Emmanuel Pierrat ; Le Procès du Dragon ; dédié à Jacques Cloarec ; LE PASSAGE (140 pages – 16€)

Chronique de Nadine Doyen

2048x1536-fit_proces-dragonEmmanuel Pierrat ; Le Procès du Dragon ; dédié à Jacques Cloarec ; LE PASSAGE (140 pages – 16€)

Attaché à son cabinet, au cœur de Paris, « maître Emmanuel Tapiro » se refuse à déménager malgré le manque de place pour les nouveaux dossiers. Comment se résoudre à procéder à la dématérialisation d’archives datant de l’époque du grand-père de l’auteur, Vincent Tapiro, «  créateur du cabinet » dans le 6ème arrondissement ?

Dans ce « désherbage », il tombe sur un dossier, datant des années 1920, insolite par son titre : « Le Procès du dragon », qui « sentait les épices ».

En plongeant dans la correspondance, l’auteur tente de cerner cette amitié singulière qu’il note entre son grand-père et Wayan et d’éclaircir des zones d’ombre.

On devine l’attachement d’Emmanuel Pierrat à ce grand-père, éclipsant les liens avec ses géniteurs qui avaient choisi pour lui le pensionnat.

Quant aux lettres de Vincent, « fils turbulent mais fidèle » à sa mère qu’il voussoye, elles sont une découverte et permettent à ce petit-fils de fouiller dans le passé de ses ancêtres. C’est ainsi qu’il a pu retracer le parcours, les voyages de maître Vincent, dénicher ses thèmes de prédilection dont certains sont occultés par les juristes actuels, comme « les procès d’animaux ». Mais traîner en justice « une créature aussi chimérique qu’un dragon » dépasse l’entendement. Comment pourrait-il passer aux aveux ? N’y voit-il pas « une des marottes mortifères » de son grand-père ?

A force d’écumer maints feuillets, dans l’espoir d’éclaircir « cette intrigue judiciaire », un article de presse retient l’attention du narrateur : un fait divers signalant des disparitions sur l’île de Komodo, peuplée de varans ou « oras ».

L’auteur souligne la rigueur des classements de ce vénéré grand-père, mais pour ce qui est de la lisibilité, mieux vaut être doté d’« une âme de Champollion » pour sonder la « graphie hermétique ». Ayant intégré les conseils de Vincent, l’auteur freine sa gloutonnerie à dévorer le dossier, aiguisant la curiosité du lecteur. Nous voici au cœur de l’enquête, intrigués par « la présence d’un dragon » « déroutante, effrayante et prometteuse ». Le procureur de l’île, Wayan, aura-t-il réussi à exterminer ces prédateurs ? A protéger les habitants ? A retrouver les traces du couple Bakeland et de la jeune fille à leur service, elle aussi évaporée. La situation s’avère d’autant plus délicate que diverses croyances cohabitent ,véhiculées par les animistes, les bouddhistes, les musulmans. Les hypothèses les plus folles circulent quant aux disparus. Qui sont ces malheureux évaporés ? Un couple de colons missionnaires passant « pour de doux illuminés » ainsi que Nurul, la jeune fille à leur service.

Les investigations conduisent à une perquisition dans un hangar « sulfureux » qui débusque Akira, « grande prêtresse », « ensorceleuse ». Tout se précipite.

La scène du procès est hallucinante, d’autant que les éléments déchaînés réduisent les trois magistrats à « des pantins prêts à s’envoler ».

Dans ce dossier, on croise l’éminente figure  tutélaire de Maurice Garçon, si « célèbre ténor du barreau » et académicien, dont le journal vient d’être publié.

Avec Vincent, ils affichaient une attirance pour « la sorcellerie, l’étranger et le merveilleux ». Emmanuel Pierrat n’en a-t-il pas hérité son intérêt pour le vaudou africain, les arts primitifs, l’ethnologie, la maçonnerie, la culture orientale ?

En filigrane affleure le contexte historique : « l’organisation coloniale ».

Les Portugais et Hollandais pillent l’Insulinde.

A travers ce roman, Emmanuel Pierrat se livre à un exercice d’admiration, rendant hommage à ce grand-père qui lui a transmis la passion pour « le droit, la procédure, le goût de l’élégance et des objets et quelques autres lubies », ouvert la voie du barreau de Paris ainsi que celle de voyager. En parallèle, se dessine le portrait de l’auteur qui revient sur sa vocation, ses liens familiaux, en particulier avec ce grand- père, qui l’initia très tôt à la zoologie. Les souvenirs de voyages s’entremêlent.

Le bandeau représentant un masque balinais rappelle qu’Emmanuel Pierrat a lui aussi succombé au virus de la collectionnite aiguë, inoculé par ce « vagabond de la robe » que fut son grand-père. Masques, fétiches, reliques, vanités océaniennes composent un univers dépaysant pour le lecteur tout comme les lieux énumérés en fin d’ouvrage.

Emmanuel Pierrat signe un roman pétri de suspense et de mystère, hanté par les varans et dragons à en donner des frissons, dans lequel la symbolique de cette créature mythologique est déclinée. La révélation finale, levant le secret familial, a de quoi déboussoler le narrateur quand il découvre la vérité sur sa filiation.

©Nadine Doyen

Depuis qu’elle est morte elle va beaucoup mieux, Franz Bartelt ; Les éditions du sonneur (1) ; Collection ce que la vie signifie pour moi (72 pages – 12€)

Chronique de Nadine Doyen

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Depuis qu’elle est morte elle va beaucoup mieux, Franz Bartelt ; Les éditions du sonneur (1) ; Collection ce que la vie signifie pour moi (72 pages – 12€)

Un titre ubuesque qui interroge. Qui est ce « elle » pour le narrateur ?

Martine Laval, dans sa préface, brosse un élogieux portrait de Franz Bartelt. (1)

Elle définit ce « philosophe Ardennais » comme « un expert des solitudes » et « de vies minuscules à la Pierre Michon ».

L’auteur nous plonge d’emblée au cœur de la pestilence, de la souffrance et de la mort, par son regard lucide et tendre qui embrasse tous ces êtres qui peuplent les départements de gériatrie, tributaires de « l’administration suprême ». Il dépeint « l’horreur banale de l’existence », la dégradation physique, la souffrance psychique, les maladies diverses, folie, Alzheimer. Un calvaire pour les proches.

Quoi de plus désespérant que ces dialogues de sourds où il ne sert à rien de tenter de raisonner le malade ? Impuissant, on est confronté chaque jour à des situations invraisemblables, à leurs divagations, leurs délires, leurs méprises, lubies (envie de champagne). Sans compter les fugues, le chantage au suicide, les chutes.

Ce déclin, le narrateur l’observe chez sa propre mère : « Elle s’éloigne de sa tête ». Elle vit immergée dans ses souvenirs et convoque souvent sa propre mère, qui « depuis qu’elle est morte va beaucoup mieux ». Et pourtant, elle l’attend.

Ne dit-on pas que l’on devient le parent alors que l’aîné retombe en enfance ? Les confusions dans les repères temporels se multiplient. Puis ce sont les siens que l’on confond. Comment ne pas dérailler quand on entend les mêmes litanies, rengaines, comme un disque rayé ? Et Franz Bartelt de réaliser qu’il se répète par mimétisme.

Les journées défilent monotones, l’ennui s’installe même si des animations ponctuent la semaine ou des visites. Ne fête-t-on pas les anniversaires, les centenaires, Noël ? L’anecdote de l’essayage du cadeau est attendrissante.

Pour distraire ces vieillards, certains hospices acceptent les animaux, d’autres les font venir pour une après-midi. Sinon les peluches offrent cette douceur au contact.

Franz Bartelt a le don à la fois de nous tirer une larme et de nous faire rire.

On imagine l’indignation de cette mère qui croit avoir mangé « le chat » alors que ce sont des friandises « Chamallow » dont elle s’est gavée. Si elle raffole des « têtes de nègre », l’auteur soucieux du mot exact rappelle que l’on doit dire « tête d’homme de couleur » et se montre soulagé de ne pas la voir « traînée devant les tribunaux ».

Les plus valides, comme « ces deux petits vieux », aiment se rendre utiles. On devine qu’ils doivent guetter ce visiteur qui leur distribue des cigares chaque soir.

Advient le moment où le résident n’est plus qu’une épave grabataire condamnée à son lit. A travers les mots : «  tristesse, pitié, pas gai » affleure le désarroi de l’auteur.

Franz Bartelt aborde ce difficile dilemme de prendre la décision de placer un proche en maison de retraite quand il perd son autonomie, avec ce sentiment de culpabilité.

Pas facile de la leur imposer. L’auteur évoque deux films traitant de ce sujet, j’ajouterai Les souvenirs de David Foenkinos où la scène de la persuasion du fils est hilarante par le côté exagéré.

L’auteur souligne le dévouement, l’abnégation et le mérite du personnel soignant confronté quotidiennement à la déliquescence des corps mais qui essaye d’être positif, bienveillant, aimant, souriant.

Quant aux accompagnants, l’écrivain ne cache pas qu’il faut être blindé pour ne pas déprimer. Comment accepter de voir la déchéance inéluctable d’un parent ?

La fin est brutale, la camarde a sonné le clap létal. Pour Woody Allen : « Le côté positif de la mort, c’est que l’on peut l’être en restant couché ».

Commence, pour ceux qui restent, la période de résilience et de mémoire « Pour eux (les disparus), nous ne sommes plus rien. Pour nous, ils sont encore beaucoup ».

Franz Bartelt offre un touchant et vibrant tombeau de papier à cette mère qui lui apprit à lire. En abordant ce sujet tabou de la finitude, douloureusement universel, l’auteur souligne les carences de la législation française sur la fin de vie, l’euthanasie, contrairement à La Suisse. Il explore avec réalisme les multiples facettes de la décrépitude humaine. Il pose un regard implacable sur les institutions gériatriques et brocarde les failles de ces hospices où la nourriture laisse parfois à désirer.

Être drôle et vif en parlant de vieillesse, « rien de moins qu’une prison », c’est le pari euclidien de Franz Bartelt. L’humour et la démesure restent une manière élégante pour exorciser par le haut la tristesse du réel que suscite l’absurdité de la condition humaine. Un récit témoignage grave, profond, frappé sous le sceau de la délicatesse, qui ne peut laisser indifférent, car il fait aimer la vie doublement.

On retrouve avec plaisir le poète qui décline la liste de ses désirs : « Désirer le bleuité des matins dans le jardin, quand la rumeur des fleurs épouse la clameur des oiseaux » et le styliste, usant d’oxymores : « J’en arrive à me dire que les malheurs que nous subissons contiennent encore tout ce qui fait le bonheur ».

Pourquoi ne pas suivre le viatique dont l’auteur se dit adepte ?

A savoir : « le vin, le tabac, les promenades dans les bois, la lecture, l’écriture, la musique à fond les biscottes… ». Abusons donc de sa gouaille, de ses livres.

Il ne reste plus qu’à attendre de Franz Bartelt «  cette littérature du contournement, de la périphrase, du décalage » dont il se dit partisan.

©Nadine Doyen


 

  1. Voir l’article de Martine Laval sur Franz Bartelt :

Le tour de Franz en 70 livres – Télérama no 2915 – 23 novembre 2005.

Robinson dans les villes, photographies Nathan R. Grison, textes Laurent Grison, Atelier BAIE, novembre 2013, 96 pages, 20€

Chronique de Lieven Callant

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Robinson dans les villes, photographies Nathan R. Grison, textes Laurent Grison, Atelier BAIE, novembre 2013, 96 pages, 20€

Ce livre propose quelques 93 photographies en noir et blanc de différentes villes d’Europe et d’ailleurs. À chaque image s’associe une expérience poétique. Des révolutions sous forme de questions toujours à taille humaine, d’attente, de course contre le temps vers la cité idéale.

À chaque image se superposent des fictions, des apparitions ou au contraire des disparitions. Le jeu des mots, des sons et de leur disposition sur la page d’écriture répond au jeu des lignes de force, des surfaces, des matières, des ombres et de la lumière des images photographiques.

Deux formes d’écriture avec la lumière se retrouvent et deux regards se rejoignent dans celui de Robinson. Les villes, le poème s’appréhendent comme des îles et pour les apprivoiser ou se laisser apprivoiser par leur singularité, il faut du temps. Il faut poser et non pas reposer son regard, partir à la découverte sans cesse, quitter ses zones de confort. Parfois, on se sent impuissant, éternellement étranger aux mondes qu’on observe. Le photographe comme le poète ne se résignent pas à figurer au même titre que les ombres anonymes qui habitent le décor des villes et ne font que passer. Ils tentent au contraire par les questions qu’ils soulèvent de repositionner l’humain au centre du jeu. Ils dénoncent l’aliénation, la perte d’une véritable vision sociale et architecturale à long terme. Ils se font les témoins critiques d’une société aux dysfonctionnements aberrants tant elle a perdu toute notion de mesure à échelle humaine.

En se joignant l’une à l’autre, la photographie et l’écriture poétique ne perdent rien de leurs spécificités. Dans les images du fils on lit en filigrane de subtiles allusions aux grands noms de la photographie qui ont su poser au début et tout au long de son histoire un regard innovant, révolutionnaire. Je pense à Alfred Stieglitz, Paul Stand, le constructiviste Alexandre Rodtchenko mais encore Bérénice Abbott. Les références picturales sont multiples. Les images frôlent par moments l’abstraction lorsqu’elles révèlent les architectures de fenêtres des façades ou déploient de grandes constructions métalliques. Lorsqu’elles s’arrêtent sur des détails, on rencontre Miro, Mondrian, Kandinsky, Fernand léger.

Dans les textes du père, on repère les mêmes révolutions mais on découvre aussi de nouveaux questionnements. Ce qui change perpétuellement, c’est le regard, le point de vue qu’on acquiert peu à peu sur l’Histoire à force de la lire et relire dans les oeuvres illustres des poètes. Dans la mémoire, les vestiges nous enseignent l’avenir. Des failles, des plaies, des blessures on tire finalement l’enseignement nécessaire pour redevenir humain, pour le rester.

L’homme-oeil fait bien plus que regarder, il écrit, il participe à la construction d’un monde fait de « brique et de broque », il est une fenêtre ouverte, l’oeuvre d’art en train de se révéler à l’intérieur de son cadre. Laquelle des deux est « le port amarré au ciel » la poésie ou sa photographie? « L’envers du monde est un nuage » apprend-on. « Quand l’être devient lettres errantes, l’homme retrouve son âme en morceaux. » L’ascension de l’arbre reste malgré tout toujours possible, irais-je m’asseoir près des miens dont les pieds pendent dans le vide à quelques mètres du sol, irais-je planter mes regards dans le ciel bleu des coupoles où poudroient les sens comme des étoiles ou comme les flocons de neige?

Ce très beau livre-ville vous rendra  amoureux des villes comme le sont d’ailleurs les auteurs. Qu’elles soient réelles, fictives, sorties des griffes de l’Histoire ou tout au contraire abandonnées aux frontières de l’oubli comme les derniers témoins d’un passé douloureux qu’on cherche à étouffer ou comme les éclaireurs d’un futur où l’ennui risque bien d’être noir.

©Lieven Callant


Laurent Grison  fait partie des auteurs qui ont été publiés par Traversées

Retrouvez Laurent Grison ici  et

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