Jeanne Champel Grenier, Le ciel est bleu, ma mère est belle, France-Libris, 130 pages, 17€, 2016.

Une chronique de Lieven Callant

Jeanne Champel Grenier, Le ciel est bleu, ma mère est belle, France-Libris, 130 pages, 17€, 2016.


Le livre est entièrement illustré par l’auteur.

Maman. J’en ai mis du temps pour être en mesure d’écrire à nouveau ce mot. Maman n’habite pas le cimetière.  Elle n’est pas sur son lit d’hôpital, plus dans le fauteuil sombre. Maman est au soleil, assise sur la terrasse avec le soleil dans le dos. L’ombre lui permet de lire. Elle lit ou elle écrit, maman. Évidemment, il n’y a pas que cette image qui revient m’apaiser, il y en a plein d’autres évoquant chaque fois une profusion de sentiments. Tout ne fut pas toujours tendre entre elle et moi, elle avait sa vie que je ne comprenais pas et j’avais la mienne qu’elle préférait ne pas questionner comme pour éviter d’avoir à se regarder et risquer de prolonger des erreurs qu’elle aurait tant voulu éviter. J’ai fini par le comprendre grâce à ce livre qui résonne en moi bien plus que n’importe quel hommage. Jeanne Champel Grenier peint sans maquiller, sans sublimer, elle invite simplement la réalité. 

Maman. Il m’a fallu un livre pour calmer la douleur. Pour transformer la disparition, la mort en mots vivants. La relation d’une fille à sa mère, une relation où l’amour inconditionnel, protecteur s’exerce à double sens. Ce livre, les mots et les peintures qui le composent ne forcent pas les lecteurs à faire le deuil, à tourner la page à la suite de ce qui les as rendu orphelins. La prise de conscience n’est pas celle de la mort. On n’aurait plus en face de soi qu’un désert, la désolation où il deviendrait très vite impossible de vivre. On ne nous propose pas non plus d’oublier ou de faire semblant d’oublier car au fond on sait qu’on reste inconsolable. Il s’agit de renouer de nouveaux rapports à la vie au delà de la mort et du chagrin.

Maman. Ce mot apaisant proféré par Jeanne Champel Grenier fait renaitre les couleurs les plus vives et les plus gaies de l’enfance. Bleu, jaune, vert, violet. Orange, rose, ocre et rouge.  La palette d’un jardin fleuri de souvenirs. 

Pour évacuer les larmes, il m’a fallu les mots d’une autre femme évoquant à chaque instant sa mère, une femme si peu ordinaire. Les poèmes, nouvelles, peintures dépassent la simple notion du portrait. La poétesse prend le risque des mots pour évoquer ce qui les dépasse ou ce qui se trouve en deçà. Maman dans le souvenir, dans le rêve et la marche quotidienne du temps, peu à peu ce qu’elle m’a transmis devient palpable. Le véritable message d’une mère à son enfant se fait entendre et se métamorphose. Maman est toujours à mes côtés quand j’en ai le plus besoin, voilà ce que ce livre m’a apporté comment en remercier l’auteur?  

©Lieven Callant

Sur le site de l’auteur

Jeanne Benameur, Ceux Qui Partent, éditions Actes Sud, roman, ISBN : 2330124333 , Paru le 21 Août 2020.

Chronique de Alain Fleitour Février 2020

Jeanne Benameur, Ceux Qui Partent, éditions Actes Sud, roman, ISBN : 2330124333 , Paru le 21 Août 2020. 

À travers le récit de « Ceux qui Partent » en abandonnant le pays de leur enfance, Jeanne Bénameur exprime toute sa tendresse pour les personnages, devenus émigrants du bout du monde. Une journée et une nuit à Ellis Island (NY), dans les premières années d’un autre siècle, pour changer de peau, une nostalgie comme passagère, un exil apaisé peut être.

Elle se rappelle, que sa famille a connu l’exil en1958, elle avait cinq ans à son arrivée en France. Son père est algérien et sa mère italienne. Son père restera très attaché à la langue française, sera même exigeant pour abandonner le parler du pays, faisant tout pour que la famille s’intègre . Leur nouvelle langue deviendra le pivot de la vie familiale.
Jeanne sait qu’il faut connaître le manque pour que le poème sonne juste.

Il y a dans cette fiction une volonté de projeter enfin, un regard apaisé sur son passé de migrant, sur les douleurs de l’exil, sur la difficulté de porter une autre culture. La maman italienne s’affranchissait des tabous de la famille, Jeanne, son frère et ses sœurs écoutaient  cette musique du passé, l’italien, la musique de leurs premiers cris.

Jeanne retrouve ses racines italiennes avec délectation, et teste de nouvelles couleurs à épingler à Emilia et Donato et à leur nouvelle vie . Emilia et Donato, n’ont jamais cesser de regarder les bateaux comme s’ils venaient tous, des bords de la Méditerranée.
Emilia, jeune institutrice espère dans ce pays qui s’ouvre à la peinture, y puiser un nouveau souffle pour son travail. Picabia un peintre d’avant garde par exemple, viendra vers 1910 à New-york. Son père, Donato Scarpa, acteur italien, l’accompagne pour la protéger dans cette quête de liberté avec sous le bras son livre fétiche, L’éneïde.

Sa lecture de l’énéïde aux heures d’angoisse fera vibrer et revivre comme un gourmet ses souvenirs d’artiste et de comédien.

Donato sait qu’une langue est plus sûre qu’une maison. Rien ne peut la détruire tant qu’un être la parle. (p. 166)

Andrew Jonsson, photographe New-yorkais de père islandais, crée des passerelles et des liens. La photographie véhicule des images et réanime les êtres. Andrew devient le révélateur, un peu comme un passeur : lui à la recherche d’islandais, parmi les premiers pionniers, auxquels sa mère reste attachée, les migrants eux à la recherche de parents, d’amis, de proches par la langue. Ils cherchent à reconquérir le plus profond d’eux-mêmes.
Chacun se blottit encore dans sa langue maternelle comme dans le premier vêtement du monde.

Migrant pour migrant, Jeanne Bénameur se sent des ailes pour embrasser toutes les minorités opprimées. le génocide arménien est là présent avec Esther, une jeune femme qui fuit les persécutions, celles qui ont enseveli toute la communauté orthodoxe, avec une ampleur que l’histoire a toujours des craintes d’explorer ou de raviver. Esther, elle, rêve simplement de liberté.

Gabor, un tzigane, son violon en bandoulière est une belle image d’une intégration qui se cherche. le violon est sa langue et son langage, il véhicule ses émotions, il fait des rencontres, il existe par sa chair et ses palpitations.
« Comme sur le bateau, il lit pour tous ceux qui ont besoin d’entendre autre chose que des ordres ou des plaintes. Il lit parce que la voix humaine apaise et qu’il le sait, souligne t-elle page 145 « .
La musique et la poésie, portent cette capacité à se trouver bien en soi, de savoir faire une pause, d’adresser un baiser.


Un livre qui respire, qui s’offre aux vents. 

© Alain Fleitour

Gérard Le Goff, L'orée du monde, Éditions Traversées, 2019, 60 pages, 15 €.

Une chronique de Claude Luezior

Gérard Le Goff, L’orée du monde, Éditions Traversées, 2019, 60 p, 15 €.

Dans la quatrième de couverture d’un recueil tout à la fois dense et explosif est évoquée, au nom du changement,  la cohérence interne de textes en prose ou à la verticale, rimés ou libres, alternant avec une manière d’aphorismes.

Ici, le langage n’a plus cours.

Le silence est la réponse à ce questionnement subtil et narquois

que ressasse la mer, vague après vague.

Pas de souci : la cohérence est ici, avant tout, une maîtrise peu commune de la langue, à savoir, le frottement fructifère des mots, le scintillement d’images impromptues. Prenez un livre « en poésie » à n’importe quelle page : lisez lentement, relisez, chuchotez, goutez, mâchez. Vous verrez bien s’il y a de l’âme, du souffle, du style…

Dame de la plus haute solitude

Cesse d’égrener les versets du désir

Tombent les atours de l’aube

Faisant de tes certitudes un vain apparat

Dame de la plus haute solitude

Laisse-moi croire que tu n’es qu’une ombre

Que jamais tu ne laisseras une cicatrice

Dans la chair de ma mémoire

Le Goff nous offre l’aube de sa plume : maîtrise plurielle, avec ou sans majuscules, ponctuation ou vers, tantôt ruisseau ou cascade, rêves ou turbulences, architecture ou fractals. Lire, mais surtout relire pour déceler sa pensée, la nôtre peut-être, au second degré, ses hésitations, ses doutes, L’orée du monde, d’un monde : le sien, le nôtre à travers son sang, tout au travers de traces ainsi effleurées. Trouver des sens complémentaires, un horizon qui s’organise ou se délite dans la brume, décortiquer l’inachevé, s’écorcher mains et pieds sur des sentes tierces. Déchiffrer d’autres lignes, d’autres  strates.

Vous m’espérez avant de ma craindre

Jamais là quand il le faudrait

Jamais comme je devrais vous plaire   (…)

Je tourne les plages

Effleure leurs marges d’écume

Rature d’épaves leur blancheur suspecte (…)

Je gonfle les voiles des navires sur leur erre

Pour mieux demain les drosser

Jouets cajolés et puis brisés (…)

Je suis le vent

Plaisir de découvrir un auteur maintes fois publié par Encres Vives. Plaisir, grâce au verbe, à la magie qu’il sécrète, de déchiffrer une fraternité nouvelle.

©Claude Luezior


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Jean de BREYNE – Adresses – Propos Deux éditions – 170 p, septembre 2019, 14 €

Chronique de Marc Wetzel

  Jean de BREYNE – Adresses – Propos Deux éditions – 170 p, septembre 2019, 14 €

« Adresses » au pluriel, dit le titre ; c’est moins pour noter une ubiquité de résidences que pour souligner les divers sens à assumer du terme : domiciliation, habileté, interpellation, expédition, rubrique ; mais c’est toujours le souci de la bonne direction (Jean de Breyne est le gentleman de la rencontre judicieuse, de la destination favorable), comme si, vers le bout de la vie (l’auteur a 77 ans), un cœur lyrique n’avait qu’une question : chez qui ma vie est-elle donc toujours allée volontiers ? Et même (il y a dresser, élever, se diriger vers le haut dans « adresser ») : à quoi en ai-je constamment appelé pour me redresser, pour tenir bien campé le meilleur de moi-même ? Voilà une saine, sobre et rare aristocratie de l’âme – comme le B.A.-BA du destin courtois, les Mémoires d’un sachant-vivre !

« Alors demeurer l’été aux intérieurs des maisons

C’est juste derrière les fenêtres le vaste et le vide

Le silence des heures des midis est après la raison

Nous allons aux lignes de ce qui est dans les livres

Panser la pensée »  (p. 103)

La prose poétique de J.de Breyne est cela : une nostalgie bien élevée, une mystérieuse et tendre annotation courant dans la marge d’une vie, et – pour le dire carrément : le délicat autoportrait d’un devoir de comprendre (si comprendre, comme le suggère l’auteur, c’est apprendre à « réviser à l’intérieur » le tout-venant de nos moments de vie) :

« Un dessin ne met rien au secret

Du dessein de vous regarder

Le parcours les lignes ne cessent

Les parcours des nous qui divergent

Verticaux en la courbe de l’horizon

Rétention de chevauchement

Avec effacement mais sans oubli

Feu c’est feu pour prendre avec les doigts

Les éclats qui scintillent les étincelles

Rien de la pensée brûle mais éclaire

Les jours peuvent s’assombrir

                      des feuillages à terre

Nous révisons à l’intérieur

                      les heures extérieures »   (p. 125)

Autrement dit : La lumière passe ; sa question reste :

« Puis lorsque la terre est dans la nuit

Après que la montagne fut douce ses flancs

Violets il se manifeste que les visages

N’ont d’existence que le questionnement »  (p. 117)

Autre leçon : La haine brouille et distord les cris ; mais noblesse des voix oblige :

« Une voix s’entend à sa première phrase

Celle-ci portée par celle-là qui lit

Pourquoi n’entend-on pas ces voix

Qu’a-t-elle cette phrase incomprise

Et jusqu’aux regards et gestes de haine

La beauté de s’y bousculer

Le silence des autres peut-être

De ceux-là qui devaient dire

Oblige ma voix »  (p. 96)

Cette parole poétique inspire confiance – suggère un merveilleux passage – parce qu’en elle la voix ne prétend qu’à l’amitié de la pensée. C’est comme une bonne intelligence assurée, chez notre poète, entre sa Muse et son Silence, qui fait que son « Répétez après moi » de notre muette lecture de lui est, dès le départ, fiable :

« Mais quand commence-t-on je me demande

Dans ce balbutiement oui vous avez commencé

Je vous voyais faire vous aviez commencé

Toujours déjà c’est là dans le commencement

Une confiance s’abat sur les fragilités et

Les énoncés des responsabilités »  (p. 83) 

C’est ainsi qu’à sa suite il nous faut donc tout ré-adresser, reviser juste, remonter à contre-courant nos colères, aller au chevet de la complexité bénévole de la pensée, bénir nos limites (le fini est inépuisablement disponible, puisqu’il y en a toujours et partout ; alors que l’infini  …!), avoir l’immanence obligeante et l’émerveillement utile, garder notre répit propre et libre. 

« La colère sait parler :

mais faire ? »  (p. 147)

Le cœur ne sait qu’en appeler à un monde élargi dans et pour lequel battre ; et d’infatigables nuances sont comme de petits linges luisants aux cordes tendues entre nos divers savoirs : elles sont notre intimité naturelle, exposée dans leur présomptive objectivité, toute vibrante d’aller de soi.

« Si vous saviez combien je vous écris

Quelle discrétion j’emploie à vous dire

La langue qu’est la mienne essayée … »  (p. 66)

Tout ce recueil (comme tout ce que je sais de l’œuvre poétique de Jean de Breyne) est comme la recherche d’une parole capable (et digne) de désavilir la vie. C’est noble, vif et profond : l’adresse déployée par l’enquêteur pour dénicher celle du suspect n’en forment ici jubilatoirement qu’une ; et la résurrection est le seul crime parfait.

© Marc Wetzel