Jirô Taniguchi, Les gardiens du Louvre, Louvre éditions, Futuropolis, 2014

Chronique de Lieven Callant

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Jirô Taniguchi, Les gardiens du Louvre, Louvre éditions, Futuropolis, 2014


L’album s’ouvre et se lit dans le même sens qu’une manga, il a été traduit du japonais par Ilan Nguyên.

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Comme à son habitude, Jirô Taniguchi nous offre de fabuleux dessins où précision des traits, beauté des cadrages font que son album déplace les frontières du genre de la bande dessinée. Ici, il nous rappelle les liens étroits que la bande dessinée entretient avec la peinture, l’aquarelle et les récits qui ressemblent à ceux de la nouvelle.

Le personnage central est un jeune créateur de BD japonais qui dans la foulée d’un salon international de la bande dessinée tenu à Barcelone en 2013 en profite pour passer quelques jours à Paris dans le but de visiter le Musée du Louvre. Mais, le jeune-homme tombe malade et souffre de puissantes crises de fièvre qui lui laissent penser qu’il divague.

Tout le récit se place ainsi entre deux mondes, celui du rêve et celui de la réalité (éveillée). Ses visites au Louvre nous amènent ainsi à ne pas seulement visiter un bâtiment historique d’une grande valeur, à dresser le portrait d’un fulgurant Paris, haut lieu de la culture mais aussi à rentrer dans les œuvres d’art qu’observe le jeune héros. Et son regard a cela d’intéressant qu’il ouvre au travers des œuvres de Corot (le paysage) notamment, le mien, celui d’un lecteur lambda, en y laissant transparaître une vision orientale de la peinture classique occidentale. On fait attention au geste du peintre qui d’un seul trait souple et léger parvient à nous transmettre son âme intiment liée au paysage. Ainsi quelque soit le sujet du tableau, bien plus que la transposition d’une réalité visible apparaît comme essentiel le partage d’une réalité spirituelle. L’art serait une oscillation permanente d’une réalité à une autre. Le dessin essentiel à la peinture serait comme l’écriture qui traduit les visions intérieures de l’artiste.

C’est donc au travers du regard d’un japonais que le lecteur visite le Louvre. Pour l’accompagner, les gardiens du Louvre jouent un rôle particulier, celui de passeurs, de guides. Mais qui sont ces gardiens du Louvre?

Les gardiens sont d’abord les œuvres elles-mêmes quand nous allons à leur rencontre, elles nous guident, correspondent avec notre imaginaire et nous laissent entre-apercevoir une réalité ignorée. Paraboles ou images du monde, elles nous le décrivent. Elles le réinventent pour qu’on puisse s’approprier une vie. C’est en nous que se fait la plus belle part du chemin.

Les gardiens sont les artistes, les écrivains, les poètes parce qu’ils nous évoquent leur propre travail ou éclairent celui des autres.

Enfin et bien entendu, il y a le personnel du musée, ses conservateurs et restaurateurs. Leurs rôles quotidiens pour guider la foule parmi les œuvres et rappeler les règles et consignes de sécurité. Les rôles qu’ils jouent dans l’ombre afin de préserver pour tous les œuvres dans les meilleures conditions.

Tout au long du livre, le jeune héros est ainsi tour à tour guidé par la Victoire de Samothrace, par Tokutomi Roka, un célèbre écrivain japonais qui a contribué par ses œuvres à faire connaître la culture occidentale aux japonais, par Asai Chû un peintre japonais qui a permis au japon de reconnaitre en Corot un grand peintre paysagiste. Par Van Gogh. Peu à peu, on comprend que finalement, nous sommes tous les gardiens du Louvre. Nous portons en nous ce patrimoine d’une richesse inestimable. Nous avons à le protéger pour qu’il continue à guider les générations suivantes.

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Cette bande-dessinée par les remarquables dessins en couleurs de Jirô Taniguchi nous plonge dans un Paris époustouflant, qui abrite l’un des plus beaux et prestigieux musées. Elle rend à la fois hommage au Musée du Louvre, aux œuvres et artistes mais aussi à la France.

©Lieven Callant

Jessica L. Nelson, Debout sur mes paupières ; Belfond (18€ – 298 pages)

Chronique de Nadine Doyen

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Jessica L. Nelson, Debout sur mes paupières; Belfond (18€ – 298 pages)


Avant d ‘attaquer la lecture, commencez par détacher le marque-page offert.

Merci au concepteur pour cette idée géniale. La couverture convoque par la beauté sidérante de l’icône. Ne dévoilons pas son identité, mais vous l’avez reconnue !

Le titre peut interpeller, il est emprunté au poème d’Éluard que Jessica L.Nelson met en exergue. L’auteure frappe fort en nous offrant 2 fins.

La « FIN », qui ouvre le roman, insère un fait divers (notez la date : 22/01/17 !) relatif à la « Belle au banc dormant ».Et on a « faim » de la suite, pressés d’arriver à « la vraie fin. »

Si un livre peut changer une vie, ici c’est une photographie de Man Ray qui déclencha la vocation de l’héroïne pour la sculpture, ainsi que le film culte de Cocteau : « Le sang d’un poète » dans lequel une statue « de chair et non de marbre » s’anime.

Jessica L.Nelson déroule le parcours de son héroïne Elisabeth M., sa famille, sa reconversion de danseuse en sculptrice. Elle remonte son passé jusqu’à son mariage et son installation à Paris. Dans « sa nacelle de femme mariée » elle se sent muselée. Son mari devient « mortellement ennuyeux », leur fils Ulysse est confié à Célestine.

L’écrivaine nous implique, nous apostrophe par des injonctions : « Observons », « gentil lecteur » ou par cette proximité : « notre brunette », « notre héroïne ».

Elle entrecoupe son récit « in progress » par des échanges avec son éditrice, Céline, laissant transparaître ses doutes, ses dilemmes, ses tâtonnements.

Certaines auteures se plaisent à dire lors d’une nouvelle publication, qu’elles viennent d’accoucher , montrant ainsi le labeur que ce livre a demandé.

C’est ainsi que Jessica L. Nelson met en parallèle la genèse d’une oeuvre artistique, l’écriture d’un livre et la gestation d’un enfant, montrant ce que « produire » signifie.

On devine la volonté de la narratrice de réhabiliter Lee Miller, cette « icône libre », « cette créature fantasque et surprenante », qui la fascine, « hante ses nuits » et devient un modèle pour Elisabeth. Tant de points communs entre elles deux (pères tyranniques, quête de beauté, ennui chronique), mais aussi avec Jessica L. Nelson.

Tout en se livrant à des digressions, elle glisse un indice rappelant que son but est de montrer la descente, la « lente dégringolade » de cette « femme.. » vers la folie.

Les pages insérées du journal d’Elisabeth de 2007 laissent transpirer les angoisses d’être mère, l’appréhension face à de telles responsabilités. La voici taraudée à l’idée de sacrifier sa vocation de sculptrice, la préparation de son expo. Elle confie à son journal sa première liaison à quinze ans, puis laisse échapper sa vision du couple sans enfant, rappelant ces militantes du « No kidding », qui veulent s’épanouir.

C’est en présence d’une amie qu’elle fait le test de grossesse et qu’elle cède aussitôt à la panique.Comment l’annoncer à cet « ange » de mari, juste au moment où il a prévu d’investir dans un appartement, au moment où une promotion lui offre un poste à New York. La narratrice restitue les réactions opposées du couple.

Pour Elisabeth, c’est un tel tsunami intérieur qu’elle s’adresse à son « vermisseau »!Propos touchants, attendrissants de la future mère, contradictoires par ailleurs.

Par moult détails, l’auteure insiste sur les traumatismes que certaines femmes peuvent subir durant leur grossesse et à l’accouchement. Avec empathie, elle nous plonge dans la détresse de l’héroïne qui distille son ultime dialogue avec sa « princesse ».

Vibrante cette litanie de « Je me souviens » et cette conclusion : « Je suis l’assassin de ma création ». Car comment surmonter une telle épreuve ?

Le rapport au corps : « cette jolie machine à huiler et entretenir » est une thématique obsédante, peut-on subodorer, pour la narratrice. N’a-t-elle pas écrit sur l’anorexie ?

Jessica L. Nelson soulève le problème pour une femme de concilier le rôle de mère, d’épouse et d’artiste, s’interroge sur le temps consacré à ses proches. Que penser de cet éloignement d’Elisabeth, phagocytée par son modèle ? N’est-elle pas égoïste à priver son fils, Ulysse, de son amour ? Or « nous courons tous après l’amour ».

Elle est devenue « une biche cabrée » toujours en fuite, au grand dam du mari.

Quant à l’exposition elle guette le regard des autres sur son travail. Thème déjà abordé dans « Tandis que je me dénude ». Elle montre que toute création est un véritable combat. Que ce soit avec les mots ou la glaise, la pierre, le créateur tâtonne, puis dompte sa matière, la pétrit ou la façonne, la cisèle, la modèle. Pour cette « work-addict » son atelier lumineux, « son cocon » devient son « home » quotidien.

La narratrice rend hommage à toutes ces artistes féminines qui se sont imposées, notant qu’elles sont sans enfant : Virginia Woolf, Frida Kahlo, Karen Blixen, Jane Austen. Veut-elle sous-entendre que la création exige la solitude, l’isolement et que l’enfantement d’une oeuvre n’est pas sans douleur, même pour un écrivain ? Ne faut-il pas de l’opiniâtreté, de l’obstination pour réussir, se surpasser ?

Bientôt les trois figures féminines vont se superposer,une vraie osmose, au point de les confondre comme la narratrice elle-même : « Je suis l’Auteur, je suis Elisabeth, je suis Lee, qui suis-je ? ». Force est de constater qu’ « un artiste se fait dévorer par sa création, son sujet ! Pour créer il faut se confondre ». Écrire emprunte à l’amour ce qu’il a de plus intense. Écrire, c’est faire acte de chair. On songe à Camille Claudel, même énergie créative, même fougue, même furie destructrice glissant vers la folie.

Jessica L.Nelson s’interroge sur le génie et la pérennité de l’artiste. Ne faut-il pas créer à tout prix, laisser des traces ? Ne serait-ce que pour entrer dans le who’s who ?

L’épilogue, qui a pour cadre la Closerie des Lilas, est une pirouette déstabilisante, car deux victimes devisent. Elisabeth, l’héroïne, qui s’estime trahie, exige des démentis auprès de l’éditrice.Celle-ci concède ne pas avoir été assez vigilante, mais son écrivaine revendique sa liberté de choisir le destin de ses protagonistes et rappelle que « les auteurs sont des vampires qui aspirent l’intimité de ceux qui les entourent » et courent « après l’amour du public ». Des mystères s’expliquent.

Insolite cette présence du chat noir « et un peu blanc » ! Finies les interrogations sur « les deux touffes de poil qui avaient viré au blanc » ! Ce n’était pas le stress, ni un virus qui avait « grisaillé » le pelage de son « fidèle compagnon » et confident.

Jessica L Nelson signe un roman, hypnotique,complexe, dense, troublant, dans lequel elle décortique l’emprise progressive, de plus en plus dévorante de Lee sur l’héroïne et sur la narratrice. Une obsession insidieuse, telle une « maîtresse possessive ».

Quand il quitte ce trio féminin, le lecteur est subjugué, sous le charme !


NB : Que Cocteau soit omniprésent dans ce roman est nullement étonnant, puisque Jessica L Nelson, cofondatrice des éditions des Saints Pères, a publié Le mystère de Jean l’oiseleur.

©Nadine Doyen

Marija ČUDINA – Les fillettes irréelles – L’Ollave (Domaine croate/Poésie) – décembre 2016 (traduction : Martina Kramer)

Chronique de Marc Wetzel

Marija ČUDINA – Les fillettes irréelles – L’Ollave (Domaine croate/Poésie) – décembre 2016 (traduction : Martina Kramer)


portraitUne assez courte vie (1937-1986), une poétesse publiée dès 17 ans, épousant le peintre post-surréaliste Léonid Šejka (qui lui apporte une sorte de convivialité artistique et d’assurance civique qui semblaient inaccessibles à cet esprit tout en sombre fantasmagorie, tourment et repli), un visage délicat, mutin et impénétrable (une photo page 7 nous met en présence d’une Jean Seberg brune, impitoyablement charmante, qui semble, par compassion, par ménagement, garder derrière les yeux l’essentiel d’un regard tueur), une poésie surtout qui est une très troublante infatigable pensée, d’une agitée féerie et d’une amère profondeur, aussi attachantes que douloureuses (on est ravi de découvrir une telle vocation imaginative, mais soulagé de savoir ne devoir pas en croiser trop souvent).

Trois passages de ce recueil, pour illustrer cette formidable impression :

l’un où elle plaint le soleil :

« Le soleil n’est pas une chose parfaite, puisqu’il ne peut se transformer en garçon,

ni en petit chiot d’amour, qui joue dans le pain des cieux,

et le fait que sans lui on ne peut vivre n’est que la vengeance du lointain

pour la hauteur, pour le bleu dans les yeux ou pour le pont sur les fleuves.

Partir et ne plus revenir, c’est le plus précieux de tous les événements,

mais cela non plus, le soleil ne peut le faire. Il lui manque peut-être la folie humaine.

Il est trop tard pour le réparer, mais si quelqu’un y réussissait quand même

nous nous rappellerions sans doute qu’il lui manque encore la mort humaine » (p. 22)

un autre où elle restitue les affres d’un Démiurge créateur, devant générer la structure de la carnassière civette (avec ses taches et bandes noires, sa poche anale parfumée …)

« A-t-Il tout de suite pensé la forme du corps de la Civette ?

Ou bien était-ce d’abord le contour de son âme qui commençait,

au prix de grands efforts, à émerger dans la sienne ? Et ce ne serait qu’après

qu’Il put, luttant contre l’invisible, discerner doucement

les formes nécessaires à la construction de sa figure ? » (p. 71)

cette dernière séquence, où elle semble épeler dans son âme l’imminente arrivée d’un Tigre,

« Encore une journée est passée, étrangement longue

et tout aussi crépusculaire. Tu as l’impression d’avoir davantage

peur. Car celui qui doit venir bouge plus rapidement la nuit.

Il est déjà impatient. Il rêve de toi depuis longtemps

dans son rêve animalier, son cauchemar.

Tu lui apparais à chaque instant, métamorphosé,

toujours plus brillant, plus gracieux, plus jeune. Tu vois toi-même

ses yeux obliques briller joyeusement dans la nuit.

Mais tu crois toujours qu’il est trop loin. Il ne connaît peut-être pas le chemin.

La nuit, aussi longue soit-elle, passe soudainement très vite.

Tu te rappelles, tu as le bouclier. Ton bouclier n’est qu’une

ombre noire échouée au sol, très fatiguée.

Tu as de plus en plus peur. Tu espères quand même une fois encore

que ce n’étaient que les songes étranges qui t’ont attaqué.

Même ton fouet, tu le jettes loin.

Et soudain, il apparaît, le Tigre immense » (p. 60)

Le génie difficile et ingrat de Marija Čudina étant ainsi hors de doute,

je me permets juste trois ou quatre remarques sur les aspects de ce recueil (qui est un court florilège chronologique de son œuvre) qui m’ont le plus intrigué.

D’abord, le titre, si surprenant : « Les fillettes irréelles ». Les premières pages du livre (évoquant « les fillettes en jupes noires et jaunes », « les fillettes couchées dans la rue sans seins », « des fillettes nouvelles et plus belles, surgissant de chaque mort, dans la multitude des choses » …) , bien que tout de suite complexes et ambiguës, montrent ceci :

Il n’y a pas des fillettes réelles, et des irréelles ; mais plutôt toutes sont irréelles, par principe. Aucune fillette ne dure, n’est là pour continuer à l’être (elle meurt ou devient femme ; elle est transitoire comme l’acné du destin) ; aucune fillette n’assure elle-même son existence, ne se soutient d’elle-même dans l’être (elle est, comme une atmosphère, comme un paysage, un pur résultat d’autre chose) ; aucune fillette, enfin, n’a de soi consistant, établi, assez accompli pour lui être familier. Cette existence à peine (rien ne fait moins bloc qu’une fillette, aucune aura n’est moins accentuée), qui semble n’avoir que l’étrange nécessité du possible, lui est pourtant à charge. La souffrance de Marija Čudina semble d’origine, comme une fillette, en effet, ne pouvant plus se contenter d’être née, mais ne pouvant pas encore faire naître.

J’ajoute que la lecture masculine de ce continent provisoire (et d’autant plus inconnu) de la féminité dans les limbes est particulièrement dérangeante, et instructive. On comprend aussitôt, par cela même qu’on ne comprend pas ici, que « Les garçonnets irréels » feraient par contraste un titre absurde, mais « Les garçonnets irrationnels », à l’inverse, un parfait pléonasme. Au contraire de l’irréalité de la fillette (qui n’est qu’une image intense, évanescente et incommunicable de la vie), l’irrationalité du garçonnet (c’est à dire l’incohérence de pulsions qui s’entre-contredisent, et l’inexplicable certitude d’être un enfant à jamais incapable d’enfanter par lui-même) n’a rien à rêver d’elle-même !

Le deuxième élément si troublant de l’âme de cette auteure est sa connaissance (qu’on dirait infaillible, indépassable) du mal. Elle ne dit jamais le bien (ce qu’il est utile d’atteindre, ce qu’il est méritoire de respecter, ce qu’il est valeureux d’imiter – tout cela lui est étranger), et, pour parler franchement, elle chante (sans certes le célébrer) exclusivement ce qu’il est fâcheux de viser, indigne d’accomplir, vil de copier). Il y a sincèrement quelque chose de diabolique dans le compte-rendu général d’existence de notre poète ; d’où peut-elle, franchement, savoir et révéler des états de monde comme celui-ci :

« Regarde, la pluie est plus rapide que le soleil. Les anges paisibles courent

vers la mer. Les grues déchaînées, au lieu de crever petit à petit

de faim, se suicident résolument, en criant. Une vague

tout effrayée rechute dans la profondeur. Je crois ne pas comprendre

cette mort parfaite qui regarde derrière l’horizon vers l’intérieur du cosmos. » (p. 44)

ou cet autre :

« Le poète se réjouit, ses yeux s’élargissent comme dans un somptueux

délire, lorsqu’il entend ce hurlement, cette plainte, ces pleurs et ce cri

d’une hyène esseulée qui traîne affamée sur le sable et

sur les herbes dégarnies de la savane asséchée. Il se réjouit, le malheureux,

car l’Hyène le rappelle à ce qui lui manque

et à ce dont il dispose dans son rêve sauvage » (p. 82) ?

Chacun sait bien que les poètes sont spécialement tentables-tentateurs (car ils entrevoient les plus minces détails de tous les ravissements) et traîtres (leur parole suffisant à tout, tout de la vie normalement silencieuse leur devient facultatif, négligeable, et, par là, innocemment négociable), bref, qu’ils sont, comme professionnellement, du parti du diable : les poètes ont le miracle facile, et dupent spontanément ceux dont la faible inspiration ne peut déjouer la leur ! Mais ce qui fait la fière singularité de notre auteure est que la dépravation (qu’elle discerne et cible comme personne) l’ennuie : et le diable, visiblement, ne la convainc pas. C’est même d’être confidente du diable qui la dissuada de se faire sa complice. Elle désespère aussi (et peut-être d’abord) du mal, se moquant de l’ambition monomaniaque, et, au fond, de la crédule envie de son Maître. Ce diagnostic de sottise fondamentale du Diable est réjouissant, et rappelle l’idée d’Alain (Satan aime tellement haïr qu’il hait toujours quand ça lui devient déplaisant !) comme celle de Comte-Sponville (s’il fait sérieusement le mal pour le mal, quel bien peut-il alors y trouver ?)

Au fond, les poètes sont partout, même en Enfer, des Martiens, d’impossibles indigènes. Que pourrait part exemple comprendre un Satan à cette si exotique confidence :

« Nous n’avons encore jamais été justes

à l’égard des millions de garçons

qui attendent que nous leur disions

comment est la vie et combien elle est sacrée.

Ils courent derrière nous et veulent entendre

ce que nous leur disons, nous les prêtres,

mais nous avons peur et n’avons pas le droit de dire

cette vérité, que les vieillards portent dans leur poitrine » (p. 27)

Le grand poète serbe Danilo Kiš (auquel Marija dédie d’ailleurs le merveilleux « Renard du désert », p. 78-9) estimait, c’est le troisième point, que la pensée de l’auteure est essentiellement gnostique. Ce n’est pas là un gros mot, ni un jugement snob. C’est constater, en effet, que cette poétesse a une connaissance cruciale, décisive, de ce qui désespère en ce monde ; c’est relever qu’elle ne se fie ni à la permanence grecque des Idées (l’invariance répétitive de la vérité lui fait horreur), ni à la progression salutaire de l’effort chrétien (l’optimisme spirituel d’une sorte de pacte de croissance collective des âmes, avec sens irréversible et plénitude inéluctable à la clé, lui semble misérabiliste et béate imposture), mais que, chez elle, le temps (= l’inexorable fluide enchaînement) est réellement une ligne brisée, qui ni ne ramène à soi comme un cercle, ni n’avance vers l’infini comme une droite, mais assure seulement de n’arriver jamais nulle part, et au fond de n’avoir jamais eu lieu quand l’éternité initiale fera retour. Cette extraordinairement pessimiste impression (il ne se conservera rien du temps après lui, car il n’en pourrait rester qu’un souvenir ou un germe d’autre chose, qui l’un et l’autre sont temporels, donc auront disparu avec lui) donne pourtant à notre poète une sorte de sérénissime lucidité : toute liberté née pendant ou avec le monde lui paraît une illusion facile à dissiper, ayant, pour parler crûment, autant d’impact (comme dit quelque part Guido Ceronetti) qu’un tube de pommade dans un abattoir. Après tout, l’espèce humaine ne sera justement plus là, le jour de devoir constater sa propre extinction. Et à quoi bon, dit-elle, vouloir subsister « dans un futur que personne n’aimera » ? (p. 74)

Le terme de « gnostique » est, c’est vrai, peu éclairant, mais il désigne assez bien une sorte d’objectivité surnaturelle que notre poète met en œuvre, quand elle compare inlassablement les destins respectifs de l’homme et des animaux, avec une impartialité, qui paraît autant inhumaine qu’inanimale. Pour nous, êtres ordinaires, la frontière entre les animaux et l’homme, quelle qu’elle soit, ne peut passer qu’à l’intérieur de l’homme, donc se montrer relative et subjective. Pour elle, non. Elle semble savoir ce qui nous sépare absolument d’eux comme Dieu le saurait, sans pourtant le tenir de Lui. De quelle prodigieuse perspective, en effet, ces sortes de témoignages ontologiques ne relèvent-ils pas :

« … Ce sont des animaux, attristés par le malheur de ne pas pouvoir considérer

leur propre animalité avec plus de noblesse que les humains » (p. 83)

ou

« Tout a déjà existé, et d’abord le rêve,

le secret, l’incertitude dans le vol de l’oiseau.

Ce n’est qu’à la fin que les hommes sont entrés dans le cercle

pour pleurer de ne pas être les premiers à découvrir le soleil » (p. 20)

ou

« Le poète, tout comme Dieu, a confiance en la chauve-souris

qui, avec ses sens de radar ne laissera rien

changer de la centralité et de la symétrie

du Jardin-Continent-Bestiaire, qui est un concept de l’humanité,

et sa réalisation est une idée des gnostiques oubliés » (p. 81)

L’optimiste Chamfort disait que « l’enfant sourit à sa mère sous Domitien comme sous Titus » ; l’inconsolable Čudina nous dit plutôt que « le sort d’une civette est trop compliqué pour son faible esprit » (p. 70) tant sous Titus que sous Domitien ! Mais une sorte de « confiance dans le rayonnement des ombres » (p. 53), et de patience extra-lucide durant la survie finie du temps, nous font passionnément aimer cette poésie, si sensiblement et avantageusement restituée pour nous par Martina Kramer (et intelligemment présentée par Tonko Maroević) :

« Il est possible – il faut être patient – dans les pièces désertées,

dans les couloirs très peu éclairés, de rencontrer quelqu’un qui sait

comment garder les grâces péniblement obtenues. Il est possible

mais sans renoncer devant le spectre de la mort – de retrouver les germes

d’où pousseront – c’est peut-être déjà fait – les horizons stables

où les mouettes incorruptibles se livreront à la fondation

des empires où tous seront admis et personne ne sera expulsé.

Ici, il ne se passe rien d’autre, si ce n’est une permanente

et soigneuse décoration des intérieurs précieux, en attendant » (p. 52)

Editions L’Ollave



©Marc Wetzel

Petits riens pour jours absolus, Guy Goffette, Gallimard, 2016, 14€

Chronique de France Burghelle Rey

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Petits riens pour jours absolus, Guy Goffette, Gallimard, 2016, 14€

Le tout récent opus de Guy Goffette rassemble des textes parus ces dernières années et publiés dans des versions différentes.
Un sage exergue de Robert Walser concernant la manière dont on doit vivre invite le lecteur à en savoir plus et le texte incipit le comble déjà par sa perfection à la fois sémantique et stylistique :

« Quand plus rien ne chante au dehors
je puise dans le sac et sème
sur la page un peu de poussière
d’oubli et le jour paraît comme

un musicien qui tend son chapeau. »

Dix textes en tout dans cette première section du recueil divisé en six parties et, pour les premiers, des poèmes composés de trois douzains et d’un dernier vers isolé vite abandonnés au profit de versets ou d’autres formes plus variées.
Dès le début le poète se mesure aux différents lieux dans lesquels il évolue ou pourrait évoluer, de la maison au jardin ou à la montagne et « comme / dans l’infâme boucherie ». Il se mesure à la mer, aux collines, dans l’odeur du colza et des pavots et, avant quelques pièces plus légères, se torture « comme Icare trente-six fois mourant sur la mer ».
Les dilectures, genre emblématique de l’auteur, occupent la deuxième section où des petits riens sont encore évoqués, espacés par des jours – les blancs peut-être de la mise en page – et illustrant la leçon de Rimbaud  quand il dit « On ne part pas ». Ne peut-on pas voir, en effet, « Dieu dans sa chambre » comme « le petit homme » ?

Suivent alors des versets allègres chantant Max de Saint Benoît–sur-Loire et la danse d’un saltimbanque qui annonce les « Retouches au Bestiaire de Guillaume Apollinaire ».
Petites strophes pour animaux puis petites touches parodiques en hommage à plusieurs auteurs, Artaud, Borges, etc.…
Le « Carnet d’adresses » à l’ami Paul de Roux, qui sut si bien parler lui-même de menus détails, termine la section avant la suivante au titre éponyme et constituée, dans la concision, de strophes de quelques vers brefs.

Pour le fond, Guy Goffette a lui-même défini son art poétique :

« La poésie, qui souffle où et quand elle veut, se nourrit de détails de l’existence, tous ces petits riens où l’émotion a fait son nid et qui restent à fleur de peau longtemps. »

Aussi parle-t-il ici « d’une feuille vierge », là de « la parole du lilas » et de « l’heure du bain », là encore de « l’enfant au pied du lit » ou de « la fraîcheur du linge ».
Autant de délicates trouvailles qui font de cette poétique un enchantement :

« Soleil soleil
vieil orpailleur
à genoux dans l’aube »

Et une variété conjointement de la forme qui, avec adresse, et pour un genre souvent  élégiaque à la recherche de l’absolu, allie le classique à la nouveauté.
A l’occasion de La couleur des larmes, des poèmes, dégageant un discret parfum de lyrisme, sont adressés aux êtres chers. Lyrisme optimiste au début de « Fin de Campagne » :

« Oui, tout finit par advenir, même la fortune / à celui qui n’attendait plus rien ».

Après quelques pages sur la guerre et les morts qu’il ne faut pas oublier, le recueil s’achève sur « Une prière ». Il y est dit que la joie et l’enfance doivent en nous l’emporter « à croire que tout est à tous miracle et merveille et tombe des nues ».
La poésie de Guy Goffette est, dans son message ici et dans son acception étymologique, évangile.

Monsieur Origami, Jean-Marc Ceci, roman, éditions Gallimard, 2016, 168 pages, 15€

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Monsieur Origami, Jean-Marc Ceci, roman, éditions Gallimard, 2016, 168 pages, 15€


Avec Monsieur Origami, Jean-Marc Ceci signe son premier roman. Là où d’autres proposent une intrigue, une complication d’évènements et de personnages où le style, l’invention, la suggestion finissent par passer au second plan voire être complètement absents, Jean-Marc Ceci nous fait cadeau d’une écriture élaguée, où la pureté du silence, des espaces vierges s’offrent les premières places et rendent les lectures plurielles possibles.

À l’instar de l’art japonais de l’origami, le roman de Jean-Marc Ceci se base sur des principes simples mais non démunis de riches évocations. Il comporte quatre parties où plusieurs époques se superposent, où des personnages se croisent, où les trajectoires de vie sensiblement se modifient.

Maître Kurogiku fabrique le papier le plus solide et le plus beau qui soit, le Washi. Ce savoir-faire ancestral lui vient de son père. Il sélectionne les plus belles feuilles pour en faire des origami. Les autres il les vend. Kurogiku est appelé « Monsieur Origami » par les gens du village situé tout près de la ruine qu’il habite depuis quarante ans en compagnie d’Elsa qui ramasse les écorces des mûriers à papier (Kozo), nécessaires à la fabrication du papier et d’une chatte Ima (permanence).

Maître Kurogiku passe beaucoup de temps à méditer en face d’une feuille de papier pliée. La feuille de papier pliée m’a semblé être comme une allégorie du temps, de la vie qui tracent les chemins, des secrets et mystères que contiennent les failles, nos failles. On peut y voir aussi outre la réflexion sur soi-même qu’impose la réalisation d’un travail, d’une oeuvre et donc ici du livre et de son écriture, une réflexion sur la finalité de toute chose. Il ne s’agit sans doute que de simples plis qui partagent l’espace d’une feuille comme il ne s’agit que de quelques mots perdus dans le brouhaha de tous ceux qui se prononcent et s’écrivent.

Kurogiku a quitté le japon à l’âge de vingt ans pour suivre une jeune-femme italienne qu’il a à peine vue, la Signorina Ciao. Mais il s’est arrêté en ce lieu isolé de Toscane, une ruine qui ne lui appartient pas et de laquelle sans doute un jour, le véritable propriétaire l’en chassera. Il avait emporté dans des petits pots de petits arbres à kozo.
Rien ne nous appartient, nous ne faisons qu’emprunter le monde. « Toute beauté a sa part d’ombre ». Maitre Kurogiku mène une vie faite de renoncements ou plus exactement de choix murement consentis qui le guident vers l’acceptation de soi et la jouissance de l’instant présent.

Le jeune Casparo désire fabriquer une horloge complexe comprenant toutes les mesures du temps. Il cherchait un logement, il n’était que de passage et les gens du village lui ont conseillé d’aller voir « Monsieur Origami. » le nom qu’ils donnent à Kurogiku et qui n’est pas le sien pas plus que « Signorina Ciao » n’est celui de la femme pour laquelle il a quitté le japon quarante ans au paravent. Le nom que nous donnons aux choses, aux gens, aux animaux (la chatte Ima) ne sont que ceux que nous leur attribuons en signe d’appartenance. Jusqu’à quel point sommes-nous responsable de ce que nous créons, ou de ce quoi nous attribuons un nom?

Caspro et Kurogiku se rendront ensemble au Japon car Casparo désire comprendre pourquoi Maître Kurogiku médite devant une feuille de papier plissée. Ce voyage ne répondra qu’à une partie des questions que se posent les deux hommes et avec eux nous, les lecteurs. L’un pour l’autre ils ouvriront de nouvelles perspectives sur leur vie.

Casparo optera pour une montre simplifiée reprenant la mesure la plus simple du temps. Une montre qui ne reprendrait dans son mécanisme que le déploiement de jour en jour et d’année en année du temps, le temps que met la terre à tourner sur elle-même et à tourner autour du soleil. On peut considérer que les autres mesures du temps, de l’espace font parties de ce que la `Beauté nous cache ou nous réserve dans l’ombre ou comprendre que seuls importent véritablement les principaux plis du temps que sont ceux des jours.

Au début du livre, on peut lire en exergue:

« Là
Tout simplement
Sous la neige qui tombe »

Kobayashi Issa (1763-1827)

Voilà qui résume parfaitement le propos poétique du livre de Jean-Marc Ceci alliant densité et légèreté. Pudeur et  profonde vérité personnelle. Éternité et immanence.

©Lieven Callant