Mathias Malzieu, Une sirène à Paris, Albin Michel.

Une chronique de Nadine Doyen

Mathias Malzieu, Une sirène à Paris, Albin Michel
( 258 pages – 18€)  Février 2019


Mathias Malzieu situe son roman à Paris lors de la crue de  juin 2016.

Certains se souviennent peut-être de La sentinelle de la pluie de Tatiana de Rosnay qui campe aussi son intrigue dans un Paris sous les eaux de 2018.

La Seine devient le personnage principal et suscite bien des craintes.

C’est avec beaucoup de poésie que l’auteur décrit le paysage pourtant apocalyptique. Il sait mettre la touche de couleur avec les arcs-en-ciel  conjurant « le crachin de Mercure ». Pas facile de s’orienter dans ce « labyrinthe de brume ». «  Le marquage au sol disparaît dans les abysses ».

Tous les repères sont perdus pour Gaspard en quête de la péniche, héritée de sa grand-mère Sylvia, répondant au joli nom de «  Flowerburger ». Elle abrite un cabaret où il se produit, un restaurant où Henri , le cuisinier, met les fleurs au menu. Accès privé sur mot de passe. Un bien que son père, Camille, aimerait vendre car trop habité de souvenirs, ce qui génère un différend entre eux. Gaspard réussira-t-il à convaincre son père à renoncer à ce projet ? D’autant qu’il doit tenir la promesse faite à Sylvia.

Ce bateau est la «  béquille magique », le refuge de  Gaspard, le « loser en amour ». Quand il performe avec les Barberettes, il est galvanisé par son public à qui « il donne l’amour qu’il ne reçoit plus ».

Si « Littérature , musique, chat » est un triptyque essentiel au bon entretien de nos neurones » (1), pour Gaspard il manque « l’ingrédient magique », l’amour.

Une fois la décrue amorcée on voit la Seine charrier arbres, fauteuils, vélos, aspirateur, ballons,  des tonnes de détritus et vomir une boue marronnasse.

Une pollution qui a de quoi indigner et alerter tous les écologistes.

Mais Gaspard est loin d’imaginer une toute autre apparition sur le quai.

Rêve-t-il ? Est-ce un double de La Lorelei ? Doit-il se méfier de sa voix à la mélodie envoûtante? Le voilà médusé par cette rencontre fortuite avec une créature si étrange, en plein Paris. Elle va faire basculer/révolutionner son quotidien. L’auteur nous conte sa sidération, son hébétude devant cette découverte qu’il ne sait pas nommer, mais qu’il décrit dans les moindres détails. Extraordinaire « belle au bain dormant », échouée sous le pont : « queue sertie de diamants bleus, cils argentés, yeux de saphir,  une crinière d’or, des écailles qui diffractent la lumière ».

Gauche devant ce « poisson -fille » blessé qu’il craint de voir se casser, il se hasarde à, délicatement, la couvrir de sa veste. Un vrai maelstrom l’étreint , confronté à cette situation inédite. Une fois sa décision prise de la conduire aux urgences, il connaît la galère pour trouver un taxi. Quiproquo cocasse avec le chauffeur Hindou qui confond «  sick et Sikh »! Ce passage aux urgences permet à l’auteur de faire un état des lieux : surcharge, attente excessive, contrainte administrative, un personnel proche du burn out.

L’auteur montre les coulisses des urgences, comment le personnel décompresse, leur tenue hospitalière quittée. Sauf que Milena est rappelée à son poste. On devine l’hommage indirect que le romancier rend au staff.

Un incident incompréhensible provoque la panique, le branle bas de combat dans le service hospitalier et la détresse de Milena qui ne réalise pas la gravité de l’état de santé de Victor, son compagnon.

On suit en alternance ce qui se trame autour de Victor et le retour  de Gaspard à son appartement avec sa conquête qui ne passe pas inaperçue de ses voisins !Intriguée, Rossy les a épiés.

Gaspard très inquiet pour la survie de sa « poupée désarticulée », lui prépare le seul menu qu’il sait cuisiner. Apprivoisée, elle décline son nom : Lula.

Mais où la loger ?  Dans la baignoire ? Comment la soigner ?

Leur conversation est limitée, Gaspard profère des bribes d’anglais. Le chat, qui voit son territoire squatté, sort les griffes face à cette «  sardine géante » !

Alors que Gaspard cherche à lui assurer du confort, elle, qui se sent prisonnière n’a qu’une idée en tête : échapper à son geôlier.

L’auteur nous plonge dans les pensées des deux protagonistes.

La visite clandestine de Rossy sera à l’origine d’un accident désastreux.

Le compte à rebours est commencé pour Lula. Gaspard lui promet de la remettre à la mer après lui avoir fait connaître le Flowerburger. Il l’habille d’une robe en lamé qui fera sensation à l’arrivée sur la péniche !

Pendant ce temps Milena, mue par la vengeance, s’est lancée à leur poursuite. En possession de la relique de Gaspard, parviendra-t-elle à ses fins ?

Le suspense grandit quant à cette love story naissante entre le crooner terrien et la nymphe, « dompteuse de canards ». Tout s’accélère. Une complicité se tisse, ils enregistrent même un duo ! «  Le moindre échange augmente l’addiction ».

«  L’un devenait la drogue de l’autre ». La scène de leur ballet aquatique est chargée de sensualité et d’érotisme ( « Lula s’enroulait autour de lui, leurs lèvres entrèrent en collision », « Il déchiffrait la géographie de son corps.)

Gaspard, soucieux de celle dont il est en train de tomber amoureux, a un ultime plan avant la séparation de minuit. Deal conclu. Une visite nocturne de l’aquarium de la capitale. Mais partout où ils passent il y a grabuge et panique et des passants éberlués ! Retour à la case  hôpital !

Nouvelle péripétie : évasion avec la complicité de Rossy.

L’épilogue est des plus rocambolesques avec course poursuite jusqu’à Étretat !

Le roman s’achève comme un conte de fée avec l’arrivée d’un colis au contenu précieux. Une lettre jointe explique la provenance du trésor.

L’écrivain pratique le name dropping, ainsi on voit fleurir le nom de Kylian M’Bappé, de la librairie Shakespeare and Co ( les livres sont le refuge de Gaspard pour tromper sa solitude). Il distille les noms de ses artistes préférés. Son panthéon comprend «  Serge Gainsbourg, Nick Cave, Nancy Sinatra, Lana Del Rey, Patti Smith, Leonard Cohen..). En exergue, une citation de Jack Kerouac  qui met à l’honneur «  les gens fous d’envie de vivre ».

Il use d’un style très imagé : «  un chignon en forme de donut », « ses cils-éventails donnaient un ballet flamenco » ou «  Sa colère monta comme peuvent monter des blancs en neige. » Il distille d’autres jeux de mots : «  dive/die ;  Kitzbühel/kiss bull ».

Le musicien fait résonner une litanie de bruits les plus divers. Le cri d’une mouette, les miaulements de Johnny Cash, le chat et les aboiements d’un chien se mêlent aux bruissements des bracelets, à l’explosion d’un lampadaire, à une chanson de Mariah Carey, aux vocalises de la cantatrice, aux applaudissements, au mugissement du vent, au clapotis, au crissement de pneus, au coucou de l’horloge, au fracas d’une vitre.

Par- dessus domine la mélodie « de cristal » envoûtante, lancinante de la cantatrice, à laquelle Victor et d’autres ont succombé.

Au lecteur de résister pour connaître la destinée de la « femme diamant » et l’avenir du bateau.

Dans cette odyssée musicale et aquatique Mathias Malzieu imprime fantaisie, magie et poésie en créant un univers mi-onirique, mi -réel qui fait penser à celui de Tim Burton. Les situations burlesques qui mettent l’accent sur la maladresse chronique de Gaspard font sourire et convoquent le comique anglais Benny Hill. L’écrivain chanteur, à l’imagination débordante, signe un roman haletant et épique, riche en rebondissements, digne d’un Surprisier suprême (2).

Mathias Malzieu a réussi son pari de « rêveur de combat » : surprendre et émerveiller. Vivement le film !


(1) Citation extraite de L’appartement du dessous de Florence Herrlemann

(2) Surprisiers : «  Ceux dont l’imagination est si puissante qu’elle peut changer le monde – du moins le leur, ce qui constitue un excellent début ».

© Nadine Doyen

Eric Dubois, L’homme qui entendait des voix, éditions Unicité, 2019, 53 pages, 13€.

Chronique de Lieven Callant

Eric Dubois, L’homme qui entendait des voix, éditions Unicité, 2019, 53 pages, 13€.


Eric Dubois signe ici un récit autobiographique émouvant à bien des égards, le principal étant d’évoquer avec le style concis et épuré qu’on lui reconnait dans ses autres écrits, le thème presque tabou de la maladie psychiatrique. En effet, l’auteur a été diagnostiqué schizophrène en 1996 alors qu’il était âgé de 29 ans. Cette date trace une démarcation entre l’Eric d’avant et l’Eric d’après qui pour fonctionner « normalement » dans notre société doit avaler tous les jours neuroleptiques et cachets de paroxetine.

L’Eric d’avant a presque toujours été pour ses collègues une proie facile et docile subissant bizutages et harcèlement moral. Il en est hélas presque toujours ainsi dans le monde du travail mais aussi dans l’enseignement, des comportements allant de la simple blague à l’attaque humiliante systématique sont ce que subissent les personnes fragilisées atteintes de troubles psychiatriques. L’auteur pourtant ne se plaint pas et n’a jamais introduit la moindre protestation pour confondre ses collègues malfaisants. Ses propos ne sont pas de cet ordre. Eric Dubois plaide plutôt pour l’information juste et précise de ce qu’est la schizophrénie et comment elle s’exprime, s’est exprimée au travers de lui.

L’homme qui entendait des voix c’est lui, Eric. Des voix qui se sont mises à l’oppresser, à gaver ses pensées de fausses vérités et à l’entrainer dans une sorte de spirale infernale où chacun de ses gestes subissait le jugement effroyable de ses voix sorties de nulle part. On comprend que rien n’égale une telle souffrance parce qu’elle se terre au plus profond de la personne sans lui accorder le moindre répit, l’isole socialement. Le déconstruit.

Mais heureusement, les voix entendues ne sont pas toutes destructives. Certaines sont celles de la poésie et c’est à celles-ci que finalement Eric Dubois répond. Il entretient avec elle une sorte de dialogue salvateur. S’il répond aux questions, c’est bien sûr aux questions qu’elle lui pose personnellement. Ses poèmes, son style sont les fruits d’une reconstruction permanente. Reconstruction rendue possible grâce aux thérapies qui ouvrent de nouvelles voies à la discussion, au dialogue. La parole occupe une belle place dans le travail de l’auteur. Parole de poète, parole de peintre, parole humaine, parole vraie.

La schizophrénie est une maladie complexe aux symptômes très variés, ce récit plaide aussi contre toutes les stigmatisations dont sont victimes les patients atteints d’un handicap invisible comme si la maladie frappait plusieurs fois au travers du regard de l’autre, du regard que la société pose sur les « différences ». Non, la personne ne se scinde pas en deux et non, on ne guérit pas de la schizophrénie, on est obligé d’apprendre à vivre avec sa maladie en s’attelant à détecter et à prévenir les excès destructeurs. Vivre avec la schizophrénie c’est vivre avec une attention toute particulière au monde, aux émotions qu’il provoque.

« Le délire mystique, les associations étranges d’idées, les hallucinations visuelles auditives, olfactives, tactiles, sont le quotidien du schizophrène en crise. La phase maniaque (bouffée délirante aigüe et autres manifestations) n’est pas sans souffrance, c’est à la fois une violence du langage et une violence de soi qui se heurtent au mur d’incompréhension des autres. Il n’y a plus de dialogue possible entre le malade et ses proches. Le malade s’emmure vivant et mort dans sa folie. On ne peut difficilement résister à ses attaques répétitives. » P35

Je retiens ce poème « Planète humaine » que le lecteur découvrira à la p27 et aussi LA LETTRE qui commence ainsi :

« Depuis qu’ils retiennent mon corps en otage, je suis condamné à vivre par procuration dans le tien. Je te traverse.  J’épouse le flux et le reflux de tes pensées. Que de découvertes inouïes je fais chaque jour! »

Extraits qui je l’espère donneront envie de lire et d’approfondir le travail de ce poète hors du commun.


Eric Dubois anime la revue en ligne Le Capital des Mots

Les tribulations d’Eric Dubois


©Lieven Callant

Un prix pour Girondine de Rome Deguergue

Le prix Michel-Ange 2019
du Cénacle européen francophone Poésie*Art* Lettres

a été remis ce 8 juin 2019 à

Rome DEGUERGUE

pour son ouvrage

Girondine, À la lisière de la proésie et du narratoème, publié par TRAVERSÉES

L’ouvrage est toujours disponible en téléchargeant le bon de commande ci-joint ou en envoyant un courriel à : traversees@hotmail.com

                            Cénacle Européen des Arts et des Lettres francophones.

                                                  Prix Michel-Ange 2019.

                                                      Rome Deguergue.

                              « Poète, nouvelliste, essayiste, traductrice, critique. »

Ce retour imprévu autant que non programmé de Rome Deguergue parmi nous pour cette remise du prix Michel-Ange 2019 est pour moi un bonheur que je ne saurais dissimuler au nom d’une déjà longue amitié et de souvenirs personnels et poétiques qui nous lient encore. Entre autres, un ouvrage à quatre mains et deux plumes « Androgyne » aux Editions des Poètes français.

Durant une époque qui n’est pas si lointaine, Rome Deguergue était de l’autre coté du comptoir à nos cotés en tant que conseillère culturelle, aujourd’hui c’est la lauréate que nous accueillons parmi nous.

Mon intention n’est pas d’abuser de la longue et singulière biographie de Rome Deguergue, car la dame est hyper active, tant dans son œuvre littéraire multiple et variée que sur le plan des relations sociales et humanistes liées au mouvement géopoétique cher à Kenneth White avec un atelier de poésie pour jeunes et moins jeunes en plein air aux sources de toute la vie poétique naturelle et originelle.

Sa manière à elle de lire les lignes de la terre donc celle de la vie.

Rome Deguergue est née dans le Nord de la France, donc un peu ch’timi par le père, mais un tantinet latino-germanique du coté de la maman et là croyez-moi le cocktail est détonnant.

Avide de connaissance, d’ouverture, de culture et de vision amplifiées sur le monde, notre amie voyagea très tôt dans de nombreux pays d’Europe dans les pays du Moyen-Orient et en Amérique du Nord tout en poursuivant ses études de lettres et de langues, ayant pour objectif la traduction trilingue.

Durant quelques temps, elle collabora aux travaux de notre compagnon, ami et professeur Giovanni Dotoli et connaissant l’amplitude active de ce dernier, la tâche n’était pas de tout repos.

Puis peu à peu, elle fit éditer son œuvre importante écrite principalement en français mais reprise par de nombreuses traductions.

Au nom de notre amitié et de la qualité globale de son œuvre, j’ai déjà écrit beaucoup sur ses travaux littéraires et je me souviens plus en particulier d’un livret théâtral : « A bout rouge » tout à fait digne de la période provocatrice du dadaïsme, pour tout vous dire, cet ouvrage m’a littéralement mis à bout de souffle.

Simplement, je survolerai le chapitre des reconnaissances et distinctions, car ici aussi la liste est pléthorique, Rome Deguergue est une boulimique du travail de la mouvance Giovanni Dotoli, mais je ne manquerai pas de rappeler le grand prix Virgile, le prix Montaigne, le Grand prix de la Société des Poètes Français, le grand prix de la fondation Foulon de Vaulx, le prix Ardua, sans oublier quelques médailles que nous sommes allés cueillir ensemble à l’Académie de Lutèce.

Mais revenons plus précisément à ce prix Michel-Ange couronnant un ouvrage poétique illustré. L’ouvrage concerné aujourd’hui est « Girondine » publié en Belgique aux éditions Traversées de notre ami Patrice Bréno ayant reçu ici même le prix Calliope.

En ce qui concerne « Girondine » les illustrations dominantes sont des photographies, mais pas de quelconques photographies puisqu’il s’agit ici des travaux de Patrice Yan Le Flohic, appelé PYLF par ses amis proches qui est l’un des hommes les plus discrets que je connaisse mais pétri de talent, géologue de formation, peintre, illustrateur, pictotofographe et photographe. Nous reviendrons vers lui.

« Girondine » est une œuvre en marge et au cœur de la poésie, porteuse d’un chemin en proximité de la proèsie et très proche du narratoème très poétique également car lorsque l’on est adepte de la goépoésie, il est difficile de s’en libérer. Là, nous en sommes au cœur car il y a intercommunication entre prose, poésie et images parfaitement appropriées.   

Certains vont pompeusement nous proposer des voyages sur le Congo, le Nil, le Gange ou le Saint Laurent, non, Rome Deguergue, elle, nous suggère plus modestement une petite croisière sur la Garonne, son fleuve et sa terre d’adoption éponyme, car nous sommes toujours en exil de quelque part ou l’exilé pour quelqu’un.

Sans vouloir faire l’apologie de l’ouvrage, nous pouvons nous en rapprocher.

Le voyage commence sur un quai de la Garonne à proximité d’un pont ancien, poésie riche et soignée nourrie de singulières images et par un clin d’œil outre-Atlantique vers la statue de la Liberté.

Les clichés de Patrice Yan Le Flohic cohabitent magnifiquement avec les textes, prises de vue délicates, simples mais gorgées de poésie, d’émotions évocatrices où le noir et blanc règnent, ce qui ne saurait nous déplaire, toute la densité est là.    

Rome Deguergue quant à elle, nous offre une poésie d’observation, de comparaison, elle est ancrée dans le terroir, selon ses concepts, elle géopoétise allégrement, sa poésie sent l’air iodé, l’eau saumâtre, l’anguille et l’alluvion, mais également les forsythias, la résine et les parfums de Dame Aliénor d’Aquitaine, rappel d’une époque lointaine où déjà les anglais soulevaient quelques dissonances. Une poésie pérégrine où souffle l’esprit divin de Saint-Jacques-de-Compostelle.

Le terme de géopoésie est ici parfaitement approprié, car cette œuvre tinte et résonne avec le concept humain de Kenneth White.

L’expression de Rome Deguergue est un composite entre prose et poésie, narration et poème.

Mais que serait « Girondine » sinon une œuvre inachevée sans l’intervention de ce si délicat « œuvrier » d’images Patrice Yan Le Flohic.

Chaque photographie laisse émaner une poésie subtile, un lien révélateur avec les poèmes et textes divers. Les photographies vont à l’essentiel en s’épurant du superflu. La démarche étant de retrouver la vision originelle afin de délivrer les nuances les plus transparentes, pour fixer les ambiances brumeuses et diaphanes. Une ombre portée, un reflet, un silence entre le ciel et l’eau, quelques fanaux dans la nuit.   

Patrice Yan Le Flohic nous livre l’expression de ses ressentis en la photographie et la pictotofographie, manière très graphique ou picturale de traiter la photographie et de restituer de précieux et singuliers rendus.

Oui, aujourd’hui nous sommes comblés de retrouver Rome Deguergue pour lui remettre ce prix Michel-Ange avec les compliments de toutes et tous les conseillers culturels du Cénacle Européen des Arts et des Lettres toujours sous le regard bienveillant de Léopold Sédar Senghor.

Michel Bénard.

Lauréat de l’Académie française.

Chevalier dans l’Ordre des Arts et des Lettres.

Poeta Honoris Causa.

Éric Fottorino, Dix-Sept Ans, Récit aux Éditions Gallimard, Paris le 16/08/2018, ISBN : 2070141128


Chronique d’Alain Fleitour

Éric  Fottorino, Dix-Sept Ans, Récit aux Éditions Gallimard, Paris le 16/08/2018, ISBN : 2070141128


Une quête et une randonnée vertigineuse cadencent les pas d’Éric  Fottorino pour retrouver celle qu’il appelait Lina ma toute petite, ma petite maman.


« Dix-Sept Ans”  est le portrait d’une mère, le regard d’une femme déchirée par un chagrin, étouffé depuis 1963, et le récit éperdu et glaçant d’une maman, qui n’ose pas encore regarder ses trois garçons dans les yeux, c’est aussi le long chemin d’Éric  Fottorino vers celle qui l’a un jour abandonné.

“Il était temps de rembobiner le temps, de m’enfoncer là où je n’étais jamais allé, au plus profond de l’oubli” confesse l’auteur page 41, dans son récit « Dix-Sept Ans”.
Pourquoi parler de sa maman ? Est-il si douloureux, pour son fils Éric Fottorino de parler de sa mère devenue grand-mère. Chaque souvenir ravive une blessure, chaque regard sur son passé rappelle un abandon.

L’enfant savait combien de fois, il a fuit et oublié toutes les menaces, d’où qu’elles venaient, car écrit-il, “Ce qu’elle a dit après, je l’ai oublié. Si je m’en étais souvenu, je n’aurais pas eu la force de vivre. L’oubli est une assurance-vie.”

Les trois enfants de Lina étaient au bord du gouffre au cours de ce déjeuner, c’était Waterloo. « Pour qu’elle soit si pâle son sang avait dû geler dans ses veines ». Lina avoua ce qu’elle ne leur avait jamais dit ; « Le 10 janvier 1963,  j’ai mis au monde une petite fille, je n’ai pas pu la serrer contre moi. Je ne l’ai pas vue. »

Après la révélation de la mère, des paroles fusèrent : « te pardonner, mais quoi, maman ? »

Seul Éric gambergeait. Où j’étais s’écria t-il?

Éric  Fottorino se déchaîne, maillon après maillon. Il remonte le temps, cherche la vérité, il doit enfin comprendre pourquoi il avait tant de mal à aimer maman.
Au fil des pages il parle, à Lina, à sa maman qui lui a enfin livré son lourd, son trop lourd secret. Nous sommes loin, nous lecteurs, il ne parle qu’à elle, il ne restera dans son récit que les mots écrits pour elle, 262 pages qui n’iront pas au ciel mais dans les mains de Lina, puis toucher son cœur, puis lui couvrir le visage de larmes.

De rencontres en témoignages, les données de son histoire éclairent ce que fut la famille de Lina, sa mère, une mère dépassée par les épreuves, la fuite d’un mari, le suicide d’un enfant…Une mère et Lina sa fille livrées au « gang des soutanes ».


Et quand elle supplia de poursuivre le récit de ta longue enquête, elle te dit : continue Moshé, et tu lui répondis, « je ne suis pas Moshé », elle n’entendait pas, mais laissa passer une ombre.

Elle dépliait ainsi le temps de ses « Dix Sept Ans” comme une nappe blanche toute neuve, dans les yeux de son fils.
« Comme il faudrait trouver d’autres moyens plus doux pour s’aimer ».

Dans cette mémoire retrouvée les traits de Lina s’embellissaient et le récit de son fils effaçait les rancœurs du passé.
La joie de mettre au monde Éric éclate sous le soleil de Nice.
« Il est cinq heures du soir et nous venons de naître ».

Hervé le Tellier, Toutes les Familles Heureuses, éditions J-C Lattès, roman autobiographique, ISBN: 2709660814, paru le 23 août 2017.

Chronique d’Alain Fleitour

Hervé le Tellier,  Toutes les Familles Heureuses, éditions J-C Lattès, roman autobiographique, ISBN: 2709660814, paru le 23 août 2017.

Écrire sur sa famille est périlleux. Entre un Sorj Chalandon et le portrait au vitriol de son père à l’humour et l’ironie cinglante et le panorama familial déjanté distribué par Lionel Duroy, il y aura maintenant le rire Oulipien du monstre Hervé le Tellier.


Le monde familial d’Hervé le Tellier s’égrène dans une ambiance de feu, où sa méchanceté se glisse partout, jusque dans ses phrases anodines : « même pour des actes indignes, il faut un peu de trempe. Sans doute n’aurait-il pas su refuser de monter dans un mirador, parlant de son père adoptif Guy, page 17.


Ce label de stupidité servile, l’auteur le nomme la dialectique du monstre.

« J’ai appris la mort de Serge par un après-midi ensoleillé. Serge est mon père. C’est par ces mots que ma sœur qui est ma demi-sœur, m’a appris la nouvelle ».

« Pour rassurer Jean Pierre Verheggen, un ami de la famille, j’ai dit en souriant : ce n’est rien, mon père est mort ».

« Alors j’ai su que j’étais un monstre », écrit-il page 15.

Ce père, volage de tradition coutumière et familiale, de Marceline à Marinette puis de Marinette à Svetlana, puis de Svetlana à Rosy, finira seul ; Serge apercevra la belle Svetlana embarquer pour la Corse où elle ouvrira un restaurant thaïlandais à Porto-Vecchio. L’homme démasqué découvrit ses valises, « sur le palier, devant la porte au nouveau verrou, qu’aucune de ses clés n’ouvrait » ; son propre père venait de sonner la fin du vaudeville.


L’affaire avait bien mal commencé. Ainsi, « quand mon père émergeant d’un songe », dit soudain, page 75, « j’aimerais tellement avoir un enfant. Ma mère alors lui rappela : Mais… tu as un fils, il est là, devant toi, en me désignant, bébé rose de six mois qui prend son biberon ». Quand la vie commence de travers il ne faut plus s’étonner que le jeune Hervé le Tellier, décide de partir, deux jours après ses 18 ans.


Fallait-il qu’il se révolte dans ce contexte déliquescent où chaque souvenir cachait une autre histoire et d’autres souvenirs ? Dans ce présent totalement flou, comme la chute de la maison Le Tellier (Stylos à plumes), ce présent aussi faux, que le jeune observateur de ses pairs note, fait semblant, simule, cachant ses véritables sentiments, observant avec délectation ce monde artificiel. Sa mère avait même caché au grand-père la mort de son fils, et celle du cadet, alors « elle brodait, elle brodait avec ardeur ».


La fin aurait du être ensoleillée par la beauté de la belle jeune femme, Piette, et tout était en place pour une fin heureuse jusqu’au moment où il évoque son suicide.

« Piette était enceinte de quatre mois quand elle se jeta sous un train. » Certes elle était de santé fragile et souffrait de troubles dépressifs. Elle sortait de l’hôpital, lui avait laissé un message sur le répondeur: « Viens me chercher, vite, je t’aime ». Il n’était pas allé la chercher.

Très vite il a compris, elle s’est suicidée.


Pour achever ce livre, il lui faut affronter la fragilité de l’enfance, la fragilité des sentiments et plus encore de la vie, son regard à distance qui l’a façonné donne à ces dernières pages une émotion intense. Il affronte sa famille une dernière fois peut-être comme le point d’orgue d’une enfance qui ne pouvait se terminer qu’en impasse, sa mère ne trouvant que ces mots : « elle avait tout de même un drôle de prénom »


La digue se rompt, Hervé entre deux picotements d’yeux, ajoute : « Je ne m’inscris nulle part. J’ai décidé de n’être rien. Rien n’est plus tabou que le désamour et l’éloignement. Je suis fait de bric et de broc. Un enfant n’a parfois que le choix de la fuite. » P 221.

© Alain Fleitour