Écrivains à découvrir: Angèle Vannier (1917-1980)

Angèle Vannier (1917-1980), la traversée ardente de la nuit, de Dominique Bodin & Françoise Coty, avec une préface de Jean-Pierre Siméon. © 2016 Editions Cristel, Saint-Malo.


Par Gérard Le Goff

Nota. Les références entre parenthèses qui suivent les citations correspondent à la numérotation des pages de l’ouvrage faisant l’objet de cet article. Les citations extraites des œuvres d’Angèle Vannier figurent en italiques.

Dominique Bodin et Françoise Coty proposent une biographie à la fois linéaire, dans le respect de la chronologie, et ordonnée par cycles selon « le temps cosmique d’Angèle Vannier » (page 22), rappelant ainsi que l’astrologie prit une place importante dans sa vie comme dans son œuvre.

Né le 12 août 1917 à Saint-Servan, dès l’âge de huit mois, l’enfant est confié à la garde de sa grand-mère maternelle. Celle-ci, veuve, vit à Bazouges-la-Pérouse, bourg planté au milieu de nulle part entre Combourg (le « berceau du romantisme », comme le proclame la réclame) et le Mont-Saint-Michel (cet aimant mystique).

La petite fille grandit dans une vaste demeure de granit, nommée le Châtelet, en compagnie de trois femmes, toutes aussi austères que ses murs : la grand-mère, Olympe, la tante Eugénie, pieuse et célibataire, et la servante Amélie, non moins croyante. Angèle qualifiera plus tard l’ambiance de la maisonnée de janséniste. En ses premières années, l’enfant écoute les contes et les légendes du pays, apprend des chansons populaires aussi bien que des cantiques, le tout prodigué la plupart du temps par Amélie.

A l’âge de huit ans, Angèle fait la connaissance de ses parents, de ses deux sœurs et de son frère. La famille réside à Rennes. Demeurera secrète la raison pour laquelle elle fut d’abord confiée à sa grand-mère avant d’être récupérée par ses parents huit ans plus tard. Comme, de même, on ne sut jamais pourquoi, devenue adulte, elle n’évoquera jamais sa fratrie. L’enfant suit une scolarité normale dans des établissements d’enseignement catholique. Durant les vacances, tout ce petit monde séjourne au Châtelet. Angèle en parle comme d’un temps heureux, composé d’escapades en forêt, de parties de pêche et de soirées au coin du feu.

Une suite d’événements tragiques bouleverse son existence. Elle a quinze ans quand sa mère meurt, le 1er décembre 1932. En 1933, son père fait faillite. La même année disparaît Olympe. « Ainsi de cette prime enfance insolite, presque sauvage, fortement marquée par la crainte de Dieu et la menace de l’enfer, Angèle va s’affirmer une jeune fille au caractère bien trempé » (page 32).

Après sa réussite aux baccalauréats, le reste de sa famille, notamment son frère, futur médecin, lui impose des études de pharmacie, « réputées convenables à l’époque pour les jeunes filles de la bourgeoisie contraintes de gagner leur vie autrement que par mariage » (page 32). Pourtant la jeune femme se sent plus attirée par la littérature, et plus particulièrement par la poésie. Elle écrit dans ses cahiers d’écolier depuis sa plus tendre enfance.

En 1939, l’étudiante en troisième année de pharmacie développe un glaucome. En novembre, elle perd la vue. Elle a vingt-deux ans. Tandis que le mal évoluait, personne dans son entourage ne voulut la prendre au sérieux. Traumatisée, elle quitte Rennes pour aller se réfugier au Châtelet. Elle y demeure prostrée toute une année. 

Sa sœur Hélène la rejoint bientôt pour cause de guerre. Celle-ci lui fait la lecture. Angèle découvre à l’occasion deux poètes : Paul Valéry et Paul Eluard, qui exercent sur elle une forte impression. Encouragée par la tante Eugénie et la servante Amélie, qui voient dans cette activité une thérapie, l’aveugle commence à composer des poèmes. L’ «[…] épreuve de la cécité a ouvert à Angèle Vannier la voie de l’expérience poétique, soutenue par son entourage le plus proche et nourrie de son univers d’enfance […]. Une expérience qui se fait dans la douleur et qui la transforme profondément, comme une deuxième naissance » (page 35).

Durant toute sa vie, elle n’aura de cesse de défier son terrible handicap en refusant d’apprendre le braille et d’arborer une canne blanche. Ses poèmes seront souvent dictés à son entourage ou enregistrés sur des bandes magnétiques.

Au Châtelet, on est abonné à la revue Le Goéland, publiée à Saint-Malo par Théophile Briant. Cet homme a été directeur de galeries d’art à Paris jusqu’en 1934. Poète et écrivain français, féru d’astrologie, il compte parmi ses relations : Jehan Rictus, Jean Cocteau, Francis Picabia, Colette, Max Jacob, Louis-Ferdinand Céline, mais aussi le danseur Serge Lifar et encore le couturier Paul Poiret. Désormais installé en Bretagne, à Paramé, dans un ancien moulin aménagé qu’il baptise : la Tour du Vent, il crée sa publication qui « tient à la fois du journal et de la revue, défendant une poésie à la fois humaniste et cosmique » (page 43).  C’est presque naturellement qu’Angèle Vannier songe à lui adresser quelques textes. Théophile Briant est subjugué. Il « […] ne cessera de répéter qu’Angèle fut sa plus belle découverte » (page 45).

Sous le parrainage de Théophile Briant et de l’astrologue Conrad Moricand, elle complète sa connaissance de la poésie (Milosz, Rilke, Supervielle) et découvre l’ésotérisme et l’astrologie. Cette formation complémentaire l’entraîne « dans une confusion du chrétien et du païen, entretenue plus tard délibérément dans sa vie privée comme dans son œuvre » (page 54).

Mais le mentor du Goéland l’incite également « à sortir de sa réserve, à se faire connaître dans d’autres milieux […] et à rendre visite aux grands qu’il connaît comme Colette ou Jean Cocteau » (page 54). Suivant ces conseils, elle commence à publier des textes dans d’autres revues et se rend à Paris. Elle rencontre Paul Eluard, qu’elle admire par-dessus tout, mais s’évanouit devant lui au premier rendez-vous, telle une midinette en présence d’une vedette de la chanson.

Théophile Briant fait éditer son premier recueil : Les songes de la lumière et de la brume aux Editions Savel en 1947. Il en écrit la préface. « Sous son titre apparemment romantique […] c’est une poésie des éléments, panthéiste (les eaux dormantes, la voix des arbres, l’esprit des pierres, l’âme des animaux) aux références religieuses, bretonnes, légendaires » (page 60).

Emportez-moi dans la charrette pauvre et nue / Avec le grand vieillard et la femme et l’enfant, / Emmenez-moi crever l’oraison des étangs / Des étangs noirs, pétris du charme des ciguës. (1)

Le recueil rencontrant un certain succès, ses textes faisant l’objet d’émissions radiophoniques, Angèle Vannier comprend qu’il va lui falloir s’ancrer à Paris. 

C’est en 1950 que Théophile Briant publie dans sa propre maison d’édition son deuxième recueil : L’arbre à feu, dont la préface est cette fois-ci rédigée par Paul Eluard en personne.

De ma vie je n’ai jamais vu / Plus beau visage que sa voix / Ses yeux portent l’âme des eaux / Blessés à mort depuis des siècles / Par le silence des grands bois / Son front descend de la lumière / Comme l’Egypte du mystère / Et sa bouche a juste le poids / Le poids terrible du bonheur / Que pouvait supporter mon cœur. (2)

L’existence de la jeune provinciale aveugle se transforme de façon spectaculaire. Parallèlement à ses activités littéraires, sa vie sentimentale devient, elle aussi, agitée, émaillée de brèves rencontres amoureuses. « Très vite il apparaît que depuis son débarquement à Paris, sous l’influence de Théophile Briant et de Conrad Moricand […] la jeune binoclarde bas-bleu, sans âge, d’un mètre cinquante, ronde, habillée comme une Marie Besnard dans son box d’accusée, cramponnée à son sac à main, figée derrière d’énormes lunettes, chrysalide peu propre à inspirer l’amour, s’est transformée en ardente jeune femme, très animée, aux grands éclats de rire, parfois véhémente, à la parole crue, assez impudique aux dires de certains de ses contemporains. » (page 69).

Cependant, la radio lui ouvre une voie royale vers le succès. « La poésie d’Angèle Vannier est servie par sa voix exceptionnelle, dont quelques auditeurs privilégiés […] ont déjà ressenti la puissance lors des lectures de ses poèmes […] » (page 71).

N’étant pas insensible à la chanson, elle va commencer à écrire des textes destinés à être mis en musique. Elle se produit dans les cabarets parisiens à la mode. Plusieurs compositeurs proposent de mettre en musique ses paroles, persuadés d’obtenir ainsi de grandes chansons. Grâce à Jean Cocteau, Angèle Vannier rencontre Edith Piaf, qui décide d’interpréter et d’enregistrer sa chanson : Le chevalier de Paris. Le titre remporte le grand prix du disque de l’Académie Charles-Cros en 1951. Son succès devient international. Une version, réécrite en anglais, est chantée par Frank Sinatra et, en allemand, par Marlene Dietrich.

J’ai pas peur des loups/ Chantonnait la belle / Ils ne sont pas méchants / Avec les enfants / Qu’ont le cœur fidèle / Et les genoux blancs. (3)

Mais Théophile Briant, le soutien de ses débuts, se méfie de ce succès jugé trop rapide et artificieux. Il met en garde sa protégée contre les attraits d’une vie facile et par trop mondaine. Ce qui n’empêche pas Angèle Vannier de produire de nombreuses émissions radiodiffusées. A la fin de 1950, elle a son émission hebdomadaire de vingt minutes sur Paris-Inter. 

En 1953, paraît son troisième recueil aux éditions Seghers : Avec la permission de Dieu. « Le livre confirme […] l’état de transe poétique né de rencontres amoureuses, comme voie d’accès à une autre réalité et s’exprimant par des poèmes surgis par rafales » (page 85). L’ouvrage reçut un excellent accueil critique.

Dors mon bourreau / Dors mon agneau / Dors mon seigneur / Mon serviteur / Mon climat des quatre saisons / Mon prisonnier mon vagabond / Mon vêtement de grand voyage / Mon oiseau rien que de passage / Dors mon gibier / Dors mon chasseur / Mon faux-semblant porte-malheur. (4)

C’est au printemps 1954 qu’Angèle Vannier va faire la connaissance d’André Guimbretière, professeur à L’Ecole nationale des langues orientales (dont il sera plus tard le directeur). Cette rencontre décisive se fait dans le cadre d’une réunion d’intellectuels et de poètes franco-belges, sous l’égide du Journal des Poètes, une influente revue bruxelloise.

Erudit passionné de poésie, André Guimbretière n’aura de cesse de promouvoir l’œuvre d’Angèle Vannier et notamment en Belgique. « Dès septembre 1954, l’accueil de la Belgique est chaleureux, orchestré par le Journal des Poètes. La presse salue la présence d’une poète aveugle, auteur de recueils distingués par Eluard et la grande romancière Colette […], mais aussi une vedette de la radio et de la chanson, auteur du Chevalier de Paris et de La Fille aveugle » (page 91). Dès lors, elle enchaîne les interventions dans ce pays : conférences, récitals que relaient les médias.

Cependant, à la même époque, Angèle souffre des disparitions successives de ses maîtres : Paul Eluard, fin 1952, Conrad Moricand en 1954 et Théophile Briant en 1956.

Son quatrième recueil : A hauteur d’ange paraît outre-quiévrain, en juin 1958, chez un éditeur de Dilbeek, dans la province du Brabant flamand.

Je me suis exilée dans le grain de la pierre / Et j’en reviens au goût du sommeil minéral / Non pas acte de mort ni retour en arrière / J’explore sans frémir la mémoire du sang / Pour retrouver les plis du premier mouvement / Et la langue interdite                                      aux fables des amants (5)

« Malgré les succès qui s’enchaînent depuis quelques années, Angèle Vannier, qui aborde la quarantaine, est lasse de cette vie erratique » (page 104). Elle rêve d’une union durable, de l’amour véritable. Son vœu le plus cher va se réaliser avec la rencontre de Michel Auphan : « […] un jeune homme de quatorze ans son cadet, qu’elle a croisé plusieurs fois depuis 1956 dans les milieux ésotériques celtes et les cercles divinatoires parisiens […] » (page 106). C’est un scientifique qui prétend réconcilier les mathématiques et l’astrologie. Il a publié un livre, en 1956, intitulé : L’astrologie confirmée par la science.

Le mariage est célébré civilement le 23 décembre 1959. Angèle Vannier considère cette union comme un pacte sacré, tout aussi empreint d’amour que de mysticisme. De son côté, Michel Auphan n’envisage pas l’existence sous le même angle. Il mène avant tout une carrière. Souvent absent, il préfère la fréquentation des scientifiques à celle des poètes.

En couple, Angèle Vannier s’est assurée une forme de vie sécurisée mais qui s’avérera cause de sécheresse créatrice. « […] depuis son mariage ouvrant une période affective relativement stable, elle n’a pu écrire une seule ligne de poésie pendant trois ans […] » (page 111). Elle songe un temps à travailler la prose, mais les résultats ne sont guère probants.

Au début des années soixante, elle reprend ses tournées en Belgique et renoue avec la célébrité dans ce pays qui lui a toujours prodigué un bon accueil.  En 1962, elle bénéficie de la reconnaissance des milieux lettrés en France « grâce à la sortie de son très attendu choix de poèmes assorti d’un disque pour lequel elle enregistre elle-même quelques-uns de ses plus beaux textes » (page 115).  Elle remporte le prix de poésie de l’Académie française en 1963.

Ces réussites lui permettent de renouer avec son activité radiophonique. « A partir du 19 mai 1962 en effet, sollicitée par France Inter, elle prépare une série de douze émissions de vingt minutes, chacune intitulée Climat, sous sa meilleure formule : mélange d’ésotérisme et de féerie bretonne, en s’appuyant sur son œuvre et celle de grands auteurs » (page 119).

Cette série connaîtra une large audience, suscitant l’admiration des plus grands. Ainsi René Char l’invite à lui rendre visite en son fief provençal.

Cependant, cette intense période de créativité retrouvée « ainsi que ses multiples prestations publiques en France et en Belgique l’ont fatiguée et amenée à procéder à une sorte de bilan littéraire et poétique, même et surtout personnel – les deux étant indissociablement liés » (page 124). En effet, les relations au sein de son couple se détériorent. Il est loin désormais « le mirage de la plénitude à deux » (page 125). Ils ne se sépareront pourtant qu’en 1967 pour finalement divorcer en 1971. « Fatiguée, insomniaque et très amaigrie […], elle s’effondre et doit annuler tous ses engagements de décembre 1963 et janvier 1964 » (page 125).

Les années qui suivent seront consacrées à des expérimentations aboutissant à de profonds changements. Dominique Bodin et Françoise Coty évoquent cette période sous le titre : « Le temps des métamorphoses (1963-1967) ». Angèle Vannier, conseillée par le fidèle André Guimbretière, étudie les nouvelles évolutions littéraires : que ce soit la prose avec le « nouveau roman » (Duras, Sarraute, Robbe-Grillet) ou la poésie. La découverte d’Yves Bonnefoy agit sur elle comme une révélation. 

Cette période de transformation aboutit à la publication aux éditions Seghers, en 1966, du recueil : Le sang des nuits. « La diversité virtuose de l’écriture va déconcerter les lecteurs français et belges et réjouir des poètes de la nouvelle génération comme Marcelin Pleynet ; [ …] Le livre […] reçoit les compliments d’Yves Bonnefoy qui y voit le meilleur de sa poésie et de René Char » (page 132).

Ce château m’appartient ce soir jusqu’à la gorge / Mon cri nourrit la nuit tournante des couloirs / Et les grands escaliers que mes pas interrogent / Et l’ombre d’un passé qui voûte le miroir (6)

Elle renoue avec l’activité radiophonique. En 1967, elle obtient de France Culture la réalisation d’une série de neuf émissions. Celles-ci sont basées sur des choix de poèmes des plus grands auteurs du vingtième siècle, ainsi que des siens propres. « Le public averti de France Culture […] salue le travail d’Angèle Vannier » (page 137). La performance est renouvelée en 1969 avec treize émissions, puis en 1970 avec six émissions, toujours sur France Culture.

Néanmoins, l’auteur semble ne pas pouvoir se satisfaire de ce succès. Elle caresse le projet de réaliser une œuvre en prose d’envergure. Ce souhait transparaît dès 1967, relayé par la presse. Elle travaille sur cette biographie imaginaire, sur cette invention vraie dans le doute et l’exaltation. Le manuscrit est publié par Flammarion en 1969, sous le titre : La nuit ardente. « La forme de l’ouvrage surprend à juste titre puisqu’Angèle Vannier elle-même laisse planer le doute : roman ? nouvelles ? long poème ? autobiographie ? » (page 147). Le contenu est jugé par la critique tout à la fois trop ésotérique, trop lyrique, trop onirique, pour ne pas dire : halluciné. Trop de tout, tout de trop. « A l’automne 1969, La nuit ardente est pourtant en lice pour le prix Goncourt dans la première sélection »  (page 147). Sans suite. Le public va lui aussi bouder le livre.

Ces tribulations vont pousser Angèle Vannier dans ses retranchements poétiques. Les secrétaires devenant trop coûteuses, elle va imaginer une « écriture orale » au magnétophone. Jusqu’à trois appareils sont utilisés en même temps. Elle prend l’habitude d’intégrer à ses récitatifs des extraits musicaux : musique classique, musique moderne, chansons de variété. Elle aboutit, selon elle, à une présentation dramatisée de sa poétique. « De cette époque tourmentée va naître la femme-parole somnambule, selon sa propre expression, accouchant dans la douleur par les cris et l’écriture automatique parfois, des grands textes fondateurs de Théâtre blanc et Rouge cloître, dont le sens profond échappera aux lecteurs les plus avisés » (page 152). 

En 1969, après les refus de Flammarion et de Pierre Seghers, elle adresse son projet : Théâtre blanc à une petite maison provinciale, d’excellente renommée cependant depuis les années 1950. René Rougerie est un éditeur de poésie inspiré, doublé d’un artisan amoureux du beau livre. C’est lui qui va publier les inédits de Saint-Pol Roux, sauvés du désastre par sa fille Divine.  Pour le moment, il accepte d’éditer le nouveau recueil d’Angèle Vannier en avril 1970.

Ce lieu n’est pas offert / il est le fruit d’un duel / Qu’on puisse y baptiser quelque chose de sable / n’est pas exclu du jeu pour le moment // Mais il faudrait l’appui / Lequel / Alors le jour pourrait tuer le jour (7)

Ses textes sont difficilement accueillis. « C’est une poésie qui n’est plus seulement narrative, mais plus fragmentée, plus orale, viscérale. Elle accouche comme toujours, à la faveur d’un état de transes sensuelles, d’images mentales érotiques, épurées par la cécité, qui sommeillaient dans une sorte d’avant-mémoire » (page 155). 

Mais la plupart des essayistes du temps ne perçoivent là qu’une littérature énigmatique et provocante. En 1972, Le rouge cloître est également publié chez Rougerie et connaîtra un semblable désaveu.

Des portes verrouillées / accostent le passant / Il y a parfois très longtemps / qu’à l’intérieur du cloître / le bruit des vagues seul aurait pu pénétrer /                                                    et qu’il absorbe / seconde après seconde / cet écart pourpre / de deux corps /                lisiblement sans cesse séparés (8)

Parallèlement, dans sa vie personnelle, Angèle Vannier subit une série de tourments et d’inquiétudes. Son mari Michel Auphan s’éloigne de plus en plus souvent, ostensiblement, laissant entrevoir la perspective d’un divorce proche. La servante Amélie, qui entretenait la demeure de Bazouges, se meurt. Des difficultés financières récurrentes la minent. Elle envisage de plus en plus souvent de vendre le Châtelet. Elle songe à quitter la capitale pour s’installer à Dinard, puis à Saint-Malo, se souvenant qu’elle était native de Saint-Servan et qu’Aristide Briant demeurait à Paramé.

C’est pourtant au cours de cette période de doute qu’elle s’attelle à un projet « prométhéen » (dixit les auteurs) qui sera au final intitulé : Les otages de la nuit. Commencé en 1968, l’ouvrage sera achevé en 1972. Il s’agit d’une « anthologie internationale d’environ cent cinquante poètes et romanciers aveugles […] » (page 163). Cette somme, se présentant sous la forme d’un manuscrit de sept cents pages, ne trouve pas immédiatement preneur. Il déroute à la fois les éditeurs en raison de son érudition et de son style particulier. « La superposition incessante du rationnel et de l’énigmatique, le passage du continu au discontinu, d’un chapitre à l’autre et à l’intérieur même d’un chapitre, désorientent le lecteur non initié, surprennent et passionnent les autres puisqu’il s’agit rien moins que du récit d’un voyage initiatique les embarquant au cœur de la cécité. » (page 163). Le livre ne sera publié qu’en 1978. Et encore, par une petite maison d’édition et dans une version tronquée d’une centaine de pages.

«  […] les difficultés de publication de cette somme gigantesque vont freiner ses ambitions et la conforter dans sa décision de se réinstaller en Bretagne […] » (page 163). D’autant plus que son divorce avec Michel Auphan est officialisé et notifié en 1972. Angèle Vannier le vit non pas comme l’échec d’un mariage (fait de société somme toute banal, même à l’époque), mais comme la ruine de sa théorie sur l’amoureuse alchimie.

La décision de retour au pays sera, quant à elle, entérinée en 1973. Angèle Vannier va commencer à vivre « le temps des replis », selon l’expression employée par Dominique Bodin et Françoise Coty. Semblant partager une certaine amertume avec l’aveugle, les auteurs écrivent : « Oubliée d’un Paris tout occupé à ses chapelles littéraires, fataliste sans être résignée, elle quitte [la capitale] et réintègre sa demeure familiale […] » (page 168). Plus question de vendre le Châtelet cependant ; au contraire, elle fait procéder à des travaux de modernisation et d’embellissement de l’austère demeure de granit.

De retour en Bretagne, Angèle Vannier multiplie les conférences, les récitals de poésie, les émissions de radio (sur France Culture et Radioscopie avec Jacques Chancel) et de télévision au cours desquels elle dit ses textes, s’inscrivant ainsi dans la tradition celte des conteurs.

D’ailleurs, dès 1971, à l’occasion d’un récital, elle fait la connaissance de Rémi Chauvet, jeune harpiste de talent (lauréat du Concours des Jeunesses musicales de France, entre autres), qui se produit sous le nom de scène de Myrdhin (Merlin, en breton). Ce dernier accepte de l’accompagner à la harpe et lui révèle ainsi sa vocation de barde. Aujourd’hui, il dirige toujours, et ce depuis 1984, les Rencontres Internationales de Harpe Celtique, festival européen qui se déroule, chaque mois de juillet, à Dinan. Leur collaboration va durer jusqu’en 1980. Avec lui, elle crée, notamment, La Vie tout entière, un spectacle, où se mêlent à la perfection musique et poésie, qui va, avec plus de soixante récitals donnés, circuler dans une bonne partie de l’Europe.

Elle prend également position sur des dossiers actuels, comme le féminisme ou le renouveau de la culture celtique, mouvement foisonnant qui bouillonne depuis la fin des années soixante. Parallèlement à ces activités diverses et variées, elle devient chargée de mission du Ministère de l’Education nationale avec pour objectif la sensibilisation des collégiens et des lycéens à la poésie. Elle va s’acquitter de cette tâche de 1976 à 1980, visitant de nombreux établissements scolaires partout en France. Elle intervient aussi en milieu carcéral.

La création poétique d’Angèle Vannier, par contre, durant ce temps, se révèle ardue. Elle semble vouloir réécrire sa propre vie, la peupler de personnages réels et imaginaires à la fois. Une sorte d’ « auto-hagiographie » précisent les auteurs : « A l’image de sa vie privée, son œuvre poétique devient circonstancielle (un même titre désignant tantôt un ensemble de poèmes, tantôt un montage pour un récital ou une conférence, tantôt une pièce de théâtre) sans véritable ligne directrice, sans publication majeure, dispersée dans des revues. » (page 176). 

Elle parvient tout de même à proposer chez Rougerie un recueil achevé : Ordination de la mémoire (au titre révélateur) qui paraîtra en 1976.

Faudrait-il s’ouvrir la mémoire / comme une veine sous la mer / Chercher à tâtons dans les cendres / le point vulnérable du feu / Et dans la mort / Dans la mort / fermera-t-on la porte de la grange / qui bat / qui bat / depuis que / Depuis que cet orage a découpé tout vif / le phrasé des lilas le soir / qui balançaient / qui balançaient… (9)

« Scrutant désormais sa vie et ses textes comme un seul et même rébus, Angèle Vannier se place au centre de son œuvre satellisée autour d’elle : images et personnages, signes et symboles, investis d’un même degré de réalité […], ce qui lui permet d’en disposer librement et, par une confusion fascinante du temps réel et du temps imaginaire, de pénétrer elle-même dans l’espace de l’écriture […] » (page 177).

Son style et les thèmes traités, de plus en plus énigmatiques, apparaissent aux yeux de certains, même parmi ses fidèles, comme les prémices d’une folie à venir. Ainsi, Rougerie lui refuse son Juan, sorte de livret d’un opéra impossible et demeuré inachevé. Cette création chaotique aboutit parfois à une œuvre inspirée. Dans cette veine, Dominique Bodin et Françoise Coty privilégient le texte : L’écharpe rouge et les chiens bleus, paru en revue en 1977.

Si vous voulez que je revienne / tenez en laisse les chiens bleus / qui se découpent sur la neige. / Ils ont veillé sur mon berceau / ma mère était sans homme au fronton de la fable / mais votre cou s’enroule — et le mien — / sur une écharpe rouge / qui m’envoûtait à la naissance / au fond d’un lac / où je perdais mes yeux / éblouie. (10)

Malgré tout, Angèle Vannier continue de donner des spectacles, la plupart du temps accompagnée à la harpe celtique par Myrdhin. Mais l’épuisement physique la guette. Elle avoue souffrir du cœur. 

« […] après une nouvelle séquence de deux ans de sécheresse poétique, les derniers grands poèmes de Brocéliande, écrits en sept jours, […] seront publiés en février 1979 chez Rougerie sous le titre Brocéliande que veux-tu ?, constituant son dernier recueil de poèmes achevés […] » (page 178).

Que veux-tu Brocéliande avec tes grands yeux verts / battus / cernés par les caresses des amants / noués et dénoués au bord de ta fontaine / ton cœur ricoche dans la nuit / sur les serments défaits (11)

Un programme lourdement chargé l’attend en 1980 : « […] avec trois prestations officielles, un récital, plusieurs conférences sur le surréalisme et les poètes Eluard, Bonnefoy, Breton, un périple turc ponctué de nombreuses réceptions […] » (page 195). A son retour à Bazouges-la-Pérouse, elle souffre d’une bronchite et semble épuisée. Elle s’éteint peu après. Elle a soixante-trois ans. « Son acte de décès porte la date du 2 décembre, jour de la sainte Viviane […] elle est inhumée le vendredi 5 décembre au cimetière jouxtant l’église paroissiale de Bazouges, non loin du Châtelet» (page 196).

Avec la présente chronique, je n’ai fait qu’effleurer la richesse du texte de Dominique Bodin et Françoise Coty. Les auteurs ont pu accéder aux archives familiales et converser avec des familiers de l’écrivain disparu. Leur biographie détaillée constitue une excellente introduction à l’œuvre d’Angèle Vannier. C’est d’ailleurs la première biographie consacrée à la poétesse de Bazouges-la-Pérouse. L’ouvrage est complété par une somme iconographique impressionnante, par une bibliographie et par un choix de textes.

Les écrits d’Angèle Vannier sont assez difficiles à se procurer, surtout les premiers. A titre personnel, je recommande l’anthologie : Poèmes choisis, parue chez Rougerie en 1990, et toujours disponible, qui permet la découverte d’extraits de toutes ses œuvres de 1947 à 1978.

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  1. Emportez-moi, in : Les songes de la lumière et de la brume.
  2. De ma vie, in : L’arbre à feu.
  3. Le chevalier de Paris.
  4. Tu as bien fait ton métier d’homme, in : Avec la permission de Dieu.
  5. Je me suis exilée, in : A hauteur d’ange.
  6. Présence d’un château, in : Le sang des nuits.
  7. In : Théâtre blanc.
  8. In : Le rouge cloître.
  9. Elle se perd, in : Ordination de la mémoire.
  10. Clef, in : L’écharpe rouge et les chiens bleus.
  11. Avec tes grands yeux verts, in : Brocéliande que veux-tu ?

©Gérard Le Goff

Service de presse n°60

Traversées a reçu :

Les recueils suivants :

  • Les beaux jours

roman

Annie Préaux

M.E.O., 2020, 145 pages

Les beaux jours d’Annette s’arrêteront à sa puberté : telle est la sentence proférée par une de ses grands-mères. Ce ne sera pas l’unique prédiction empreinte de stéréotypes, voire de superstitions, à laquelle la toute jeune fille est confrontée. Durant ses années de jeunesse, elle va craindre pour sa vie, mais aussi chercher à comprendre, à trouver le sens de l’existence dans le monde du vivant et des humains. Contrairement à sa cousine Jeannette, qui, elle, restera mal à l’aise avec elle-même et la société, « clouée à quelque pilori fabriqué par ses croyances les plus profondes » et persuadée d’être promise à l’Enfer.

  • Branche d’acacia brassée par le vent

poésie

Florence Noël

Huit mouvements sur des photographies de Pierre Gaudu

Le chat polaire, 2020, 58 pages

 » C’est là: dans le bougé des sèves, poussée organiste, ligneuse impatience – infléchie d’un soubresaut – dans le bougé des lèvres gonflées et si tendues dans le vouloir te dire. « 

Inspirés par le Cantique des cantiques, voici huit moments d’une rencontre amoureuse sous un acacia agité par le vent que Florence Noël vous invite à vivre comme huit mouvements mettant en musique les saisons d’une vie d’amour.

  • Le chant de la mer à l’ombre du héron cendré

poésie

Sonia Elvireanu

L’Harmattan, 2020, 123 pages

La solitude s’allège doucement de ses fardeaux anciens.  Après  l’errance,  le désert, il vient l’instant de trouver la Voie, rencontrer le héron cendré, le cygne des confluences,  le rêve d’autres rivages.

En « quête d’infini », elle apprivoise les lointains, le chant de la mer, la soif, le berceau où la lumière se pose. Alliance d’eau et d’espace.

La présence de l’Etre aimé, devient indicible rayonnement intérieur, avec la grâce de l’horizon retrouvé,  « enfants de lumière, nous galopons le ciel dans les bras ».

L’errance devient légère. Un bleu nouveau, la Beauté chante, le brouillard fleurit dans l’Arbre.  « Le cœur du jour » accepte la coexistence douleur et joie sur la même branche.

L’Ombre et la lumière, réunis,  la neige et l’été brûlant, l’herbe et la mer, l’écorce et le nuage.

L’Amour est la grande force qui soulève l’écriture vers l’harmonie paisible des paysages, l’âme liée au secret d’une parcelle d’éternité.

Ecriture née de l’expérience d’un état extrême qui brise les limites, foudre dans le cœur où se niche la poésie. Passage du personnel à l’universel, le chant touche le lecteur, par son émouvante limpidité. Les  mots de Sonia Elviréanu  sont autant de gal ets ronds posés sur les traces de l’Etre aimé, jusqu’au rivage où « un mot s’élève de la mer » le mot de la Renaissance.

  • Eau donnée

Alain Clastres

poèmes

Unicité, 2020, 54 pages

Ce recueil, en même temps que de marquer un étonnement ou un émerveillement devant l’étrangeté ou la beauté des choses, essaie de faire ressortir que chaque chose, chaque être est l’expression, la cristallisation, la réponse silencieuse de la réalité mystérieuse qui ne peut cesser d’être.

Et même si l’on vit les changements, les transformations du monde, l’unité, l’éternité du réel, au fond nos natures profondes, restent toujours présentes. Pourrait-il, d’ailleurs, en être autrement ?

Cette perception peut amener un sentiment de plénitude, d’apaise ment, de respect ou de joie. Mais elle peut aussi amener à un sentiment moins conflictuel avec le monde et les autres.

L’attitude générale d’opposition des hommes entre eux, et tous les conflits meurtriers qui vont avec, tient, pour une large part, à une vision limitée d’eux-mêmes et du monde qui les entoure, une vison largement repliée, centrée sur eux-mêmes.

La poésie, par ses modes d’expressions, qui bouscule une rationalité étroite, qui peut relier des réalités éloignées, qui peut créer des images, faire surgir des sentiments nouveaux ou des intuitions nouvelles, peut participer à une saisie différente, plus large du monde et, peut-être un peu, à un apaisement du monde.

Les poèmes à la fin du recueil sont d’ailleurs une défense de la poésie.

  • Essent’ciels

Fabienne Moineaud

poèmes

Interventions à Haute Voix, 2019, 60 pages

  • Haïkus des bords de Marne

Jean-Hugues Chuix

Association francophone du haïku, collection Solstice, 2020, 63 pages

Jean-Hugues nous invite dans ce recueil (bilingue) à partager ses moments de découvertes et de petits bonheurs lors de ses déambulations au fil des saisons en bord de Marne, non loin des célèbres guinguettes pour notre plus grand plaisir. Et comme le dit Jean-Hugues mieux que moi: La Marne, toujours la même, jamais la même, simple, belle, changeante et éternelle, qui accroche et décroche le regard, accompagne la rêverie du promeneur, au fil de l’eau et des saisons…

Les jupettes, les kayaks et les hérons guinchent ensemble.

Suivons-les, approchons le pêcheur, vient une ablette… ou un kaïku!

Daniel Py

  • Jardin(s)

Francis Denis

La route de la soie, 2020, 159 pages

« Préfacer, postfacer, nous préférons passer, glisser, nous « effacer », comme les personnages si attachants et tristement oubliés de Francis Denis.

Rêveurs et acharnés, pitoyables démons venant gratter les portes de nos cerveaux-greniers.

Tant de tendresse inaboutie ! Combien de crimes n’avons-nous pas commis au nom d’impossibles amours ? Combien de rêves avons-nous faits brouillant les cartes du réel ? Vagabonds de l’esprit…

Mais que sommes-nous d’autre ? Connus ou inconnus, encensés ou méprisés, nous ne sommes que des naufragés sans boussole. Les uns bien à l’abri, dans le carré des officiers, exhibant un galon dans un galion à la dérive, les autres nus et solitaires, sur des radeaux de déraison.

Où nous allons, nul n’en sait rien.

Mais peut-être à la fin il n’y a que nos songes, accostant sans fanfare, sur les terres astrales, aurores boréales de Mondes inventés. « 

Alain Cadéo

  • Lapidaires

Gabriel Zimmermann

poésie

Tarabuste, 2020, 173 pages

Des textes poétiques en vers libres qui évoquent l’énurésie infantile, la mort des chemins, un ciel obscurci par l’orage, l’évanescence des mots, l’estompage des souvenirs, le léchage d’une flammèche, des éclats de lumière, le poids du silence et le hennissement d’un cheval bleu.

  • La mémoire des trembles

Robert Nédélec

Petra, 2019, 115 pages

Les poèmes en prose de Robert Nédélec sont d’étranges mises en scène de ce que le regard et la mémoire des autres poètes ignorent. Les vignettes sont pourtant “évidentes” dans leur propos mais généralement le regard se porte ailleurs.

Il faut donc se laisser diriger par l’auteur à l’image de celle qui dans le texte “Réouverture provisoire” engage à ressortir — en un effet de rattrapage de nos coffres ou oripeaux — ce qui permet de ressusciter des morts.

De fait, Nedelec est tout sauf un économe. Et il apprend par son écriture et ses propos à rouvrir les yeux là où le texte échappe au papier glacé et aux règles édictées par les maîtres des octrois poétiques. A savoir les seigneurs qui obligent le poète quidam à parler dans l’hygiaphone là où son écoute est pour le moins dubitative.

Qu’importe à Nédelec : il ose brasser sa poussière de phrases qui a priori n’ont rien à voir avec la vague géante où les ego-albatros plongent  en leurs costumes emplumés.

Ici, parmi les trembles et le vent, on se promène, là où tout n’est pas transparent et l’air pas forcément sain.

C’est avec l’amour des lignes courbes, des chemins de traverse et des impasses que Nedelec se promène en divers temps et divers véhicules —  à moteur ou non — qui tintinnabulent ou grincent.

Mais l’auteur transforme ces textes en espaces singuliers d’un bien étrange jardin. Il est plein de surprises mais n’est pas créé pour le tourisme de masse. Dans chaque carré ( il ne fait jamais plus d’une page — sauf le dernier) croissent bien des fleurs de l’apocalypse.
Elles enflent, se craquellent mais ne se fanent pas. Elles n’ont pourtant rien d’artificiel et n’expirent jamais même lorsque l’ombre dérobe la clarté en de tels “récits” d’actions, réflexions et visions.

Jean-Paul Gavard-Perret

  • Mes orients

Michel Dunand

poésie

Jacques André éditeur, collection Poésie XXI, 2020, 83 pages

Michel Dunand dessine ici le lieu de l’écriture et de la vie. Ce sont là les seuls biens qu’il ne faut pas épargner tant que cela est possible. Le poète y trace son périple, brouille la mélancolie à travers lectures et paysages. À savoir : Tous les fruits [qui] font rêver. / Ceux qui ne tomberont jamais. / Ceux qui tomberont. La propre vie du poète – en ses « écarts » de voyages, de lectures, sa sagesse et son écriture – rappelle qu’il faut demeurer fidèle à qui et ce qui nous retient à l’existence. Que demander de plus à la poésie lorsqu’une telle décision radicale l’impose ? Dunand y ose son intimité sans le moindre égotisme. Il recolle par lambeaux les morceaux qui le font : seul l’idiot ne verra pas qu’il s’agit des nôtres. Et si l’auteur affirme : Dors en paix, monde inconnu, il poursuit son rêve fou. Je renonce à tout sauf au rien, écrit-il. Et ce au nom d’un instinct vital. Dès lors les déserts d’ennui se dissipent là où les chats glissent vers le tronc de nos heures sous divers pelages.

Jean-Paul Gavard-Perret

  • La noyée d’onagawa

Marilyne Bertoncini

poésie

Jacques André, 2020, 51 pages

« Elle me manque infiniment »

La femme de Yasuo Takamatsu a disparu, emportée par le tsunami qui détruisit Fukushima. Yasuo prend des cours de plongée sous-marine pour la retrouver. Ne souriez pas : depuis qu’Orphée descendit aux Enfers à la recherche de son Eurydice, nous avons appris à reconnaître l’universalité de certains drames intimes. La Noyée d’Onagawa nous fait voir, avec toute la densité et la délicatesse du poème, l’enchaînement des événements terrifiants qui bouleversèrent le Japon en 2011. On y voit d’abord le printemps naissant, délicat et ténu comme un haïku, puis la stupeur devant l’immensité de la vague qui se précipite vers la femme, on erre parmi les débris avec Yasuo, et on a le cœur qui se serre en le voyant prendre la décision d’aller la chercher. Ce n’est ni sensationnel ni voyeuriste : quand vous lisez ce texte, vous accompagnez le mari, votre main est sur son épaule, et vous imaginez les flots ondulants et tourbillonnants qui emportent la « noyée d’Onagawa ».

  • Nuée

Michel Gremeaux

roman

L’Anacoluthe, 2019, 200 pages

On dirait un lieu en coupe observé sous la loupe d’un entomologiste.

Il y est question d’une adolescente recueillie par une femme dans une maison retirée en haut d’un lac, d’une éthologue, d’un chat noir, de documents classés secret d’Etat, d’agents spéciaux qui guettent, en un mot d’une nuée de choses et d’êtres pendant que la durée s’allonge à n’en plus finir.

Quelque chose qui désigne et cache à la fois, met au jour et en même temps laisse dans l’ombre.

C’est en somme l’avènement d’un lieu qui serait comme une personne.

  • Paysage avec mare

Poèmes en prose

Jacques Boise

accompagné de sept gravures de Marie Alloy

A l’index, collection Les Plaquettes, 2019, 51 pages

Jacques Boise se définit comme : « sinon secret du moins 

discret par nature » et il est vrai que ses mots savent nous

parler de cette nature, la regarder, la décrire. Vagabond, 

voyageur par destination ; amateur de livres. Il marche lieue

après lieue, y perdant des livres. Il ajoute, parfois « qu’il n’a 

pas d’âge » et qui le connait un peu serait prêt à le croire. 

Après la publication de certains de ses textes dans les revues 

« À L’Index » et « Paysages d’Écrits » il nous livre, ici, une 

première suite de poèmes en prose.

  • Quantique de l’ombilic

Christophe Schaeffer

Poèmes

L’improbable, 2020, 65 pages

Christophe Schaeffer nous offre un savoureux cocktail de vers agrémentés d’ironie sur fond de métaphores. Les images se déploient au fil des pages et ne manquent pas de nous surprendre comme une pluie glaçante. On plane et l’on ne redescend pas indemne. 

« L’homme grattait sa vie 

sur un ticket de loterie

jusqu’au jour où il empocha 

le gain de son infortune »

Comme Rimbaud, il a compris que le poète doit se faire voyant, donc il voit au-delà du réel conventionné. Il nous décrit un univers où tout se fait à contresens aussi constate-t-il que :  

« le lac s’engouffra dans la vallée

descendit jusqu’au village

qui trempait dans un alcool charmant »

De par sa finesse d’esprit, il malaxe les mots avec dextérité. Il les transformer et les détourne de leur sens commun, il dérive, dirait-on, dans le métalangage. Cela dit, dans chaque poème il y a un message à décoder :

« Le drame se renversa sur la table

aspergeant le monsieur bien habillé

Le garçon se précipita avec une éponge

mais il était trop tard

Le drame était indélébile

et pantalon immaculé »

Ici l’action est portée à son paroxysme : le drame est synonyme de l’irréparable. La fatalité affiche aussi une présence notable :

« Bien qu’insomniaque

Il mourut dans son sommeil »

Sous la plume de Christophe Schaeffer fleurissent tant de figures de style comme cet oxymore qui ne passe pas inaperçu :

« Il était de ces ombres silencieuses

qui se terrent dans les interstices de lumière »

Le poète nous entraîne aussi de la finitude à l’infinitude :

« Son collant noir attirait les étoiles

au moment où il fila »

Tout est passé en revue dans cette Quantique de L’Ombilic : les contraires se dévoilent, les oppositions se remarquent. Ainsi le poète philosophe semble nous inviter à porter un regard nouveau sur notre environnement matériel et immatériel afin de redéfinir notre place par rapport à lui.

Maggy De Coster, http://www.pandesmuses.fr/ 

NDLR : Christophe Schaeffer est docteur  en philosophie, poète et artiste. Il mène une double activité, à la fois en tant qu’auteur (une vingtaine d’ouvrages publiés) et créateur lumière pour le spectacle vivant depuis 1996.

  • Le silence des oiseaux

Michel Arnold

Poèmes

2020, 51 pages

Vice-président de l’AREAW, Michel est décédé voici deux ans. Il laissait un recueil de poèmes inédit, Le silence des oiseaux.

Il faut bien le reconnaître, les écrivains modestes sont rares. Michel Arnold en était. Sur notre site, ce qu’il disait de lui tenait en peu de mots: Artisan éditeur. Rédacteur en chef de la revue namuroise Confluent.

Et pourtant, quelle variété dans ses centres d’intérêt, quelle richesse d’invention: le poète, publié dans nombre de revues importantes, comme Marginales, le Journal des poètes. L’histoire Namur et de sa province: Petite histoire du cinéma à Namur, Les allumeurs de réverbères de Namur, sans oublier ses sculptures, l’organisation de nombreuses expositions, à Arbre notamment, son activité de relieur, le temps qu’il consacrait à Confluent, à Reflets Wallonie-Bruxelles, la revue de l’AREAW

C’est que le poète devenu « silence d’oiseau mort/ sur les falaises du sommeil » continue d’exister à travers ses phrases truffées d’oiseaux pour celle qu’il évoque au point de vouloir nous la faire reconnaître quand « elle parle d’un pays/ entre le rêve et la mémoire ».

Belle poésie ouverte comme une main distributive où, à l’instar d’un poète comme Jean Rousselot, l’être intérieur se veut humain avant de se prétendre poète.

Les « mots passeurs d’eau aux saisons de la nuit » nous font, en effet, penser aux grands poètes de la mémoire tels Marcel Hennart ou Albert Ayguesparse.

Patrick Devaux

  • La sourde oreille et autres menus trésors

Béatrice Libert, Poèmes; Pierre Laroche, Collages

Editions Henry, collection bleu marine, 2020, 45 pages

Depuis la nuit des temps, les expressions toutes faites sont un régal de la langue française qui a séduit bon nombre d’écrivains et d’humoristes. Parmi eux des poètes, et c’est le cas dans ce recueil où chaque page contient quelques-uns de ces trésors. Humour, tendresse, étonnement, fable, comprine, jeux de mots font de ce nouveau livre de Béatrice Libert une salve contre l’habitude.

Les collages de Pierre Laroche sont autant de jeux d’esprit que les enfants s’amuseront à décrypter. A consommer sans modération.

Le caernet pédagogique rédigé par l’auteur peut être téléchargé gratuitement sur deux sites: www.beatrice-libert.be et http://editionshenry.com 

Pour une rencontre en classe ou en médiathèque, écrire à beatricelibert@yahoo.fr 

  • Tout peut commencer à trembler

Lucien Noullez

poèmes

Revue Nunc/Editions de Corlevour, 2020, 92 pages

Du tremblement (de la langue, du cœur) naît la poésie, et chez Noullez, elle prend la forme nécessaire de petits conditionnements : blocs et gouttes de sens, manières de fables parfois cocasses, souvent graves, toujours légères, puisque la primauté, donnée aux images et aux étranges rapprochements, sans omettre la musique qui fournit à son auteur des « tremblettes ».

Les thèmes, et Dieu n’est jamais loin : Dieu au « confessionnal » qui tance doucement l’audacieux Lucien ; Dieu qui « est passé dans (son) sommeil », et même le « Dieu » « qui a commencé le monde » : manière d’apologue, puisqu’il faut « commencer à trembler » ou « à écrire » : ce qui relève du même.

Rien n’est donné, rien n’est stable, rien n’est définitif, et cependant, la langue s’invente « beaucoup de chemises dans le ciel », se « donne le temps de comprendre », et parfois elle croise le filial et le poétique :

« Une langue sous le terril.

Les morts ont une bouche noire ;

Que faisons-nous de mieux

dans le poème ? » (p.64).

Le poète salue la « petite patate », « la colère d’un petit garçon », désire « s’éteindre » mais « je ne trouve pas le bouton » : à l’ordinaire de la vie, avec ses chagrins, ses peurs, ses hésitations, le poète greffe la chance du poétique, celle qui donne des ailes au convenu, déroge à la banalité, « s’envole » :

et cette poésie ne nous garantit pas d’être sauvé, en dépit de sa légèreté aérienne et cocasse :

« Je vais mourir.

Comme tout le monde, me direz-vous.

D’accord, mais je ne suis pas tout le monde » (p.60).

L’auteur de L’ouïe fine (Phi) se donne dès le premier texte un « précepte » d’écriture : avant que d’écrire, encore faut-il « ranger » son cœur, sa table d’écriture. Il y a de quoi, dès la troisième page, les « morts » s’amoncellent et le « gros chagrin » déborde, qu’il faut corseter, d’humour, de finesse, d’invention ; à ce trop « de morts » les poèmes répondent par salves de vie : le parfum des « épices du Pakistan » qui s’invite chez le marchand ou l’« accordéon » qui redonne vie et vitalité aux poumons engorgés.

« Un jour je n’irai pas au Paradis » : Lucien s’est souvenu de Chavée « Un jour je n’irai pas à l’Académie » ; clin d’œil venant de quelqu’un qui n’aime pas trop les chaînes de la notoriété !

La musique et l’oiseau ; la foi et les doutes ; le poète « sans ailes » ; le poète qui ouvre la fenêtre sur le boulevard et consigne le réel qui lui tombe sous les yeux ; le « vous » souvent convoqué comme ami, témoin, anonyme ; un univers se décrit là, simple parce que profond de promesses au sein de la difficulté, parce que la voix qui s’énonce là, identifiable par ses petites grappes de saillies intelligentes et gravées au sceau de l’humour, relie le lecteur aux préoccupations universelles de quelqu’un qui a pris le pli et le temps d’écrire, non sur soi, mais autour de soi, dans l’enfilade des jours et des peines : la pulsation du vivre, l’ombre de la perte et des morts, l’éclat de l’oiseau quand manque la lumière et cette musique d’une poésie sautillante comme un cœur.

Un très grand livre.

L’édition, avec rabats, très soignée (le rouge du titre en léger décalage), de ce dix-huitième livre de poèmes, en trente-cinq ans d’écriture, est une vraie réussite.

Philippe Leuckx, http://www.lacauselitteraire.fr/ 

  • La Voie – Le Tao suivi de Dans le courant du temps (Méditations aux Himalaya)

Germain Droogenbroodt

poèmes

L’Harmattan, 2019, 126 pages

Traduit en chinois comme « Tao », « La Voie » est un recueil philosophique et un pont poétique entre les cultures occidentales et orientales, une médiation poétique avec des références à la mythologie grecque et plus encore aux philosophies orientales. Ces oeuvres sont suivies de « Contre-Lumière » et « Dans le courant du temps. Méditations aux Himalaya ».

Les revues suivantes :

  1. A l’index ; 40, mars 2020 ; Epouville, France
  2. Art et poésie de Touraine ; 242, automne 2020 ; St-Cyr-sur-Loire, France
  3. Le bibliothécaire ; deux/2020 ; avril à juin 2020 ; Genappe, Belgique
  4. Cabaret ; 34, été 2020 ; La Clayette, France
  5. Coup de soleil ; 108/109, juin 2020 ; spécial Béatrice Bonhomme ; Annecy, France
  6. Décharge ; 186, juin 2020 ; Auxerre, France
  7. Le Gletton ; 527 à 533, mars à septembre 2020 ; Chantemelle, Belgique
  8. La lettre de Maredsous ; 49ème année, 2, août 2020 ; Yvoir, Belgique
  9. Libelle ; 321, mai-juin 2020 ; Paris, France
  10. Nos lettres ; 34, juin 2020 ; 35, septembre 2020 ; Bruxelles, Belgique
  11. Traction-Brabant ; 89, juillet 2020 ; Montigny-les-Metz, France

Béatrice Libert, La nuit porte jarretelles, Cactus Inébranlable éditions, coll. Les p’tits cactus.

Chronique de Claude Luezior

Béatrice Libert, La nuit porte jarretelles, Cactus Inébranlable éditions, coll. Les p’tits cactus, Préface de Jean-Pierre Verheggen, 2020, ISBN : 978-2-39049-006-7

D’emblée, l’auteur (fichtre, faut-il dire l’auteure ou l’autrice ?) nous avertit, sur un mode ferroviaire : En raison d’un périmètre d’insécurité, le poème à destination de votre existence entrera voie cérébrale droite. Car c’est bien l’hémisphère droit qu’il faut ici actionner : celui de l’intuition, de la musique (des mots), de la créativité, de la reconnaissance faciale.

Tout un programme en contrepoint du littérairement correct. À rebrousse-poil des conventions, comme le précise le préfacier Jean-Pierre Verheggen : Même avec un entonnoir sur la tête, on peut réfléchir, pas vrai ? Peut-être est-ce là non pas le ciboulot, mais le boulot ou le génie du fou du roi ?

Aïe, attention à votre épiderme du bien appris : c’est qu’il s’agit d’une collection Les p’tits cactus ! Béatrice Libert, à la bibliographie fort honorable, aurait-elle un côté sadique bien caché ?

Bon, on va dire d’emblée qu’elle n’était vraisemblablement pas forte en maths vu l’aspect cauchemardesque des problaimes qui suivent son théoraime : elle nous excusera de cette assertion sans preuve aucune, mais vous conviendrez que la suspicion est de mise : Un recueil de poésie long de 1500 poèmes doit être découpé en séquences de 30 textes. Combien de coups de ciseaux faudra-t-il donner ?

Heureusement, la section suivante s’intitule : Vous r’prendrez bien un p’tit aphorisme ? Excellent ! On y apprend sentencieusement que Le chemin le plus court est le baiser, qu‘une ville sans jardin est un visage sans regard… C’est que Libert a, chevillée au corps, non seulement de l’humour mais aussi un grand pichet de poésie : Le rêve est un lendemain qui bourgeonne (…) Je suis la pluie qui sourit même aux feuilles mortes (…) Quand l’arbre dit fleur, il pense fruit. Sans oublier : Il y a une larme de silence sur la bougie qui s’éteint. 

Pas fou, le fou du roi ! Sorte d’humanisme joyeux, mais également profond : Ce qui tient lieu d’horizon : ton visage ouvert.

Après une citation de Pascal Quignard (la lecture, c’est l’errance) voilà des Dictons à moudre, à la suite de quoi on va Suivre la déviation : Quand la nuit ne dort que d’un œil, l’horloge prend son temps. Montres molles à la Dali ? 

Autodérision (Quand le poème est tiré, il faut boire les vers) avant d’aborder la (trop) brève compilation d’ordonnances médicales : Dix minutes de Marie Noël chaque matin après le petit-déjeuner. Traitement très chrétien contre la migraine ?

Et pour conclure de docte manière, Le petit Izoard non illustré, écrit pour les septante ans (ah, une écrivaine qui sait son français) de Jacques Izoard (1936-2008).

Le tout est pimpant, désopilant, déjanté, bienfaisant. La première de couverture est d’Émelyne Duval, collage qui colle avec le titre et ses textes atypiques. La collection de poche Les p’tits cactus vaut son pesant d’épines urticariennes, mais ne la gardez pas dans votre pantalon : seule la joie d’une lecture amusée pourra être le baume de votre cerveau droit.

©Claude Luezior 

Akira Mizubayashi, Petit éloge de l’errance, Folio 2019, 132 pages.

Chronique de Lieven Callant

Akira Mizubayashi, Petit éloge de l’errance, Folio 2019, 132 pages.

Petit éloge de l’errance au temps du coronavirus

J’aime errer, aller par quelques chemins, rêver et laisser mes pensées me hanter à la manière des vagues. Je pensais trouver en ce livre une sorte de guide de l’errance, un éloge de la promenade, de la marche à pied mais ce petit livre va bien au-delà. Il propose une lecture, une relecture de plusieurs oeuvres littéraires et artistiques, musicales et cinématographiques par un auteur japonais écrivant en français. Sa vision se situe à cheval sur deux modes de culture fort différentes l’une de l’autre puisque l’homme vit en France et au Japon, est un fervent admirateur de Jean-Jacques Rousseaux. 

Il ne s’agit pas tellement de mettre à l’honneur le fait de marcher sans but mais plus exactement le fait de suivre quoi qu’il en coûte la voie singulière et personnelle que l’on s’est choisie dans son âme et conscience. Voie qu’on éclairera naturellement de la lumière singulière des oeuvres lues, vues, écoutées et habilement sélectionnées.

Errer revient alors à avancer seul, à presque toujours faire partie d’une minorité qui se révolte. Être de ceux qui ne succombent jamais aux arguments faciles que leur imposent la société, les convenances, la violence du groupe. Ces voix dissidentes se heurtent souvent à celles qui veulent imposer une seule trajectoire.

« Errer implique en effet l’idée de solitude. » et « à une violence arbitraire dont la légitimité s’abrite toujours derrière l’autorité d’une instance supérieure, être seul m’a toujours paru préférable même au prix d’une sombre mélancolie qu’entraîne souvent l’isolement choisi et voulu. »  

Telle est la position que choisit l’auteur, à l’instar de son père mais aussi des personnages et héros qui jalonnent les histoires qu’il a choisi de nous présenter. Une liste nous est proposée en fin d’ouvrage.

Le père de Akira Mizubayashi « faisait partie des Japonais plutôt rares qui refusaient de se reconnaître dans l’Empire du Grand Japon symbolisé par le fameux drapeau national »  Il appartenait à « la génération qui a le plus souffert des débordements meurtriers du fascisme impérial pendant toute la période de la « guerre de Quinze Ans » (1931-1945). »

Période pendant laquelle les libertés individuelles sont supprimées.

« Le mouvement national de mobilisation spirituelle avait pour objectif affiché d’imposer à tout un chacun le sacrifice de soi au profit du dévouement infini à L’État confondu avec la personne divine de l’Empereur. »

De nouvelles dispositions sont alors imposées par la « Loi sur la préservation de l’ordre public » qui « réduit à néant la dissidence politique »

L’analyse de Mizubayashi de cette période qui a profondément et durablement marqué le Japon, au travers de ce qu’a vécu son propre père mais aussi au travers des épopées vécues par les héros d’oeuvres littéraires et artistiques du Japon et d’ailleurs, semble dénoncer un programme commun à de nombreuses dictatures.

« Tous les jours passés, c’étaient des jours qui n’en finissaient pas de s’écouler dans la violence, dans la peur de la violence, dans cette violence qu’est la peur constamment cultivée. »

Quand il s’agit d’imposer, le langage, les mots ne se choisissent plus au hasard. C’est aussi une idée qui est développée dans cet ouvrage. On mesure leur portée jusqu’à la restreindre et la dénaturer. Dans les temps troubles, Il faudrait impérativement supprimer la parole dissidente, libre ou du moins dévaloriser une approche nouvelle qui ne serait pas celle du pouvoir. Trouver des mots-valise, des mots qui emprisonnent ou excluent une partie de la pollution.

Je pensais n’avoir jamais à craindre dans le pays des droits de l’homme, de la Révolution et des contestations sociales, un tel recul de la parole franche. Je pensais ne pas avoir à assister à un appauvrissement du langage dans le but évident de contrôler la pensée. 

Ainsi les mensonges de nos gouvernants sont devenus des contre-vérités.
Faire la part des choses en tentant de lire les véritables données quant à la propagation du virus Covid ou s’interroger sur l’efficacité des mesures prises par le gouvernement devient un geste presque suspect et contraire à l’ordre républicain.

Ce qu’il est important de retenir est sans doute qu’il ne faut jamais se résigner, cesser de s’interroger, de penser. Il faut préserver les gestes qui nous poussent à analyser les évènements sous divers angles, multiplier nos sources d’informations, diversifier nos lectures. Il faut savoir à un moment donné quitter les chemins balisés pour d’autres qui nous restent à découvrir.

La leçon que je tire de ce livre vaut pour l’écriture, la construction d’une oeuvre littéraire ou artistique qui tente toujours d’éviter les courants mais aussi et plus simplement pour la construction de ma propre vie.

©Lieven Callant