Nina Bouraoui, Tous les Hommes désirent naturellement savoir, JC Lattes Editions (19€)

Une chronique d’Alain Fleitour

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Nina Bouraoui, Tous les Hommes désirent naturellement savoir, JC Lattes Editions,(19€)


Un récit émouvant comme un chant qui oscille entre l’intime et l’universel.
C’est un long poème, où l’encre dessine les creux et les silences, esquisse les vides, où le passé “étreint les autres, ceux dont l’histoire se propage à Nina Bouraoui”. C’est un assemblage de textes, plus exactement d’humeurs, de pauses et de soupirs qui s’imbriquent dans un récit, qui retourne toujours à la mer.
Ce récit “Tous les hommes désirent naturellement savoir” est une sorte de sentier initiatique où la mère de Nina est celle qui protège mais aussi celle qui porte les secrets de toute la famille, les failles et les fantômes que la jeune fille peu à peu déplient.

La narration est peut être un livre de psaumes, où il n’y pas de Dieu, mais quelque chose qui procède de l’amour. Il se vit comme une suite de chants, qui vous installe dans une méditation, une atmosphère de solitude végétative, trouble, que seule les femmes ont le droit de respirer, jusqu’à la suffocation. Nina parle de la voix de Ely page 35 “ c’est à sa voix si spéciale, que je la reconnais dans la nuit, cette forêt de femmes parmi lesquelles je me fraye un chemin pour la retrouver. »

Cette mosaïque de mots parle de son enfance, chahutée par les multiples va-et-vient de ses parents, lui est algérien, elle est bretonne, ils se sont mariés à Rennes, mais ne se sont pas installés. La narratrice retrace le parcours de ses parents, elle ne trouvera aucune empreinte, car ils ne leur restent que des souvenirs, souvent flous, les photos de la famille sont rares, ces rues obscures de son enfance pourraient même suggérer un couple en fuite ou du moins, un couple qui cherche à passer inaperçu.

Dans ses souvenirs, elle évoque page 29 ses peurs ; dans les années 90, c’est la mort d’un médecin psychiatre qui marque le début de la « terreur algérienne. » C’est la peur encore qu’elle associe à cette femme si belle, l’épouse du Docteur, car dit-elle,   » sa femme française portait des jupes à plis, des chemisiers si fins qu’il laissait voir sa peau parsemée de taches de rousseur ; chacune d’entre elles était l’impact d’un baiser donné, un baiser du Docteur G. »

On pourrait dire aussi que ces textes, rassemble des chants d’amour, la quête inlassable de l’amour, celui que la jeune fille désire mais qu’elle a tant de mal à exprimer, à expliciter. C’est une crevasse qui s’ouvre sous elle, quand aucune de ses rencontres ne lui permet de trouver une passerelle entre son corps et ses désirs, ses désirs d’amour, son besoin d’être aimée. La fréquentation du Katmandou, club pour femmes homosexuelles, est une sorte de provocation, une présence semblable à celle que suggère le brouillard.

Le chemin qu’elle trace, est celui de son adolescence, l’affirmation de ce qu’elle savait sans se l’avouer, son homosexualité, et le chemin est long, depuis la honte qu’elle éprouve, une forme de honte sociale, aux premiers émois entre les bras d’une jeune femme qui l’aime sans savoir vraiment jusqu’au ira son premier amour. Elle souligne page 89, » je dois quitter mon enfance pour exister. »

Savoir, on aimerait savoir, tout savoir de l’amour, et même l’amour de l’amour, Nina Bouraoui nous laisse quelques parcelles de ce savoir quand elle écrit :  « je désire maintenant et je suis désirée, je suis sans passé, sans avenir et sans témoins, je pourrais disparaître entre ses mains et pourtant je renais. »
Le chant envoûtant d’une jeune femme dévissant sur les fissures de l’âme. 

© Alain Fleitour

 

vannes le 10 septembre 2018

 

Invitation-Jeudi 8 novembre-19H30

Invitation SLL 08-11-2018.jpgInvitation SLL 08-11-2018

Rémy Cornerotte, Seul, poèmes retrouvés, avec des photographies de Jacques Cornerotte, éditions Traversées, janvier 2018, 68 pages, 15€ ==> lire la chronique  
==> Seul Bon de commande

Frédéric Chef, Poèmeries, préface de Bertrand Degott, Éditions Traversées-Poésie, 96 pages, Juin 2018, 15€
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Paul Mathieu, Le temps d’un souffle, illustration de Blandy Mathieu, Éditions Traversées, collection images, 72 pages, 18€
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Daniel De Bruycker, Passeports pour ailleurs, Poésie mémorielle Wu-Sun, L’Arbre à paroles, 291 pages, 2018, 18€

Une chronique de Lieven Callant

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Daniel De Bruycker, Passeports pour ailleurs, Poésie mémorielle Wu-Sun, L’Arbre à paroles, 291 pages, 2018, 18€


Tout livre de poésie est une aventure. Aventure de l’écriture, aventure de la traduction ou de la transposition, aventure d’autant plus périlleuse quand il s’agit de composer une anthologie rassemblant les poèmes des Wu-Sun, peuple nomade de l’Asie centrale. 

L’aventure de cette anthologie est une histoire presqu’irréelle que raconte fort bien Daniel De Brucker dans la présentation. Presqu’irréelle car il a fallu quelques hasards heureux, des rencontres magiques, la perspicacité et la ténacité de quelques férus comme le linguiste d’origine croate, Ilan Precjev-Ilan (1927-2015). Rassembler les poèmes des Wu-Sun est le travail d’orfèvre de quelques chercheurs passionnés, de quelques rêveurs acharnées, de quelques poètes chanceux. Pour traduire les poèmes du tokharien au français, les deux auteurs de ce livre se sont aidés de plusieurs langues afin de saisir et de s’enseigner mutuellement les nuances à ne pas perdre dans la traduction et dans le but d’établir des analogies possibles avec le français.

« Toute écriture est célibataire, chacune attend, depuis toujours et pour autant de siècles qu’il le faudra, l’âme soeur dont elle rêve en secret: le lecteur qui la fera chanter. »

Est la phrase que garde à l’esprit depuis longtemps, Daniel De Bucker et qu’il attribue au professeur Ilan-Precjev-Ilan. C’est par elle que commence la présentation de l’anthologie car le poète en a fait une maxime qui le guide dans le travail de l’écriture et qui peut nous servir à nous lecteurs qui recevrons les poèmes à nous interroger sur leurs naissances, leurs voyages, leurs silences. 

Appelé sur le site d’un ancien cimetière sogdien près d’Arpa, à 2800 mètres d’altitude au coeur des monts du Ferghâna, Ilan Preciev-Ilan découvre un peu par hasard dans la niche d’une sépulture très ancienne, une pochette de cuir contenant ce qu’il croyait être une « panoplie d’herboriste ». C’est en voyant dans un musée, d’autres panoplies du même type mais réalisées à partir du cuivre qu’il comprend que ces assemblages sont les signes d’une écriture tokharienne. 

En étudiant de plus près ces panoplies et leurs copies réalisées par les héritiers Wu-Sun, Ilan Precjev-Ilan découvre qu’il s’agit d’un poème, l’unique et ultime poème qu’un membre de la tribu Wu-Sun dédie aux siens. Chaque membre de la tribu sera un jour appelé à rédiger le sien dans une langue qui finalement ne sera plus que dédiée à cela. Cette découverte bouleversera la vie du chercheur: il la consacrera à rassembler et traduire la quelque centaine de poèmes que les Wu-Sun ont su garder précieusement comme un secret.

Le dernier poème que les membres de la communauté Wu-Sun écrivent à l’approche de leur mort, ne se limite à n’être qu’un passeport pour l’au-delà, le futur défunt dresse un portrait de lui-même et de son bref passage sur terre en réalisant un mœñawidha à partir de feuilles de chanvre pliées de différentes manières réparties sur 9 cordes et entrecoupées par des brindilles et des baies, les cordes sont ajustées sur l’abaque. 

Les « panoplies les plus anciennes datent à peu près du quatrième siècle de notre ère. Mais le rituel serait bien antérieur. « le poème-abaque devait être suspendu au dessus de la tombe contenant l’urne funéraire, frémissant au vent- puis quand on eut remplacé le chanvre par des éléments métalliques tintant comme un carillon-, et rester là jusqu’à qu’une tempête le disperse ou qu’un voleur s’en empare. C’était le signe que le message était « passé » ou que les contingences de la vie-d’ici bas avaient cédé le pas à celle de l’autre vie.» Plus tard, l’usage d’en réaliser des copies écrites, conservées au sein du clan, a sauvé de l’oubli ce rituel si singulier.

Le poème comporte neuf vers répartis en trois strophes. La plupart des poèmes recueillis sont l’oeuvre d’auteurs anonymes et sont comme des testaments spirituels. Le rite qui consiste pour le futur défunt à réaliser son mœñawidha  « le geste lui-même a perduré presque sans changement, y compris la langue -qui bientôt limitée à ce seul emploi, s’est figée en son état ancien- et aussi l’alphabet qui la note(…) les signes de cette écriture reproduisent fidèlement la forme des éléments métalliques enfilés sur les fils de l’abaque eux-mêmes modelés d’après les feuilles, les segments de tige et les graines de chanvre d’antan. »

Pour bien comprendre les Wu-Sun, il faut pour Ilan-Precjev-Ilan se « faire une idée du traditionalisme presque maniaque de tout cela, quand vous ressentirez avec quelle rigueur ces gens se sont accrochés depuis trente siècles à la perpétuation de ce rite, ultime témoin de leur identité, et quand vous mesurerez l’espoir paradoxal attaché à ces minuscules testaments, oeuvre de mourants résolus, à l’approche du trépas, à se définir en tirant la leçon de leur existence alors je vous ferai lire les poèmes » Dit-il à Daniel De Bruycker.

« Le message était pour le vent, pour le ciel et rien d’autre. Les cendres étaient pour le sol et le temps, sans plus. Seul le souvenir, supporté par le mœñawidha, revenait aux hommes, à ceux du clan, à la descendance. La mémoire des leurs: pour eux, je crois bien que c’était plus sur que les tombeaux. »

Quand on prend conscience de ces particularités, des efforts combinés, on observe d’un autre regard la poésie. On ré-interroge sa singularité. Son pouvoir pour certains, ses limites pour d’autres. Son apparent déclin, son abandon ou au contraire sa magie retrouvée. L’essence ultime de la poésie se résume peut-être en cela: elle nous aide à vivre comme elle nous guide vers la mort tout en nous enseignant le caractère éphémère et presque vain de toutes nos gestes. Elle nous apprend à lire en creux, entre ses lignes, entre les signes qui bien vite s’évapore.

Tous les poèmes de ce livre ne sont pas dus à des poètes de métier, ils sont le dernier, l’ultime et souvent l’unique poème d’un homme qui tente dans ce dernier geste de se faire le témoin de tout un peuple que les guerres de conquêtes déciment, détruisent. En même temps que d’être une révolte, c’est aussi une voix qui s’éteint. Lucide. 

Notre longue histoire de conquêtes et de guerres a fait disparaitre bien des peuples et leurs secrets, a englouti des langues, des traditions, des arts, des connaissances, des sciences et des savoirs. Á cause de notre aveuglement ou plus simplement de notre désintérêt, de notre lassitude. Á cause de nos angoisses et notre peur de l’autre. J’ose croire qu’il faut à l’humanité un poème pour la sauver, pour éclairer sa conscience et ce poème germe en chacun d’entre nous. 

Daniel De Bruycker, accompagne chaque poème d’une remarque explicative et termine l’anthologie par de belles notes éclairées sur les Wu-Sun, sur la langue et ses supports, sur l’écriture unifiée d’un peuple dispersé.

En dehors de la singularité de chaque poème dans une langue qui ne propose pour ainsi dire pas de forme rigide et rigidifiée qui enfermerait dans sa rigueur toute la spontanéité et relative simplicité des messages, au delà de l’appel lancé à l’infini d’un être humain qui acquiert soudain la notion de la brièveté de sa vie, de sa maigreur, il subsiste malgré tout le sentiment aveuglant des pouvoirs mystérieux du poème. Au moment où il s’écrit, on croit tenir un pendant de vie, quand il se lit on n’en perçoit plus qu’une trace qu’on peine à reconnaitre. La recherche de l’ultime poème occupe une vie. 

Voici quelques extraits :P71.jpeg

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© Lieven Callant

Dominique Pagnier ; Préface de Lydie Dattas; L’arrière-pays de Christian Bobin, Les êtres, les lieux, les livres qui l’inspirent; L’iconoclaste ; Octobre 2018; (250 pages – 24,90€)

Chronique de Nadine Doyen

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Dominique Pagnier ; Préface de Lydie Dattas; L’arrière-pays de Christian Bobin, Les êtres, les lieux, les livres qui l’inspirent; L’iconoclaste ; Octobre 2018; (250 pages – 24,90€)

 

Cet ouvrage donne un autre éclairage sur l’oeuvre de Christian Bobin.

Dans sa préface Lydie Dattas définit le poète, comme « aérien », au « rire atomique ». Mais n’est-ce pas sa propre écriture poétique (Le livre des anges) qui a comme hypnotisé Bobin, et fut le déclic pour des partages et échanges téléphoniques ? Puis un rapprochement et la cohabitation : « Elle reste à ses côtés en raison de sa fantaisie merveilleuse et de sa chaleur hors normes ». Elle voit en lui « une sorte de soufi occidental ».

 

Dominique Pagnier s’avère un grand connaisseur de « l’ermite du Creusot », « un éminent bobinologue ». Il tisse son portrait depuis sa naissance, évoque son milieu familial (parents, fratrie), retrace son enfance « de cloîtré » (anecdote d’une fugue), ses lectures (Borges, Michaux, Poe …), ses études  après le Bac, la licence de philosophie), son expérience des « trois jours », ses premiers jobs, et détaille son entrée en littérature.

 

Les deux auteurs de ces miscellanées centrées sur Bobin soulignent le caractère « unique », « inimitable de son écriture qui « aimante les lecteurs ». Jean Grosjean avait débusqué « quelque chose de rare ».

Cet « arrière-pays » dévoile les « les êtres, les lieux, les livres qui l’inspirent », un programme ambitieux et exponentiel.

 

Des photos exhumées de l’album familial ponctuent le récit.

Ainsi la maison éventrée de la famille Bobin rappelle le passé glorieux des fonderies mais aussi la période de la guerre et des nombreux sinistrés.

On suit les déménagements successifs de Christian Bobin jusqu’à son installation, en pleine forêt, havre bucolique qui, en hiver, ressemble à la « Petite Sibérie ».

 

Au fil des pages, Le narrateur fait référence aux publications de Bobin, donnant un panorama très détaillé de son œuvre depuis ses débuts où il n’avait qu’un cercle confidentiel de lecteurs jusqu’à sa consécration.

Le très bas ,couronné de trois prix, marque un tournant. Ses écrits ont un côté «  feel good », pour leur pouvoir de « cautériser une plaie, bannir une malédiction ».

Quel parcours ensuite ! On l’invite dans des librairies, à des colloques.

Laurent Terzieff le déclame et le sublime. Il est déboussolé. Une thèse lui a même été consacrée sur la réception de ses publications par la critique. A noter qu’il est traduit en 40 langues et célébré au Japon.

Lui « l’agoraphobe », « le sauvage », se montre maintenant à la télé chez Busnel. (Voir l’émission du 10 octobre 2018 de LGL).

 

Le chapitre intitulé « sœur de lait »,consacré à Ghislaine, connue surtout des lecteurs de « La plus que vive » retrace leur rencontre, met en exergue la bonté de « cette petite fiancée nervalienne », et son sourire qui ont conquis l’écrivain, « à la dégaine russo-manouche ». D’elle, il n’a plus qu’une relique. Bobin qui a gardé son esprit d’enfant, aime la compagnie des bambins. Il a d’ailleurs pour filleule, Hélène, fille de Ghislaine.

 

Il est confronté à la maladie très jeune. Celle de son aïeule Yvonne, internée, puis de son père à qui il dédie : La présence pure.

 

La plus belle façon de connaître quelqu’un est de regarder sa bibliothèque, c’est ce à quoi s’emploie Lydie Dattas, détaillant les affinités électives du « ravi ». La poésie est omniprésente, passion contagieuse pour la poétesse, qui vient de l’univers du cirque Romanès et du monde gitan où l’on tresse des paniers en osier. Ensemble ils rendent visite à Grosjean, son mentor.

 

Le poète-écrivain « l’indéracinable cloîtré » a côtoyé, fréquenté de grandes figures artistiques et littéraires, comme Grosjean et Soulages. D’où quelques pages de sa prose, retranscrites à l’encre blanche sur fond noir. Mais c’est « un simple feutre noir qui est la flûte dont il tire les airs qui aimantent ses lecteurs ».

Il éprouve de l’admiration pour de célèbres personnalités : citons Dhôtel, Emily Dickinson (qui lui a inspiré La Dame blanche), Rimbaud,   Tranströmer, Philippe Jaccottet…  ».

 

La correspondance meuble son quotidien et l’épistolier se dit « tellement heureux de se lier à d’autres humains ». La musique de Bach ou de Django Reinhardt officie comme « médecin traitant » chez le mélomane averti. En Arvo Pärt,il a trouvé comme un frère. Admiratif de Glenn Gould.

 

Le recueil s’achève, en juillet 2017, sur la contemplation des vitraux de l’abbatiale de Conques, dont « les stries sont celles d’un râteau ».

 

Saluons la générosité de Christian Bobin qui livre des carnets manuscrits, déploie une panoplie littéraire plus intime :des inédits, des lettres. Il nous ouvre aussi son album photos. Celle de la chambre d’écriture, à l’aspect monacal, permet d’imaginer le poète rivé à sa table ou rêvant par la fenêtre. Des réflexions sur l’écriture sont distillées :

« Mon pays c’est la page blanche et elle seule. » mais aussi sur la mort. Pour lui, « l’écriture a par essence une tendance autistique. »

On retrouve la beauté de son écriture manuscrite. Comme pour « Un bruit de balançoire », « l’indéracinable cloîtré a calligraphié la couverture, redoutant voir disparaître « une main humaine qui danse »

Remercions aussi Guy Goffette son éditeur chez Gallimard.

 

Dominique Pagnier et Lydie Dattas nous offrent un ouvrage raffiné, poétique, d’une grande richesse, alliant textes et photos, émaillé de citations. Il permet de découvrir l’enfance du poète, les lectures qui l’ont forgé, les êtres qui ont compté pour lui, sa géographie intime. On partage ses tourments et ses bonheurs, ce qui suscite une mosaïque d’émotions.

Une manne prodigieuse pour ceux qui le lisent, ainsi que des suggestions de lecture pour approfondir la connaissance de ses publications.

Quand on referme l’ouvrage, on a l’impression d’avoir vraiment rendu visite à Christian Bobin et le narrateur a su si bien se couler dans le moule de celui-ci que parfois, on ne sait plus trop si on lit du Bobin ou du Dominique Pagnier. Et on s ‘émerveille dès qu’on ouvre de nouveau cette pépite littéraire pour détailler un tableau, une photo, relire ou mémoriser un fragment tant le contenu est nourrissant, passionnant, inépuisable!

 

©Nadine Doyen


NB : Derniers ouvrages des auteurs :

Lydie Dattas; Carnet d’une allumeuse; Gallimard; Blanche; 2017

Dominique Pagnier; Cénotaphe de Newton; Gallimard; 2017

Christian Bobin; Le plâtrier siffleur; éditions Poesis; 2018

Christian Bobin; La nuit du coeur; Gallimard; 2018

 

 Maram Al-Masri, Cerise Rouge sur Carrelage Blanc, Éditions Bruno Doucey (15€)

Chronique d’Alain Fleitour

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 Maram Al-Masri, Cerise Rouge sur Carrelage Blanc, Éditions Bruno  Doucey (15€)


Avec les mots de tous nos jours, Maram AL-MASRI ( Syrienne) parle des femmes, dans leur langue, de leurs paysages intimes, sur les pages de Cerise rouge sur Carrelage blanc, parle des mots qu’elles se disent tout bas, « je suis lasse de rester sur tes brouillons, sur tes marches, devant tes portes, où sont, tes vastes paradis » page 117 ?

Elle écoute encore ses rêves d’hier, et se souvient, page 81, « tu n’aurais pas dû me prendre par la main pour la laisser rêver de te toucher, tu n’aurais pas dû effleurer mes lèvres pour les laisser brûler sous tes baisers,tu n’aurais pas dû rester silencieux pour que je ne cesse d’espérer. »
Ces femmes parlent ainsi de leurs déchirures, de leurs rêves brisés, de leurs tâches domestiques qui sont comme des pièces d’une machine qu’elles doivent monter, et démonter heure par heure, et chanter sa rengaine, comme « tu m’y as invité, j’ai lavé la vaisselle, j’ai nettoyé par terre, j’ai fait les carreaux, j’ai repassé les chemises, et lu Dostoïevski, ce maudit temps qui , avec toi vol d’habitude, tic-tac , tic-tac, avance doucement, » page 109 écrit comme un pose.

Ces femmes scotchées au pied de leur immeuble, de leur maison, observent avec humour celui qui se croit permis de tout décider, parce qu’il est un homme, et parce qu’elle est une femme, et ironise en lui proposant, page 111, « donne-moi tes mensonges, pour les laver, les fixer dans l’innocence de mon cœur, fais-en des réalités », et arrête de me dire, ça n’a jamais existé.

On se délectera à lire et relire ces petits moments de clarté, ces passages de l’idée à l’écrit, pour mieux râler, les mots qui font mouche sur un ton badin, parce « qu’il n’y a plus entre nous que les enfants, » pour remettre les pendules à l’heure, « parce qu’il n’y a plus entre nous ces fous rires ni caresses pures ni le goût du laurier et du miel sur nos lèvres parce qu’il n’y a plus d’entre nous »…p 49

De carreaux blancs, en carreaux rouges, posés en quinconce telle une mosaïque , ces femmes continuent de rêver de routes arborées, de vastes plaines où galoper, car dit-elle « mon métier est-il éternellement d’être une femme de te laver les pieds une rose à l’oreille chaque fois que tu rentres ?« 

« Pour toutes ces femmes qui lui ressemblent », elles ne savent pas parler, le mot leur reste dans la gorge comme un lion en cage, les femmes qui ressemblent à Maram AL-MASRI, rêvent, de liberté, « d’un homme aussi chargé de fleurs et de belles paroles un homme qui me regarde me voie qui me parle et m’écoute un homme qui pleure pour moi dont j’ai pitié et que j’aime. »

Car quand le désir l’embrase et que ses yeux s’illuminent, « j’enfonce la morale dans le premier tiroir, réincarné en diable, je bande les yeux de mes anges pour un baiser, apeurée comme une gazelle sous les yeux de ta faim, je veux que tu m’aimes en silence et que tu me laisses m’interroge ».p 15

Ce beau voyage commencé dans la fragilité et la solitude, dans les premiers pas de l’intimité des femmes, de leurs maladresses, de leurs inquiétudes, se poursuit souvent avec désillusion, parfois dans la révolte et la colère.

Mais c’est aussi une magnifique dimension du livre que d’avoir su réserver quelques pages blanches, à dire tout haut le désir des femmes, et clamer, « qu’il me fasse chavirer, sinon qu’il n’approche pas, qu’il commence par un doigt de ma main, pour finir sur un doigt de mon pied. »
Et de tendresses en baisers, elles disent avec quelle ardeur, « Je le veux ardent et profond », pour dire à son amour, « mon imagination revêt ses plus beaux atours et attend sous ta fenêtre », p 107.

« Ma poitrine se gonfle
dans l’impatience du désir
miche de pain chaud
mordue
par les dents
de ton badinage », telle une cerise rouge sur carrelage blanc.

Dans la fièvre de cette prose musicale et sensuelle, Maram AL-MASRI a su imprimer des messages ardents, parfois drôles, toujours justes, et montrer des femmes exigeantes loin des fausses images données par certains médias.

 

Vannes 15 octobre 2018

© Alain Fleitour