Virginia Woolf, « La promenade au phare »

La promenade au phare

  • Virginia Woolf, « La promenade au phare », roman traduit de l’anglais par M. Lanoire, préface de Monique Nathan, stock, Livre de poche, 1927.

La promenade au phare s’ouvre sur un tableau, celui que tente de peindre Lily Brescoe, le portrait de la famille Ramsay dans sa propriété de vacances au bord de la mer. Lire ce fabuleux livre de Virginia Woolf revient à entreprendre la fabuleuse traversée de phrases comme des vagues ou des coups de pinceaux toujours de plus en plus précis, onctueux de matière, de couleurs, d’ombres et de lumières. Lire revient à envisager l’écriture comme s’il s’agissait de se mettre à peindre un tableau. Un tableau en trois dimensions qui prend comme point de départ la question : « Irons-nous demain faire une promenade au phare ? » ou autrement dit « Quel est le but de la promenade qu’est la vie ? » « S’agit-il vraiment d’atteindre le phare, le but final qui illuminerait la vie et qui semble si difficile à atteindre tant les tumultes, les difficultés rencontrées en chemin semblent le plonger dans la brume ? »

Les personnages du roman ont a répondre aux mêmes défis que nous les lecteurs, trouver la voix qui nous libère et nous permet malgré les contraintes qu’impose la société, l’éducation, l’épreuve de la maladie, de la guerre, du temps qui passe à atteindre cet endroit intime au plus profond de soi qui comme un phare est l’axe autour du quel tourne notre identité personnelle.

Le livre comprend trois grandes parties dont la première, « La fenêtre » dresse le cadre, rassemble des personnages dans lesquels on ne peut s’empêcher de retrouver le reflet de Virginia Woolf elle-même. Mrs Ramsay mère attentive et attentionnée envers ses huit enfants et la neuvième plus dépourvue Lily, épouse à la fois sensible et soumise à son époux Mr Ramsay, maitresse de maison bienveillante et attentive pour ses hôtes. Rien n’altère l’harmonie dont elle est responsable. Mr Ramsay est un père absent et quelque peu tyrannique, époux égoïste dont l’amour propre doit toujours être rassuré par la sympathie qu’il demande à sa femme. Dans cette première partie, la trame générale de l’histoire, ne cesse de s’enrichir de phrases qui comme des éclats du temps qui passe, qui constitue aussi ce qu’il y a de plus éphémère et pourtant si nécessaire à accomplir la vie quotidienne. Virginia Woolf met bout à bout, ou superpose, ajuste les éléments de son roman, les phases d’une lente méditation inondée de poésie où l’action a si peu de place.

La deuxième partie du livre fait une parenthèse de dix ans. Dix ans pendant lesquels on apprend la mort de Mrs Ramsay et de deux de ses enfants, dix ans pendant lesquels la maison de vacances se vide, se détériore pour nous confronter à l’inéluctable fuite du temps et au chaos que vie et mort se mélangeant orchestrent sans que nous puissions avoir le moindre impact sur lui.

La troisième partie Le Phare, semble reprendre la phrase non terminée de la première partie, Lily Brescoe et avec elle, Virginia Woolf et ses lecteurs reprennent les pinceaux pour terminer le tableau commencé dix ans plus tôt. Saurons-nous rétablir l’harmonie perdue ? Alors que Mr Ramsay sur le bateau dont il a confié la barre à son fils James atteint le phare, Lily termine son tableau. Mais vu du phare, la maison n’est plus qu’un point qu’il est presque impossible de reconnaître comme le point du départ du voyage et le bateau vu du jardin lorsqu’il atteint le phare n’est plus qu’un trait très mince qui pourtant finit par symboliser une réconciliation, une réponse à un espoir. La vie s’écoule, nous échappe, et la mort nous surprend, nous suspend jusqu’à ce que la vie nous embarque à nouveau sur ses vagues et nous balance d’un petit miracle quotidien à un autre.

Quand paraît « La promenade au phare », Virginia Woolf a 45 ans et est une auteur reconnue et appréciée et des critiques et des lecteurs. Elle a publié « Croisière », « La nuit et le jour », « La chambre de Jacob » et surtout « Mrs Dalloway ». Elle dira de « La promenade au phare » qu’il est probablement le meilleur de ses romans. Je partage cet avis tant ce roman m’a révélé quelques principes fondamentaux de la création littéraire qui consistent à laisser évoluer librement de phrase en phrase le lecteur autour d’une structure stable et claire dont on aura supprimé toute lourdeur superflue comme pour une plante à laquelle on souhaite de grimper légèrement vers la lumière. Toute lecture est un travail d’écriture, écriture qui progresse à côté de celle de l’écrivain qui comme un jardinier laisse grandir dans notre jardin personnel une fleur étrange et imbibée d’un univers qui régale l’existence.

©Lieven Callant

Service de presse n°32

Service de presse n°32

Traversées a reçu :

Les recueils suivants :

  • Les cahiers Pouchkine, Jean-Charles Beaujean, poésies, éditions Persée, 2013 :

    • Le mot de l’éditeur :

Paru récemment, l’ouvrage de Jean-Charles Beaujean, auteur de Belgique, est un florilège de textes poétiques enchanteurs et captivants. La forme originale de cet ouvrage transporte le lecteur entre poésies en vers libres, prose, nouvelle et fables poétiques. Certaines poésies en prose illustrent également, dans un chapitre, certains tableaux de l’artiste peintre Philippe Waxweiller. Ce recueil est un véritable hymne à la poésie et à l’Art.

  • Le 4ème de couverture :

Solidaire d’une société décalée dont elle vit sans relâche les souffrances, la poésie incarne à elle seule toute la condition humaine. Bonheurs interrompus, rires incontrôlés ou larmes de sang, le chantre conjure aujourd’hui encore la valse des « maux » à la lumière éparse de ses rêves…

Les Cahiers Pouchkine vous proposent un florilège de poésies réalisées en grande partie les yeux fermés. L’écriture qui en résulte ne fut qu’une suite d’intuitions couchées aussitôt sur une page blanche…

  • L’auteur :

Après une longue expérience dans le domaine commercial, Jean-Charles Beaujean décide de se consacrer à la littérature. Entre-temps, il crée sa propre société de coaching en relevant le défi de mener de front ses deux passions : la littérature et la formation d’entreprise.

  • De loin, suivi de Nébo, Rachel ; traduit de l’hébreu par Bernard Grasset ; éditions Arfuyen, 2013 :

    • Le 4ème de couverture :

En 2013 a paru dans la même collection la traduction du premier recueil de Rachel, Regain (1927). Bernard Grasset, grâce à qui cette œuvre était pour la première fois présentée au public francophone, propose ici la traduction des deux autres recueils de Rachel : De loin (1930) et Nébo (1932), publié un an après sa mort.

Née en Russie en 1890, Rachel est l’une des grandes pionnières de la littérature hébraïque moderne. Alors que, durant des siècles, l’hébreu n’avait servi qu’à la transmission du patrimoine religieux, il retrouve un second élan avec l’existence de communautés juives en Palestine. À nouveau, il est parlé dans la vie quotidienne. Alors que la poésie était demeurée l’apanage des hommes, l’écriture de Rachel rencontre immédiatement une large audience et joue un rôle essentiel dans l’adaptation de la langue hébrïque au monde moderne.

La Bible est la racine de la poésie de Rachel. Marquée par son vocabulaire et par sa thématique, elle en vient à regarder sa propre existence à travers celle des personnages bibliques. Ainsi de Rachel, d’Anne, d’Elie, de Mikhal, de Jonathan. Ainsi de Job à qui elle aime le plus à se référer : souffrant et attendant comme lui, dans la nuit du doute, que vienne la guérison.

Parlant d’elle-même, c’est la condition humaine que peint Rachel, et non pas certes de manière abstraite, mais, comme dans l’Ecriture, très concrètement, par la main (yad), le regard (‘ayin), la voix (qol). Il s’agit ici d’une poésie réduite à l’essentiel : un « chant de mille oiseaux », un chant de souffrance et de joie, un chant de l’être en exil et de la lumière. Pour qui a souffert et éprouvé l’intense scintillement du lointain azur, les ornements du langage sont inutiles.

Telle est l’expérience tragique et radieuse de Rachel, très proche au fond, dans un destin pareillement brisé, de celle d’Etty Hillesum, dont la mère Rébecca était née en Russie neuf ans avant la poétesse (en 1881) pour s’exiler non pas en Palestine mais aux Pays-Bas.

  • La demoiselle de massepain/Duduca de marţipan, Doina Ioanid ; édition bilingue français-roumain ; traduit du roumain par Jan H. Mysjkin ; Atelier de l’agneau ; collection transfert, 2013 :

    • Extraits de la préface de Jan H. Mysjkin :

Aussi intimement que ses poèmes puissent être ancrés dans sa vie, Doina Ioanid ne se limite pas aux faits autobiographiques, mais les mélange d’une manière souvent étreignante à des images venues de « l’irréalité immédiate ».

Les poèmes en prose de Doina Ioanid puisent leur force dans cette conjugaison de notations tantôt ordinaires, tantôt oniriques, ou plutôt dans le choc de ces images surréelles ou irréelles sur fond d’un réalisme sec.

  • L’auteure :

Doina Ioanid est née en 1968 à Bucarest. Pendant ses études de langue et de littérature roumaines et françaises, elle était membre du cercle littéraire « Litere » dirigé par Mircea Cărtărescu. Secrétaire de rédaction de l’hebdomadaire Observator Cultural, elle a publié cinq livres. Le premier, La demoiselle de massepain, en 2000, a obtenu le prix « Prima verba » en Roumanie. C’est aussi la première traduction en français de cet auteur, invitée au Salon du Livre de Paris 2013. On peut la lire dans les revues Seine et Danube, Conférence, Europe et Le Fram.

  • Nom de plume : Oiseau, Michel Duprez ; poèmes, 2013 :

    • L’auteur :

Né à Charleroi (Belgique) en 1950, Michel Duprez, auteur de plusieurs ouvrages de poésie et ancien collaborateur à des revues et quotidiens régionaux tels que 4 Millions 4, Marginales, L’Ethnie française, La Nouvelle Gazette/La Province ou Le Journal & Indépendance/Le Peuple, vit aujourd’hui à Forchies-la-Marche, dans l’entité de Fontaine-L’Evêque.

  • Le parapluie rouge, Patricio Sanchez ; poèmes ; préface de Jean Joubert ; éditions Domens, 2011 :

    • Vu par Jean Joubert :

Un porte-parole de la dictature condamnait en ces termes les écrivains exilés : « Quelques lâches, à Paris, s’obstinent dans leur éternelle nostalgie et écrivent de la poésie. » Pourtant la poésie restait l’un des recours contre la tyrannie et la violence. Elle résistait, à sa manière. Face à l’étouffement de la pensée, elle affirmait la primauté de la vie. Patricio Sanchez en témoigne, qui exprime tour à tour sa révolute et une célébration de ce que les surréalistes appelaient « le merveilleux quotidien ».

  • L’auteur :

Venu d’ailleurs, Patricio Sanchez est né en 1959 au Chili, où il a passé son enfance et son adolescence. Exilé politique à dix-sept ans, sous la sinistre dictature de Pinochet, il séjourne à Paris, en Espagne, aux Etats-Unis. Naturalisé français en 1993, il s’établit avec son épouse et ses trois filles dans un village de la garrigue languedocienne, à proximité de Montpellier. Il enseigne la littérature hispano-américaine à l’université de Nîmes.

  • Traversée, Marie-Hélène Lafon, Creaphis éditions et Fondation Facim, collection Paysages écrits, 2013.

    • L’extrait :

« La géographie est au sens premier du terme

une écriture de la terre, on ne saurait mieux dire,

ça m’écrase d’évidence ; l’immuable géographie

de mes livres dessine un pays archaïque, un pays haut,

pelu, bourru violemment doux, ardemment rogue,

perdu et retrouvé toujours, quitté et lancinant. »

  • La collection « Paysages écrits :

Chaque année, la collection invite un auteur contemporain à composer un texte inédit en toute liberté en s’inspirant de ses paysages familiers, qu’ils soient intimes ou géographiques.

Les revues suivantes :

  • Art et poésie de Touraine n°217, été 2014 :

  • La Braise et l’étincelle n°112, juillet 2014 :

    • Hommage à la Marseillaise ; émouvant témoignage d’Adrien Cannaméla : coup de grisou en Turquie ; deux curieuses conférences de Franck Viguié ; rubriques habituelles…

  • Le Gletton n°459, juin 2014 ; n°460-461 (Chemins de traverse : Habay-la-Vieille et Houdemont).

  • Portique n°95, juillet 2014 ; revue de création poétique, littéraire et artistique, membre de l’Union des Poètes Francophones :

    • Chris Bernard ; Stephen Blanchard ; Jacques Canut ; Joël Conte ; McDem ; Jean-Pierre Parra ; Erich von Neff…

  • Rose des temps n°32, printemps 2014 ; revue de l’association Parole & Poésie ; prix de la presse poétique 2012 de la Société des Poètes Français:

    • Max Jacob ; Benjamin Fondane ; Yvette Llères-Bonnaric ; Johanne Hauber-Bieth ; Jean-François Blavin ; Gabriel Eugène Kopp ; Howard Mac Dulinthe ; Louis Savary ; Korinna ; Nicolas Saeys ; Léna Le Flao ; Michelle Caussat ; Claude Lefort ; Olivier Millot ; Aumane Placide ; Patrick Picornot…

Les auteurs de Traversées ont aussi été publiés :

  • Alain Bertrand : L’Eté sous un chapeau de paille ; éditions Weyrich ; collection Plumes du Coq, 2014 :

    • Le livre :

« Les vacances ? Fuir de chez soi en croyant s’évader de soi. »

Trente-sept petites chroniques de vacances dues à la plume savoureuse d’un digne héritier de Blondin et de Vialatte. De drôles d’histoires drôles sur les mœurs de l’homo touristicus, ses rites, ses migrations vers le Sud…

« Certaines peuplades ne vivent que par beau temps. De ces privilégiées, on dit qu’elles ont tout – les jambes des filles et les brugnons mûris sur le pêcher. »

  • L’auteur :

Alain Bertrand (Gand, 1958 – Bastogne, 2014) est l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages, notamment Lazare ou la lumière du jour (Le Temps qu’il fait), La lumière des polders (Arléa), On progresse (Le Dilettante), Je ne suis pas un cadeau (Finitude) ou Jardin botanique (Le Castor astral). Son roman Le lait de la terre a paru dans la collection « Plumes de Coq ».

  • Éric Chassefière : Le peu qui reste d’ici ; poèmes ; éditions Rafael de Surtis ; collection Pour une Terre interdite, 2014 :

    • L’extrait :

Crépuscule

Serré dans l’absence des morts

le jardin attend la nuit

les lampes brillent dans les carreaux

sous les arbres le ciel bleu

hume la main muette d’un oiseau

  • Valentine Goby : L’échappée, Gallimard, 2007 ; Folio, 2008 :

    • L’extrait :

« Nous marchons, suivies par la foule, têtes rasées parmi les décombres de l’avenue Janvier, de la rue Saint-Hélier dévastée, criblée de béances et d’immeubles en ruine, pendant des semaines c’étaient des gravats enchevêtrés de poutres, de meubles brisés, chambres, cuisines, salles à manger réduites en poussière, éclats de verre, j’imagine que c’était comme ça, tout est déblayé et vide maintenant, je trébuche sur des souvenirs que je n’ai pas, les bombardements ont eu lieu sans moi, j’étais terrée dans un couvent mais je sais tout, ils m’ont fait ce que la guerre leur a fait. »

  • Le 4ème de couverture :

L’échappée ou le destin d’une jeune paysanne bretonne coupable d’avoir aimé un pianiste allemand pendant l’Occupation. Avec ce quatrième roman, Valentine Goby signe un livre tragique et puissant sur l’identité et la liberté.

  • Abdellatif Laâbi : Les rides du lion, roman ; Minos & La Différence, 2007 :

    • L’auteur :

Né à Fès, en 1942, Abdellatif Laâbi est l’un des écrivains marocains les plus importants de sa génération. Il fonde en 1966 la revue Souffles, qui a joué un rôle considérable dans le renouvellement de la culture au Maghreb. La revue est interdite en 1972 et Laâbi emprisonné. Libéré huit ans plus tard, il s’exile en France en 1985. Son œuvre plurielle (poésie, roman, théâtre et essai) prend au fil des années la place première qui est la sienne.

  • Le livre :

Partant de son vécu personnel, Abdellatif Laâbi affronte dans Les Rides du lion une fêlure liée à la condition humaine que l’exil peut, selon les circonstances, engendrer en tout un chacun : bannis sans espoir de retour au pays d’origine, déplacés en quête de liberté ou de survie, chercheurs d’altérité et autres rebelles aux consensus. La littérature a depuis toujours scruté cette fêlure au point d’en faire l’un des lieux féconds de l’écriture. Mais rarement son effet de cataclysme sur la perception de soi et du monde a été aussi minutieusement disséqué que dans le récit que nous en offre Laâbi. Qui plus est, l’auteur réussit ici le tour de force de chahuter le désarroi et le sentiment tragique qu’une telle expérience provoque par une dérision proche du sacrilège. Pour parvenir à ses fins, l’écrivain-narrateur (Aïn), plutôt poète, s’aide d’un double caricaturiste (Hdiddane), davantage versé dans la fiction. Ils rédigent à quatre mains et cultivent l’ubiquité pour aboutir à un texte hors norme où l’aventure d’écrire et celle de vivre se réclament des mêmes exigences.

  • Werner Lambersy : Déluges et autres péripéties ; La Porte, 2014.

  • Yves Namur : Ce que j’ai peut-être fait ; choix de poèmes ; préface de Lionel Ray ; éditions Lettres vives ; collection Terre de poésie, 2013 :

    • Lionel Ray, extrait du Don de l’ombre :

La démarche d’Yves Namur me rappelle cette leçon professée par Mallarmé selon Paul Claudel : devant toute chose se demander non pas ce que c’est mais « qu’est-ce que cela veut dire ? »

D’où souvent dans la poésie d’Yves Namur, toute de tension et de retenue, cette hantise du manque, du vide, de l’absence. Sans négliger que c’est à partir de rien que le poète en fin de compte construit quelque chose. Leçon de Du Bellay, de Racine (« toute l’invention consiste à faire quelque chose de rien »), de Flaubert, de Mallarmé (« Rien » est le premier mot de ses Poésies : « Rien, vierge vers… »).

Ce qui pour moi est aussi une marque d’excellence, et que cette belle anthologie affirme, c’est le refus de l’éclat, la sourdine en quelque sorte, le côté verlainien ou le refus des richesses trop apparentes. Mais l’importance accordée à la voir, à l’écho, au vibrato intime qui fait qu’une poésie comme celle d’Yves Namur ne ressemble qu’à elle-même…

  • Yves Namur : La tristesse du figuier ; prix Mallarmé 2012 ; éditions Lettres vives, 2012 :

    • L’extrait :

« Demain, dis-tu, est un autre jour,

Mourir n’est pas une mince affaire

Et où vivre

Ne sera pas non plus chose facile.

Demain est tout simplement une autre histoire,

Où il n’y aura pas de place pour Dieu

Et ses amours,

Où regarder devant soi

Relèvera peut-être de l’exploit,

Où nous chercherons comme tous les hommes à savoir

Qui nous sommes ou qui nous devenons,

Où on dira peut-être

Ce que j’ai fait et comment je suis mort. »

Patrice Breno – Août 2014

Sulak, Philippe Jaenada, roman, Julliard, 2013, 490 pages.

Sulak, Philippe Jaenada, roman, Julliard, 2013, 490 pages.

Sulak, Philippe Jaenada, roman, Julliard, 2013, 490 pages.

Quand j’ai refermé Plage de Manaccora, 16h30, lu en aussi peu de temps qu’il n’en faut pour le dire, tant cette histoire ne m’avait pas lâchée – je me suis dit : « il faut que je lise tout Jaenada ! ». Et pourquoi pas, en commençant par son dernier.

Sulak, une brique de presque cinq cent pages, est écrit avec la même frénésie, où l’on retrouve humour et tragédie, colère et abnégation, lutte et espoir… C’est une histoire vraie, rocambolesque en soi tant on se dit qu’une vie comme celle de Bruno Sulak n’est pas possible. Roman pour sûr, car qui détient la vérité ? L’écriture de Jaenada est fluide et, comme pour Plage de Manaccora…, le lecteur n’a pas droit au moindre répit.

Bruno Sulak, gentleman cambrioleur des années 70-80, est un mélange d’Arsène Lupin, de James Bond, de Fantômas et de Robin des Bois. Tout cela à la fois, ce n’est pas possible, me direz-vous ! Eh bien si ! Durant dix ans, cet ancien légionnaire va défrayer la chronique judiciaire. Il n’en aura jamais assez !

Adulé par ses amis comme par ses ennemis, ce héros (anti-héros !) des temps modernes fait devenir chèvres les polices de France, se joue de l’univers carcéral et crée à l’injustice du système sociétal. Ses cambriolages et ses évasions ne se comptent plus ! Le lecteur finit par s’identifier à ce personnage tellement fou, il espère que c’est une histoire sans fin mais craint une issue fatale. Car le danger est là, à chaque instant, mais Bruno s’en fout de prendre des risques de plus en plus insensés.

Mais personne ne parvient à lui faire quitter la route qu’il s’est tracée : ses amis, ses complices, les femmes de sa vie (nombreuses mais toutes éprises de sa force de caractère et de sa générosité), son presque alter ego (de l’autre côté de la barrière) qui le pourchasse mais avec respect (le commissaire Moréas), son flic aussi (ou sa conscience, son sixième sens, son instinct… qui le prévient quand il y a danger.

Une vie comme celle qu’il survit n’est pas donné à tout le monde. Et puis, un jour, il faut que les héros meurent, trop souvent, trop vite, trop jeunes, même si on voudrait qu’il n’y ait pas de terme à ces contes pour adultes…

Avec virtuosité, Philippe Jaenada a fait de ce héros de roman (alors qu’il a bel et bien existé, mais ne dit-on pas que la réalité dépasse souvent la fiction !) un personnage fabuleux, comme on en rencontre peu…

©Patrice Breno

Tzvetan Todorov, La conquête de L’Amérique, la question de l’autre, essai, éditions du Seuil, 1982, 340 pages.

  • Tzvetan Todorov, La conquête de L'Amérique, la question de l'autre, essai, éditions du Seuil, 1982, 340 pages.Tzvetan Todorov, La conquête de L’Amérique, la question de l’autre, essai, éditions du Seuil, 1982, 340 pages.

« Sans entrer dans le détail, et pour donner seulement une idée globale (même si on ne se sent pas tout à fait en droit d’arrondir les chiffres lorsqu’il s’agit de vies humaines), on retiendra donc qu’en 1500 la population du globe doit être de l’ordre de 400 millions, dont 80 habitent les Amériques. Au milieu du seizième siècle, de ces 80 millions il en reste 10. Ou en se limitant au Mexique : à la veille de la conquête, sa population est d’environ 25 millions ; en 1600 elle est de 1 million. »

C’est au travers de ce qu’on peut considérer comme le plus grand génocide de l’histoire de l’humanité que Tzvetan Todorov, chercheur au CNRS nous interpelle sur la question de l’autre.

En analysant les divers récits de la conquête laissés par les conquérants, Colon, Cortès, Las Casas, Bernal Diaz, Vasco de Quiroga, de Diego de Landa et d’autres, en confrontant ces récits aux interprétations historiques diverses, l’auteur ne cherche pas à désigner des coupables : les espagnols et à en rester là. Ses interrogations portent plus loin et tentent à nous démontrer comment notre civilisation actuelle reste impliquée et responsable de ce massacre et de ce qu’est l’Amérique Latine encore aujourd’hui.

Au vu de ce livre et de ses questionnements, les faits historiques sont contextualisés, jamais comparés ou assimilés. Cette méthode permet au lecteur de se situer par rapport aux atrocités commises alors. Il nous est expliqué comment et pourquoi les espagnols du 16ème siècle (mais les autres nations d’Europe ne se comportaient pas différemment) sont parvenus en moins d’un siècle et alors qu’ils étaient en infériorité numérique à vaincre une civilisation aussi bien organisée et portant en ses flancs plusieurs siècles de culture, d’art, de sciences et de religion. Comment à jamais se sont tues les voix de tout un continent.

Tzvetan Todorov révèle les mécanismes intellectuels d’alors qui ont permis que s’installe un mode de lecture de l’autre nous autorisant à détruire sa civilisation. Si quelques voix se sont élevées en faveur des indiens à l’époque, elles n’ont pu empêcher le désastre, ni les désastres suivants, car la connaissance de l’autre ne passe pas par son assimilation pas davantage que par son idéalisation et elle exige des intervenants certaines capacités d’acceptation, de tolérance et une exigence qui autorise la recherche de la vérité, des vérités. Par cet ouvrage Tzvetan Todorov nous propose une grille d’analyse méthodique et implacable de ce qui en chacun de nous est capable de nous transformer en tyran perpétrant des génocides. Comment les signes sont-ils interprétés ? L’importance de cette interprétation et les conséquences de la maîtrise de l’information et de la communication dans la prise et l’assise d’une domination. Comment comprendre l’autre nous mène à l’esclavagisme, au colonialisme ou aux notions telles que l’égalité ou l’inégalité. Tzvetan Todorov dresse une typologie de nos relations à autrui.

Dans les discours d’extrémistes religieux d’aujourd’hui, il ne nous est pas moins facile de retrouver les mêmes ingrédients que dans les discours de ceux qui ont conquis l’Amérique à partir de 1492. Dans la haine et la méfiance que l’on porte à l’égard de son voisin, le même déni d’identité humaine, la même banalisation de la violence semblent nous entraîner sur la voie qui nous pousse à ne plus nous révolter, à trouver une justification morale et légale à la destruction ou à la domination de l’autre. On peut désormais s’emparer de ses terres, réduire des populations entières au néant tout en n’étant pas à un paradoxe près, celui du parjure à l’égard de nos propres valeurs éthiques et morales.

L’humanité semble ne pas être en mesure de s’instruire de ses erreurs passées. Les contradictions et les aberrations de certaines pensées déviantes ne sont pas l’objet d’une remise en question même partielle de nos certitudes. L’aveuglement d’un conquistador du 16 siècle n’équivaut-il pas à nos propres aveuglements actuels ou issus d’un passé bien plus récent ?

©Lieven Callant

Philippe Jaenada – Plage de Manaccora, 16h 30 – roman

Philippe Jaenada - Plage de Manaccora, 16h 30

  • Philippe Jaenada – Plage de Manaccora, 16h 30 – roman – Points   ( 223 pages – 6,50€ )

A la lecture du titre, on pense «  sea, sex and sun ».

Mais comme dans le roman L’écrivain national de Serge Joncour, « ce séjour promettait d’être calme » et Voltaire n’imaginait pas une seconde que ses vacances en Italie, avec sa famille, dans ce cadre idyllique de Nido Verde, puisse virer au cauchemar dès le troisième jour. De plus parler un « anglais charcutier », maîtriser « l’italien comme une vache le saut en hauteur » ou « comme un cochon d’Inde chante Wagner », cela rend les choses plus délicates quand il est question de survie.

Nous voici donc au coeur de la débâcle. Ces petits bruits insignifiants suivis d’explosions annonçaient l’ arrivée au galop du feu, telle une bête traquée. L’auteur excelle à installer un environnement toujours plus sombre, angoissant jusqu’à devenir apocalyptique : « paysage martyrisé », « cimetière d’arbres », « panneau carbonisé ».

Que sauver dans la précipitation de la fuite? Leur kit de survie ? Le mythique sac matelot, des livres. L’auteur montre qu’une telle épreuve ramène à l’essentiel, les objets divers , la voiture, passent au second plan, dans « ce décor pétrifié ».

L’auteur nous relate minute par minute la progression de cette colonne humaine, cosmopolite, fuyant l’inferno, croquant au passage quelques vacanciers atypiques.

L’occasion de faire ressortir le comportement des français, et leur manque d’empathie. On croise une vraie galerie de personnages, une « foule hétéroclite »: « la grosse blonde pleine de saucisses », « l’ami des loutres », « Jésus caramel en short rose » ( devenu leur « phare », leur « berger »), Ana Upla, « femme extraordinaire », portant toujours des « chaussures rouges ». Oum, la « longiligne et légère », « maniaque » épouse du narrateur qu’il aime « comme l’huile aime le vinaigre », lui inspire des pages sensuelles, quand un touriste se rince l’oeil sur son anatomie intime.

Il manie l’humour noir avec brio pour enrober le tragique de cet exode flamboyant ou quand il récapitule toutes les fois où il a flirté avec la mort. Cette fois vont-ils être la proie de cette bête insatiable? Pour « donner du fil à retordre au feu », il ferme « la porte à double tour ». A quel saint se vouer? A la Vierge, « l’adolescente fautive »?

A « Chmoudonne » ?, fée providentielle, au dieu Râ ?

Pourquoi ce silence dans le ciel ? Pas d’hélicoptères, pas de canadairs en vue ?

On s’étonne. Que font les secours, les pompiers ?

Philippe Jaenada rend la lecture haletante. On transpire, on tremble, on suffoque, on étouffe, on panique comme tous ces prisonniers du feu. On les suit dans leurs atermoiements. Quelle direction prendre ? A qui faire confiance ? Vont-ils s’en sortir, vu la violence du feu ? L’air se fait âcre, des cendres, des flammèches volent.

A qui, à quoi pense-t-on quand on croit sa dernière heure arriver ? s’interroge Voltaire,

en déclinant la liste de ses envies et drapant d’amour sa femme et Géo. Que répondre à son fils , sa fierté, qui ne cesse de demander s’ils sont sauvés ?

Philippe Jaenada nous régale par sa propension à distiller pléthore d’apartés( « De près, elle n’a vraiment rien d’un sac », confie-t-il en parlant de sa femme) et à digresser, se remémorant des souvenirs marquants:l’émotion à la naissance de son fils Géo (« Il était, pour nous, la terre, le monde. »), la scène au restaurant où Oum fond en larmes devant un plateau de fruits de mer. Autres situations cocasses : ses efforts désespérés pour se faire entendre (hululant) ou comprendre, sa tristesse à la mort de « la crevette du Sénégal » ou encore son traumatisme d’enfance en nourrice.

Ses comparaisons font florès, certaines se référant à un animal. Le narrateur se compare à «un dindon boiteux devant une licorne » ou se qualifie de « truffe des truffes ». Untel « tremblait comme un hamster épileptique ».

L’auteur relate avec réalisme et beaucoup d’autodérision cette parenthèse estivale, à la veine autobiographique, qui se mua en « un marathon chaotique » et hystérique, en une plongée dans l’enfer des flammes.

Cette échappée belle, donne les frissons, force l’admiration de ces naufragés de la fournaise pour leur sang froid et d’un père pour son héros de fils, si brave.

Son conseil ? «  Savoir dire au secours en toutes les langues ».

Pires vacances pour les protagonistes et meilleurs moments pour les lecteurs.

©Nadine Doyen