CONVERGENCE Jeanne Champel Grenier – Louis Delorme Liminaire Claude Luezior Éditions France Libris 2019

Chronique de Nicole Hardouin

CONVERGENCE

Jeanne Champel Grenier – Louis Delorme

Liminaire Claude Luezior

Éditions France Libris 2019


Quatre mains sur le clavier de l’amitié et accords : naissent des mouvements. Allegro, andante, scherzo se conjuguent, s’entrecroisent en parfaite harmonie. Ils s’encerclent, chassent les échos des cicatrices hivernales, cheminent dans les litanies du crépuscule et les oraisons solaires, ils sont possédés par le feu ses tenailles, ses images, ses espoirs : songe à tous ceux qui t’aiment.

De leur alliance naît la beauté, beauté de l’instant qui, très tôt, va te happer : lumière enfouie dans les strates du cœur, pliures où se calent l’encrier et la palette.

Les deux auteurs offrent, avec Convergence, un concert où les notes sont des buissons de mots, traits, couleurs. Écrire pour sentir fleurir l’air… / pour tenir son feu en vie.

Tournent les fuseaux, danse l’humour : j’ai toujours été fasciné par les miroirs / surtout celui du fleuve, un peu comme Ulysse. Se dentelle le silence qui est espoir du soir au fil du désir, pulse l’originalité lorsque un bon artiste inspiré / passe ses idées au chalumeau. Parfois un pleur d’étoile ponce le marbre de la nuit, la nostalgie s’enroule dans un galop de pluie et le vent ne chante plus que notre émoi.

Voyage intersidéral, intersidérant pour chasser nuages, orages, ombres, pour se désaltérer dans la luminosité des dessins et la richesse des mots.

Les phrases, comme des oiseaux multicolores, chantent, s’égosillent, les heures s’affolent, vacillent laissant aux épines du temps…./ des baies de jais et de rubis.

À l’endroit, à l’envers, les mots vont, viennent, cœur et pensées sont à nu.

Les pages se tournent à s’en rendre fou, à s’en rendre sage, houles contre vagues, flux et reflux mêlés sur la grève du papier. Mots réverbères pour éclairer les souvenirs, mots calices pour offertoire débordant de vie où les algues font la prière, mots au goût de sel, nostalgie, mots de pluie pour trouver l’eau dans les déserts du cœur, communion du silence dans les mains du mystère. Mots de vie : quatre enfants par seconde / et dire que parfois on se sent seul, mots du rire : Ah, je vous le dis : ça me maroufle  / les pantoufles. S’entrecroisent les premiers pleurs de l’enfance et la main de grand-père qui est une plage de chair, le souvenir des disparus, quand je ferme les yeux …/ j’entends ta voix.

Textes et dessins se répondent, lucioles au visage d’encre, la flamme est prêt à bondir dans l’éventail d’écorces bleues car les oiseaux chantent en bleu / ils ont gardé leurs ombres marines. Ce recueil est un glissement, un espoir, un apaisement, dans une bourrasque d’ambre, une arche aérienne pour tous les hommes / en quête de transcendance.

Sans être ni eau ni nuit, dans des flambées de sarments / serments, le lecteur s’insinue dans la fissure de l’entre-ciel pour retenir les arabesques du souffle des deux auteurs.

Avec eux plus besoin d’acheter compléments alimentaires, vitamines, finis les cachets et ampoules dynamisantes, Convergence est un nouveau médicament, à faire breveter, rude concurrence pour la pharmacopée.

Ce recueil, à lui seul, est vivifiant, revigorant, à consommer sans modération, aucun effet secondaire, hors le bonheur de la lecture, l’écoute du regard.

Convergence se referme pour s’ouvrir sur une arche luminescente où la sève, issue d’invisibles racines, ruisselle et dessine le visage de la beauté. Alors  dans une explosion d’étincelles s’installe le rêve : Jeanne Champel Grenier et Louis Delorme nous en donnent les clés.

©Nicole Hardouin

Philippe Besson, Dîner à Montréal, roman, Julliard, (191 pages -19€), Avril 2019

Chronique de Nadine Doyen

Philippe Besson, Dîner à Montréal, roman, Julliard, (191 pages -19€), Avril 2019


Les écrivains qui optent pour une fin ouverte à leur roman sont souvent sollicités pour en connaître la suite. Rares sont ceux qui y répondent.

Philippe Besson, lui, a choisi de nous dévoiler ce qui s’est passé après cette rencontre inopinée avec Paul, son ex-amant, 18 ans plus tard, à Montréal.

Dans le chapitre d’ouverture, Philippe Besson rappelle les faits relatifs à son précédent roman : « Un certain Paul Darrigrand », donc pas de fossé à craindre pour le lecteur novice qui se plongera dans le tome final de la trilogie.

Résumons les circonstances et ses liens avec Paul.

En 1989, (il a vingt ans) : un coup de foudre entre deux adolescents étudiants.

Une liaison clandestine puisque Paul était marié. Séparation. Plus de contact.

En 2007, retrouvailles lors d’une signature en librairie à Montréal ! Trouble et audace de Philippe Besson de proposer de façon impromptue de « souper » ensemble alors que ses hôtes avaient prévu des « agapes officielles ».

Antoine, le nouveau compagnon de l’écrivain, de tout juste vingt ans, accepte d’emblée de l’accompagner. Il se réjouit même de partager ce repas en tête à tête, tout excité « d’être aux premières loges ».

La couverture du livre donne le ton intimiste avec ces bougies, « la lumière tamisée ». Cette configuration est propice aux aveux. 

Quant à la présence d’Isabelle, elle était incertaine, « compte tenu du passé ». 

Après l’évocation de leurs parcours respectifs, la conversation dérive sur cette nécessité d’écrire. Paul cherche à savoir quel déclic a conduit Philippe Besson à l’écriture, « qui isole et retranche ».

Ce dernier remonte à la genèse de son premier roman, confessant que deux critères y ont contribué : l’éloignement et la séparation. D’ailleurs dans une interview récente, il souligne la corrélation entre écriture et séparation : « La souffrance et les chagrins d’amour rendent l’écriture très fertile ». Et on peut en faire de la beauté. Il ne cache pas au lecteur ses états d’âme après la rupture  avec Paul : « triste, abattu, irascible, renfrogné, mélancolique » et lui, « le survivant d’une hécatombe », revient sur le vide laissé par ses disparus qui ne cessent de le  hanter.

Dans ce roman, il donne sa vision du métier d’écrivain tout en reconnaissant que « l’on écrit avec ce que l’on a vécu, ce qui nous a traversé ». Pour lui, « la vie ne peut pas faire un livre, mais la vie réécrite ça peut en faire un ». 

On pourrait citer le roman de Philippe Vilain « Un matin d’hiver » qui est l’exemple même de la retranscription d’une histoire vraie, en procédant à un travail de recomposition et «  d’ensecrètement ».

Philippe Besson, qui pourtant aime parler de ses publications sur les ondes, semble en revanche hostile à les voir « dépecer » comme des « rats de laboratoire ».

Quand la conversation parfois dérape et que la tension est palpable, l’un d’entre eux dévie vers un autre sujet. Ainsi Isabelle parle de leur fils, s’enquiert de la santé de l’auteur. Antoine vient aussi à la rescousse, mais maladroitement quand il veut évoquer le seul livre qu’il connaît : « Un garçon d’Italie ».

Comme l’entracte au théâtre, il y a une pause où deux protagonistes sortent fumer, laissant en tête à tête ceux qui se sont aimés.

Leur dialogue est un moment phare, car ils se lâchent, ils ouvrent les vannes, se dévisagent. Ils convoquent leurs souvenirs (On savait que ça arriverait.), émettent des regrets, se questionnent parfois avec aplomb (What if?), se dévoilent et s’adonnent à « une danse de la divulgation ». Le manque « qui ronge et tord le ventre » sans « tuer le sentiment » est évoqué.

Paul formule enfin son sentiment passé : « j’étais amoureux ». Un aveu que le narrateur a attendu en vain quand il avait vingt ans. Comme ces mots murmurés sont « fabuleux, sensationnels » ! « Ils ont la texture d’un baume, ils apaisent la brûlure ».

Est-elle préméditée, cette sortie d’Isabelle qu’Antoine suit dans la foulée ou est-ce juste le besoin irrépressible de tout fumeur ? Eux aussi conversent, la teneur de leurs échanges sera restituée par Antoine plus tard. Suspense !

Cet intermède permet d’apaiser la tension, de sortir du malaise qui s’était glissé entre les quatre protagonistes. Il est tard, « il est temps de rentrer » , l’heure de se quitter. Se reverront-ils ? Souhaitent-ils  d’ailleurs se revoir ? Et Philippe Besson de faire le triste constat de voir sa vie « tenir en à peine trois heures » ! 

Le romancier met en exergue le rôle joué par les lieux. Pour lui, « ils sont des liens et notre mémoire » et ils le façonnent. Certains de ses livres sont nés « du souvenir d’un endroit. Les images sont indélébiles, les sensations intactes », comme « l’éblouissement devant Florence, sa langueur à Lisbonne, son effroi à Shanghai. ». La métamorphose de Bordeaux lui a ravi ses souvenirs de jeunesse : « il n’en reste plus de trace », les coups de pelleteuse ont tout englouti.

On note par contre le pouvoir mystificateur de l’écriture.

Nous avons dû être nombreux à croire que Philippe Besson connaissait les Ardennes, la Cornouaille comme sa poche, alors qu’il reconnaît n’avoir jamais arpenté ces régions avant de commettre les livres. N’est-ce pas le talent de l’écrivain de rendre son récit crédible ?

Si certains auteurs ont pour marque de fabrique des notes de bas de pages, Philippe Besson a une propension pour des mots ou phrases en italique quand il veut donner plus de valeur au sens : « Il y a prescription. », «  pas grand-chose ». Le mot « sentiment » renvoie au roman précédent (1) où le narrateur confie à Nadine son attachement à Paul:« Nous avions un sentiment ». Ou encore le « je suis bien ici » prononcé par Paul après un moment parfait, devenu depuis « un souvenir déchirant ».

Autre constante, le romancier distille ses précisions, un détail, en aparté, entre parenthèses, créant une proximité avec son lecteur. Il nous fait entendre ses pensées intérieures et imagine celles des autres interlocuteurs.

Philippe Besson décline également un florilège des titres de ses livres parus, aiguisant la curiosité de ceux qui veulent approfondir son œuvre.

Une attitude du narrateur frappe le lecteur : son obéissance. Il obéit à l’ami qui l’a incité à envoyer son manuscrit. Dans les romans précédents, c’est l’élève de primaire obéissant au père instituteur, c’est le fils obéissant qui poursuit ses études pour satisfaire ses parents. Et ici il se plie à ses obligations : rencontre de journalistes, puis signature en librairie. Il obéit ! 

Le lecteur est privilégié car l’écrivain nous gratifie de confidences supplémentaires en nous restituant ce qu’il n’a pas dit, ce qu’il aurait pu ajouter. On ne se lasse pas de son écriture d’où jaillissent multiples interrogations, boutades et métaphores ! Mais gardons en mémoire « qu’il ne faut pas prendre les livres au pied de la lettre, on en rajoute pour émouvoir » ! 

Quant au narrateur, il a l’art de terminer ses romans par une phrase marquante. Que penser de l’injonction de Paul délivrée par texto, en pleine nuit ?! On imagine aisément le trouble que ce message a dû provoquer. 

Philippe Besson, romancier mais aussi dramaturge, met en scène « un quatuor»  inattendu, animé par les joutes verbales que se lancent les deux anciens amants devant leurs partenaires estomaqués, mais aussi ponctué de silences quand le trouble s’installe. Une pièce en trois mouvements : « Avant, pendant, après » leur tête à tête où l’humour et la sensualité affleurent. Un huis clos ardent.

L’auteur y revisite ses amours compliquées (avec des êtres ambivalents), se livre à une introspection toujours avec la même honnêteté et une pointe de nostalgie. Un bilan de la quarantaine libérateur, à l’heure de la maturité !  

(1) Un certain Paul Darrigrand de Philippe Besson, éditions Julliard

© Nadine Doyen

Trois belles anthologies

Chroniques de Georges Cathalo

Trois belles anthologies

« Attention, chute de droits ! » (Corps Puce éd., 2018), 88 pages, 12 euros – 27, rue d’Antibes – 80090 Amiens

Jean Foucault s’est toujours fait connaître pour son engagement poétique et politique. Depuis longtemps, il coordonne des projets et des actions en faveur des personnes les plus défavorisées. En regroupant des militants de plusieurs associations, il a pu présenter ici une anthologie en soutien aux sans-papiers et aux réfugiés en accueillant les écrits de 21 auteurs. On peut relever quelques noms bien connus pour leur humanisme actif : Patrick Joquel, Françoise Coulmin, Anne Poiré, Christophe Forgeot,… Ici, pas de mélo mais des poèmes à vif qui se lisent comme de déchirants témoignages. Le point d’orgue de ce livre nous semble être le sublime poème de six pages intitulé « La carte de séjour » que propose Ramiro Oviedo, poète franco-équatorien. On appréciera également le « bio-bibliographie-minute » finale des 21 pionniers qui ont contribué à la réussite de cette belle entreprise.

« Un haïku pour le climat » (L’iroli éd., 2018), 148 pages, 13 euros – 10, place du Plouy-Saint-Lucien -60000 Beauvais

Le mérite des concepteurs de cette anthologie consiste à proposer anonymement des haïkus qui se lisent finalement dans une belle continuité. Si on le souhaite, il est possible de retrouver les noms des auteurs en fin d’ouvrage. Ce livre est une superbe recueil au format à l’italienne et se présente comme un parfait écrin pour cette poésie engagée dans la lutte contre le réchauffement climatique. « Fédérer des poètes citoyens » est une tâche difficile certes mais le haïku est une forme littéraire qui le permet et dans laquelle excellent des personnes comme Thierry Cazals, Danièle Duteil, Daniel Birnbaum, Chantal Couliou sans oublier Jean Antonini, Président de l’Association Française du Haïku ou l’éditrice Isabel Asunsolo. Il ne nous semble pas possible de citer des extraits de cet ensemble car tous les écrits témoignent d’une sensibilité aiguë aux phénomènes actuels. D’ailleurs, la diversité des approches dont celle de lycéens et d’anonymes rend cette entreprise encore plus émouvante. 

« Jardin(s) »  (Donner à Voir éd., 2019), 56 pages, 8 euros – 91, rue de Tripoli – 72000 Le Mans
Anthologie
dessins de Daniel MOREAU
Collection Singulier/Pluriels
56 pages, 8,00 

Les éditions Donner à Voir ont habitué les connaisseurs à des réalisations soignées sur du papier recyclé. C’est dans un format carré (14X14) qu’elles proposent régulièrement des anthologies thématiques : Voyages, Enfances, Soleils,… Le thème ici retenu est celui des Jardins avec la présence de 39 personnes toutes attachées au rôle capital que joue le jardin à la fois comme un refuge, un repaire mais encore un repère ou un sanctuaire. Les éléments vitaux (eau, terre, air) occupent une place importante aux côtés des végétaux bien sûr et des oiseaux (merles, mésanges, pies,…). La défense et l’illustration de la sagesse sont ici à l’œuvre à travers la philosophie du jardinier qui prend le temps de vivre et de regarder vivre. Les concepteurs de cette anthologie n’ont pas oublié de rendre hommage à Francis Krembel disparu en février 2109 et présent dans ce livre avec un poème intitulé « Obscure présence ».  

©Georges Cathalo – mai 2019

Claudine Helft, Un ciel au bord du ravin, (ED. Obsidiane, Textes poétiques), ISBN : 2916447903,5 février 2019.

Chronique d’Alain Fleitour

Claudine Helft, Un ciel au bord du ravin,  (ED. Obsidiane, Textes poétiques), ISBN : 2916447903,5 février 2019.
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Glisser derrière un titre, un paysage enchanteur, c’est inviter à découvrir la délicatesse de l’auteur. Écrire Un ciel au bord du ravin c’est évoquer plus qu’un ciel et mieux qu’un ravinement rocheux. Claudine Helft nous retient, pour mieux nous happer. 


En montagne, lorsque l’on grimpe on ne parle pas de ciel, mais de gaz comme une juxtaposition de profondeurs, d’envols, de mystères où les couleurs sur la roche s’embaument de gris, de bleu, de blanc avec de temps en temps ces rayons qui vous éblouissent et vous transpercent l’âme. 


Un ciel au bord du ravin a toutes ces apesanteurs, toutes les apparences du ciel et de sa magie. le texte renvoie à la solitude, à l’alpha et à l’oméga, au commencement et à la fin de chaque émotion, d’où surgissent et où reviennent les ricochets de la vie. « La vie , c’était ce silence sous ta peau et cette surprise en apothéose », la vie un instant de griserie brève, une antienne aux couleurs du ciel: La vie attend derrière la nuit. 


Dans certains textes le lecteur voudrait se fondre et s’immerger dans la partition des vers où tout fut bleu. Parfois lire les textes de Claudine Helft c’est goûter à la douceur, « à la douceur lisse-amère d’un ailleurs qui se répète, et se conjugue dans la blancheur vierge d’une neige sans risque de froidure ».


Dans d’autres textes le lecteur cherche à prendre son envol, lancé en cavale de sa propre tristesse dans une chevauchée folle et le silence des premiers soleils.

« Dans le visage de l’être aimé, avoir mille bras, et ce regard qui fleurissait tes rivages ». 


De la floraison des silences en floraison de gestes artificiels, parfois la lumière des écrans  dessine des nuits arbitraires aux croisées d’ordinateurs, c’est le virtuel qui est en ligne de mire, dénoncé comme une impasse. 


Claudine Helft nous invite à l’apaisement, au recueillement, à la méditation devant la splendeur paisible de l’immensité éphémère de la vie. C’était le pardon de la terre aux hommes que ce silence ciblait, tout en haut de la démesure au pic de la création, là où se dénoue la note bleue comme « un ciel qui envoûterait les hommes. Vertige du bleu et houles des vagues à l’armure des draps ».


J’aime la poésie qui réinvente la pluie, la pluie « qui dérobe la nuit aux enfants », une « pluie rouillée », qui lave le ciel, « une pluie à grisailler les tableaux de Boudin ».


J’aime le secret du chant quand elle reprend, « l’œil se perd dans les détails », « l’œil perdu en marge des marines en fleurs », et « que son œil à aile », perçoit les rives d’une mélodie, d’où « elle délie le lien qui la retient ».

J’aime l’Amour à deux quand s’égrenait en pollen le trop de richesse, sur ses hanches nues, « dans la percée sauvage d’un éclair, nous rions de n’être que deux et l’Univers ».


J’aime ces mots qui parlent d’un frère disparu, car « laissez-moi ma peine elle n’appartient qu’à moi. Cette peine, elle est celui des rires et du tonnerre et des fins sourires, du trop plein de bonheur que je ne puis vous abandonner car elle est mon frère ».

« Ne prenez pas ma peine elle est en ce jardin ».


J’aime la façon dont Claudine Helft parle du deuil, 

« le deuil n’était pas dans la couleur 

il était la sourde douleur des arbres 

qui jaunissaient l’automne trop tard ».


J’aime sa terre, dont elle prononce sa douleur, « cette terre en détresse, cette terre lavée de miasmes, et de nos charognes et de nos crimes d’homme à homme, à rebrousse-poil des étoiles, lavée de tout serment et déboutée par eux pour t’avoir cru immortelle à l’image des cieux », « oh ma terre de détresse mal aimée ». 


Certains souvenirs, certains passants, certains paysages, « des pierres anonymes comme des liens nomment les toits rouges » et « la grande paix du vert assume la défaite tranquille du vent ».

« Des collines aux rondeurs assassines assument le pain quotidien des montagnes », là un ciel bleu perpétue le souvenir de Simone et de ces êtres si chers maintenant disparus. 


Magnifiques textes, aux multiples fulgurances, je suis resté longtemps en apesanteur, vivifié et comblé en attente d’un signe, comme pour me réveiller de mes songes. 

© Alain Fleitour   (20/05/2019)

Un roman métatextuel : Carino Bucciarelli, Mon hôte s’appelait Mal Waldron

Chronique de Sonia Elvireanu

Un roman métatextuel :
Carino Bucciarelli,
Mon hôte s’appelait Mal Waldron

Editions M.E.O.
132 pages
ISBN : 978-2-8070-0182-4
Prix : 15,00 EUR

Écrivain belge contemporain, Carino Bucciarelli est poète, nouvelliste et romancier consacré, dont les livres ont reçu plusieurs prix littéraires. Il publie aujourd’hui  coup sur coup un roman et un recueil de poèmes. 

Mon hôte s’appelait Mal Waldron (Éditions MEO, 2019), le titre de ce roman éveille l’attention du lecteur sur un personnage réel, contemporain de l’auteur : le pianiste et compositeur américain de jazz Malcolm Waldron, établi à Bruxelles les dernières anneés de sa vie où il décédera en 2002.

Dès les premières pages on comprend que le musicien n’est que prétexte du roman, l’intention du romancier  n’étant pas de reconstituer sa vie, mais de parler d’une aventure d’écriture où Mal Waldron serait un personnage de fiction. Il apparaît et disparaît de ses pensées au fil des chapitres, en différents décors, sans se fixer comme personnage unique du roman, mais comme le pivot des réflexions sur l’aventure romanesque de l’écrivain, le palier métatextuel du roman.

Carino Bucciarelli s’imagine lui-même personnage de roman, en dialogue avec le pianiste, s’interrogeant sur la trame du roman, le personnage, le sens même de l’écriture. Le romancier substitue en permanence Mal Waldron, séduit par le jeu du piano, avec l’écrivain lui-même qui s’adonne à la fiction de la même manière, incapable de s’arrêter d’inventer, d’imaginer, d’écrire, malgré la conscience de la vanité de l’écriture à laquelle il essaie de trouver un sens. C’est là la trame du roman.

Le récit est interrompu sans cesse par des réflexions sur l’acte d’écrire, comme si l’auteur faisait de son lecteur le témoin de la naissance du roman sur Mal Waldron. Le romancier exploite les rares détails connus de la vie du musicien, se demandant où aboutirait la fiction, si l’écrivain pouvait maîtriser son texte, et aussi quelle serait la part de vérité et d’invention dans le cas d’un personnage réel projeté dans le roman. Il assume sa liberté d’invention, s’octroie le droit d’entrer et de sortir de la narration, de s’interroger sur la vérité historique. 

C’est un récit homodiégetique où le personnage–narrateur s’identifie à l’auteur et à ses personnages : Mal Waldron, Simon, le journaliste, l’écrivain, le mendiant, la femme. Le romancier joue avec son image d’écrivain comme dans un jeu de miroirs, se dédouble et se projette dans son texte. Ici, une araignée tisse sa toile en faisant assister le lecteur.

L’auteur exploite les quelques épisodes de vie du pianiste connus du public, en lui donnant  la parole: l’enfance auprès des parents passionnés de musique classique, la découverte du saxophone, les débuts en musique, sa passion pour le piano, sa vie au Japon, l’accident cérébral après une surdose de drogues qui lui fait perdre la mémoire, l’errance pendant laquelle il se remet difficilement en réapprenant à jouer du piano en écoutant sa propre musique, les concerts avec Billie Holiday, Jeanne Lee. Après l’accident, Mal Waldron sera un autre, source de réflexion pour le personnage et l’auteur sur l’identité perdue et l’altérité, les carrefours de la vie.

Le lecteur est amené à découvrir simultanément la vie d’un pianiste réputé de jazz et les méandres de l’écriture dans la perspective de l’auteur caché derrière son personnage, Simon, qui raconte ce qui se passe dans son esprit d’écrivain occupé à réinventer la vie du musicien. Le lecteur suit donc petit à petit le romancier dans l’élaboration de son roman.  

Les scènes de vie et les portraits des personnages semblent illustrer souvent les digressions métatextuelles. Ainsi, l’image du mathématicien Newton, évoqué dans un dialogue avec un journaliste, est un bon exemple pour le narrateur  afin de parler de la  mystification de la vérité historique par les historiens, biographes, écrivains. 

Carino Bucciarelli fait à la fois la théorie du roman et sa pratique, en réactualisant ses éléments spécifiques : narrateur, narration, histoire, personnages, décors, dialogue, description, temps de l’histoire et du récit, source d’inspiration, intertextualité, contexte historique, documentation, relation auteur-personnage. Il joue comme il veut avec son sujet et ses personnages, comme un metteur en scène qui hésite sur la vision à donner au texte ou comme un joueur d’échecs qui réfléchit à chaque mouvement de la pièce sur l’échiquier, nous faisant la démonstration de l’architecture de son roman.

Il introduit dans son livre des personnages réels de différents temps historiques (poètes, artistes, scientifiques), y compris lui-même et ses réflexions sur son texte. L’hybridité des temps, personnages, lieux et la fragmentation du récit placent son roman dans le sillage du postmodernisme.

Malgré le talent narratif et le sens de la  description, du dialogue, Carino Bucciarelli  ne s’intéressé nullement à reconstituer la vie fabuleuse du pianiste, mais à se construire lui-même comme écrivain dans la fiction pour se regarder dans le miroir de son écriture, de ses personnages avec lesquels il aime se confondre. Il glisse dans la peau de chaque personnage pour vivre dans la fiction leurs vies jusqu’à la dépersonnalisation. 

Le romancier fait défiler devant le lecteur des bribes de l’existence de Mal Waldron, la liant dans chaque chapitre à autant de morceaux narratifs et métatextuels d’un récit fragmenté à lire attentivement si l’on veut comprendre.

© Sonia Elvireanu