Creationis Imago

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Creationis Imago
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Énigme des êtres dits « créateurs », on les dirait passionnés par le besoin d’extérioriser, ou plutôt d’objectiver un archétype intérieur, grâce à toutes sortes d’approximations. Chacune conduit à l’un des aspects de cet idéal avec plus ou moins de bonheur. Rarement tous les éléments, rendus compatibles après avoir été rassemblés, se trouvent réunis dans la même œuvre aboutie, qui en pareil cas devient inoubliable et a perdu la capacité de lasser…
Que faire, une fois le modèle quasi parfait atteint, sinon prendre le chemin de cultiver une divergence résolue en autres imperfections à vaincre, vers des directions, des étoiles, chaque fois différentes. Soudain je pense à Franz Schubert, génie prodigieux passé par ces étapes malgré sa si courte vie. Dans les fragments en Ré Majeur D708a, on glisse de l’icône intérieure partiellement empruntée à Beethoven à celle des dernières symphonies, les officielles 8 et 9, en lesquelles…

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James NOËL – La migration des murs – Galaade 2016

Chronique de Marc Wetzel

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James NOËL – La migration des murs – Galaade 2016


« C’est au pied du mur qu’on reconnaît le son des mots » (p. 128)

« La prolifération des murs, la pluralité

des murs est un fait singulier qui

exige un interrogatoire express de

tous les propriétaires du monde,

tous les propriétaires, petits et

gros Pluralité des murs, attention

fait singulier » (p. 16)

« La civilisation des murs est arrivée

à sa fin Pour que les murs

redeviennent viables, ils doivent

tomber » (p. 12)

D’abord, il y a le paradoxe (« migration des murs ») du titre, car migration, c’est déplacement massif de résidence, c’est changement de séjour ; et mur, c’est obstacle installé, c’est auto-immobilisation. Un mur qui migre ne devrait être qu’un éboulement, une avalanche. En tout cas, un mur nomade, un mur qui part s’établir ailleurs, perd (et donc trahit) sa triple fonction – de protéger, de porter, de contenir. Une digue voyageuse ne serait qu’une vague de plus parmi celles qu’elle était censé briser !

Ensuite, il y a l’ambivalence (native, indépassable) d’un mur. Si tout mur est stable (car consistant), impartial (car insensible, impassible) et cohérent (car homogène, d’apparence une dans sa continuité nécessaire), tout mur est aussi unilatéral, borné (il ne délimite qu’en séparant, il ne protège qu’en excluant), est inhospitalier, inerte (un mur

artificiellement végétalisé le prouve spontanément inhabitable ; quand un muret bourgeonne, c’est qu’il menace ruine !), est enfin imparfait, vulnérable, fragile (son inévitable exposition au réel même dont il défend le dégrade, l’assemblage qui le forme dilue entropiquement son ordre) : le meilleur et le pire d’un mur se maçonnent l’un l’autre ! « Solidité sordide » (p. 19) résume James Noël.

Il y a enfin dualité d’une part des murs anciens, des murs de toujours, artisanaux, pré-technologiques, à texture et finalité traditionnelles : rempart, clôture, palissade, remblai, paroi, façade – comme l’étaient nos « ruches de pierre » (Alain) urbaines des tribunaux, des temples, des théâtres, des halles, des gymnases : murs locaux (ils n’agissent que là où ils sont), stationnaires (au garde-à-vous fonctionnel), obstructifs (obstacles normalement infranchissables, ou fixant les conditions de leur franchissement, comme le mur du son, la poterne ou le portique), tactiques (ils savent arrêter, filtrer, surplomber, soutenir, isoler, mais ne sont cheval de Troie d’aucune arrière-entreprise) ; d’autre part, des murs contemporains, qui (ce que fait voir James Noël) sont, à l’inverse, globaux, mouvants, contagieux et stratégiques : ils sont appareillés, numérisés, interactifs, programmables, et parfois même oscarisés, – murs-drones, murs-leurres, murs-hordes, murs-spots ou de seconde intention, murs furtifs, murs intelligents . Tous les flux matérialisables sont devenus murs potentiels, et tous les murs rationnels sont devenus portatifs (selon la volatilité de leurs propriétaires, selon la micro-compartimentation des réseaux sociaux, selon la tarification maffieuse du saute-mouton des frontières, selon le palais des glaces des étreintes et des guérillas virtuelles, selon les formidables pressions expropriatrices qui harcèlent les hommes …), comme le suggère sévèrement et mystérieusement notre auteur :

« Il existe une nouvelle migration

beaucoup plus forte que celle des

flux qui poussent le sang à bouger

les lignes dans tous les sens des

hémisphères Une migration en dur,

qui massacre le champ libre du cœur

à coups de barre de fer » (p. 44)

James Noël raconte et dévoile, le premier peut-être dans ces termes, la « prospérité » proliférante, « l’omniprésence omnivore » et déréglée, « l’invasion » mercenaire, l’arrogante moderne distributivité des murs. Bref, au double sens (détroussement et envolée) du mot, la propriété c’est le vol des murs. Voilà, peut-être, la difficile et formidable intuition du recueil.

Notre haïtien archéologue des murs présents est un intellectuel, acteur, éditeur, conférencier, mais avant tout poète : un esprit, donc, inspiré, généreux, délicat ; mais aussi une âme imprévisible, obscure, agitée. Une fécondité toujours menacée de se perdre dans l’immensité de ce qu’elle déploie et se s’aliéner à l’intensité de ce qu’elle révèle. Mais c’est comme ça : chez le vrai poète (il l’est), les métaphores sont décisives, mais en contrepartie, bien sûr, les décisions restent métaphoriques ; l’engagement poétique reste, par principe, interne à la parole : même les plus nobles des actions réelles de soins, de reconnaissance, de développement, d’émancipation, ne sont pour le travail poétique que vulgarité d’intendance, historiquement vitale, certes, socio-politiquement pertinente, mais nécessairement secondaire pour l’écrivain, et son seul responsable privilège : être un front qui chante … la perfection des choses inexactes ! (comme disait Maldiney).

Et inexactes, oui, les choses le demeurent parfaitement dans le chant tendu, difficile (le vertige brouillant logiquement la clarté de l’appel), risqué (car irrattrapable), et radical (le mot est juste ou rien ; s’il vient à rater sa formule, non seulement le poète a parlé pour ne rien dire, mais il n’aura pas parlé du tout !) de James Noël. Ainsi :

Pour exprimer l’idée que les murs sont des conglomérats de sensations sans sensibilité, il écrit :

« Les murs ont des odeurs, mais

les murs n’ont pas d’aisselles » (p. 39)

Ou la nette idée que le droit est comme un mur de la propriété, qui ne valide que ce qu’il restreint, ou n’impose que par contrainte la liberté même qu’il fonde,

« Les propriétaires, petits et gros, pèsent

très lourd sur le dur marché des

murs Dès l’enfance de l’équerre, ils

ont posé la première pierre, ils sont

arrivés ensuite à imposer les murs

comme seul horizon indépassable » (p. 29)

Ou la belle idée que la rationalité, même lorsqu’elle s’applique (règle, compas, fil à plomb) aux choses mêmes – pour les construire ou les valider, est elle-même trop formelle, trop contractuelle, trop intemporelle d’origine, pour partager leur vie et comprendre leur sort,

« Qui a dit que l’équerre était l’enfance

des instruments Un instrument

marqué à ce point au millimètre

saurait-il avoir une enfance ? » (p. 31)

Ou l’étrange idée qu’un mur, n’étant jamais abattu pour lui-même (en soi, son inerte et longiligne front de taureau n’intéresse ni n’indispose personne !), mais toujours seulement pour ce qu’on lui fait enclore, défendre ou supporter, accuse, bombardé, la capricieuse culture de faire à sa place payer son anodine infrastructure,

« Les murs tombés sous le coup

des bombes accusent le bois et les

meubles d’être coupables du grand

feu qui se propage de l’intérieur

comme une vocation » (p. 90)

Ou l’audacieuse idée que les murs, normalement inhumains (et ayant le droit de rester tels!) l’ont mauvaise de crouler sous les graffiti où des hommes complaisants déversent ce qu’ils voudraient que montre le miroir de leur âme ; tout le street-art n’est qu’une trace de rouge à lèvres du narcissisme collectif,

« Les mots sur les murs sont stratégie

fine pour leur donner une couche

d’humanité Tous ces bétons en

rangs serrés, qui portent un mot

comme s’ils parlaient avec une

main sur le coeur » (p. 74)

Ou encore la dérangeante idée – s’il s’agit bien de ça ici – que le kamikaze (le tout-venant des bombes humaines, le suicidaire téléguidé de la jugeote) n’est qu’un mur à roulettes et à clous, avançant tuer les raisons de vivre qu’il ne peut saisir,

« Dernière nouvelle Une catégorie

de murs entre dans une forme de

radicalisation. Et dire que c’était trop

dur d’aborder le problème, même

d’un point de vue superficiel . Mettre

des cœurs en cage depuis des siècles

pour mieux les sauter à la dynamite

La mort en pleine ceinture pour

une explosion qui génère cassure

après cassure » (p. 58)

On le sait : l’innovation exponentielle est comme un fâcheux mur du sens, qui referme (donc claque) toujours plus de portes derrière lui qu’il n’en fraie et aménage devant. Ainsi les murs mêmes de la nouveauté – murs Big-Datesques de l’information, murs héréditaires de l’argent, murs polluants du dérèglement atmosphérique, murs narcissiques du bien-être coaché, murs gémeaux des oeillères de jute des fanatiques et des loups de satin des esthètes … justifient l’amère simplicité d’une remarque de la postface :

« On aurait souhaité faire seulement de la littérature, mais dehors l’air est barricadé de toutes parts, c’est tout juste si le royaume des borgnes et des aveugles n’exige pas un permis, un passeport pour avoir de droit de respirer. L’homme avance entre essoufflement et étouffement. L’omniprésence omnivore des murs le place dans une impasse. Ce livre est un appel, une invitation à l’escalade » (p. 128)

Cette poésie âpre, fine et tourmentée, me paraît enfin avoir trois rares qualités :

Elle n’est jamais manichéenne : James Noël moque les murs et loue les ponts (p. 124), mais nuance toujours : il y a des ponts mortels (une épidémie en gagnera l’autre rive plus aisément qu’à la nage ; un pont sur l’Achéron ne mènerait que plus sûrement dans les Enfers), comme il y a des murs vitaux (nul ne murmure contre un mur anti-bruit ; et le mur anti-épidémie a sauvé la Drôme de la peste provençale de 1720) . Ce que notre poète dénonce, et même méprise, ce ne sont pas les maçons des murs (car ils les assemblent pour vivre, et un jour seront leurs plus compétents déconstructeurs ! p. 112) mais bien leurs architectes, les adeptes du pouvoir anguleux, les créditeurs de l’équerre facile, les chorégraphes aussi de leurs hypocrites entrechats :

« Certains murs marchent sur la

pointe des pieds, d’autres s’érigent

même en voyeurs en leur manière

de faire la courte échelle … » (p. 122)

Ensuite, l’idéal spirituel semble bien celui-ci : les murs humains, quelle que soit leur utilité extérieure, sont destinés à finir en nous, à y être jugés, dilués (en tout cas recyclés), car, même ce dont en nous nous devons nous protéger (comme les pulsions fatales et les fantasmes ruineux), nous devons toujours pouvoir y accéder. L’emmurement personnel, c’est l’autisme ; les cloisons inamovibles du moi font la psychose, la forclusion. Contre cela, l’humour (qui est le tremblement d’esprit par lequel le cerveau se révèle seul organe apte à se moquer tendrement de soi) et la lucidité (qui, même roborative, montre comment le cerveau et la vérité savent respectueusement se faire l’amour) suffisent, comme le dit le contraste de ces deux passages :

« Pas la peine de chatouiller les murs

Ils n’ont aucun sens de l’humour Par

contre, les murs adorent qu’on leur

pisse contre Allez comprendre » (p. 42)

et

« Quelque grand que soit un mur,

il est conduit à faire faillite en

nous, à s’effondrer dans un de nos

moindres tremblements intérieurs

Toutes proportions gardées, les murs

ont la vie dure Il est de toute urgence

de les porter comme inquiétude,

au mieux comme métaphore » (p. 30)

Reste, insiste l’auteur, à savoir au nom de quoi, face aux murs, n’être plus leurs dupes. Car leurs concepteurs en ont, bien sûr, fait des imposteurs (comme incendies se flattant d’éclairer, pandémies feignant de divertir ou barbelés prétendant décorer, les murs disent instruire là où seulement ils intimident, et jouent les rebelles là où ils ne résistent… qu’au beau, au juste ou au vrai !). La forte et franche réponse de James Noël semble celle-ci : pour retrouver sur nous-mêmes la bonne, l’objective, l’authentique distance, la hauteur infinie du ciel suffit – ciel qu’il ne convient alors pas de murer en ou par Dieu. C’est ce que nous disent ensemble trois passages, à la sarcastique intransigeance, nous enjoignant de n’imiter des murs que leur résolu agnosticisme :

« Aux yeux des étoiles, les murs et

les gratte-ciels sont des géants aux

pieds d’argile Les étoiles, ça roule

des reins et cille des yeux dans une

migration hautement lucide… » (p. 107)

« Les murs de la chapelle Sixtine

sont des murs comme les autres

Il n’y a pas de mur plus sexy, plus

métaphorique qu’un autre Tout est

dans le revêtement et dans les pans

de la réalité des murs Les murs de

la chapelle Sixtine sont des murs qui

ont une foi solide en leur propre

existence …» (p. 98)

« Les crucifix font souvent l’affaire

des murs, qui ne demandent pas

mieux pour soigner leur profil

Blanchiment de la conscience

Blanchiment de la foi dans la chaux

vive Blanchiment des crimes contre

l’humanité Meurent des peuples à

genoux sous prétexte de prier » (p. 110)

L’évident génie littéraire et spirituel de l’Haïtien James Noël (38 ans, et voici déjà un chef d’œuvre) adoucit ainsi, ou en tout cas illumine, les temps qui viennent.

©Marc Wetzel

PHILIPPE VEYRUNES : À qui sait attendre (Éd. Les Presses Littéraires) et : La gare levantine (préface de Claude Mourthé, Éd. Le Castor Astral / L’Atelier Imaginaire, Prix de poésie Max-Pol Fouchet)

Chronique de Claude Luezior

PHILIPPE VEYRUNES : À qui sait attendre (Éd. Les Presses Littéraires) et : La gare levantine (préface de Claude Mourthé, Éd. Le Castor Astral / L’Atelier Imaginaire, Prix de poésie Max-Pol Fouchet)


J’aime les hortensias dans des jardins anglais où les ombres d’Agata Christie ondulent en silence. Parfaitement découpés, autrefois qualifiés de mortifères, on les trouve à l’heure qui sonne dans les halls des plus grands palaces, en attendant je ne sais quel transsibérien ou quelque TGV, tant ce genre reste vivace dans nos esprits contemporains. Ainsi me paraît le bouquet de nouvelles À qui sait attendre de Philippe Veyrunes. Chacune d’entre-elles recèle une intrigue ciselée, onirique mais cohérente, avec des personnages rapidement familiers et au devenir si incertain que je me suis pris, parfois, à jeter un coup d’œil sur la dernière page, telle une mère s’assurant avec crainte de ses propres enfants. Le lecteur n’a-t-il tous les droits dans cet univers régi, j’allais dire manipulé par un conteur omniscient et qui joue avec nos nerfs ?

Avec un art consommé du paradoxe et du rebondissement inédit, celui-ci trame dans un premier temps et en quelques lignes une situation dans laquelle on s’attache à des protagonistes apparemment de bon aloi. Rapidement, certains nous révulsent : petits et grands crimes ne sont pas loin. Scènes policières sans police, hortensias sans jardiniers : l’imaginaire prend le pouvoir, la vengeance est aux aguets. Du grand suspens, avec une froideur narrative à la Hitchcock. En noir et blanc, pour qui sait attendre… une chute (au sens littéral du terme car, contrairement à maints romans ou séries, celle-ci semble demeurer impunie) qui va nous ébranler plutôt que nous assouvir.

Preuve s’il en est que le jardinier de ces intrigues a su, de son sécateur, aiguiser nos fibres à vif.

***

Pour ma part, j’affectionne encore davantage La gare levantine. Du même auteur ? À peine croyable… Janus a donc deux faces. Car l’on est passé des cauchemars savamment ourdis à un jardin enchanté. Portant certes épines et sans aucune mièvrerie, les roses embaument ici ma

cervelle à l’heure fragile, la divine éphémère. Et mon crayon de souligner les images qui foisonnent, les textes en billets d’amour : Je vous ai précédée, par le grand escalier de verre, dans le grenier tapissé d’étoiles. En habit de velours et masqués de blanc, les violonistes font cercle. Encore ! Monde poétique, vénitien, parfois oriental où vos yeux d’émeraude volaient aux bonzes des lueurs pâles, où la nuit d’été… se balafre de longs éclairs, où s’enrubannent les jeunes filles clandestines, où violoneux et marchands de poupées… s’inclinent vers vous, tout en mots surannés et en barbe fleurie.

Itinéraire du rêve. Itinéraire des mots. On feuillette, on goûte, mastique, murmure. Dans l’ordre ou le désordre, on mord dans une madeleine de Proust ou butine dans l’inconscient d’Éluard, dans une corolle de Fombeure. Sueur dorée sur l’épiderme d’un poète. Lire, relire le mystère, cueillir ce gui avec la serpette d’un druide, étaler le baume encore tiède tout droit issu d’un chaudron où mitonnent des alchimies.

Cette prose-nectar a été couronnée par le prix de poésie Max-Paul Fouchet. En fin de volume, dans sa lettre à Guy Rouquet, fondateur de ladite prestigieuse distinction et de l’Atelier imaginaire, Veyrunes définit son rapport à la poésie comme une alliée, une compagne discrète et définitive sur le chemin de la vie … La poésie n’est pas nécessaire à la vie de l’esprit, elle est sa vie même…

Rappelons que Philippe Veyrunes fut également lauréat de l’Académie française. Diantre ! Mais quand donc des « grands » éditeurs s’approprieront-ils un auteur de cette trempe ?

©Claude Luezior

« Moment Génétique et Crucifixion , Pollock, Newman, Tal-Coat »

Chronique de Miloud KEDDAR

« Moment Génétique et Crucifixion , Pollock, Newman, Tal-Coat »


Jackson Pollock

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Jackson Pollock, ‘‘Crucifixion’’ 1939-40

Le Christ chez Pollock est jaune et au-dessus des autres christs. Il a, bien que solaire, les yeux bandés et la bouche bâillonnée. Le Christ de Pollock ne regarde plus, il n’a plus besoin de parole aussi. Il doit ouvrir les bras pour accueillir. Il embrasse la terre ou fait l’ordre dans son monde et au Ciel. Il se doit d’être l’Un et le Multiple, de jaune ou de bleu, de rouge ou de noir, il est le « ciment » entre les êtres. Pour la vocation d’unir (de réunir) il n’y a plus besoin de mots mais de Main (la main guérit et élève et la main prouve –c’est un corps !- quand le mot approuve seulement). Il semble que Jackson Pollock ne veut pas d’un Christ qui soit la Parole. Plutôt une main. La paume de la main qui donne qui sauve. Le Christ est Prométhée, il n’est –nullement- une parole, car la parole est « trop » humaine et d’un « je » confondant ou de confusion. Elle annonce et renonce quand ce n’est pas une parole qui « dénonce ». La Main, merci, donne les fruits, ouvre l’horizon qui est Corpus.

Barnett Newman

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Barnett Newman Barnett Newman – Genetic Moment 1947. Art Experience NYC

Newman et le « Livre », 1947. Deux traits solaires. Ces lignes qui unissent le ciel et la terre. Il fallait ici aussi une Main, et c’est la ligne de droite, jaune, qui a cette fonction –de prise- (de conscience ?) quand le trait ou ligne de gauche tente d’asseoir le Verbe. Et quelle manifestation au plus haut, le cercle ? cercle doublé de lumière ? Le peintre qui dans le passé se limitait à l’agencement des formes et des espaces, le voici qui parle ! Il rétablit l’Ordre, pour ne pas dire « il remet de l’ordre » dans le monde. Car il n’y a jamais eu de désordre si ce n’est un ordre perdu par l’Homme ! C’est le Livre qu’ouvre Barnett Newman, la Genèse comme livre. Et Prométhée tente de prendre la parole au risque de recréer le désordre. La parole crée le désordre, n’ayant pas de corps « consumable ». Mais et alors quelle forme doit accompagner la parole, quelle gérance ou ingérence (entre le « a » de l’origine et le « e » sans voix) et pour quel geste du peintre à la prise de parole du peintre ?

Pierre Tal-Coat

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Pierre Tal Coat – Le Saut 1955-56 huile sur toile 146 x 146 Collection Adrien Maeght ©

Nous ne nous séparons jamais de notre ombre : le jour, elle nous suit ou nous la suivons, la nuit rentrons –nous nous encastrons dans notre ombre ! La parole suit le geste, les mots les formes –l’image en peinture. Pierre Tal-Coat le savait qui interrogeait dans « Le Saut » la lumière derrière l’ombre, le verbe-homme. Par le saut nous poursuivons l’ombre qui est le bien puisqu’elle nous révèle et nous guide vers la connaissance de soi, du corps, bien que connaissance jamais complète ! L’Art présente-t-il l’homme à « l’homme-son-ombre » ? Le temps précède l’acte (le procède) et l’acte précède la parole. Dans « Le Saut », l’homme n’a plus le temps pour la parole, il court là. Pour mieux dire (et voir) : un pied et le même pied derrière. Lequel est nous, lequel notre double ou notre ombre ? car l’un a toujours été l’ombre de l’autre, dans toute figuration, dans toute écriture ! Prométhée chez Pierre Tal-Coat n’offre plus le fruit au peintre et au poète, ni la parole ni la forme …

A l’homme le soin de recréer l’horizon, ligne, relief et tonalité où la parole peut s’unir au geste et au geste s’ouvrir, et s’ouvrir à nous, Être et Ombre ! A l’homme de renouer avec l’ordre du monde, lier son « jeu » au « je » du monde et non le « jeu » du monde à notre « je ».

©Miloud KEDDAR


Notes :

Jackson Pollock, « Crucifixion », 1939-1940, Gouache sur papier, 54,6 x 39,4 cm, Courtesy Gagosion Gallery.

Barnett Newman, « Genetic Moment », 1947, Huile sur toile, 96,5 x 71 cm, Fondation Beyeler Riehen/Bâle.

Pierre Tal-Coat, « Le Saut », 1955-1956, Huile sur toile, 146 x 146 cm, Collection Adrien Maeght, Saint-Paul de Vence.)

Christophe Carlier, Ressentiments distingués, Phébus ; (174 pages – 16€)

Chronique de Nadine Doyen

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Christophe Carlier, Ressentiments distingués, Phébus ; (174 pages – 16€)


Christophe Carlier, distingué par le Prix du premier roman pour L’assassin à la pomme verte renoue avec le suspense.

La citation de Mirbeau qui ouvre le récit a de quoi vous glacer et suffit à donner le ton : « Il y a des dos, dans la rue, qui appellent le couteau ».

Voici le lecteur confiné sur une île peu accueillante par sa configuration : « Récifs, falaises ». Une île encore plus hostile quand la saison des pluies s’installe, que le vent hurle, « se plaint », que « les flots sont plus violents ». Une île anonyme, à elle seule, « un personnage unique, minéral, envoûtant », « un caillou », « un rocher ravitaillé par les corbeaux ». Qu’elles soient grecques ou bretonnes : « Même beauté, même déchaînement les soirs d’orage », « même étouffement ».

On sent la scission entre l’insulaire, au « caractère trempé » et les nouveaux installés. Comme leur mentalité diffère ! Les gens de la terre ferme dont le gendarme, peut-on compter sur eux ?

Que peuvent faire les habitants dans ce huis clos sinon s’y ennuyer, traquer un fait divers, épier ses voisins ? Les lieux publics deviennent leur camp de base.

Au café, un écrivain peut collecter des brèves de comptoir comme Jean-Marie Gourio Pour Christophe Carlier, c’est un poste d’observation qu’il affectionne. (1)

C’est donc au café La Marine que se côtoient toutes les strates qui composent la population de l’île et que circulent toutes les rumeurs.

La dernière en date est l’existence d’un corbeau qui envoie une pluie de cartes, d’abord « acidulées, ensuite plus assassines, « pleines de fiel ». A chaque nouvelle victime,la sidération. Et chacun de deviser, de suspecter un tel ou une telle. Mille interrogations taraudent les habitants. On jase, on conjecture. Puis une pause.

De nouveau « des messages brefs, cinglants, calligraphiés », « de plus en plus

hostiles »,véhiculant des accusations. Il serait temps que la gendarmerie s’empare de ces cartes, les décrypte. Ce travail d’analyse incombe à Gwenegan. Il scrute les clients du café qu’il croise. A l’affût de leurs tressaillements, il tente de débusquer leur part sombre, de dresser un portrait robot. La psychose gagne les habitants, ils se sentent cernés « par le vieil ennemi invisible et maléfique. Le couvre-feu s’instaure « naturellement ». La tension atteint son paroxysme, l’auteur employant un champ sémantique autour de la mort : glas, crime, assassin, oiseau de malheur. « La malédiction est en marche ».

Le voile sur ces mystères successifs se lève dans la deuxième partie du roman,tout s’éclaire alors. Quelle jubilation pour le corbeau de jouir d’une telle « emprise » sur l’île ! Le narrateur radiographie les pensées et actions du volatile.

Des drames surviennent. On continue à s’interroger.

Pour l’un d’eux, doit-on tisser une corrélation entre la carte du corbeau reçue par Mateo et la décision de celui-ci? Le « vilain oiseau » avait-t-il conscience de l’impact que pouvaient générer ses phrases sur un être fragile ? Surtout quand « elle était incisive comme un rase-légumes ». Sa plume n’ est-elle pas « plus efficace qu’un parapluie bulgare » ? Quant à Gabriel, le facteur, ne risque-t-il pas d’être accusé d’« auxiliaire de la mort » ?

La force romanesque de Christophe Carlier est multiple : c’est d’avoir planté un décor qui au fil des pages devient oppressant avec ces corbeaux dans les champs, voletant, « plus arrogants qu’à l’ordinaire » qui font écho au corbeau « humain » qui « affûte son bec ».

C’est d’avoir multiplié les envois de cartes, ce qui génère une montée en puissance de l’effroi parmi les insulaires. Leur stupeur va crescendo face à ce corbeau infatigable.

C’est d’avoir distillé un rebondissement en ressuscitant, par une lettre, la noyée Carole ! Et cette main retrouvée par les pêcheurs qui draine tous les curieux au port !

C’est d’avoir ajouté « une corneille » en pendant du corbeau qui, à son tour, est plongé dans les hypothèses ! Qui donc est en train de l’imiter ? L’aurait-il identifié ?

La saveur des descriptions réside dans l’attention aux détails : Gislaine, aux « yeux clairs bordés de cils roux », les métaphores et les comparaisons : « l’horizon ressemble à un trait de fusain, épais, régulier ».La poésie s’invite avec les vagues qui se défont « dans un ourlet de blancheur » ou « l’horizon ressemble à un trait de fusain, à une rature géante ».

Comme l’épeire dans sa toile captive,le talent de Christophe Carlier est de tenir en haleine son lecteur qui se pose aussi ces multiples interrogations qui jalonnent le récit, l’enquête stagnant. L’auteur n’est pas seulement un portraitiste hors pair, il excelle dans l’art du suspense. Le mot phare de cette « histoire époustouflante» est mystère. Le narrateur déroule un imbroglio de vies, dont certaines vont être prêtes à basculer.Il distille à petite dose : ironie, bassesse, rancoeur et met au jour les non-dits, les liaisons clandestines. Il confie au hasard le choix de ses cibles.

L’écrivain glisse ses réflexions sur maints sujets. Il déplore le déclin de l’orthographe. On devine, en filigrane, une certaine nostalgie face à la disparition des échanges épistolaires au profit des mails. L’écriture n’est-elle pas une projection de notre personnalité ? Le volatile a « donné à sa correspondance le tombé impeccable d’une nappe damassée, à ses phrases l’éclat des couteaux en argent ».

Au fil des romans, un style se confirme : une succession de courts paragraphes, une unité de lieu et d’action, une galerie de personnages dont l’auteur entrelace les destins.

Le monde du dessinateur Sempé n’est pas loin. (2)

Christophe Carlier signe un roman « HHH »:haletant, hallucinant, horrible pour l’épilogue. Impossible au lecteur, pressé de débusquer le corbeau, de lâcher ce récit original qui a séduit aussi Amélie Nothomb.

©Nadine Doyen


(1) : Le roman précédent Singuliers

(2) : Christophe Carlier admirateur de Sempé lui rend hommage dans Happé par Sempé.