David Foenkinos, Deux sœurs, nrf Gallimard, Février 2019 (173 pages – 17€)

Chronique de Nadine Doyen

David Foenkinos, Deux sœurs, nrf Gallimard, Février 2019 (173 pages – 17€)

David Foenkinos change de registre aimant surprendre son lecteur.

Il nous immisce d’abord dans un couple en crise, en train de se déliter/se fracasser soudainement et nous rend témoin de la rupture d’autant plus brutale, violente, pour Mathilde que l’été ils parlaient mariage. Aucun signe décelé, pas de préavis.

La première partie se focalise sur Mathilde, professeur de français, la montrant dans son milieu professionnel.

On la devine pleine d’abnégation, très investie et désireuse de transmettre sa passion pour Flaubert.

On la voit dans son rapport avec ses élèves, ses collègues.

Sabine, sa collègue la plus proche, la loser sentimentale l’envie, la jalouse même.

Quelle ironie quand le lecteur, lui, connaît la réalité !

L’autre facette de Mathilde c’est celle d’une femme délaissée, aux abois, qui voit son couple partir à vau l’eau, en proie à une douleur indicible, guettant un texto.

Comment mener sa classe, poursuivre l’étude de « L’éducation sentimentale » sans rien laisser paraître ?

Le romancier excelle à plonger son héroïne dans un engrenage hors contrôle, la faisant disjoncter.

Tout bascule pour l’enseignante avec le cadeau de Matéo, (cet élève considéré comme un « fayot », avec qui elle avait lié une relation privilégiée) et ses paroles maladroites qu’elle prend pour de la provocation.

Son dérapage va la conduire dans des méandres bien sombres et aux mensonges : « Une erreur dans un océan de perfection, et c’est l’erreur seule que l’on regarde ».

David Foenkinos décrypte la rupture sous deux angles. Pour Étienne, « le bourreau » qui a choisi de quitter Mathilde, il aborde cela comme une renaissance, une liberté retrouvée. La compagnie d’Iris, l’ex revenue, est si magique, que « même un mauvais film l’enchante », que même « la pluie ne mouille plus ».

Pour Mathilde, « la victime de ghosting» (1), totalement anéantie, c’est le scénario « Mourir d’aimer » qui l’habite. La vérité imparable, elle l’apprend de Benoît, l’ami d’Étienne. Véritable couperet. Comment va-t-elle survivre à cette absence si prégnante, à ce naufrage amoureux, elle qui a mis le turbo à sa souffrance ?

Elle nage, non pas dans le bonheur comme le pense Sabine, sa collègue, mais dans un total marasme. Sa voisine psychiatre va-t-elle pouvoir lui apporter une aide ?

L’auteur soulève la question : Que reste-t-il d’un amour ? Un kaléidoscope de souvenirs comme autant d’éclats de frustration (La Croatie!) et de beauté mêlés.

Des souvenirs « qui souffrent de la garde alternée des mémoires » !

La phrase : « Elle perdait toute sa vie », par l’usage de l’imparfait traduit l’inéluctable fugacité de cet amour.

Toutefois, à la fin de l’acte I, le lecteur quitte les deux sœurs confiant, car Mathilde   est prise en charge par Agathe, cette sœur qui n’hésite pas à prendre un jour de congé pour apporter du bien-être à sa cadette. Il apparaît vite qu’elles n’ont guère d’affinités, déjà dans leur enfance leurs rapports étaient conflictuels, « des montagnes russes ». La disparition de leurs parents avait toutefois resserré leurs liens : « une forme d’alliance nécessaire à la survie de la famille ». Mais la remarque glissée par le narrateur nous met en alerte : « Tout prendrait bientôt une tournure différente ».

Cette fois leur rapprochement a été initié grâce à la naissance de la fille d’Agathe, Lili, dont raffole la tante.

Si Mathilde, férue de littérature, lit à haute dose, peut-être trop, elle constate que les livres manquent dans le foyer de sa sœur et le déplore.

N’avance-t-on pas que plus tôt un enfant est entouré de livres, plus vite il sera « un  grand lecteur »? Ici David Foenkinos aborde la place accordée, dès l’enfance, à la lecture au sein d’une famille. La transmission de parents à enfants est primordiale.

La partie 2 nous immerge dans le duo formé par Agathe et Frédéric, un couple modèle, heureux qui, faute de solution, va recueillir Mathilde. Ce qui n’est pas sans perturber leur intimité. Cette dernière manifeste une fibre maternelle certaine pour pouponner sa nièce dont elle occupe la chambre. On suit au quotidien ce trio d’adultes, mais la présence d’une tierce personne ne risque-t-elle pas de faire exploser le couple, d’autant que Mathilde se révèle intrusive, arbore un décolleté aguicheur un soir ? Et si leur cohabitation en huis clos se transformait en un trio amoureux ?

L’entomologiste des coeurs féminins confirme son talent de se glisser dans le corps et l’âme de ses héroïnes et dresse deux portraits très fouillés de femmes.

L’auteur explore la relation sororale et s’attache à la jalousie que l’on voit poindre entre Agathe et Mathilde. Gouffre délétère dangereux. La jalousie, « mécanisme fascinant qui vient brouiller toutes les cartes dans une histoire d’amour », telle la définit Amélie Nothomb. Et on peut devenir monstrueusement jalouse ! Suspense.

Avec la même justesse et sensibilité, il autopsie le couple. Hugo, collègue de Frédéric, réalise qu’il ne plaît pas aux femmes. Son ex l’a quitté pour une femme.

Iris, de retour d’Australie, a « repris sa place impériale » dans le coeur d’Étienne.

Frédéric, lui, manifeste un certain trouble devant Mathilde, vraie Ophélia « en chemise de nuit blanche, cheveux longs détachés » et son aveu a de quoi le déstabiliser. Toutefois, il témoigne son amour à sa femme par un geste délicat.

Le romancier soulève cette injonction au bonheur (douce chimère) dont on est abreuvé sur les réseaux. Peut-on devenir méchant à force de souffrir ? D’autre part, peut-on être heureux au détriment de sa sœur, sans une once de culpabilité ? »

Il souligne le lien des lieux avec les êtres. Si l’héroïne de Philippe Besson dans « Se résoudre aux adieux » fait un pèlerinage sur les lieux visités avec l’être aimé, Mathilde, au contraire, désire les éviter et raye les quartiers de Paris liés à Étienne, à leur bonheur révolu. Par contre elle est envoûtée par la magie de sa balade nocturne avec le mari de sa sœur, au retour d’un concert.

David Foenkinos fait une incursion dans le domaine de l’intelligence artificielle, « au coeur du métier de Frédéric », sujet auquel s’intéresse Mathilde afin de pouvoir mieux comprendre le travail de son beau-frère. Elle a même lu La guerre des intelligences de Laurent Alexandre, ce qui ne peut que le flatter.

Il met en exergue le pouvoir des livres : si on leur prête un effet thérapeutique, si les « livres prennent soin de nous » (2), comment interpréter l’assertion de l’écrivain : « On ne pouvait pas être heureux quand on avait trop lu. Tous les malheurs venaient de la littérature. » ? Néanmoins Mathilde, qui nourrit la même passion pour Flaubert que Marie-Hélène Lafon (3), suscite la curiosité de lire ou l’envie de relire                «  L’éducation sentimentale ».

Si les aficionados d’Amélie Nothomb traquent dans ses romans son mot fétiche « pneu », ceux de David Foenkinos guettent ce qui fait son ADN, à savoir une constante, les mots : « la Suisse, cheveux, deux polonais…). Récurrent également le nom de la protagoniste Mathilde Pécheux que l’on retrouve dans le film Jalouse.

Quant aux notes de bas de page, si certains s’en accommodent plus ou moins mal, d’autres, à juste raison, crient « au génie ».

Le scénariste sème des références cinématographiques et nous offre des travellings sur ses personnages arpentant Paris by night, dignes du cinéma de Woody Allen. Après la réussite de l’adaptation du Mystère Henri Pick, on attend celle de « Deux soeurs ».

A souligner également le côté théâtral de certaines scènes : Mathilde déclamant le prénom d’Iris telle une litanie ou Mathilde en train de faire cours à une classe imaginaire. Le cameraman centre son objectif sur les gestes : le cruel, le tendre.

Malgré l’ombre de l’absente en filigrane à la fin du roman, l’auteur séduit toujours par son style d’écriture et ses tournures inattendues comme : « arnaque au zygomatique ou « Le coeur de l’autre est un royaume impossible à gouverner » !

David  Foenkinos signe un roman intimiste au dénouement tragique et glaçant.

Un choc terrassant. L’empathie que l’on éprouvait pour Mathilde se transforme en sidération, voire en incompréhension. Il dépeint avec précision, comme au cordeau l’érosion et l’inconstance des sentiments, les griffes acérées de la rupture et la jalousie, le tout exacerbé par la souffrance du deuil amoureux et la spirale du malheur. Un sentiment de vacuité totale, d’échec.

C’est la gorge serrée que l’on referme ce thriller psychologique bien vertigineux.

Parmi les livres qui l’aident à vivre, Agathe Ruga confie : « L’oeuvre de David Foenkinos est presque un être cher. La Délicatesse me réconforte. Charlotte me fait pleurer. Le potentiel érotique de ma femme me fait rire ». N’oublions pas Le mystère Henri Pick, adapté à l’écran par Rémi Bezançon. une comédie séduisante.


(1) ghosting : néologisme issu de l’anglais ghost (=fantôme) : virer un amour, un ami sans explication, rompre sans un mot.
(2) Les livres prennent soin de nous de Régine Detambel
(3) Flaubert Par Marie-Hélène Lafon- Buchet-Chastel Les auteurs de ma vie

© Nadine Doyen

Béatrice Pailler, Goûte l’Eau, poèmes, accompagné de six encres de Claude Jacquesson, Collection Les Plaquettes Éditions À l’index, 46 pages, 11€

Une chronique de Michel Lamart

Béatrice Pailler, Goûte l’Eau, poèmes, accompagné de six encres de Claude Jacquesson, Collection Les Plaquettes Éditions À l’index, 46 pages, 11€

Goûte l’eau/goutte d’eau : l’injonction, d’emblée, coule de source. Le poème se veut jeu(x) d’eau(x)/de langue. Il suggère qu’il faut prendre au mot cette invitation à jouir (à j’ouïr ?) de ce que la vie offre de plus précieux : l’eau. Et, peut-être, le poème. Cette prescription hédoniste oriente d’entrée la lecture: « Goûter l’eau/de tous nos sens. » Par « sens » entendons : sémantisme et perception. La poète joue habilement sur les deux acceptions pour inviter à une lecture active – et d’autant plus goûteuse ! Jeu d’eaux/de mots: poème.

La construction du recueil est rigoureuse. Trois parties : « O, Eaux, Eau Grande ». Le texte, dépouillé au début (vers de quelques mots regroupés en distiques, tercets, parfois empruntant au calligramme – celui qui débute ainsi : « Eau/Gouttant/Bois/coupé » affecte la forme d’un H (une hache) -, versets de quelques vers) s’évase, ensuite, en courts poèmes en prose, pour revenir, enfin, au poème à forme plus classique. Il s’agit donc d’un cycle – ou, mieux, d’un itinéraire : on part d’une « Naissance », on stagne dans un lac (« L’inassouvi du lac parle de genèse. »), métaphore du poème en prose, et on revient au mouvement de « Va-et-vient » d’une mobilité retrouvée, avec un retour au ventre originel (« Eau des yeux et des ventres. »). Cycle de l’eau, cycle de vie (avec ses larmes, ses déchirures) et de mort.

Le thème de la déchirure informe le poème intitulé « Trans/-parence » qui évoque une « Chute/Lucide » universelle mêlant liquidité et lumière. Ce « trans » (transition, transformation) instaure une verticalité dans le mouvement. La chute.

Trans

-parence

Goutte

L’univers

Chute

Lucide

Ouverte

Comme

Disséquée

Lumière

Matrice

Couleur

Cicatrice

Trans

-paraître   

Le poème mime par la forme son objet. Autre calligramme. La goutte, c’est le mot. Sa liquidité. Le poème prend langue à la source. Réversibilité : la poésie est la langue des sources. C’est une renaissance (« Comme naître ») à condition de « Remonter le cours/et non le descendre » pour alléger la marche. Fin de la première partie et sa leçon : « L’eau état du rêve ».

Si, comme le pense Bachelard, poètes et rêveurs « sont souvent plus amusés que séduits par les jeux superficiels des eaux », l’élément liquide ne constitue en rien, pour Béatrice Pailler, un pur ornement stylistique. Au-delà du psychisme hydrant, il y a, chez cette poète, une recherche d’intimité singulière qui vise à concilier élaboration d’une langue poétique originale et quête de la substance de l’être.

Dans ce but, le travail sur le signifiant constitue une préoccupation constante. On l’a dit plus haut : tous les sens sont concernés par le poème. Matière vivante, « Féconde », la goutte s’écoute : « Tous les souffles,/Tous les cris,/sont matière d’eau. » Ce débordement envahit sensuellement tout le champ sémantique de la perception : gustative – le titre -, sonore –  « Le chant de l’eau » -, visuelle « Reflets ». Une langue s’élabore avec sa propre syntaxe, sa grammaire  et son lexique: « Lumière et vent/Sont l’alphabet de l’eau. »

Le poème opère sa propre métamorphose : « Je de l’eau », « Jeu de peau ». Pour prendre corps : « Eau/doigt qui sonde/Main qui entre/Vœu »  et ne pas s’en tenir à la surface, mais plutôt aller au fond des choses. D’autant que « L’eau/On ne sait rien de ce qu’elle cache. » Et donc « Aux jeux de sur-face/Il faut oser sa langue/En saisir les reflets. » Sonder ce mystère au risque de « Se laisser boire par elle. » Mythe d’O-phélie dirait Bachelard. Bachoffen considérait le « a » comme la voyelle de l’eau (aqua, apa, wasser), c’est le « o » qui, chez Béatrice Pailler, exerce cette fonction.

L’introspection suggérée va très loin : « Quitter la surface/Des choses et de nous-mêmes,/Et sous sa langue être gravier, nu./L’eau nous rend à la grève. » Érosion, certes ! Mais aussi Éros qui transfigure au risque de la perte. En effet, si l’eau « À la pierre donne un visage. », elle peut aussi bien l’effacer et, dès lors, « L’eau retourne à l’eau. » L’élément est duel. Sa puissance est à la fois positive et négative : (« La source tisse le vide. » mais sa force réside en ce qu’elle révèle : « L’eau reste l’eau,/ Bien après nous-mêmes. » Constat : l’eau fait lien…

Dans la seconde partie, après la verticalité d’une forme mimant le ruissellement, la prose s’étale en flaques poétiques suggérant la mort horizontale (« La veine se rompt »). Saturation de mots, inondation (« La pluie ne cède en rien. La pluie occulte. Plus rien n’existe que sa langue sur le réel défenestré, sa langue comme une anguille. »). Le déluge s’universalise (« ciel et eau mélangent leur cours. ») pour faire place à une renaissance espérée : « Ta peau, ton eau : humus, humeur./ De quel horizon, nos corps accoucheront-ils ? »

Avec le dernier poème (« Eau Grande ») retour à la verticalité première. Le cycle est bouclé. Ressac vers l’O, image de la perfection du cycle. L’eau a perdu de sa violence pour réaffirmer la continuité entre parole de l’eau et parole humaine. Cette liquidité reconquise suit le cours bachelardien de l’unité d’élément qui satisfait l’imaginaire en liant des traits disparates : « Sous l’émeri du ressac,/ Salive suée,/Salive embrun,/Résorbent les contours. » La transfiguration dans la langue a eu lieu : la lumière éloigne les ombres, la couleur (« Bleu mercure », « chants d’or et d’argent », « Bleu minerai ») reprend vie et la change (« La vie autre. ») pour célébrer la rencontre « Au confluent de nos corps:/L’eau. » et unir les hommes (« Gouttes d’hommes » sans distinction de genre (« L’eau/Femme-marsouin »), sans soupçon non plus de narcissisme.

La poésie de Béatrice Pailler nous invite, après Jadis un ailleurs (L’Harmattan, 2016), à reconsidérer notre rapport à la langue et à l’eau – dormeuse, silencieuse ou chantante – dans une perspective aux échos ontologiques, voire écologiques.  Elle nous rappelle que c’est le mot qui fait la force du poème. Goûtons cet éloge de l’eau, salutaire pour le devenir de l’homme, par lequel « L’infime prend sa part d’Infini. »

Les encres de Claude Jacquesson ponctuent agréablement ce recueil en multipliant ondes et reflets, mouvements et remous. Elles nous rappellent que l’élément, de ses reflets ondoyants et changeants, emprunte à la vie pour en restituer un visage. Dans ce miroir liquide  chacun pourra se reconnaître.

© Michel Lamart   

« Le Livre à Dire », Jean-Claude Tardif, 11 rue du Stade 76133 Épouville, 11€)

Girondine de Rome Deguergue a obtenu le Prix européen Michel Ange 2019


Le Jury du cénacle européen francophone vient d’ attribuer
Le Prix européen Michel Ange 2019
pour GIRONDINE
de Rome Deguergue


La remise de Prix 2019 aura lieu:

Le samedi 8 juin 2019 à partir de 14 h 00
à l’Espace culturel de la Société des Poètes Français
16, rue Monsieur Le Prince * 75006 Paris

Accès à tous & à chacun

Infimes Prodiges, d’Alain Breton, Édition établie et présentée par Christophe Dauphin, Préface de Paul Farellier,Les Hommes sans Épaules éditions, 476 pages, Paris, 2018, ISBN : 978-2-912093-28-6

Une chronique de Claude Luezior

Infimes Prodiges, d’Alain Breton, Édition établie et présentée par Christophe Dauphin, Préface de Paul Farellier,Les Hommes sans Épaules éditions, 476 pages, Paris, 2018, ISBN : 978-2-912093-28-6

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Il triture les mots, il les essore, les malaxe, les compacte jusqu’à la fibre intime. Infinie recherche dans un subconscient qui se rebelle mais qui finit par donner en juste offrande ce que la raison ne voulait avouer en pleine lumière. La poésie s’y terre : elle y devient humus, union de molécules langagières empreintes de rencontres, de ferments.

Alain Breton nous offre ici une anthologie sécrétée au long des années en une somme impressionnante. Plusieurs recueils, des textes révélés, agrémentés par une préface de Paul Farellier, une remarquable mise en mots de Christophe Dauphin, un hommage à la justesse de Paul Sanda. Lire en fin de volume sa bibliographie (y-compris celle parue sous le pseudonyme quelque peu rocambolesque de Jacques Aramburu) est chose intrigante, pour ne pas dire impressionnante, tant on sent que la poésie a été pour cet auteur, non pas une compagne dilettante ou un exercice de style, mais une véritable manière de vivre.

Poète, écrivain, éditeur, galeriste, peintre, amateur de musique, tout à la fois rigoureux et un peu bohème, discret mais pourfendeur de médiocrité, riche en paroles et en pensées dans la pénombre de son antre du quartier latin où palpitent des milliers de livres, manuscrits, toiles, articles et incessants projets artistiques ou littéraires, Alain Breton nous bouscule et nous déconcerte. Il n’est pas aisé de résumer ces 477 pages d’une œuvre poétique qui se décline tout à la fois en vers et en prose. On y ressent les racines des surréalistes jusqu’à ce concept contemporain d’émotivisme : l’émotion serait-elle finalement, au-delà de toute technique du langage, ce qu’il y a de plus natif (dans le sens rousseauiste du terme), de meilleur en nous ? La créativité ne pouvant se passer d’intuitions, de fusions impromptues, de frottement d’idées originales à la synapse des mots, à la  faille de la matière verbale qui, elle-même, surprend leur créateur. On y ressent une perpétuelle quête d’un plus loin, d’un plus intime, dans le chaudron d’une expression écrite que les druides n’ont pu autrefois exprimer.

Trois facettes, au gré desquelles s’épanouit une trace finement ciselée et singulière, ont particulièrement retenu notre attention. La première est cet attachement viscéral, pour ne pas dire charnel à sa mère, dans Le long du fleuve Orénoque. L’auteur assiste à sa propre naissance, se tutoyant lui-même ou donnant voix aux lèvres de la parturiente, comme si ces lignes brûlantes étaient issues de l’aimée :

On ne cesse de vider le ventre

On donne l’assaut aux couleurs

Que l’on hisse les yeux !

Sans répit

pour baiser un peu ta tête violente.

Puis, prenant la parole :

Ô ravin-mère, initiale ligne de feu,

je cherche ma voix dans tes déluges,

je reste seul dans mon visage

pieds nus – sur le vacarme originel.

Indicible chronologie de l’être : au forceps, une traduction langagière de la gésine et du cri primal.

Par ailleurs, l’itinéraire d’Alain Breton est sans cesse ourlé d’humour. Non par calembours, mais par sens du cocasse, de la chose inversée, du retournement de la situation. Pour rassurer le fakir : en fait, c’est celui-ci qui nous rassure sur son tapis clouté par les choses insignifiantes de l’existence.

Lorsque je commence un dessin, que le jour faiblit et que je veux en finir, je lui fais subir des pressions, je viens à le menacer pour qu’il se termine tout seul.

*

Parfois l’enfance me rattrape, ses bateaux pirates, les cales à esclaves, l’ourlet des ponts, le mât qui laisse échapper un fanion, tout le bouquet des nuits et la grosse fée qui fait une scène.

*

Au fil du temps, les poches ont appris à lutter contre les invasions clandestines. Poches retroussées, détroussées, soumises à fouilles et interrogatoires, remplies par les courants des rivières souterraines.

Mise en perspective et coloration particulière à mi-chemin entre onirisme, originalité d’esprit et ironie. Comme l’écrit Henri Rode (cité par Christophe Dauphin dans sa Postface) : Alain Breton est épieur d’absurdie dans le quotidien déconcertant, tout de discrétion. Félin qui se garde d’être ébloui dans le jeu de miroirs érotiques.

Ce qui nous donne un marchepied vers la troisième facette (parmi tant d’autres possibles, cette note de lecture n’étant nullement une exégèse) que nous aimerions évoquer ici. Celle où le désir se fait lumière, en toute délicatesse :

Tout

ce que tu touches

fait l’amour.

Même

l’ampoule

où brûle un butin rose.

Ton ventre

arrange l’ombre

de la chambre.

(…)

Qui t’appelle

s’apaise.

Moi,

novice

devant la beauté

La difficulté d’une recension en poésie, c’est de s’arrêter devant les contingences de la page. Qu’il nous soit finalement permis de citer Paul Farellier devant Lentement, Mademoiselle  d’Alain Breton : averses pyrotechniques où chaque image-fusée, à peine éclatée, est  bousculée par la suivante (…) : la femme gouverne les éléments dont elle est la puissance salvatrice.

Infimes prodiges d’une profonde et très humaine poésie.

© Claude Luezior

Claire Fourier, Tombeau pour Damiens, Éditions du Canoë, roman historique, ISBN: 2732485845

Chronique de Alain Fleitour

Claire Fourier, Tombeau pour Damiens, Éditions du Canoë, roman historique, ISBN: 2732485845
paru 04/2018.


Mais qu’allait-il faire dans cette galère!

Voltaire voyait en Damiens une incarnation du fanatisme religieux, mais avait-il pris la mesure des circonstances qui ont abouti, à le faire condamner par le parlement de Paris,  puis à le soumettre sur la place de grève à des supplices funestes et barbares, un acharnement sordide que seul un pervers pouvait imaginer.

Dans son dernier livre Claire Fourier entreprend de restituer la totalité du parcours de Damiens. Celui que l’on a présenté comme « le bras de Dieu », Robert-François Damiens avait d’un coup de canif éraflé Louis XV . Ce qui fut un simple avertissement au souverain dans son esprit, a pris une dimension considérable,  aboutissant à sa peine de mort le lundi 28 mars 1757 à l’aube.

Claire Fourier reprend sans cesse les termes « la journée sera rude », il sera bien écartelé, et sera  soumis à la question. Cependant et jusqu’au bout Robert-François Damiens, assumant la douleur, fournira la même version des faits.

Claire Fourier écrit ces mots, page 218, étincelants de gravité et de pudeur ;  « Damiens regarde avec un attendrissement douloureux ses jambes en charpie ».

Il apparaît qu’il n’est pas un fanatique mais un homme parfaitement informé de la façon dont Louis XV dirige le royaume de France, il pose le doigt sur la faillite du régime, il impose sa sagesse.

La journée sera rude pour ce serviteur zélé, éduqué à servir les plus grandes familles du Royaume de France, et apprécié pour sa discrétion et sa distinction. Soumis à la question, aura t-il le cran de taire, ce qu’il a entendu  dans les cours des châteaux ?

Aussi, la journée sera rude pour tous ceux qui ont côtoyé ou croisé Damiens, pour tous ces hauts personnages du Royaume de France qui en coulisse disaient pis que pendre du souverain. La noblesse de l’époque avait si grande frousse que Damiens dévoile les propos distillés, pour stigmatiser le roi et non pour le glorifier, que certains se sont discrètement volatilisés.

Le libertinage du roi, initia le mépris de François Damiens pour cette couronne, mais en réalité les confidences et les secrets qu’il détenait étaient bien plus explosifs qu’une vie dissolue. Il est délicieusement agréable de goûter la précision avec laquelle, Claire Fourier a étayé la vie de François Damiens, domestique au service des plus grands. Il était aussi à sa mesure un érudit, et fut tout au long de sa vie le témoin lucide de son temps.

Oui Voltaire était malvenu de fusiller dans ses écrits ce témoin pour quelques broutilles de bienfaits qu’il reçut de la tête couronnée.

Les relations entre les jansénistes et les dominicains étaient pour lui, une preuve viscérale et essentielle du fanatisme de l’église, ce fanatisme qu’il a pendant des années combattu, explicité, critiqué, à juste titre : peut-être que le cas de Damiens à la lecture d’autres procès a modifié la façon de voir les conditions d’exercice de la peine de mort.

Mais on est encore loin de la position qui sera celle de Victor Hugo. Tombeau pour Damiens est sans aucun doute un livre d’histoire à diffuser, à commenter, à expliquer et pour ce personnage oublié de l’histoire, il conviendrait de procéder comme Claire Fourier, à sa réhabilitation.

Tombeau pour Damiens fut sans doute le pas de trop dans l’abject de la torture, et prépara la remise en cause de la Question.

©Alain Fleitour