est d’une magie inépuisable ». Il concède son « fétichisme joyeusement assumé ». Les étreintes torrides des corps, souvent évoquées auraient leur place dans le roman « Nouons-nous » d’Emmanuelle Pagano.

Comme compagnie, il semble attaché à une chatte, bien cruelle avec les oiseaux, mais qui sait quémander « quelques cajoleries ». Sa solitude, il s’en accommode, car il est habité par celle qu’il aime, « présente à tout instant ».

Si beaucoup de lieux sont des huis clos (chambre, ascenseur…), le diariste sait s’émerveiller devant « une cinquantaine de fleurs épanouies » d’un rosier ou « Le tout premier timide jaune crocus », la beauté d’un ciel (skying) : « ciel tourmenté, avec ses centaines de nuages, ses larges brèches de bleu, ses stries claires, rais de lumière… ». Il décline des séries d’énumérations, comme les rumeurs et bruits perçus.

Il se montre réceptif aux trilles, aux gazouillis flûtés des musiciens ailés.

Le narrateur distille ses opinions sur ses lectures, films ou articles de presse, parfois bifurque, digresse. Il révèle ses destinations de prédilection : L’Italie, la Toscane, « endroit magique », un havre de paix, de silence, déconnecté. Résurgence de souvenirs et « émotion intense » à retrouver les coquelicots toujours là.

Il n’hésite pas à dénoncer l’exploitation de ceux qui travaillent pour Nike, au Vietnam.

Il rend compte de l’actualité (béatification du pape Wojtyla) et de l’agitation du monde, avec la révolution en marche en Égypte, en Syrie, par exemple.

Pour ce qui est de la ponctuation, on note que Lambert Schlechter recourt largement au slash, même au double slash, bien avant Karine Tuil, à qui on a attribué cet emploi. Parfois l’énumération ne contient aucune virgule : « le sexe m’obsède m’excite m’inspire m’illumine… ». Il fait aussi un usage abusif des adverbes en ment (« clamdouillement, enthousiastiquement », ce qui n’est pas pour alléger la phrase ou d’infinitifs (« simplifier, épurer, séréniser… »). Il utilise aussi l’esperluette &. Le temps de l’écriture, confie-t-il, lui procure « une réelle volupté ».

Le fracas des nuages pourrait se terminer par : « D’être en vie, je me réjouis ».

Lambert Schlechter signe des miscellanées très éclectiques, poétiques, érotiques, émaillées d’anglais, d’italien, de latin et d’autres langues. Il y dévoile une fraction de son intimité. Des proseries à lire à petites doses, où chacun peut grappiller à son gré.

©Nadine Doyen

Sojcher, le survivant——par Jean-Paul Gavard-Perret

Sojcher, le survivant

Jacques Sojcher

Jacques Sojcher

 

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Pour permettre au discours de se poursuivre il faut parfois l’abréger. Surtout lorsque tout est dit et qu’il semble déjà bien tard et que « le rêve de ne pas parler » hante le poète belge depuis ses talus d’impossibles approches. Désormais Sojcher fait court, comme s’il « était loin déjà et dans un récit faire une sorte de « Bah » dont il ne se prive plus. D’un éclair il donne beaucoup plus que la trace de son passage : il ajuste en fragments ses zigzags.

L’écriture est aussi discrète que tranchante puisqu’il s’enveloppe de ce qui ne cesse de trancher le discours. On retrouve ici parfois les jeux de langue chers à l’auteur. Ils s’affirment par le souffle, sa coupure, son rythme cassé. La plénitude de l’idéalisme est une nouvelle fois broyé, l’âme se retrouve tête coupée sur l’échafaud du verbe (ce qui est sans doute moins ennuyeux pour elle que pour un corps).

Sojcher n’en finit jamais de désosser le romantisme et la poésie hégélienne. Pour autant il ne revendique pas un matérialisme à tout crin. Plutôt que d’évocations ou bien sûr de narrations il faut parler de récitatifs lacunaire. L’écriture se nourrit volontiers ici sur les décharges des catastrophes, mais elle ratisse les scories pour avancer nue. Tout est tendu et têtu. Le mystère du texte tient à son plaisir désespérant, à ses ruptures qui refusent les aboutissements. Lautréamont n’est pas loin mais en ellipses et laps. Il s’agit de montrer combien « la chose intellectuelle » est une vue de l’esprit.

Mais nous resterons épris de cette poésie aux énergisantes raides bulles. L’auteur est par essence l’anti BHL. Dans la suite parfaite de ce que Beckett nomma si astucieusement ses « foirades » Sojcher inscrit ses ses vanités dans sa géographie de l’ailleurs en des fables faussement lyriques. L’auteur ne sera donc jamais en odeur de sainteté mais cela prouve que ses textes ne seront jamais d’odorants « pare-fumets »

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Avec C’est le sujet et Trente-huit variations sur le mot juif clôt le triptyque entamé avec L’idée du manque (même éditeur, 2013). Les poèmes de ces recueils sont des moments saisis en quelques mots au fil du temps, une suite de choses vues, éprouvés, méditées. On y retrouve la thématique cher à l’auteur : l’oubli et la mémoire,n le souvenir et le manque, la naissance – quelque part « avortée » et la mort. Par delà l’approche de l’intimité surplombe le « lieu » où elle s’est forgée : l’Histoire et le peuple juif celui du livre à la fois éternel et qui ne peut s’écrire du moins tel que Sojcher aurait aimé le rêver.

 

Pour le poète et philosophe belge il n’existe pas d’autres passages que par la mémoire même si – chemin faisant – il a « oublié la langue de sa mère ». Celle qui lui a donné le jour et la lumière a disparu dans la noirceur et les cendres de la Shoah. Depuis ce temps la langue que l’auteur a choisi dit les déchirures et tout ce qui le creuse. Il reste tel qu’il fut laissé dans « le rêve de ne pas parler ». Un rêve mis à mal par la grâce de l’écriture. Apaise-t-elle avec le temps ? Rien n’est moins sûr. Mais ses condensations et ses déplacement demeurent seuls viables. Néanmoins le sentiment de la perte est fichée là. Au mieux la poésie est une pluie d’hiver, d’été, une pluie des quatre saisons. Mais sous le rinçage du temps Sojcher ne peut espérer échapper aux disparitions. Ils n’ont jamais cessé de créer une douloureuse proximité avec ceux de sa fratrie, de sa communauté humaine face à la bestialité de certaines idéologies.

 

La poésie n’est donc pas faite pour savourer l’écart entre présence et absence mais pour le tarauder dans la substance même l’intimité. Chaque texte de Sojcher reste hanté par le cauchemar, la nuit de l’être mais la croyance néanmoins à l’identité suprême de ce dernier lorsqu’il n’oublie pas les leçons de l’histoire que parfois ses frères d’Israël oublient. C’est pourquoi l’auteur ne s’éloigne pas des mots car il ne peut s’éloigner des morts. Ils le harcèlent. Mais ils respirent dans l’écriture de ce fils en reconquête de l’origine que la barbarie a réduit en cendres.

 

Les mots – du moins ceux qui restent et dont Sojcher préserve de prodigalité – demeurent donc au centre du manque. Ils représentent son reste au nom de la promesse tenue par le poète bruxellois. On espère qu’ils parviennent à modérer le froid dans l’île perdue de son corps. Qu’ils restent le un mince rideau sur lequel perce un soleil noir pour rompre la dualité qui partagea le poète  entre noms, lieux, présents et retours.

 

A chaque partage, à chaque absence demeure l’écho qu’une bouche sans lèvres et sans langue tente de proférer en souvenir des terres engraissées de cadavres innocents. A partir de là la joie n’est jamais uniquement joie mais la douleur reste douleur. Sojcher est lié à elle, à son commencement. A la recherche de l’  « autre» qui en lui le hante mais qui ne peut-être pas plus qu’un leurre. C’est pourquoi le poète ne cesse de marcher, pas à pas, dans le pas du pas et du papa. Car c’est à travers le corps de ce dernier, de son absence qu’il faut se mesurer sans résoudre son énigme. Tant que faire se peut Sojcher à défaut de franchir une fracture, recoud une fêlure. Toute sa poésie est déductible de ce schéma. Mais la question demeure : existe-t-il d’autre passage ?

 

Jacques Sojcher : un peu de soleil dans l’eau froide

 

Après « L’idée du manque » et en même temps que « Trente-huit variations sur le mot juif », « C’est le sujet » clôt parfaitement un triptyque majeur dans l’œuvre du poète et philosophe belge. Ce dernier recueil est le plus fort car dans des poèmes de quelques vers Jacques Socher met en évidence – à travers méditations et choses vues et éprouvées – l’essentiel de sa quête : l’oubli et la mémoire, le deuil et le souvenir, le manque et la survivance au sein d’une réflexion – ici allusive – sur l’Histoire et la judéité.

 

Tout l’héritage douloureux du poète transparaît de manière sibylline. Il n’écrit que l’essentiel et parfois préfère le silence à la dilution du logos puisque « La question est sans réponse. / Le concept / n’est d’aucun recours ». Et comme « Penser n’empêche pas / de mourir » écrire devient pour Sojcher « aussi rare qu’aimer ». Mais le poète pratique dans l’absolu les deux.Loin de toute propension de l’égo (« il » remplace « je », le neutralise), le devoir de mémoire, la douleur de ses martyrs sont présents de manière effacée, loin des sophismes et parfois avec la pratique d’une autodérision d’un clown trapéziste qui n’hésite pas à se jeter sans filet dans le vide.

 

La mémoire joue sur des oppositions entre présent et passé, entre constat et hypothèse : « Il aurait pu vivre ailleurs / Une femme inconnue / l’aurait porté / dans son ventre ». Sojcher reste ce voyageur en vignettes (rehaussées par celles – tout aussi superbes – de Lionel Vinche) qui oblige sous le registre d’une presque légèreté primesautière à la réflexion la plus profonde. Une fois de plus le poète ne fait qu’emmener avec lui non ses rêves mais ses propres bagages, sa propre interprétation, son propre inconscient. L’étrangeté espérée et explosive n’est qu’un cataplasme sur une jambe de bois ou un affalement dans le temps qui reste. Celui-ci est toutefois sauvé des catastrophes de l’humanité par l’affect. Sauvé aussi par l’écriture qui – même si elle « ouvre » l’inquiétant abyme des profondeurs bestiales et de l’Histoire – laisse entrevoir un peu de soleil dans l’eau froide.

 

 

LE VOYEUR ET SON DOUBLE

 

« Exposed : Voyeurism, Surveillance and the Camera », Tate Modern, Londres jusqu’au 2 octobre.

 

L’image reste toujours liée dans notre monde judéo-chrétien au péché et à la culpabilité comme s’il fallait toujours faire payer le poids de l’opprobre à celui qui regarde (et qui a priori ne demandait rien) ce qu’on lui offre. L’exposition de la Tate Modern soulève donc une série de problèmes et déplace le problème essentiel de l’art en mettant au centre non le voyeur mais la société du voyeurisme. En plus de 250 œuvres (photographiques principalement) « Exposed » – titre qui n’a jamais mieux porté son nom – expose à partir non de l’image – présentée ici comme conséquence – mais de l’objet qui a été conçu pour montrer, surveiller, faire jouir ou punir : l’appareil photographique (en toutes ses déclinaisons jusqu’àu téléphone portable preneur de vues) et l’utilisation qu’en la société en fait.

  • Jacques Sojcher, « L’idée du manque », Illustrations d’Arié Mandelbaum, Fata Morgana, Fontfroide le Haut, 2013, 56 pages

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Pour Jacques Sojcher il n’existe pas d’autres passages que par la mémoire même si – chemin faisant – il a « oublié la langue de sa mère ». Celle’ci lui a donné le jour et la lumière avant que la noirceur de la Shoah le recouvre de cendres. Depuis la langue que l’auteur a choisi dit les déchirures et tout ce qui le creuse. Il reste tel qu’il fut laissé dans « le rêve de ne pas parler ». Un rêve mis à mal et pour le sauver par celui de l’écriture. Apaise-t-elle avec le temps ? Rien n’est moins sûr. Mais ses condensations et ses déplacement demeurent seuls viables. Néanmoins le sentiment de la perte est fichée là et au mieux la poésie est une pluie d’hiver, d’été, une pluie des quatre saisons. Mais sous le rinçage du temps Sojcher ne peut espérer échapper aux disparitions. Ils n’ont jamais cessé de créer une douloureuse proximité.

La poésie n’est donc pas faite pour savourer l’écart entre présence et absence mais pour le tarauder dans la substance même l’intimité. Chaque texte poétique de Sojcher reste cauchemar et la réalité, l’identité suprême, la nuit de l’être. L’auteur ne s’éloigne pas des mots car il ne peut s’éloigner des morts. Ils le harcèlent. Mais ils respirent encore par l’écriture de ce fils en reconquête de l’origine que la barbarie a réduit en cendres.

Les mots – du moins ceux qui restent – demeurent donc au centre du manque. Ils représentent son reste au nom de la promesse tenue par le poète bruxellois. On espère qu’ils parviennent à modérer le froid dans l’île perdue de son corps avant qu’elle disparaisse. Qu’ils restent ce un mince rideau sur lequel perce un soleil noir pour rompre la dualité qui partagea le poète  entre noms, lieux, présents et retours.

A chaque partage, à chaque absence demeure l’écho qu’une bouche sans lèvres et sans langue tente de proférer en souvenir des terres engraissées de cadavres innocents. A partir de là la joie n’est jamais uniquement joie mais la douleur reste douleur. Sojcher est lié à elle, à son commencement. A la recherche de l’identité perdue et de l’  « autre» qui le hante mais qui ne peut-être pas plus qu’un leurre le poète ne cesse de marcher, pas à pas : dans le pas du pas et du papa. Car c’est à travers le corps de l’autre qu’il faut se mesurer sans résoudre son énigme. Le résoudre se serait être Oedipe ou le meurtre ou le manque. Alors tant que faire se peut Sojcher à défaut de franchir une fracture, recoud une fêlure. Toute sa poésie est déductible de ce schéma. Mais la question demeure : existe-t-il d’autre passage ?

Ça a un nom : c’est l’existence

Près des vieux faubourgs de Bruxelles se dressent sous un ciel magnanime les fleurs de l’Apocalypse de Jacques Sojcher. Fidèle à sa poésie l’auteur tente de donner vie (ou dit-il « hébétude ») aux deuils et aux souvenirs qui innervent l’œuvre. Son «  froid est la couleur du manque ». Il est renforcé par les dessins superbes et en effacement d’Arié Mandelbaum.

L’existence semble donc promise plus que jamais à l’inéluctable démolition d’un legs en disparition. . Partout il y a des fuites d’eau. Les odeurs stagnent. Esclave de la mémoire de la monstruosité humaine le poète tente de réparer les fuites. Mais d’un livre à l’autre c’est à peine si quelques conduites sont renforcées. Quant à la langue elle semble ne pouvoir parler qu’une langue de bois. Le poète doit se chauffer avec. Quoique épuisé il a donc bien du mal à dormir comme un vivant : les yeux fermés.

Pour lui « la maison de l’être » chère à Bachelard reste bancale, caduque, rococo, riquiqui. Il n’existe de place que pour le manque. Il n’y a plus d’escalier pour s’envoyer en l’air et respirer au grand jour. Hanté par le mal, habité de démons et d’horreur, depuis l’adolescence Sojcher se donne le droit à rien ou à peu. Sauf, évidemment, le nécessaire. A savoir l’exercice de l’écriture. Elle lui a permis non seulement d’enfreindre la loi du « rêve de ne pas parler » – titre de son livre majeur – mais aussi de ne pas se suicider. Ou de ne le faire – pour ainsi dire – qu’à petit feu.

Sojcher rappela précédemment qu’il avait « oublié » la langue de sa mère. Celle-ci pria beaucoup pour lui sans vraiment le sauver. Mais elle put lui accorder un sursis nécessaire. Si bien qu’un minimum d’instinct de conservation lui donne aujourd’hui encore le droit d’imaginer le pire mais aussi de revenir au nœud primitif. Il y retisse la langue au moment même où elle se délite en espérant que les mots ne meurent jamais – surtout ceux qu’on assassine.

La poésie de Sojcher s’incarne au milieu de leur peau béante. Son murmure presque aphone tente, entre certitude et amnésie, de réanimer des figures chéries par des mots capables de rédemption. L’auteur bannit le plus possible ceux qui ont fait profession d’effroi et qui sont brandis pour fustiger les vivants. Il garde ceux qui coulent d’une source primitive où la pensée pourrait enfin devenir limpide. C’est pourquoi, au moment même où ils s’étiolent dans le crépuscule, le rêve d’écrire demeure afin de les faire marcher sur ce peu d’eau vive.

©Jean-Paul Gavard-Perret