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Anne ROTHSCHILD – Au pays des Osmanthus – Frontispice de Sylvie Wuarin – Éditions Le Taillis Pré, octobre 2020, 104 pages, 14 €
« Dans mon enfance (Anne Rothschild, poétesse et plasticienne belgo-suisse, est née en 1943), mes parents ont vécu en Chine, sans que je puisse les accompagner. Depuis, j’aspirais à découvrir ce monde peuplant mon imaginaire. En 2018, le voyage s’est concrétisé, donnant lieu au récit de ce périple initiatique, né de la confrontation entre images du passé et Chine d’aujourd’hui« . Le petit texte de la 4eme de couverture dit fidèlement ce que cherchait (et nous fait trouver) ce recueil.
Plus précisément, montre la page 12, son père – diplomate belge – y a vécu de 1944 à 1950; sa mère ne l’avait rejoint qu’en 1948, « rapatriée malade au printemps 1949, lors de l’arrivée des communistes« . Alors confiée à ses grand-parents paternels bruxellois, la petite fille attend les cartes postales d’une mère malheureuse partout, et d’un père heureux ailleurs. Soixante-dix ans plus tard, la visite d’un sanctuaire fait revenir le temps de l’abandon :
« À travers un portail, un rayon de soleil illumine la face dorée d’une déesse. Guanyin, mère de la compassion, ouvre ses mille bras au dévot. Je reconnais en elle la statue en bois peint de la maison de mes parents. Enfant, je déposais à ses pieds mes chagrins. J’aimais ses longs doigts gracieux, ses paupières baissées sur un secret. Une colombe nichait dans sa chevelure. Sans doute venait-elle combler l’absence d’une mère toujours en fuite. La menace d’un père trop exigeant » (p. 50)
Ce contexte n’est pas anecdotique, pour trois raisons dont la poète travaille la profondeur. D’abord, nous dépendons du passé de nos proches (de nos parents d’abord, bien sûr), qui est le secret de leur perspective : nous ne pouvons pas aller directement là d’où eux-mêmes viennent, et puis leur aventure de vie nous est d’autant plus inconnue qu’elle s’est souvent modifiée (voire interrompue) pour permettre la nôtre. Même égoïstes, ils se sont suffisamment effacés devant notre venue pour nous masquer leur devenir spontané; nous nous faisons rarement (et laborieusement !) touristes de leur pays intérieur. Pour comprendre un peu leur patrie objective, il faut douloureusement aller là où ils nous ont fui. La nostalgie se mêle alors d’une générosité qui rend à l’autre la liberté même dont il s’est privé pour nous (ou celle, au moins, qu’il s’est culpabilisé de poursuivre). La gravité souriante du recueil s’en ressent.
Ensuite, ce pays de la vraie liberté du géniteur est la Chine. Pour notre très européenne poète, c’est le grand écart. Malgré l’admiration culturelle, c’est la vie des antipodes qu’elle rencontre. Elle a beau noter, émue, une étrange proximité des traditions chinoise et juive (p. 48-49), (« même respect du texte, même culte de la connaissance« , même longue histoire, même sens de la famille, même « rapport à l’argent dénué de culpabilité« , même souplesse diasporique, même intelligente patience devant la multitude sacrée de règles d’action et de vie), la vie chinoise réelle surprend l’auteure, qui s’en laisse honnêtement déstabiliser. On sent pointer des doutes centraux, comme : que deviendraient mes convictions fondamentales si ma conscience avait dû se forger ici, socialement et matériellement ? que deviendraient mes désirs – et ce qu’il me reste de vocation – si je devais habiter désormais ici jusqu’à la mort ? quelle objectivité exiger de soi quand le destin de ce peuple fait d’elle un luxe délicat, plus ambigu qu’on pensait, moins mérité d’office qu’on n’imaginait ? Des attitudes d’esprit qu’on blâmait à part soi (la passivité, la paresse d’esprit, l’hypocrisie) s’expliquent soudain autrement – comment discipliner tant d’impulsions sans large recours à l’abstention ? comment limiter ses illusions sur les dieux ou sur les voisins sans se fermer d’autant à la comédie d’autrui ? ou comment cacher sa méfiance sans la fondre dans une stricte étiquette expressive ? Même la soumission à l’arbitraire (« Partout des contrôles d’identité, de sécurité. La présence de la police est continuelle, sur tous les fronts » p. 57) que signale l’auteure à ses hôtes d’un soir quand elle est assurée de pouvoir « parler sans contrainte« , s’éclaire autrement : un Pouvoir qui prend toute la responsabilité sur lui est-il pour autant irresponsable ? Comment juger de la folie des chefs si l’on doit d’abord sans cesse déminer la sienne propre ? Si « l’absence de spiritualité, qui règne même dans les temples où les prières semblent poursuivre un but purement matériel nous interroge« , l’athéisme superstitieux (qu’évoque Elie Faure à propos de l’âme chinoise) n’est-il pas la meilleure prévention du fanatisme religieux ?
Enfin, Anne Rothschild use de ce pèlerinage tardif pour mieux faire la part, en elle, de l’écrivain et de la plasticienne. Si elle admire ce qu’elle voit s’exécuter devant elle dans un atelier de calligraphie, ses notations restent incisives (ironie et bienveillance viennent ensemble quand un artiste content de lui signale, sans rire, que « le poème » (par lui calligraphié) « a été écrit par le ministre des Transports » (p. 45). Elle restitue, si l’on peut dire, autant dans l’espace que dans la langue, les formules d’autrui, comme celles de la guide Estelle (p. 64) : »Les Chinois mangent tout ce qui vole dans le ciel, sauf les avions. Tout ce qui nage dans la mer sauf les sous-marins. Et tout ce qui existe sur la terre, sauf la table …« . Mais c’est la propre attitude créatrice de l’auteure qui sait s’instruire d’elle-même dans ce qu’elle observe là-bas. L’impression du lecteur est qu’Anne Rothschild a l’humilité de ne jamais formuler plus que ce qu’elle en pourrait dessiner, mais aussi l’exigence de ne pas écrire moins que ce qu’elle devine : l’anecdote littéraire suit le flair figuratif, comme on voit ici (« Des dragons taillés dans la pierre, véritable dentelle – le sculpteur était payé en fonction du poids des déchets … » p. 77), ou là – dans un entrecroisement plus malicieux et instructif encore (« Les portes en bois sculpté ornées de scènes mythologiques exquises. Elles ont été sauvées du saccage des gardes rouges, grâce à l’idéogramme Mao, qu’un homme avait eu la clairvoyance de peindre sur les panneaux« ).
Tout cela forme un ensemble fin et drôle, mais avant tout intègre et profond. L’auteure veut comprendre (elle sait que le droit d’ignorer ne s’excuserait que chez le pauvre et le déclassé, non chez elle) et, clairement, la régression n’est pas son fort (« Et si, comme l’ombre portée des montagnes, le passé n’était qu’un reflet insaisissable, un manteau de ciel dont il fallait se défaire pour tâter le pouls du présent ? » p. 27). Elle dit ce qui est (il pleut presque partout, les oiseaux ne chantent presque plus jamais, les routes sont presque toujours rugueuses …), résume (p. 40) les limites taoïstes de son exploration (« la voie est un gouffre sans fond« ), avoue l’incurable divergence entre la charge attelée d’une vie et la santé native des choses (« Mon souffle de plus en plus court. Le coeur s’emballe et cogne contre ma poitrine. J’étouffe. Le poids des ans m’écrase. L’air saturé d’humidité se mêle à ma transpiration. La terre dégage une odeur puissante de nature en rut » p. 67). Mais elle espère à juste titre avoir utilement pensé, et contribuer ainsi à rendre mieux observable ce dont nous dépendons :
« Dans ce « voyage sans contrainte » dont parle le Tchouang Tseu, ai-je réussi à composer avec les images qui habitaient mon enfance ? À lâcher les amarres ? À m’ouvrir au silence des signes indéchiffrables et au lointain de ce monde ? »
JUSQU’À LA CENDRE de Claude Luezior, préface de Nicole Hardouin,tableau de Jean-Pierre Moulin, Editions Librairie-Galerie Racine, Paris, 92 pages
ISBN : 978-2-2430-4733-2
Que nous annonce ce titre qui résonne comme une prédiction divine ? Qui ou quoi sera brûlé ?
Le lecteur serait-il convié à une croisade de l’âme ?
Chevauchant de page en page, sabre au clair, le poète va au devant de la souffrance pour mieux l’affronter, qu’elle soit sienne ou celle de l’autre. Sa main « … combat/jusqu’à l’ultime phalange//à la plume, au couteau/et jusque la trame/pour une flaque de lumière… » Il ne se contente pas de vouloir « éteindre en moi/ces restes d’incendie/qui ravage ma peau… » mais au contraire, c’est l’humanité qu’il interpelle pour « entendre ensemble/ces révoltes, ces brandons/qui nous ont fait vivre/avant l’autre voyage/ pour lequel on oublie/son passeport dernier ».
Des appels à la résistance qui peuvent être parfois bien ciblés car « le scribe sans relâche/bouscule ses impasses ». À qui, si ce n’est à tous les poètes, recommande-t-il de « résister/aux gardiens du Temple/à ceux qui vocifèrent/leurs lois et leurs chaînes ».Mais il arrive aussi que les malheurs ne suscitent qu’indignation et colère : la guerre, comme en 14/18, quand «devant soi/se hérisse/la mitraille//cela/tout cela/pour un arpent/ de terre sale ». Le Djihad dont les « vengeances poisseuses/ne sont que reliefs d’une haine/pour fanatiques vidés d’esprit ». Alors le poète face à « … la liturgie d’une guerre que d’obscurs criminels barbouillent de sainteté », suggère une issue aussi belle que sage : « Frère au pays des Hommes,/peut-être devras-tu, toi aussi/réapprendre un jour à m’aimer ?
Pour raviver la mémoire des peuples, pourquoi pas une visite aux catacombes, là où s’empilent les épisodes mortuaires de l’histoire du monde, « violence/fracassée/que distillent/encore/les millénaires//violence clandestine/perdue/éperdue/enfouie dans le sol ». Ne pas oublier car c’est là « … le terreau de mille autres holocaustes ». Le poète avoue sa profonde compassion pour les martyres « alter ego/que l’on massacre/au nom d’une race/dite pure//comment prétendre/désormais/faire partie/du clan/homo sapiens ? » L’amour sans doute saura nous y ramener, l’amour et ses mots à la délicieuse saveur. « … je t’écrirai ces mots/de mes lèvres humides/comme pour effacer le voile/qu’un désir encore humecte (…) je dénouerai mes syllabes (…) je t ‘écrirai l’inachevé/au seuil d’une page/que l’absence épuise ». Et la force des mots, « ces mots portant fièvre/que l’on hume/tel un alcool de contrebande », fait s’épanouir les sentiments.
Grâce à eux naît le poète « … cet être qui lacère ses idées de mots étranges, conjuguant souvent verticalité, rimes et rythmes qui donnent à sa parole un air de prière ou de chanson. » Pourtant, cette virtuosité n’exclut nullement le doute au point d’envisager l’inutile, de frôler le reniement, « Inépuisable kaléidoscope du verbe qui s’effrite et se délite, pour finalement ne rien dire, ou si peu. » Or, au fil des pages, les mots du poètes ne cessent de s’opposer à ce doute. Ainsi, par exemple, comment ne pas comprendre la signification de cette métaphore de la séparation, « au seuil/de ton abbatiale/suis-je l’unique/défroqué ? » Ou encore, peut-on ignorer que le poète rend les armes au désir quand il écrit « déplier/petit à petit/ses vertiges/de femme//et noyer ma bouche à ses nectars de Messaline ».
A l’instar d’une femme, un mot peut rendre fou le poète au point de lui consacrer plusieurs pages. Tel le mot « papier » et ses innombrables duos, prétextes à de courts récits incisifs. Par exemple : « faux papier/sans papiers//leurs mots sans foi ni loi, sans poche ni frontière, pour poètes à l’abandon et migrants en quête de liberté ».
Rien d’étonnant non plus à ce que le poète nous avoue qu’il est prêt à « combattre, la fleur au fusil, la plume en bandoulière, juste pour défendre un recueil de poèmes. » Mais en ouvrant le livre, le lecteur doit s’attendre à découvrir bien d’autres combats pour repousser le mal comme pour accepter le bien, cruel paradoxe, fondement de l’humanité. C’est le journal d’une véritable épopée que nous livre le poète, celle d’une vie où doit se concilier raison et émotions. Cette dualité se manifeste, entre autre, par l’usage en alternance de la verticalité de la poésie et de la prose poétique. Jusqu’à la dernière page, l’intensité émotionnelle ne faiblit pas et provoque chez le lecteur un désir de recueillement, quelque chose comme « un silence d’après l’amour, où le monde se résume en respiration partagées. »
Je ne tromperai jamais leur confiance, Professeur Philippe Juvin, Gallimard
(17€- 297 pages) 304 pages, 01-12-2020 ISBN : 9782072932205
Le titre « Je ne tromperai jamais leur confiance » est un extrait du serment d’Hippocrate mis en exergue de ce journal. Phrase qui engage tous ceux qui embrassent une profession médicale.
Dans le prologue, daté d’octobre 2020, Le Professeur Philippe Juvin présente /décline ses multiples casquettes, sa promotion. Le chef des Urgences de l’hôpital Pompidou est connu pour ses interventions médiatiques, mais aussi en tant que Maire de La Garenne-Colombes.
Comme certains consignent leurs rêves, le professeur- auteur a senti la nécessité de remplir « ses petits cahiers d’écolier » pour y consigner « son Journal du tsunami Covid, conscient que « quelque chose d’inhabituel nous arrivait ». Vu le côté exceptionnel, voire historique, il était urgent de garder trace de ce qui se tramait en France, aux urgences de son hôpital, à savoir cette vague « d’une violence effroyable » devenant une situation apocalyptique dans le Grand-Est.
Ce cahier d’écolier, où il note d’ordinaire ce dont il veut se souvenir, recueillera pendant cinq mois toutes ses constatations sur le coronavirus, afin de fixer ces instants inhabituels. De Janvier à mai, il noircira les pages de « son écriture illisible de médecin », témoignant de son combat sur tous les fronts. Si certains journalistes en Chine ont été inquiétés pour avoir voulu rendre compte de la pandémie,on peut souligner que, lui, a eu toute liberté d’action.
Il remonte à l’apparition du virus en France.
Il évoque le cas d’un patient revenant de Chine sur lequel il s’entretient avec le médecin interne de garde avant de prendre la mesure de prudence, le placer en isolement, faute de pouvoir le tester, n’hésitant pas à « désobéir aux consignes ». Puis la course pour retrouver les cas contacts quand il est testé positif. Il donne en même temps un aperçu de leur quotidien, ce ballet de coups de fil pour trouver le bon lit dans le bon service.
Le Professeur rend compte de notre incrédulité, il s’étonne que les autorités sanitaires françaises ne réagissent pas plus devant « ce virus émergent », alors que les réseaux sociaux s’emballent, que les télés et radios sollicitent son intervention.
Il retrace donc jour après jour l’évolution de la crise sanitaire. Il souligne très vite la pénurie de matériel. Il ne cesse de réclamer à corps et à cris le moyen de faire les tests, l’installation d’une tente et de répéter qu’il faut confiner. Cela sera effectif seulement le 17 mars. Il voit la solidarité s’organiser, Patrick Pelloux propose un coup de main. LVMH fabrique du gel. Des hôtels hébergent des soignants volontaires d’autres régions. Les étudiants en médecine sont sollicités en renfort.
Fin janvier, il constate le fossé entre l’OMS qui alerte sur la portée internationale de cette pandémie et le silence des chefs d’état, préoccupés par d’autres affaires. La maladie est nommée Covid-19.
A la télé, il est obligé de corriger les fake news. Il est attentif à la découverte (début février) d’un cluster dans les Alpes, dont on a beaucoup entendu parler. Il rappelle le cas du bateau de croisière.
Ayant occupé le poste de député européen, il suit les réunions de Bruxelles, quatre états craignent les ruptures de stock de masques. Du coup on déconseille aux équipes de porter systématiquement un masque. L’annonce, le 16 février 2020, de la démission d’Agnès Buzin interroge le diariste, qui se fend d’ un « No comment ». Le discours de son successeur Olivier Véran le surprend dans son audace. On le sent remonté contre ceux qui assimilent le Covid-19 à une grippe, à une grippounette. On déprogramme toute activité opératoire. Il faudra organiser le pont ferroviaire et aérien.
Fin février, le salon de l’agriculture ferme, des manifestations sont annulées, les rassemblements sont interdits. En mars, les écoles, les crèches ferment. Cours de fac en ligne. Il faut organiser une garde pour les enfants des professionnels. Restaurants fermés à 22h à la mi-mars.
En mars, le scandale des masques réquisitionnés révolte le Professeur Juvin qui frappe aux portes des haut placés ! Il se montre en faveur du confinement et des fermetures des frontières. Après l’incertitude, c’est finalement le maintien des élections municipales. On le suit en campagne électorale, avec pour credo le conseil de Chirac. Il pourra savourer sa réélection le 15 mars.
Il met en garde contre les annonces de produits miracles qu’il voit fleurir.Il se montre très prudent envers le Pr Raoult et déconseille de prendre de l’hydroxychloroquine.
En avril, le directeur du Groupe hospitalier prépare l’équipe au pire, « l’entrée dans un long couloir sombre ». Une situation dramatique et l’impossibilité à la famille de voir l’hospitalisé. Beaucoup d’émotion pour le narrateur quand il évoque sa mission de messager entre un malade et un proche.
C’est avec une grande lucidité que Philippe Juvin avance : « Ce qui arrive ailleurs, nous arrivera probablement ». Il jongle de l’hôpital à sa mairie et parfois au Val-de-Grâce où il donne des cours.
Il laisse exploser sa satisfaction quand, enfin, on accorde aux urgentistes le plateau-repas du soir pendant la garde. Autres bonnes nouvelles accueillies : « la collaboration public-privé », les chouquettes du boulanger d’en face, comme « un pansement au moral », on livre des pizzas.
Par contre la directrice refuse la venue de Renaud Capuçon devant les urgences.
Ce journal de bord se décline de façon binaire, les sujets gravitent en alternance autour de l’hôpital et de la mairie . Il fustige les hommes politiques, qui, depuis leur bureau, imposent des lois irréalisables. On sent la tension quand les choses s’aggravent, tension amplifiée avec le vol de masques. Pénurie aussi de gel hydroalcoolique, de respirateurs, puis d’écouvillons. Surblouses mal dimensionnées, la France serait-elle un pays sous-développé ?
Le Professeur Philippe Juvin y ajoute, une fois les faits bruts exposés, des « Notes pour plus tard », sorte de bilan avec la conviction de la nécessité « d’une autre politique de santé ».
Il glisse aussi des lignes plus personnelles, sur lui (ses origines corses) et sa famille. Il confesse regretter qu’aucune de ses filles ne se soit tournée vers la médecine. Sa vaste culture littéraire se révèle au détour d’un livre, d’une expo, d’une troupe de théâtre ou d’une citation.
Dans ce journal, s’il ne manque pas de rendre hommage à tous les soignants qui se dévouent sans compter, saluant leur investissement, il félicite aussi le réseau de bénévoles qui ont oeuvré à la création de « Visitatio », association destinée à maintenir le malade à domicile, il pointe l’inadéquation des salaires, malgré le Ségur. « Serons-nous prêts un jour ? » est l’antienne qui le taraude.
Cette immersion dans les coulisses d’un hôpital permet de prendre conscience de toutes les difficultés rencontrées par le personnel qui a été tant applaudi. Ils méritent d’être qualifiés de héros.
On se familiarise avec tous les sigles (UHCD, AP-HP., SDRA, MARS, DGS, SF2H…).
Le chef des urgences ne cesse de dénoncer la bureaucratie, tous ces ordres et contre-ordres qui les ralentissent dans leurs actions, or « Il faut de l’agilité dans la prise de décision ».
Le professeur Philippe Juvin, tel un lanceur d’alerte, tire la sonnette d’alarme, espère faire bouger les lignes et voir une refonte d’ampleur du système de santé. Espérons que les sommités le liront !
Il signe un livre engagé, à charge, essentiel, indispensable. Son souhait ? Que l’on sache tirer des leçons de la gestion de cette crise sanitaire, ce qui convoque une réflexion d’un des protagonistes de NatureHumaine, dernier roman du visionnaire Serge Joncour : « L’histoire c’est comme la nature, il s’agit moins de tout comprendre que de savoir tirer des leçons. »
Les yeux de Milos, Patrick Grainville, roman, Seuil.
Date de parution 07/01/2021 21.00 € TTC 352 pages EAN 9782021468663
Ceux qui ont lu Falaise des fous de Patrick Grainville ont déjà été séduits par son écriture flamboyante et connaissent son goût pour la peinture, la mer et les mots, « ses seules armoiries ».
Dans ce roman on change de cadre, on quitte la Normandie pour la côte d’Azur, Antibes, cette ville dominée par le château Grimaldi, qui abrite le Musée Picasso, et où on peut admirer des sculptures de Germaine Richier. Sa terrasse ouverte offre une vue panoramique sur « La corne d’abondance de la Méditerranée qui dégorge sa jarre de lumière ». Éblouis, nous sommes, aveuglés même par ce « bleu de démiurge, bleu de Cyclades… ». Quoi de plus naturel de s’intéresser aux sommités de sa ville natale pour les protagonistes du roman.
L’Académicien met en scène Milos qui doit son prénom à une île des Cyclades où sa mère Myriam a vécu sa première aventure amoureuse initiatique. Le titre met en exergue les yeux du protagoniste, car à 10 ans, il était considéré comme « un phénomène » à cause de ses yeux bleus d’une beauté absolue, de son regard foudroyant « d’un bleu royal, d’azur irréel « qui « happait l’attention ».
On suit sa scolarité, il est placé en établissement privé à la suite d’une agression. Excellent élève.
Le bac en poche, il s’oriente vers des études d’archéologie et de paléontologie. Marine choisit des études d’anglais.
Beaucoup de mystère quant à l’impact de son regard, à son port de lunettes fumées. Il prend conscience de son rayonnement lors d’une chute/glissade et croise le sourire d’une douceur angélique de Marine dont il tombe amoureux. Marine qui devra s’accommoder d’être «flanquée de ce mystère d’homme masqué » ou parfois se résoudre à porter elle-même un masque.
Milos est présenté par sa mère comme doté d’ un caractère intempestif, susceptible. Les séances de psy sont un échec.
Le coeur de Milos, aux lunettes d’aveugle, est écartelé entre deux femmes, l’amie d’enfance Marine et Samantha, amie de sa mère. Samantha, qui a rédigé une thèse d’histoire de l’art sur Picasso, nous dévoile une facette peu sympathique du Minotaure, amateur de femmes, au nombre pantagruélique de maîtresses. Elle cherche à débusquer une histoire secrète sur cet « Andalou ithyphallique ». Elle relate ses frasques, « les cages dorées de ces héros de la libido ».C’est une galerie d’inconnues qu’elle a rassemblée dans un album qu’elle commente à Milos. Elle présente Picasso comme « un monstre, un démiurge, un vampire tentaculaire, mais aussi comme un génie ». Génie dans la cruauté, note le narrateur. On croise ses épouses et ses amantes et Muses les plus célèbres : Dora Maar qui partage « le grand Pan » avec la sensuelle Marie-Thérèse. La couverture du roman représente le portrait de Marie-Thérèse Walter que l’on peut voir au Musée Picasso de Paris.
Le mouvement #metoo aurait eu de quoi réagir quant aux différences d’âge (70 ans pour lui , 20 , 19 ans pour elles). Femmes que le prédateur irrévérencieux a souvent broyées, poussées au suicide.
Milos, qui se soumet aux désirs sexuels de Samantha a peur de perdre Marine ! Celle-ci, fatiguée par les incartades de son amant, le somme de choisir et décide d’aller enseigner Outre -Manche.
Son job au musée de l’Homme, lui permet de découvrir où Picasso et Nicolas de Staël ont vécu et peint et où ils sont exposés. « La tour Eiffel lui fait du bien », tout comme la Vénus de Lespugne.
L’éloignement de Marine avait d’abord provoqué chez Milos un grand tsunami,mélancolie, dépression. Mais très vite il se laissera envoûter par Vivie , « Minoenne de charme », qui le blessera gravement par jalousie une fois Marine revenue vers son cher Milos. Intermède qu’il avoue à Marine.
Certains peuvent être mal à l’aise devant la pléthore de scènes d’alcôve. Patrick Grainville n’a-t-il pas été catalogué comme « l’Académicien le plus priapique » par les critiques du Masque et la Plume ?!
Le romancier excelle dans la peinture /la poétique des paysages. Il y a des lieux où on aimerait se poser, comme sur la terrasse ouverte du château Grimaldi ou près de la rivière Siagne. Pour Serge Joncour, « il y a des paysages qui sont comme des visages, à peine on les découvre qu’on s’y reconnaît. »
Suivre Milos sur les traces des peintres, « Pic et Nic », c’est s’éloigner d’Antibes pour faire halte à la plage de Garoupe, à Mougins, à Vallauris, Nice, passer par Paris, Deauville. Milos et Marine enquêtent pour connaître le lieu exact où Nicolas de Staël a peint Concert, l’ultime tableau avant son suicide. Ils nous embarquent à Londres, dans les musées de la capitale comme la Tate Britain et le colossal British Museum, se prélassent dans St James’s park, longent la Tamise et partagent leur bonheur. Nouvel éblouissement devant les toiles de Turner, « le roi des peintres modernes » aux « paysages hallucinatoires ».
En tant que futur archéologue, Milos explore le Périgord, les grottes, s’envole jusqu’en Namibie sur les traces de l’abbé Breuil pour voir « l’archive brute de la fresque de la Dame Blanche » dont il relate le mythe,il participe également à des fouilles à Monaco. En Espagne, il visite Altamira.
Dans cet ouvrage qui sent bon le midi s’exhalent des odeurs citronnées, de menthe, d’eucalyptus.
Pour profiter pleinement de ce roman foisonnant, truffé de descriptions de tableaux de deux maîtres, des lieux qu’ils ont fréquentés, il est vivement conseillé de se procurer des livres sur les œuvres des deux peintres, afin de les voir de visu et de faire une escapade en images à Antibes et dans les autres lieux évoqués. Si vous nourrissez, comme Milos et Marine, « une fringale d’échappées, d’espace, d’extases inédites », vous serez comblés. Ils nous entraînent même à Java !
L’auteur multiplie les références artistiques, mythologiques et littéraires, il glisse du Baudelaire (« Ordre et beauté luxe calme et volupté ») et du F.Scott Fitzgerald ( « Tendre est la nuit »).
Le récit se termine par le rêve « arfelu » et délirant de Milos, qu’il a consigné « pour le fixer ».
Patrick Grainville signe un roman érudit où sont déclinés les portraits et destins de Picasso et de Nicolas de Staël de façon chorale, où se mêlent érotisme et lyrisme, servi par une langue recherchée et une écriture riche. Beaucoup de phrases nominales.Profusion de couleurs. Prodigieux.Lumineux !
On connaît le bleu Klein, il y a maintenant le bleu « séraphique » de Milos et le bleu de Staël !
Une invitation à déambuler dans les Musées. Un appel urgent à les voir nous ouvrir leurs portes !