Alain Tronchot, Où va ce train qui meurt au loin?, poésie, préface de JP Siméon, éditions Traversées, 2019

Article de Martine Rouhart originellement publié sur le site l’AREAW à cette adresse:

https://www.areaw.be/alain-tronchot-ou-va-ce-train-qui-meurt-au-loin-poesie-preface-de-jp-simeon-editions-traversees-209/

Activités – Comptes-Rendus

Alain Tronchot, Où va ce train qui meurt au loin ? Poésie, Préface de JP Siméon, Editions Traversées, 2019

Un long texte en prose, douloureux, qui fait entendre une polyphonie de voix, des hommes et des femmes livrés au même destin tragique, entassés dans des wagons qui filent vers l’innommable. Le livre raconte de l’intérieur l’histoire d’un convoi qui roule vers les camps… « Trois jours je crois / Est-ce long est-ce court trois jours ? / Ce n’est qu’un au revoir / Faut-il nous quitter sans espoir / Sans espoir de retour ».

Le départ, d’abord, plein d’incrédulités et d’interrogations, un arrachement et une plongée brutale dans l’horreur. « Nous étions nombreuses et amies pour la plupart / une dernière fois ils ont cité nos noms l’enfance rieuse de nos régions / Avant l’odeur/ du sang et de la pisse / Et le numéro désormais gravé relent hideux/ de notre identité bafouée/Oui dans ce bureau nous étions encore/ Réunies et unies davantage (…) Un soldat sans âge un grand seau dans les mains/ Pose le seau au milieu de cent dix femmes / Comme le rituel d’un lundi coutumier/ Il ferme la porte la serrure dicte sa loi déjà / autour du baquet narquois (…)Pas moyen de s’étendre car nous sommes cent dix femmes / Et un seau / vide encore de nos matières ».

Des existences se côtoient, à peine le temp d’une rencontre, d’ailleurs, les morts se succèdent.

« un garçon trébuche et peine à soutenir sa mère dont le sourire raconte une étrange histoire / Je distingue les yeux d’une femme qui ne s’affolera plus »(…) « Elle est morte Marie je le vois aussi / sa joue bleue me le dit / elle est partie sans bruit/ la tête écrasée sur une poche usée/ sans un regard »(…) « Le bataillon des cadavres /triomphant et serein/ gagne du terrain ».

Il y a la peur et les petites lâchetés, un certain « chacun pour soi » de survie. « L’homme jamais ne cesse d’être sauvage / Il suffit de le déshabiller dans le noir ».

Mais il reste les riens auxquels on se raccroche et aussi l’amour qui unit jusqu’au bout, même s’il ne permet pas de tenir. « Un homme attentif au dernier sifflement d’une poitrine fidèle ne lâche pas la main de sa complice fidèle ensemble ils ont parcouru / vingt ans / la main dans la sienne ».

Et puis, enfin (?), l’arrivée…l’arrivée vers quoi ? « Et nous continuons d’avancer sans savoir » (…) « Comme je regrette / la fraîcheur de la nuit et même l’imminence / de l’exécution (…) au bout de trois nuits deux jours plus de soixante heures je croyais à la fin comme à l’inespéré / ce n’était / que / le commencement ».

Habiter le monde en poésie, c’est aussi oser dire ce monde tel qu’il est, tel qu’il va mal. Le recueil est courageux, dur à lire, souvent violent ; « cette traversée sans concession de l’inhumain dans l’humain ne laissera aucun lecteur indemne » (JP Siméon pour la préface).

La force des images venues sous la plume du poète oblige la conscience à s’ouvrir aux horreurs passées qui ne sont pas seulement des affaires du passé (l’abjection et l’inhumanité ne sont-elles pas tapies en embuscade, jamais très loin de nos vies…). Dire cet indicible, le seul moyen, peut-être, de traverser le temps et de rétablir un pont vers le futur, vers l’humanité…

©Martine Rouhart

Monique Bernier, Les hibiscus sont toujours en fleurs, roman, M.E.O., 2020, 190 pages.

Une chronique de Patrice Breno

Monique Bernier, Les hibiscus sont toujours en fleurs, roman, M.E.O., 2020, 190 pages.

2014 ! 20 ans après être partie précipitamment avec ses parents, Charlotte, 30 ans, revient au Rwanda, le pays des mille collines, pour savoir, pour obtenir des réponses aux questions qu’elle n’a jamais cessé de se poser. Pourquoi ses parents ont-ils refusé de lui parler du passé, se taisent et passent à autre chose ou s’irritent quand elle veut connaître les raisons de ce départ précipité ? Que s’est-il passé exactement, en dehors de ce qu’elle connaît par les media ? Charlotte au fur et à mesure de ses investigations découvrira que ses parents ont eu une attitude de fuite, peu glorieuse, en ne pensant qu’à sauver leur seule existence !

« Comme si le silence était synonyme d’oubli ! »

Nous suivons aussi Daniel qui, enfant rwandais, a grandi avec Charlotte, jusqu’au génocide de 1994.  Ce parallèle entre Charlotte revenue pour chercher à comprendre et Daniel, emprisonné, parce qu’il a participé activement au massacre, contraint et forcé par des mensonges éhontés de son oncle.

Charlotte visitera un mémorial à Murambi, où 1800 corps mutilés, positionnés tels qu’ils ont été retrouvés, hurlent en silence leur douleur… et la douleur de tout un peuple. « Le Cri » de Munch, et certaines œuvres de Géricault et de Jérôme Bosch me reviennent en mémoire…

Daniel, dès qu’il sera sorti de prison, souhaiterait travailler dans un mémorial comme celui de Murambi. Une forme d’expiation ?

Des interrogations fusent continuellement et la « blanche » Charlotte et les « noirs » autochtones ne réagissent pas de la même façon. Pour les Rwandais, il faut tourner la page ! Pour Charlotte, c’est inconcevable cette horreur, comment concevoir une vie ordinaire après cela, mais elle a eu lieu, fin du XXe siècle ! L’homme est un loup pour l’homme ! Est-ce que les loups atteignent ce niveau de cruauté et d’inventivité : faire le mal pour le mal ?

Charlotte et Daniel parviendront-ils à se rencontrer, l’un comme l’autre accepteront-ils leur passé, les manquements, le passage d’un côté à l’autre du combat, les mensonges, le clivage entre blancs et noirs… ?

« Comment font-ils pour vivre ensemble, victimes et bourreaux mélangés ? »

« Y a-t-il une différence entre tuer et laisser tuer ? »

Le lecteur sent l’horreur affleurer continuellement. Comme pour toutes les guerres, comme lorsque l’homme fait preuve de cruauté, de lâcheté, l’effort de mémoire est important pour que nous puissions nous regarder dans la glace et dire à nos enfants : attention de ne pas rééditer les erreurs de l’Histoire. Plus jamais ça !

J’ai lu attentivement d’autres livres qui ont parlé des génocides au Congo et au Rwanda : « Muzungu », roman très bien documenté aussi de Martin Buysse ; « Congo », superbe essai de David van Reybrouck qui se base sur beaucoup de témoignages. Le roman de Monique Bernier est de la même veine ! Un livre tout en pudeur, mais qui ne cache rien des atrocités commises au Rwanda. A lire absolument !

Monique Bernier, psychologue, était au Rwanda en avril 1994, au début du génocide. Donc, elle connaît bien le contexte. « Les hibiscus  sont toujours en fleurs » est son sixième roman. Parmi ses autres romans : chez L’Harmattan, « La magie du frangipanier » et ;  aux éditions Eperonniers : « Le silence des collines », sont également consacrés au Rwanda ; chez Mon Petit Editeur : « Le bruit assourdissant des étoiles » ; à Académia : « Pardon Pauline ».

©Patrice Breno

L’Exil vaut le voyage, Dany Laferrière, Grasset, (406 pages – 28€) – Février 2020

Chronique de Nadine Doyen

L’Exil vaut le voyage, Dany Laferrière,  Grasset, (406 pages – 28€) – Février 2020

Dany Laferrière, « écrivain japonais » dans la légende, n’est pas à son coup d’essai pour le roman graphique, deux ouvrages ont précédé : Autobiographie de Paris avec un chat et Vers d’autres rives.

Une couverture seyante : cet escargot coloré invite à prendre le temps de lire.

On ne peut s’empêcher de feuilleter une première fois, tant les attrayants dessins et portraits hypnotisent, aiguisent la curiosité et émerveillent !

On y trouve un plaisir triple : visuel, tactile, olfactif ! L’odeur du papier est là.

Pour Clémentine Mélois : « Chaque édition a son identité olfactive très singulière. Les souvenirs de lecture sont indissociables de l’odeur des livres ». Comme elle, collez votre nez au milieu des pages pour la respirer.

Quant au titre, il nous convie à partir en voyage avec l’académicien qui a beaucoup « bourlingué » comme chacun sait. Toutefois si le mot « exil » est souvent une étape douloureuse pour les déracinés, Dany Laferrière , en exil depuis 1976, a tenu à montrer le côté enrichissant de tous ces brassages de populations croisées. Ceux qui ont déjà lu l’auteur savent que son départ précipité de son pays natal, à 23 ans, a été provoqué par la disparition tragique de son ami journaliste Gasner Raymond. Le jour où tout a basculé, il écrit dans Chronique de la dérive douce  : « Je quitte une dictature/tropicale en folie ».

L’écrivain d’origine haïtienne commence l’ouvrage par un hommage à son « frère intellectuel de combat », Jean-Claude Charles, celui qui a suscité chez lui l’envie d’être écrivain. Il retrace son ascension, leurs conversations, puis sa déchéance, sombrant dans l’alcoolisme, frustré de ne pas participer aux salons.

Puis il évoque ce grand-père qui lui a insufflé le goût immodéré pour la lecture et son apprentissage précoce. « Lire, dormir et lire de nouveau. Cette sensation de flotter ». Passion qui se confirme à l’adolescence. Les livres sulfureux, cachés dans les piles de draps, lui procure « son premier orgasme par les mots ». Kipling sera le déclic pour envisager l’écriture. Mais c’est Doudou , gérant d’un club, qui le met au pied du mur, en lui remettant une vieille machine à écrire.

Une scolarité débutée à Petit-Goâve, poursuivie dans la capitale Port-au-Prince.

Un choc, « réveil brutal » de passer de l’odeur du café, de la mangue à celle de gazoline. « Du paysage de la nature au paysage humain. » L’autre choc a été de délaisser le créole pour apprendre le français, « une langue de civilisation » ! Pour ne pas « rester un petit sauvage ». Au risque d’être « vu comme un traître ». Il relate son parcours d’adolescent, le détonateur qui fit de lui un écrivain. Il confie son rituel d’écriture, comparant l’écrivain et le sportif !

On embarque pour Montréal avec « le jeune tigre » pour qui c’est le saut dans l’inconnu et son baptême de l’air.

On suit son installation dans sa petite chambre, son adaptation au climat, sa solitude comblée par la lecture, ses rencontres (dont une famille de libraires qui l’ont gavé de livres et de tendresse! Julie à la chaussure rouge), ses conquêtes féminines, ses retrouvailles avec Kero, « charnue, gorgée de vie », (réminiscences sensuelles de l’odeur de son corps), son intégration (« un boulot merdique » peu lucratif). Les quartiers d’artistes étaient fréquentés par « les nègres car dans ces coins- là, on leur fichait la paix ». La musique de jazz, de Nina Simone, de bossa nova, s’échappe des pages. L’ampleur de ses lectures impressionne ! (Bukowski, Salinger, Bashō, Issa, Césaire, Senghor, Borges, Debord, Miller, Barthes,les poètes haïtiens…).

Dans sa parenthèse américaine, il évoque les couleurs de New-York (black, red, yellow pour Whitman), la nourriture, le chanteur Bruce Springsteen, le cinéma « qui carbure le plus souvent au présent de l’indicatif » et les adaptations de livres. Il fait remarquer que dans les films français apparaît souvent un livre.

Loin de se centrer sur lui-même, il liste son panthéon d’exilés et leur consacre quelques pages : Ovide, Hugo à Guernesey, Mandela, Madame de Staël, Nabokov, Soljenitsyne…

Il glisse de nombreuses conversations, nous donnant l’impression parfois d’être à la table d’à côté. Il se fait conteur quand il restitue des anecdotes, signant parfois « Fellini ou Woody Allen ». Woody Allen, « le cinéaste littéraire ».

Il nous fait visiter la bibliothèque nationale de Buenos Aires, ville où son père fut ambassadeur. Dirigée par Manguel, celui-ci lui permit de s’asseoir sur le fauteuil de Borges. Toujours une anecdote ou un dialogue hilarant à relater !

Quand on jette un coup d’oeil à la table des matières, on note l’omniprésence d’illustres écrivains car dans cet ouvrage atypique, Dany Laferrière décline son amour de la littérature et met en valeur ceux qu’il a lus, connus, côtoyés, citant des extraits de leurs textes (dont un en joual). Un livre émaillé de références : « debout sur tes paupières » convoque Eluard, « Je pars demain à l’aube » renvoie à Hugo.

Le néophyte sera surpris par le vivier de poètes nés à Port-au-Prince ainsi que par tous ceux qui y ont séjourné. Son compagnonnage littéraire a été riche et éclectique et il lui tient à coeur de « payer sa dette » envers ceux qui l’ont nourri et envers les librairies, deuxième lieu qu’il visite dans une ville (après le cimetière).

Vu les événements actuels en Amérique, les pages sur James Baldwin retiennent doublement l’attention, prennent une tonalité particulière et suscitent l’émotion.

Le chapitre final renvoie à la famille de l’auteur qui a compris avec le recul combien sa mère, celle qui restait, a dû vivre l’exil plus durement. Une mère aimante qui lui apportait « un verre de lait chaud et bien sucré ». Une mère dont « l’état de santé n’est pas différent de celui du pays ». Une mère qui prit des risques en allant lui remettre une petite valise discrètement à l’aéroport, à l’insu « des tontons macoutes ». Une phrase de L’énigme du retour résume bien sa nostalgie : « L’exil du temps est plus impitoyable que celui de l’espace. Mon enfance me manque plus cruellement que mon pays ». 

En filigrane, se dessine la situation politique de Haïti : la dictature de Duvalier, Papa doc, que Graham Greene appelait « mad man », qui a contraint le père, activiste militant, (« tête pensante et tête brûlée » qui a connu la prison) à quitter l’île. Puis celle de Baby Doc que le fils fuit à son tour. 

« Le dictateur pensait me punir, ce fut une récréation », conclut-il ! Il fait un retour sur le passé quand Haïti s’appelait Saint-Domingue. Il aborde le virus du racisme. Il s’interroge sur la gloire ,le statut d’écrivain « un être sacré »,et sur l’identité. Il préfère répondre à la question « Où suis-je ? » plutôt qu’à « Qui suis-je ? ».

Dany Laferrière signe un ouvrage foisonnant, attrayant et enrichissant, aux dessins multicolores, éclatants, parfois naïfs. Vrai hymne à la littérature sans oublier des chapitres consacrés au cinéma, à la peinture haïtienne, l’art américain, aux artistes (Hopper, Van Dongen, Kahlo). Quelle érudition ! 

« Le bouquin passionnant « de Daniel Arasse « montre tout ce qu’on n’a pas su voir » dans un tableau et « qui pourtant sautait aux yeux ».

Il commente, décrypte les tableaux les plus connus de Hopper qu’il a reproduits.

L’auteur immortel joue avec ses stylos de couleurs dans la rédaction du texte, exauçant son souhait « d’écrire avec des couleurs, des rêves et des lignes ».

Il nous ferait même voir la vie en rose avec la décapotable, la baignoire, la chambre, la fleur de laurier -rose  ! Difficile de livrer un aperçu exhaustif !

Le romancier livre un témoignage touchant et sincère de sa résilience réussie grâce à ses lieux refuges, à ses multiples rencontres, à sa boulimie livresque, à ses voyages (Guyane, Amérique, Brésil, Mexique), sous les auspices de Legba, divinité vaudoue (1) et d’un anolis porte-bonheur. Un livre dense, inénarrable, inépuisable !

Humour, poésie et fantaisie. Une mosaïque multiculturelle ! 

Ne pas hésiter à quitter le récit de temps en temps, car « le souffle trop ample du romancier au long cours peut couper le vôtre » ! Quelle grâce d’écriture !

Cet OLNI (2) suscite extase, émerveillement, fascination, voire envoûtement. Soyons passeur comme lui. Que serait le monde sans livre ? Cet objet malléable, « fait de papier, d’encre et rêves » que Dany Laferrière met sur un piédestal.

Ce « pavé » qui recèle tant de trésors est une vraie œuvre d’art.


(1) : Legba : Dieu vaudou , gravé sur l’épée de l’académicien.

(2) : Objet littéraire non identifié.

© Nadine Doyen

Demosthenes Davvetas, Dans le miroir d’Orphée, éd Traversées, 2020

Article de Patrick Devaux paru sur le site de L’AREAW

Demosthenes Davvetas, Dans le miroir d’Orphée, éd Traversées, 2020

Demosthenes Davvetas, Dans le miroir d’Orphée, éd Traversées, 2020

Activités – Comptes-Rendus

Demosthenes Davvetas, Dans le miroir d’Orphée, poèmes,traduction et préface de Xavier Bordes, éd Traversées, 2020 15 euros

Poète grec traduit en langue française par Xavier Bordes, Demosthenes Davvetas conjugue le sens de la réalité à plusieurs temps en ce compris celui qui passe, drainant une vie en miroir où « sitôt que tu t’oublies tu te mets/ à écrire, tu te mets/ à tournoyer à travers le temps/ plume en apesanteur/ laissant ses traces/ dans le vide de la vie ».

L’encre peut se faire ciel bleu de la Méditerranée alors qu’aussi un monde complet peut surgir soudainement, image vive entre « deux fleurs toutes blanches/ l’une en face de l’autre », le souci du détail étant suffisant à évoquer « la dimension du monde », le doctorat d’Esthétique acquis par l’auteur à l’Université de Paris VIII n’y étant certainement pas pour rien.

Une philosophie douce, parfois aphoristique, imprègne une poésie dense prenant pleine conscience de l’événement ou de l’instant présent : « Tu t’abandonnes complètement à tel mot/ qui va te faire tournoyer dans/ la connaissance du Tout » avec cette approche d’un voyage très intérieur : « Regarde en toi pour voir/ le monde/ L’inverse n’est pas valable ».

La motivation à remettre en place une persévérance parcourt le texte écrit presque en volume architectural comme pour en faire un rempart protecteur de l’instant majeur perdu : « J’écris- j’écris -j’écris/ pour encore une fois tenter/ de bâtir un mur d’encre/ pour contenir/ la dangereuse hémorragie/ de mon amour perdu ».

Une sorte de désespoir très contrôlé habite ainsi le texte dans sa décision à vouloir perpétuer : « tu as fui à l’improviste/ la couche de l’amour/ et tu m’as laissé/ grenade de désir en mains/ dégoupillée/ prête à m’atomiser en l’air ».

L’énergie qui amène à vivre passe ainsi par la tragédie et l’expression de celle-ci, ce que nous savons aussi cher aux Grecs anciens.

Dans « Le sang d’un poète » de Jean Cocteau il y a cette image forte de la « Tête vivante de la statue qui l’observe », comme ici, en quelque sorte, la perte ou l’absence sont monumentalisées. Il s’agit suivant la postface de Cocteau de « surprendre l’état poétique », ce que fait admirablement Demosthenes Davvetas, descendant en lui pour resurgir, mieux, et aussi pour eux, au milieu des autres avec ou sans son Eurydice qui, on le sait, restera éternellement présente dans l’esprit d’Orphée : « Comme en un rêve incarné/ tu vins puis t’en allas/ et ce qui est resté/ de toi depuis lors en moi/ est un matériau/ que je veux exploiter/ pour ma poésie ».

Poésie rangée en colonnades d’éternité pour une écriture à lire gravée dans le marbre du temps non pas suspendu mais révélé à sa juste grandeur.

Patrick Devaux

Deux écrivains à la loupe

Daniel & Dominique ILEA

https://www.blackheraldpress.com/queneauetcioran-jeanpierrelongre

Deux écrivains à la loupe*

Dès la première phrase de son essai comparatif, Jean-Pierre Longre annonce une espèce de balancement dialectique : « Lorsque je lis Cioran, je pense souvent à Queneau, et lorsque je lis Queneau, je pense parfois à Cioran ».

Dans la foulée, on apprend que ces deux-là n’ont jamais eu « de relations suivies » (ni de correspondance, non plus) mais que – détail intéressant – Queneau, en tant que lecteur des premiers manuscrits de Cioran chez Gallimard, a veillé sur ses débuts ; c’était donc un vrai connaisseur de son œuvre, alors que l’on ignore si la réciproque était valable…

Qu’importe ! L’essentiel, ici, c’est cette sensation (quasi proustienne) de revécu, de relu – de proche parenté – que Jean-Pierre Longre ressent à la lecture des deux auteurs, à première vue si différents.

Mais, que peut-il bien les unir ? S’agirait-il de ce jeu de l’intertextualité assidûment pratiqué des deux côtés ? Si, cela aussi, certes, mais ce serait trop peu pour tout expliquer – et puis, ce procédé-là, ils le partagent avec mille autres écrivains du XXe siècle !

De fait, le comparatiste amoureux mettra au point un autre type d’approche (à la fois, si l’on veut, thématique, stylistique, psychologique, métaphysique) : suivre le fil rouge des obsessions qui, souterrainement, « travaillent » les deux œuvres.

Exemple : « le pessimisme radical mâtiné de fatalisme ironique », « entre certains textes de Précis de décomposition comme ‘Variations sur la mort’ et quelques poèmes de L’Instant fatal comme ‘Si la vie s’en va’, ou encore entre ‘Je crains pas ça tellement’ et quelques passages de ‘Paléontologie’ (Le mauvais Démiurge) ».

Or, paradoxalement (ou plutôt naturellement, cf. au susmentionné mouvement dialectique), les deux auront aussi en partage la jovialité, tant le fou rire que le fameux « pleurire » de Queneau – lequel, chez Cioran, vire au « cynisme » qui « débouche sur une forme de burlesque tenant à la fois du comique de situation et des écarts de langage ».

Pour eux, il y a donc « abolition de la distance entre trivialité et gravité ». L’essayiste avance même l’hypothèse tentante que l’« on pourrait sans doute analyser Précis de décomposition et d’autres recueils sous l’angle du ‘pleurire’ quenien » (son parfait correspondant en roumain, râsu-plânsu, tenu pour un trait du caractère des Roumains de toujours, l’est d’autant plus celui d’un Cioran, masochiste hors pair).

Saisissant, également, le parallèle entre le roman Dimanche de la vie de Queneau (avec son épigraphe hégélien d’Alexandre Kojève) et « Les Dimanches de la vie » (du Précis…) !

Chez les deux, on diagnostique une « quête de la quiétude spirituelle et du non-désir », jusqu’à souhaiter la perte du Moi : « S’évaporer, perdre son nom et son identité (comme Trouscaillon dans Zazie dans le métro) […] ». Voici Cioran, « au début de La Tentation d’exister » : « ‘On périt toujours par le moi qu’on assume : porter un nom c’est revendiquer un mode exact d’effondrement’ ».

De ces hantises queniennes-cioraniennes, il y en a beaucoup d’autres : pratiquer tour à tour la thèse et l’antithèse (sans jamais de synthèse), « le pour et le contre », mais aussi – et surtout – cultiver le doute, poussé jusqu’au paroxysme chez Cioran.

Là, on comprend mieux que tous deux soient volontiers des « penseurs fragmentaires » ; cependant, une différence subsiste : « Il semble que le roman quenien ait cet avantage sur l’aphorisme cioranien de laisser la porte ouverte sur des solutions aux impasses existentielles. Sans effacer le doute ». (Le bémol final rééquilibre un peu la balance…)

Une autre dissemblance au sein de leur ressemblance : bien qu’ils aient « l’humeur plutôt joyeuse », « on rit plus ouvertement en lisant Queneau qu’en lisant Cioran ». Humeur joyeuse issue peut-être même de leur « sentiment de mal-être », « d’étrangeté », de « l’atopia » – en somme (ajouterait-on), de leur mélancolie ; et, là-dessus, on pourrait invoquer la dialectique kierkegaardienne : « Le mélancolique a plus qu’un autre le sens de l’humour », et : « Le sceptique a souvent le plus de sens religieux » (« Diapsalmata », dans Ou bien… Ou bien…). Les deux « ne sont pas vraiment philosophes, mais écrivains » – recte des « losophes » (Jean-Pierre Martin dixit).

On aura aussi droit au dessert : un plongeon dans « l’exercice littéraire » de nos compères, Exercices de style de Queneau et Exercices d’admiration de Cioran, où il y a « […] comme une mise en scène du langage, une théâtralisation plus ou moins consciente des mots, ‘masque et aveu’, voilement et dévoilement méthodique de la langue. Et aussi écriture quasiment musicale […] ».

Mais, pourquoi le titre : Richesses de l’incertitude ? Parce que : « Avec des certitudes, point de style […] » (Cioran, Syllogismes de l’amertume).

Voilà comment Jean-Pierre Longre aura « élucidé la question pour mieux s’en débarrasser », d’une manière réjouissante – pour lui-même comme pour nous autres lecteurs !

Mai 2020.

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*. Cf. Jean-Pierre LONGRE, Richesses de l’incertitude. Queneau et Cioran / The Riches of Uncertainty. Queneau and Cioran, édition bilingue, traduit du français par Rosemary LLOYD, Black Herald Press, Paris-London, 2020.