Dans la tanière du soleil, de Jean-Louis Bernard, Ed. Encres Vives, 2011  

Ecriture condensée jusqu’à l’extrême, voyage au bout / de l’inguérissable : Jean-Louis Bernard explore les contraires, malaxe la pâte blanche de sa page. Il ne se contente pas de cajoler, d’observer les mots, fractals d’une lumière commune. Il en cherche, au-delà des quanta, la fête incendiaire, la mémoire archaïque. C’est dans la noire intimité de l’astre, dans le four nucléaire de la poésie, dans la tanière même du soleil qu’il débusque son inspiration primale.

Mais de manière transitoire, incertaine, j’allais dire ondulatoire. À lui se présentent ces souvenirs rebelles et, dans le visage d’un désir, l’haleine des rires enclos. La fonction majeure du poète n’est-elle d’entrevoir l’invisible et de graver l’indicible, de radiographier les cœurs au-delà des corps, en un processus de reconstruction des outils langagiers ?

Jean-Louis Bernard, en poète confirmé, a ce génie-là : par décence, parlons d’aptitude. Celle d’ensorceler rythmes et métaphores, brûlures du verbe et fulgurances dans l’épaisseur virtuelle d’un cosmos. Au seuil d’un trou noir, cet opuscule ranime nos rétines ; il est publié par Michel Cosem, passeur éclairé, dans sa collection Encres Vives.

En quatrième de couverture : Le poème est également voix scandant le voyage à travers notre mémoire et nos empreintes. Ce texte est ponton pour rêves en partance, trait d’union pour imaginaires dans la gangue des jours, marche pied pour envols de fantasmes emplumés de soleils.

Claude LUEZIOR

Barque à Rome ; notes romaines précédé de Le sable et l’olivier (notes algériennes ; lettre préface de J.M.G. Le Clézio), Philippe MATHY ; peintures d’André Ruelle, Paris : L’herbe qui tremble, 2011

A.Ruelle « Barque à Rome »

Suite à deux résidences d’écriture effectuées à Rome (1999 et 2002), le poète transcrit ici les « impressions » ressenties lors de ses promenades dans la ville éternelle. Tout dans ce livre (rencontres, toiles aimées, sculptures, lectures, joies inattendues…) apporte de l’eau au moulin d’un propos nous conviant à chaque instant à marcher avec foi vers la lumière du mystère qui nous traverse. En effet, à travers ce recueil de notes suggérées par les spectacles de la vie « quotidienne », le poète nous invite à dépasser le stade des représentations, à maintenir notre vie en vie et à développer le culte de l’émerveillement quotidien(c’est que nous sommes avant tout des êtres vivants, désirants…) ; Il nous dit aussi en substance que l’art permet d’ajouter une dimension à la vie en ce sens qu’il nous empêche de nous laisser envahir par des forces qui nous sont hostiles et nous décomposent. Pour lui, l’art n’est par un art de l’être et de l’identité mais un art du devenir autre voire du changement(faire la différence plutôt que chercher à accueillir l’identité de l’être et à se recueillir devant elle). Dans ce livre, Mathy interroge le monde et ses représentations(le fait de vivre ne va pas de soi !),circonscrit le mystère de l’existence plutôt que de le livrer mots et sens liés et met la poésie, les mots et la littérature en prise avec l’inexprimable pour en révéler les limites ; Dans ce livre, Mathy ne laisse place qu’à l’émotion, au réel authentique et aux forces actives de la vie…

Samedi 31 juillet

Nous partageons le taxi avec Johan jusqu’à Fiumicino. Aucun problème, l’avion est à l’heure. A l’instant où les roues se détachent du sol, où l’avion dresse le nez pour nous ramener sur les bords de l’Escaut, c’est à deux vers d’un Anversois que je songe en guise de salutation à Rome :

« je vous salue, ma vie,

D’un peu d’éternité… »

Max Elskamp

 

Pierre SCHROVEN

D’écluse en écorce, Alexandre Valassidis, Marc Dugardin ; Paris : Editions L’herbe qui tremble, 2011

Ce recueil remarquablement préfacé par Lucien Noullez et enrichi  des photographies de Carla Boni(la couverture est de toute beauté !), est le fruit d’une correspondance entre les deux poètes. Pourtant, les deux compères semblent parler d’une même voix tant ils n’ont de cesse de sonder, dans leur style respectif certes, « l’exil par tous les chemins » afin de nous transporter au pays d’une sensation venue chanter en nous celui ou celle que nous ne sommes pas encore.

« Oreilles tendues. De là. Avec nos villages égarés. Nos paumes rendues à la terre des hommes. Nos maladies du silence profond. L’exil par tous les chemins. »

En fait, il est question dans ce livre d’écoute et de lenteur, de terre fragile, de musique flottée, de bruissement d’eau, d’un peu de rien et de fêlures voire de blessures sans lesquelles aucune seconde naissance ne serait possible. Ce livre nous propose également une méditation sur la vie et la nature d’un quotidien à la fois fulgurant et incertain. Enfin, ce livre véhicule une poésie susceptible d’élargir les limites du monde et de nous faire pressentir la face cachée des êtres et des choses.

« Et alors, il y eut bruissement d’eau, chants d’éclats, de ces silences qu’on a de très loin, de ces ciels lourds qu’on écrit torse libre dans les rêves. Un peu de déchirure portée sur le front ou dans le genou. Un peu de rien. Et alors, un crissement de draps ouvre la langue, pour que tu entendes. »

En nous invitant à méditer sur l’inconnaissable, les deux poètes nous invitent également, au détour de chaque page, à rêver notre être à haute voix. Dugardin et Valassidis semblent en outre creuser sans cesse le mystère de la vie en attendant que leur existence tourne, vacille, entre en mouvement et s’ouvre aux risques du temps recomposé ; bref, ils s’interrogent sur le vrai sens de la vie et ouvrent le champ d’un possible susceptible de sauvegarder leur relation au monde.

« Car rien encore n’avait été nommé dans ce flux/ rêve ou corps flotté »

Et si après tout, comme l’affirmait Spinoza, le but de chaque chose n’était que d’être ce qu’elle est, le plus pleinement possible ? Et si le sens de l’existence se résumait à la simple joie d’exister, à la joie d’être soi-même et de s’exprimer à travers ses actions ? A ces questions, les poètes se gardent bien de répondre (définir signifie fixer et la vraie vie n’est pas fixe/Alan Watts) et préfèrent nous faire don d’une parole créatrice de mystère et d’inconnu afin d’ouvrir en notre être qui se croit achevé une béance. En définitive, D’écluse en écorce est un recueil qui, par la nature même de son propos, est susceptible tant de briser les barreaux d’une vision conditionnée du monde que de nous aider à maintenir notre vie en vie…

« Cela a commencé/ quand tout était perdu/ dans un déchirement sans nom/ une femme/ en rêve se souvient/ de la dissonance/ du cri qu’il ne fallait pas manquer/ à présent/ des mains s’ouvrent/ pour recueillir quelques miettes/ puis un corps rendu au monde/ ni couronne ni pitié/ mais que quelqu’un enfin entende ! »

Pierre SCHROVEN


La Grande Muraille de Rimes, Alain Helissen

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livre-boîte d’allumettes ; Collection matchboox, VOIX éditions. Non paginé ; 5 euros. Commande chez l’auteur : alain.helissen@live.fr

Alain Hélissen est un rime ailleurs, un escale hâbleur et un ripeur du verbe.

Cette fois-ci il s’attaque aux deux faces de la muraille de Chine qu’il réduit en un petit mouchoir de roche qui tient tout juste dans une boite d’amusette, pardon d’allumettes, soit dans un parallélépipède de 5,3cm / 3,5 cm /1,1 cm.

Parue chez Voix éditions, cette « muraille de rimes » permet au lecteur de déplier un « vers occidental libre ».

Là où « la force du vers égale l’éclair » et pourfend « les barbares analphabètes et cruels » qui voudraient l’empêcher de s’étendre à l’infini d’une liberté jamais acquise et toujours à garder à l’œil, Alain Hélissen nous met dans la poche un magnifique livre-objet qui s’ouvre comme une surprise faite à soi-même ou à nos nombreux amis à qui nous allons nous empresser d’en offrir un exemplaire.

Christine Van Acker

LES AMIS DE MILOSZ – l’Harmattan (Cahier 51 de l’Association, collection Mare Balticum)

O.V. De L. Milosz, c’est dans ma jeunesse que j’y suis entré par les Sept Symphonie. « Voici venir Vitold avec les clefs. » J’entends encore cette phrase dans la bouche d’un de mes oncles. Puis des années d’amitié avec Jean Cassou, l’Association à laquelle j’ai appartenu un temps – et cessé d’appartenir j’ignore comment, sans doute à cause des voyages ! -, l’édition des œuvres complètes, belle édition, chez André Silvaire, m’en ont appris beaucoup plus sur ce poète lithuanien de langue française tant aimé des initiés, peu connu des autres, dont la poésie ample, (mais parfois trop chiffrée, trop cryptée, ésotérique, rebute dans ses derniers livres ceux qui tout ignorent de la Kabbale), ravira cependant les lecteurs amateurs d’une poésie simple, d’un romantisme moderne, émouvante : une poésie tantôt classique et versifiée, tantôt extrêmement hardie, actuelle et pensive. Les beautés simples des œuvres de ce poète sont stupéfiantes, ce qui explique que depuis sa mort un cercle de fervents, cercle qui s’élargit lentement mais sûrement, en ait entretenu la flamme envers et contre tout, contre les modes surtout, avec une fidélité et une constance impressionnantes. Dans ce numéro des Cahiers, on trouvera entre autres trois préfaces de Milosz pour de jeunes poètes ainsi que trois lettres, un entretien inédit avec le cher Jean Cassou, le poète des « sonnets écrits au secret », qui disait de Milosz qu’il était son maître et citait ce repas avec lui où simplement, le poète des oiseaux, suggérait en guise de dessert : « Et si nous prenions une bonne confiture ! » Ce que Jean Cassou, ami aussi du Kabbaliste Carlo Suarès et de Joë Bousquet (vaste programme), racontait avec son accent de gourmandise inimitable. On trouvera également quatre études résolument passionnantes, l’une d’Édouard Glissant (le poète fameux décédé en 2011), une d’Alexandra Miekus de l’Université d’Alberta au Canada, une de la « miloszienne » Olivia Cohen, une page d’une autre « miloszienne » Janine Kohler. Et le dernier tiers du numéro contient diverses chroniques relatives aux événements concernant O. Milosz, mais aussi son neveu Czeslaw, le poète prix Nobel polonais, Jean Cassou, etc… assorties de photographies, d’un poème de O. Milosz et de notes. Cent cinquante-huit pages d’émotion, de souvenirs et de réflexions précieuses, pour découvrir ou redécouvrir une des grandes voix de la poésie française dont Apollinaire pensait que c’était l’une des premières de son temps.

Xavier Bordes

Revue PO&SIE N° 137-138. Ed. Belin

Je signale la sortie du Numéro double 137-138 de cette revue. Trois cent trois pages serrées de poèmes et de réflexions sur le poétique, avec hommage à Zanzotto, gros dossier sur Giorgio Caproni, Florence Delay qui parle de Garcilaso de la Vega le « cygne du Tage », des réflexions de trois auteurs sur Walt Whitman. Et beaucoup d’autres choses ; des traductions de poèmes de Brodsky (Thomas Tranströmer au piano), de sonnets de Garcilaso, de Pavese par Martin Rueff.

A cela s’ajoutent une dizaine d’essais et de groupes de poèmes (Régine Foloppe Ganne, Jean-Paul Gillet, Julien Stark), et plusieurs textes philosophiques et philologiques, notamment de Sandford Budick – traduit par Claude Mouchard – sur le rapport entre Kant et Milton, et de Bernard Vouilloux sur « la littérature dans la logique des frontières ». Pour les amateurs de lecture « substantielle et nutritive » !

Xavier BORDES