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Somnambule, est la poésie. Éveillée, elle a pourtant tout du rêve. Elle s’adresse à moi, à la manière des songes, pour la comprendre mais là n’est pas toujours sa vocation première, elle parcourt les cheminements de mon esprit malgré lui, au-delà des possibilités déclarées. Fulgurants détours, incendies incomplets, la poésie est toujours sujette à de multiples interprétations. Interrogation permanente de soi, il est si difficile de départager ses frontières.
L’atelier des nuits est bien cet endroit où elle surgit d’un rien, d’un souvenir, d’un événement que ma pensée endormie ne peut plus contrôler, raisonner, apprivoiser. Surgie de ce paysage, avançant avec la détermination particulière de quelqu’un qui a à deviner, la poésie me regarde de cet endroit de moi-même toujours en construction, pleine de prémonitions que je ne comprends pas, pleine de messages à décoder.
Voilà pour l’essentiel résumées les réflexions qui ont échoué sur mes rives après avoir dérivé au sein de la poésie de Claude Vancour. Parfois chaloupés par un rêve, parfois plantés comme la cicatrice de blessures qui ne veulent ou ne peuvent guérir, les poèmes ne sont pas toujours les messagers de bonnes nouvelles même si je suis persuadée qu’aucun d’entre eux ne s’apparente à ce qu’on nomme cauchemars. Le poème est un rêve qui nous révèle la réalité. La réalité humaine, sans masque.
Beaucoup des poèmes de ce recueil sont dédiés. Certains sont « lumière portée à bout de plume » d’autres sont nocturnes « tutoiement de l’infini », souffle, langage secret, remis d’une de nos guerres, ils nous annoncent que « Les chiens abandonnés n’osent plus se coucher en travers du chemin des hommes », que « Les moineaux ont fait leur nid dans les trous d’obus ». Aucun poème n’a pour vocation de nous endormir. Ils nous parlent du bout des lèvres de l’amour, de l’absence, de ce qu’on a à apprendre du prisonnier, de celui qui s’est échappé, de ceux qui traversent les silences, les étendues muettes. De l’insoupçonnable mystère qui fait de « L’ami en rêve une statue ».
Pour Claude Vancour qui est poète, traducteur, historien et politologue, la poésie a vertu d’engagements, de transcendance, de méditation, d’ultimes traversées nocturnes cherchant les jours de la vérité. Elle est messagère sans être mensongère, elle voyage sans partager les vœux des conquérants, de ceux qui pensent savoir. Elle m’a souvent convaincue de sa liberté, de son espoir, de sa lucidité sans menace.
L’un des principaux bienfaits des livres sur moi est qu’ils nourrissent mon imaginaire, mon envie d’écrire et de relire, titillent mes soubassements, élargissent mes frontières. Ce livre n’est pas de ceux que je range et que j’oublie. Merci à son auteur.
En couverture: Le pommier rouge, pastel, (détail), Bernadette Laval-Fisēra

Mad, la cinquantaine, citadine, abandonne la ville pour la campagne, alors qu’elle excelle dans son art, la peinture.
Jean, fermier-cultivateur, bourru, lâché par son épouse qui rêvait d’un autre monde, d’une autre vie, se retrouve seul à seul avec Rémi, leur fils.
Ce roman narre la rencontre improbable entre Mad et Jean, deux êtres écorchés, que tout éloigne mais que tout finit par rapprocher.
Mad, comme son prénom le suggère, est folle, folle de vie, folle d’espérance. Elle veut tout recommencer à zéro. Et pourtant, loin de la ville, rien n’est vraiment simple : tout porte à l’exaspération : la terre pas si facile à cultiver ; les jeunes pas si faciles à apprivoiser, surtout les motorisés du quad qui saccagent tout sur leur passage, les routes, ses terres, son potager ; les chasseurs qui tuent sans vergogne…
Mad voudrait tout changer en un tournemain, le nouveau monde qui l’entoure et… surtout Jean dont elle tombe amoureuse.
Pourtant, à certains moments, elle sait canaliser sa force, sa violence, face à la jeunesse fougueuse de Rémi souvent incomprise de son père, face aux éléments perturbateurs qui la désarçonnent souvent. En cela, la peinture, qu’elle maîtrisait déjà en ville et qu’elle transpose dans son nouvel univers, lui sert de catharsis. Une art-thérapie en somme.
Ce roman est aussi une ode bucolique à la nature, au bio, au ravissement et/ou à l’incompréhension du monde animal et humain ; tout de sensualité et d’énergie mais aussi tout en retenue, ces presque trois cent pages gagnent à être lues, ne fut-ce que parce qu’elles exaltent l’amour et la vie, tout simplement.
L’actualité de l’auteur, Michaël Lambert, est à voir sur le site http://www.aveclesourire.be ; tout un programme finalement.

Aujourd’hui, hélas, on n’écrit plus guère, on envoie des courriels souvent porteurs de banalités ou des sms à l’écriture glauque. Que chacun se demande : à quand remonte la dernière lettre reçue, hormis papiers d’affaire et publicité ?
L’art de la correspondance aurait-il complètement disparu ?
Heureuse surprise, dans ce recueil, UNE DERNIÈRE BRASSÉE DE LETTRES, Claude Luezior, que nous connaissions comme essayiste, romancier, poète, nous fait redécouvrir, en Voltaire moderne, les plaisirs d’un courrier sensible, drôle, tendre, voire piquant. Il déploie les mots de l’envers quand les ourlets sont décousus. S’étalent alors devant le lecteur bon nombre des travers de notre société.
Chacune de ses missives a un ton particulier. Nous pensons à Rilke qui écrivait : « si tu veux réussir à faire vivre un arbre, projette autour de lui l’espace intérieur qui réside en toi. » Il nous semble que ces lignes s’appliquent parfaitement à Luezior qui, depuis des années et sous plusieurs formes littéraires, fait vivre sa pensée grâce à une forêt de mots et d’images aux essences diverses.
Lettres-réverbères tissées dans les murs du silence, lettres-miroirs où s’abaissent les masques. Lettres-foudre où passe l’orage, lettres-visages où luit le visage de L’Homme, nu dans ses déchirures. Lettres qui tirent l’eau du puits pour mieux nous abreuver.
Dans ses trente-deux textes aux tonalités différentes, l’auteur s’adresse à des correspondants multiples et inattendus.
Avec humour, le voici qui cite sa correspondante : avez-vous pensé à la santé pulmonaire des contractuelles ? C’est certain leurs alvéoles ne sont pas moins précieuses que les vôtres. Avec réalisme, l’écrivain-soignant interpelle un assureur sans âme : tu me parles client, je te dis patients qui souffrent… Avec sa plume acerbe, il écorche le Politicien : tu étais sur ces estrades où bivouaque le pouvoir, ensorcelant la plèbe de tes verbiages et de tes promesses. Dans ta nasse frémissante, la soif des uns, la concupiscence des autres.
Le médecin Luezior apparaît souvent de façon poignante. On sent l’homme à l’écoute d’un être qui attend tout de lui. Pour exemple, sa Lettre à la Mère d’un enfant handicapé : quand on est dans le faire et que l’on ne peut pas. Dans sa Lettre à Maison de Retraite, on ne peut également que partager le regard sans concession mais tellement sensible du neurologue sur les résidents qui résident sans résister, alignés comme noix sur un bâton… Claude Luezior sait aussi, sabre au bout de sa plume, souligner les travers d’un système qui coule (ou s’écroule ?) de plus en plus en vite. Ainsi, dans sa Lettre à Tambour battant : on t’a donné des buts que seul un compte en banque reconnaîtra. On t’a légué l’arythmie d’un temps social que tu as perdu, une progéniture que tu n’as pas vu grandir, une femme qui ne te reconnaît plus. Une complicité s’établit instantanément entre le créateur et le lecteur. Lequel, devant la pâte de Luezior, se fait levain.
L’auteur dénonce avec humour les idoles de cette même société : qu’un adolescent ait vu, tous médias confondus, dix ou quarante mille meurtres jusqu’à sa maturité ne suffit pas… Encore Monsieur le Programmateur, encore ! Vous trouverez bien un psychologue pour clamer que cela n’est d’aucune importance, (Lettre à ma Chaîne de Télévision). Par ailleurs, la tendresse est souvent présente : dans une Lettre à ma Cousine, le poète se souvient de ses premiers émois d’adolescent devant cette superbe jeune fille : tes doigts d’ange déposent sur le gramophone un disque de Barbara : l’Aigle noir tournoie. Ton buste se fait souple, tes lèvres brillent. Je ne sais si je suis envoûté par les transes du vinyle ou par ta présence. Pudeur et parfums se tressent avec délicatesse.
Ces lettres sont des tourbillons, des valses lentes. Ce sont des pensées qui se donnent, se prennent et que l’on retient. Fusion, effusion, îles secrètes où s’ouvrent les tabernacles et se cassent les éperons. Le lecteur vit pleinement cette correspondance où l’on observe un quotidien qui nous échappe, où irradie un Essentiel que l’on occulte si souvent.
Comme l’écrit Claude Luezior : avec dix grammes d’écriture, mettons le feu au désert que l’on nous propose. La poésie n’est pas langue morte. Elle ne cesse de vivre au pays de Canaan. Mais pour cela, Poète, quitte ta tour d’ivoire : ensemble, il faut marcher !
En refermant ce recueil, nous n’émettons qu’un regret : mais pourquoi donc Une dernière brassée de lettres ? Non, encore une gerbe ! Encore ! Et que flambe la joie de lire ces lettes-portes pour vivre au-delà des lignes qui ensemencent la lumière !

Il ne me semble guère utile de faire l’éloge des traductions du poète Jacques Ancet. Elles sont, en ce qui concerne la langue espagnole, telles qu’un lecteur moderne exigeant est en droit de les souhaiter. Un traducteur peut allumer dans la langue d’arrivée la grâce poétique, comme en d’autres cas, quand il n’a pas de poésie en lui, si compétent qu’il soit, l’éteindre. C’est ce que j’ai pu constater encore dans quelques récents livres de traductions, en lesquelles la justesse du ton était sacrifiée à l’exactitude dénotative. Il en résulte des écrits semblables à des papillons épinglés dans une boîte de collection. Les teintes sont passées, la poudre d’or envolée, la vie avec elle, et il ne reste que l’équivalent de ces fleurs desséchées qu’on retrouve aplaties entre les pages d’un vieux livre. Évidemment, lorsqu’un poète-traducteur parvient à associer le ton et la justesse du sens, cela devient vraiment de la véritable traduction poétique, qui est davantage qu’une simple transmission d’informations au ras des pâquerettes ! En poésie, la capacité à la magie du ton et des visions que la langue d’arrivée doit approcher fait partie – c’est souvent oublié ou négligé ! – de la « compétence »… Dans le cas de Luis de Góngora, la difficulté pour Ancet se double de l’alchimie qu’a introduite le poète andalou dans son poème. Longtemps, l’on a parlé à ce sujet de « préciosité ». Il s’agissait d’époques où la « poétique » ne s’était pas libérée comme après son entrée dans la période dorée du Baroque, temps des métamorphoses de la société, de la culture, de la civilisation, temps d’accélérations « plastiques » de la pensée, dont, sans même le savoir, quelqu’un comme Arthur Rimbaud profitera. Cette période se caractérise, proche en cela de la nôtre, par une sorte de chaos implicite de la société et de la pensée, qui pousse chaque individu vers une vision aventurée des choses, et les auteurs vers une sorte de travail de renaissance de l’écrit et de la vision, quand même ce soit encore à travers des formes traditionnelles. Feu d’artifice créatif, c’est une période qui met « l’imagination au pouvoir », avec bien sûr des fortunes diverses. Entre Titus Andronicus (baroque anglais) – d’une cruauté d’un goût assez douteux – et la Fable de Polyphème et Galatée (baroque aristocratique espagnol), d’une élégance aristocratique, l’époque connaît tous les degrés vers les extrêmes. Or l’extrême de la poésie de Góngora se traduit par l’usage pourrait on dire « immodéré », selon l’expression des surréalistes, du « stupéfiant image ». Sur ce plan, les poèmes de Gongora, comme le faisait remarquer Federico Garcia Lorca qui s’y connaissait mieux que quiconque, n’ont rien à envier aux futurs Surréalistes. Mais il existe aussi dans cette poésie tout une architecture symbolique occulte dont les ramifications ne sont gratifiantes que pour celui qui prend la peine de pénétrer plus profond dans la culture synchronique à la vie du génial Cordouan. Sur ce point, Jacques Ancet a documenté remarquablement, notamment par une ample préface, le texte de Gongora, traduit et présenté en regard de sa version originale, de surcroît accompagné d’une glose, une sorte de traduction en prose semi-explicative adaptée d’un auteur espagnol, Dámaso Alonso. L’ensemble donne à ce livre un intérêt particulier et donne des couleurs et de la richesse à l’image de Gongora, assez pâle et confidentielle en France jusqu’à présent.