Hannah Kent ; A la Grâce des Hommes ; Roman ; Pocket ; 2016 ; ISBN : 2266253867 ; Islande.

Une chronique de Alain Fleitour

 Hannah Kent ; A la Grâce des Hommes ; Roman ; Pocket ; 2016 ; ISBN : 2266253867 ; Islande.

Les jours où l’on manifeste contre les violences faites aux femmes, qu’on se souvienne du destin terrifiant d’Agnès, exécutée parce qu’elle était une femme, reconnue coupable de meurtre car elle était une femme, ce que Hannah Kent glissera pudiquement dans cette phrase, « femme qui pense n’est jamais tout à fait innocente », p 162.


Le roman, « à la Grâce des Hommes » de Hannah Kent est le poignant portrait d’une femme islandaise, Agnès. C’est au sein de la famille de Margrét, qu’elle attendra son exécution, la dernière d’Islande. Sa présence bouleverse l’âpre vie familiale portée par le froid féroce où le givre froisse les draps, les craquelle sans jamais calmer le vent.

Ce livre est d’une fracassante modernité sur la condition féminine, un plaidoyer Hugolien sur l’abolition de la peine de mort, un vertige de violence à l’encontre des femmes .
Agnès est abandonnée par sa mère à 2 ans, elle devient orpheline à 8 ans de sa mère adoptive Inga sa vrai maman, celle dont elle a reçu ce cadeau merveilleux pour une fille islandaise de savoir lire et de savoir écrire.
C’est de ce don, qu’Agnès tire toute la beauté qu’elle perçoit du monde et son unique désir d’orpheline est de grandir et de gagner sa liberté.


« Inga avait compris que j’aimais apprendre », « aussi elle m’enseignait tout ce qu’elle pouvait », « elle m’apprenait les sagas et dès que son mari était assoupi elle me demandait de les réciter à mon tour », p 174.
Elle a 8 ans et son petit frère 3 ans quand survient le drame, où sa vie bascula. Après la naissance d’une petite fille dans un froid glacial, Inga meurt en couche après trois jours de souffrances, dans une mare de sang. Aucun moyen d’alerter un voisin dans ces enfers islandais où le blizzard est féroce. le récit est douloureux.


Il me faut poser le livre. Le bébé s’endort dans les bras d’Agnès en effaçant le jour. La honte où tout se mélange, la peur et la culpabilité envahissent son corps d’enfant. « Chaque jour laisse l’impression que s’est arrivé hier ».
Björn ne gardera pas Agnès, elle quittera la maison de son enfance son frère Kjartan est poussé dans les bras de la religion, et la plus proche paroisse.


Est-ce le sacrifice d’Inga sa mère qui la sauvera, par son désir de voir Agnès se réaliser ? Ou est-ce le deuil ineffaçable qui doit s’achever dans sa propre mort, avec en filigrane cette certitude d’enfant, de retrouver un jour sa mère, car pour une orpheline ne pas y croire serait insoutenable ?
Ce roman, est devenu par les mots de Hannah Kent, une réflexion puissante sur la condition féminine, on ricoche sans cesse sur l’héritage de Simone de Beauvoir, la soumission des femmes, la lecture de la religion confisquée par les hommes, l’exercice de l’autorité captée par les hommes.


Natan ne s’y trompe pas, ébloui par son intelligence et sa beauté, « tu ne ressembles pas aux habitants de cette vallée », ici, « les gens ignorent qui nous entoure, n’y comprennent rien. Ils ignorent s’ils sont morts ou vivants, cette manière de se résigner, d’accepter les choses comme elles sont », ajoute Natan page 265.


Natan est ambiguë, déjà entouré de femmes, et de la mère de son enfant, « il la veut comme un prédateur, pas comme un sage, ou comme son égal, le jour viendra où le même homme lui rappellera, « n’oublie pas d’où tu viens », « tu es une servante rien de plus », « une femme qui pense on ne peut pas lui faire confiance. Voilà la vérité ». p165


Le roman est écrit comme un dialogue tissé entre deux femmes qui s’écoutent et se répondent, Hannah et Agnès, puis Hannah finira par s’effacer pour laisser Margrét devenir son double, et poursuivre le dialogue, autour de « qui je suis vraiment » ? Car personne avant Margrét ne l’avait écoutée avec le cœur.
Essai de réhabilitation d’Agnès, réhabiliter la femme au sens de celle qui s’instruit, de celle qui apprend les gestes de la sage femme, de celle qui maîtrise la laine, la tond, la carde, la tisse, de celle qui écrit. Elle est condamnée car elle est pleinement une femme, différente des autres femmes, résignées ou servantes.


« De la vie elle n’a vu que les arbres. Moi, j’ai vu leurs racines tordues enlacer les pierres et les cercueils ». Avec elle on a percé les pierres, avec Margrèt on les a aimées, comme ses filles on a pu les écouter.
L’écriture sobre, ciselée, s’ incruste d’images poétiques ou noires, émaillant un texte percutant.
Magnifique.

©Alain Fleitour

Blanchard Stephen, Hors Je, préface de Joël Conte, France Libris, 2016, 48 p.

Blanchard Stephen, Hors Je, préface de Joël Conte, France Libris, 2016, 48 p.

———————————————————–

Dans ce recueil, l’auteur refuse d’utiliser la première personne en guise de réponse à ses détracteurs qui lui en reprochent l’usage. Ce choix est aussi une contrainte et dans une perspective oulipienne, on pourrait noter l’omniprésence du jeu.

Parler de soi dans le monde (mouvement centrifuge) et évoquer le monde de sa place (mouvement centripète) sont deux positions complémentaires. L’auteur semble privilégier la seconde.

Néanmoins, l’absence de pronom à la première personne ne prive pas le recueil de sa dimension lyrique : « Il faut garder en soi / les promesses de l’aube », « vivre dans l’intervalle d’un sourire ». S’ensuit-il pour autant, une dissolution du moi ?

Des tournures impersonnelles, prophétiques (« il est grand temps », « un jour viendra sans doute… »), des injonctions (« il faut savoir… », « il faut arrêter… », « qu’il est bon de… ») ou des verbes transitifs à l’infinitif (« se noyer… ») laissent apparaître le prescripteur, l’observateur critique de la société, l’homme en marge qui s’évertue à « recueillir des mots », rêve de peuples rassemblés (p 12, 22, 45) ou contemple la beauté d’un paysage (p 32).

Ces différents regards posés sur l’avenir, la société actuelle (le consumérisme, la téléréalité, le loto, la violence), l’inspiration (« la muse ment », dit-il et son corolaire : la complainte) se croisent.

Être « hors je » est-il synonyme d’une existence menée à côté de certaines règles sociales (une vie de poète) ? Est-ce la capacité de l’auteur à voir en dehors de soi (la société), au-delà (l’avenir), près de soi (les mots) même si « la vie suit son cours / avec le vide inhabituel / des jours sans… » ? Est-ce une manière d’occuper singulièrement une place et de s’y maintenir coûte que coûte ?

©Basile Rouchin

Ni plus ni moins, Haïkus de Katina Vlahou, Photographies de Bernadette Mergaerts, Editions Fileni Lorandou, Kerkura, 2018

Chronique de Cypris Kophidès

Les Haïkus de Katina Vlahou

Ni plus  ni moins qu’un texte et qu’une image : un haïku (Katina Vlahou) et une photographie (Bernadette Mergaerts) côte à côte. Quand le regard enveloppe les deux, il saisit le mystère d’une rencontre.

C’est un territoire qui se dessine peu à peu à la lecture de cette suite de trente haïkus : chuchotement de pétales, froissement de feuilles, réseau d’affinités entre rythme des saisons et rythme du poème. Un territoire traversé par un escargot, la lune, un nuage, une petite barque, une grappe de raisins, le sable, le ciel… Un territoire où dansent les mots maturité, mémoire, souvenirs, futur, rêve, sagesse.

L’eau imprègne les paysages, gouttes ou pluie automnale, source, vagues ou mer immense, eau qui appelle à la rêverie. Une plante se courbe, une fleur se plie. Cette révérence n’est pas servitude, bien au contraire. Elle est signe de la maturation effectuée, inscrit dans le dépouillement. Tout est prêt, tout est mûr. Déclin ou/et plénitude ? L’accomplissement se fera-t-il ? La récolte arrive. Elle peut être jouissance sans possession : Ta fleur / sera la plus belle / si tu ne la cueilles pas.

Du cyprès ou du cyclamen, nous partageons le chagrin ou l’amour. Les sentiments humains s’enlacent aux mouvements d’un coquelicot ou aux couleurs d’un papillon dans une sorte de danse immobile où se révèle l’intime de l’auteure. La sensibilité de Katina Vlahou trouve dans la forme minimale du haïku l’épure où capter la beauté dans son éphémère passage, ce presque rien à recueillir avec toute la délicatesse possible pour tenter de le restituer sans l’altérer, une forme qui permet aussi de dire le profond, le complexe, sans s’appesantir :

Et si je porte ma vérité / comme un masque / me reconnaîtras-tu ?

En trois vers, elle célèbre un instant modeste, une attente, la solitude des êtres, mais aussi la vie partout présente, fragile, furtive, ignorée. Elle contemple, rêve, interroge ou s’interroge. Certains haïkus sont une injonction, ils sont adressés, et le tutoiement intervient, d’autres sont des aphorismes, d’autres questionnent :

Quelle école / t’apprendra l’amour / petite âme ?

Que nous murmurent ces tableaux éphémères ? Ni plus ni moins que rencontrer le monde dans un coquillage, une anémone de mer, un caillou dans l’eau, saluer l’humble force de leur présence, laisser advenir en nous ces vies minuscules, se laisser pénétrer par tout ce qui bouge imperceptiblement, entraîné par le temps, maître invisible des cycles et des saisons, constant passage de couleurs et de souffles.

L’essentiel, oui. Τα ελαχιστα,

Dans ses photographies, Bernadette Mergaerts trouble nos sens en donnant à voir un reflet ondoyant, une ombre fantomatique, des signes nuageux, un ciel renversé ou une terre qui s’envole. Ses photos ne sont pas retouchées : il s’agit bel et bien de morceaux de paysage surgissant par le cadrage carré, un cadrage choisi par la photographe. Son regard capte un morceau de réel où matière, signes et couleurs proposent une ligne graphique, une esthétique picturale. Figuration et abstraction y perdent le tranchant de leurs frontières.

Un haïku et une image se font face, interrogent, l’un et l’autre, chacun à sa manière, le caché, l’infime, le trois fois rien en qui se découvre un infini. D’une page à l’autre, nous sentons une double création à l’œuvre et c’est peut-être là ce qui émane aussi de roboratif de ce livre, la jubilation de la rencontre de deux sensibilités.

Nous contemplons la photo avec les mots du poète, les mots du poète dansent devant la photographie, s’y accrochent ou glissent, double résonance pour celui qui regarde.

Le livre refermé, l’énigme insiste, le désir naît de revenir à la première page :

Ouvre grand mon corps / portes et fenêtres / L’amour est là.

©Cypris Kophidès

Corfou octobre 2018

Ni plus ni moins,Haïkus de Katina Vlahou, Photographies de Bernadette Mergaerts, Editions Fileni Lorandou, Kerkura, 2018

Il faut saluer la traduction fine et sensible en langue française de Bruno Dulibine et rendre hommage à la belle réalisation de l’éditrice Fileni Lorandrou.

ADONIS – Lexique amoureux – (Collection NRF – Poésie/GALLIMARD – traduit de l’arabe par Vénus Khoury-Gata, Issa Makhlouf et Houria Abdelouahed. – 510 pp.)

Chronique de Xavier Bordes

ADONIS – Lexique amoureux – (Collection NRF Poésie/GALLIMARD – traduit de l’arabe par Vénus Khoury-Gata, Issa Makhlouf et Houria Abdelouahed. – 510 pp.) ISBH – 978-2-07-275046-5/

Voici le quatrième et le plus massif des volumes d’Adonis publiés par Gallimard dans la petite collection Poésie. C’est dire à la fois l’abondance créatrice du poète Adonis, et l’intérêt que lui porte le public, doublé sans doute d’une curiosité pour la poésie de langue arabe. D’emblée, je dirai qu’il est impossible ici, et de faire tant soit peu le tour de la question, que ce soit de la personnalité du poète, ou de ce que véhicule sa poésie, en particulier par rapport à la littérature poétique dans les langues qui utilisent l’arabe pour écriture, et dont pour toutes, plus ou moins, les thèmes et la vision d’un monde se sont « littérarisées » par l’apport culturel de l’Islam et de la langue du Coran.

Ainsi, Adonis écrit en arabe, connaît une vaste popularité dans les pays qui ont accès à cette langue, ou la pratiquent couramment, mais par bien des côtés, sa poésie fait écho à de grands précurseurs tels que Hafiz ou, pour la pensée, à des Ibn Arabi ou des Sohravardi, par exemple. En lisant ce Lexique amoureux, on ne peut s’empêcher de songer aux divers aspects de la notion du « coeur » telle qu’on peut la lire chez les Soufis et dans le Coran. Cependant, Adonis se dit occuper une situation paradoxale en laquelle une forme d’athéisme n’est pas incompatible avec les concepts de la mystique musulmane. Il s’ensuit une œuvre d’une richesse extraordinaire par son dialogue poétique entre la modernité du penseur, qui n’ignore rein de la pensée « cartésienne », et l’abondance culturelle des symboles issus de la tradition. Ainsi tout dans Adonis est extrêmement plurisignifiant, ce qui évidemment est difficile à faire percevoir dans une traduction en français dont le vocabulaire n’évoque aucunement les « atomes lexicaux de signifiés » que le mot arabe correspondant produit dans une conscience de culture arabe. On n’a donc essentiellement, il faut l’avouer, qu’un « aperçu », dont la face disons de « culture européanisée » est forcément en français la plus sensible : cependant que des traductions moins adaptatives (ou davantage « mot à mot ») seraient terriblement réductrices, car on peut dire facilement en arabe, sur les sentiments les plus divers et les plus subtils, des choses qui en français paraîtraient ridiculement sentimentales, et disons « mal-compréhensibles ». Il est de fait, en ce sens, que la compréhension métaphysique du cosmos, que ce soit pour un athée ou un croyant, dans la langue du Coran – qui constitue le fondement de l’expression et de la pensée en arabe classique – reste bien plus spontanée que dans le monde purement occidental. De là découle que par la superposition inconsciente des signifiés dénotatifs, connotatifs et symboliques « empilés », le principe de non-contradiction (la fameux « tiers-exclu ») aristotélicien est déjoué. L’espace dans lequel se meuvent les idées du monde moyen-oriental est essentiellement platonicien. C’est ce que l’on constate simplement par exemple avec la façon d’écrire : l’occidental écrit de gauche à droite parce que ce qui l’intéresse au premier chef est de voir la matérialisation de ce qu’il a écrit, sa réalisation. Lorsqu’on a écrit on a le tracé d’encre sous les yeux, on peut donc « vérifier » à mesure ce qui est tracé et qui suit l’acte de la main. En revanche en arabe, on écrit de droite à gauche, la main cache ce que l’on vient immédiatement de tracer, parce que c’est moins ce qu’on a écrit qui importe que ce que l’imagination projette incessamment d’écrire encore. Ce n’est donc pas tant la réalisation que l’élaboration des idées qui compte. De même, dans le monde moyen-oriental, la démarche dans les discussions est très différente de celle de l’occident : pour informer, on va s’étendre longuement sur les circonstances, puis on expliquera le résultat d’un événement ou d’un acte, puis on expliquera ce qui s’est passé, et enfin on désignera ce qui en été la « cause ». Et on débattra longtemps, avec une sorte de mentalité « juridique », de l’exact degré de responsabilité de cette cause à partir de l’ensemble des informations préalables sur ses conséquences et l’influence des circonstances. De même, en conversant sur un projet, on finit par décider de ce qui sera « bon ». Puis les choses en restent souvent là, puisque l’essentiel est dit, et que la matérialisation est secondaire. En lisant la poésie d’Adonis, j’entends, de façon globale et synthétique, il me semble que les choses s’y passent quelque peu de la même façon : chaque recueil accumule et présente au lecteur d’abord une masse de faits, puis peu à peu au cours du livre, ils forment une sorte de « paysage mental » d’ensemble. Et finalement l’essentiel est donné, compact, et évident. Par exemple (page 379) le prologue d’ « Histoire qui se déchire sur le corps d’une femme » propose quelques données qui interrogent sur un événement et ses circonstances. Ensuite, le choeur, la femme, le narrateur, racontent les mille fragments d’une histoire. À la fin, à la page 500, un court poème ramasse en quelques vers tout le message, ici le problème de la position et de l’action du poète qui est au coeur de tout le livre… D’autant que l’Islam n’aime pas trop les poètes, craignant qu’on en fasse des prophètes !

On m’excusera de ne rien citer en particulier, et d’inviter le lecteur intéressé à acquérir le livre, car pour développer ma thèse… il y faudrait, non pas quelques poèmes cités, mais un livre entier au moins, qui n’est pas de mise ici, d’autant que nous ne parlons que de la version en français qui, si soigneusement traduite qu’elle soit par trois traducteurs dévoués et incontestablement valeureux, n’autorise pas beaucoup de justes commentaires. En français, s’imprégner à la longue du poème d’Adonis en fréquentant sa poésie bien traduite est le mieux qu’on puisse faire pour approcher son œuvre, de résonance universelle.

©Xavier BORDES (Paris -Nov. 2018)

Jean-Loup Seban, VINGT-QUATRE COUPS DE SONNET POUR LA DIXIEME MUSE, Erotopégnies antiques.

Chronique de Marcel Detiège

 Jean-Loup Seban, VINGT-QUATRE COUPS DE SONNET POUR LA DIXIEME MUSE, Erotopégnies antiques, Robert Clerebaut imprimeur,: poésie classique, octobre 2018

Jean-Loup Seban est un sonneur de sonnets, métier précaire autant que d’être carillonneur. Le public est restreint et d’autant plus averti qu’il est exigeant. La technique en est la grâce sanctifiante ; l’antique, l’impératif catégorique.

L’ouvrage est consacré à la courtisane Sapho, la poétesse des Neuf Livres, dont les mœurs ravissants ont été appelés saphiques, à l’exemple de ses vers à pieds subtils. Sa vie a fait l’objet d’une héroïde du chantre libertin, Ovide. Notre auteur en prolonge la tradition en s’inscrivant dans la lignée d’André Chénier, d’Hérédia et d’Emile Van Arenbergh, l’inoubliable ciseleur des Médailles (1921), le dernier des grands recueils de sonnets belges.

En des sonnets, certains classiques d’autres de factures diverses (estrambot, pétrarquiste, élizabethain, dorica castra, dantesque, double à miroir, double pyramidal, gigantal, etc.), le poète classique au front ceint des lauriers parisiens (Prix Victor Hugo 2017) célèbre la beauté et le génie de celle qui détourna les femmes de qualité de la tyrannie phallique, afin de jouir entre elles de leur corps et de leur esprit, et non d’être le réceptacle passif du plaisir masculin ! Fallait-il alors que la noble dame de Mytilène, au faîte de sa gloire, s’enamourât d’un joli dieu du stade et de la scène, un bellâtre à peine sorti de l’adolescence, et qu’elle souffrît les affres du rejet par l’être aimé, jusqu’à l’homicide de soi au fameux promontoire de Leucade ? Sans doute était-ce la volonté des dieux ?

« J’ai revu le bellâtre et cherché sa caresse ;

  Son térébrant mépris me pénétra d’effroi.

  Mourante, j’irai donc sur un noir palefroi      

  Au rocher de Leucade abîmer ma tendresse. »

La poésie de Jean-Loup Seban, formatée par l’antiquité, la mythologie gréco-romaine et le passé glorieux de l’Occident, s’adresse à l’élite intellectuelle et non aux chalands des kiosques de gare. Car elle requiert une certaine attention, le juste tribut du labeur considérable que l’écrivain a déployé sur son écritoire, invitant le lecteur à rouvrir les livres de ses lointaines humanités, à consulter les bons dictionnaires.

Il se peut que d’aucuns regrettent que le poète n’ait pas ajouté un glossaire en fin de volume, qui eût facilité la tâche du lecteur peu averti, tant le vocabulaire est riche, trop riche pour une tête commune. D’autres, plus savants, apprécieront et approuveront, en revanche, le désir qui est sien de ré-enrichir la langue, de ré-enchanter la rêverie en faisant occasionnellement appel au vieux langage.

La poésie doit s’apprécier sans truchement, et, en l’espèce, à l’aune des critères du genre choisi, du style que l’auteur a emprunté aux siècles révolus. Sous sa plume inspirée, l’alexandrin sonne à l’oreille et émeut le cœur comme ces grands classiques qui firent jadis nos délices vespéraux. Comme l’indique le sous-titre, il s’agit d’une collection d’érotopégnies, à savoir de poésies érotiques. Mais qu’on se rassure, l’érotisme « à la Seban » ne verse pas dans la vulgaire pornographie ; c’est un érotisme salonnier.  

L’hommage au passé se retrouve encore dans le choix du titre du recueil : il est tiré d’un des chefs d’œuvres du poète symboliste belge Théodore Hannon : Les Vingt-Quatre Coup de Sonnet (Bruxelles, 1876).

Disons-le sans ambages, Jean-Loup Seban, dandy suranné, féru de beauté grecque, nous offre, après la passionnante Epopiade (2017), une œuvre d’esthète et de galant, élégante et émouvante, faite pour plaire aux fins lettrés ; une œuvre raffinée dans sa présentation – le papier, le caractère, les illustrations, la couverture marbrée – faite pour tirer l’œil des sociétaires des Bibliophiles belges dont il est l’un d’entre eux.

©Marcel DETIEGE.      

Cathy Garcia Canalès, Aujourd’hui est habitable, poésie, Cardère éditeur, 36 pages, 2018, 12€

Une chronique de Lieven Callant

Cathy Garcia Canalès, Aujourd’hui est habitable, poésie, Cardère éditeur, 36 pages, 2018, 12€

« Aujourd’hui est habitable » affirme le titre de ce recueil de poésies. Reste à savoir par qui et comment? 

Pour le savoir, il faut peut-être se rendre au jardin. En ce jardin intérieur aussi. Apprivoiser son regard, être capable de distinguer sans juger, sans abattre, sans disqualifier. Utiliser le silence pour lancer ses messages, attendre, comprendre. Redouter et douter encore. Se mettre à la place de l’arbre, de l’autre. Suivre les racines au-delà des tourbes noires, des terres bouillies par la pluie. Contourner les dires « D’austères marionnettes (qui) attendent à la porte avec leur couteau à moelle »

Se délester, se désengluer, s’estomper en commençant par les angles. L’être humain est plein de contradictions. Il n’est pas facile de savoir ce qui se cache sous les mots qu’il nous donne ou nous lance telles des graines qui devraient nous nourrir. Tellement de phrases finalement blessent, ne sont pas à leur place. Tellement de lucioles se font passer pour des étoiles.

J’ai le sentiment que c’est contre cela que s’élève la poésie de Cathy Garcia Canalès. Elle témoigne d’un travail personnel complexe. En quelques pages, elle invente son langage avec ses références propres, ses significations spécifiques, ses jeux de contrastes ou ses potions de mots presque semblables. C’est finalement entre les lignes, au détour d’un assemblage de mots que l’on découvre l’humain, le végétal, la vie suintant autour du minéral. Les astres, les mots, la vie se cache dans le jardin de Cathy Garcia Canalès. Le jardin du poème, le jardin de l’écriture. 

« nos mains dépliées

les dés d’argile roulent

comme des perles »

Habiter la poésie ce n’est pas qu’habiter une prison obscure, ce n’est pas chercher d’une manière sournoise sans jamais oser se l’avouer qu’on ne désire que la gloire. Obtenir le pouvoir sur les mots. Nous forcer à les boire. 

« tandis que s’envole la chimère

libre et merveilleuse

nous secouerons la pesanteur

pour fuir l’étreinte des goudrons

roulerons sous les horizons

tranchants comme des rasoirs

à la gorge du ciel »

Le travail poétique de Cathy Garcia Canalès explore l’aujourd’hui. La brièveté omniprésente. Explore les chemins jonchés de ronces, de racines, de sources entravées, de saisons qui se mélangent. L’auteur avance sans machette, sans s’empêcher de regarder, de comprendre que son amour est un combat et que rien n’est gagné d’avance.

« bientôt nous irons nous aimer

la tête ourlée de pluie »

La poésie de Cathy Garcia Canalès au même titre que deux des images qui accompagnent les textes ne montre pas uniquement ce qu’elle donne à voir ou décrit avec une précision tranchante. Elle canalise des zones de flou, de brumes et devient en certains points abstraite, inimaginable. 

Cette semi-abstraction devient habitable il faut juste franchir une clôture, nos frontières. 

« la rumeur fauve du soir

perce la gangue du monde »

« dans la cuve des constellations

un dangereux morceau d’immensité

oeuvre et s’enroule »

Toutes les clés de cet endroit habitable ne nous sont pas offertes car les serrures changent d’un individu à un autre mais aussi parce qu’il nous faut apprendre que ces clés n’ont pas à tomber dans les mains de n’importe qui. Cet espace habitable se préserve. Se cache là où on ne le soupçonne pas. 

Quelque chose de ce livre et sans doute l’essentiel s’échappe toujours. Est au delà de ce chemin défriché. Quelque chose nous pousse à nous demander: « Vais-je bien? »

Lieven Callant

Raymond PRUNIER – Poèmes 14-18 – Editions La Porte – 4eme trimestre 2018

Une Chronique de Marc Wetzel

  Raymond PRUNIER – Poèmes 14-18 – Editions La Porte – 4eme trimestre 2018 (non paginé, disponible, selon la singularité de cette collection, par abonnement ou commande*)

           « Non ce n’est plus le temps des meurtres appuyés d’artillerie

              Les saisons sont revenues

              Nous n’irons plus au bois massacrer les cousins

              Au Chemin des Dames roule la paix

              Enfin »

   Un siècle après, par petites touches incisives et sensibles, un auteur contemporain restitue, plutôt que les malheurs de la Grande Guerre, les folies, les ruines intimes, de la condition combattante d’alors.

    Il est ainsi, pour nous, à la fois le soldat et devant lui ; il passe de la dernière missive reçue aux parents (mère, père, fiancée) du mort ; il est dans les endroits que quelqu’un ne connaîtra plus, les moments qu’il ne partagera plus, et, en même temps, un homme encore vivant dans les tranchées regarde avec nous la guerre en cours, ignorant de quel côté du deuil l’armistice le trouvera. Ce n’est pas un pacifiste (une vie est la seule arme d’être, qu’on doit pouvoir défendre), ce n’est pas un belliciste (la guerre réserve à ses servants une dignité de taupes, et détruit toutes les fins dont elle se targue), c’est un combattant qui médite, qui réfléchit sans faire d’histoires ni s’en raconter.

     Il se sert des rares atouts de la guerre (l’extrémisme naturel, la mise à nu du destin, l’égalité d’insécurité) pour penser aussi loin et fortement qu’elle : il tend sa volonté, défie son imagination de rivaliser avec ce qu’il voit, fait une sorte de grand ménage d’automne dans sa mémoire, affine son intelligence pour lui donner la minceur d’une ombre-témoin. Ce combattant rétrospectif, qui vient offrir comme une lucidité posthume aux millions qui, parce que morts, resteront du camp des combattus, est un poète étonnant, vif et miséricordieux, qui redonne, en mains propres, les terribles clés de la guerre aux insoucieux héritiers de la paix, ses lecteurs, rappelant :

        « Pas d’armistice pour les bousculés »

       Tout est ici caractérisé de la monstrueuse rationalité de la guerre : une méthode à tuer des résultats, à couper les souffles, à égarer la vérité, et d’abord bien sûr à flétrir et brûler les idées :

          Tout l’est aussi de sa croissante imprévisibilité : même quand il y a des règles de guerre, il n’y a pas de limites dans leur usage, puisque chaque camp ne finit utilement une guerre qu’en forçant la reddition sans conditions de l’autre :

        Tout l’est encore de la paradoxale santé de la guerre, de l’inépuisabilité de ses ressources mortelles : si chaque homme n’a jamais que six litres de sang à perdre, plusieurs années s’ouvrent aux généraux pour que des millions aient achevé de s’en vider.

              « Solange

                 Chère femme

                 Dis aux petits que je marche vers le front de la loterie majeure

                 Ils comprendront (…)

                 Je vois notre passé

                Si je tire le gros lot (promis)

                Nous irons pique-niquer là-haut

                Soyez patients

                Il viendra bien le temps de la guerre démodée

                Elle dégoûte tellement

                Avec ses bottes ses rats sa boue ses effluves folles

                Dans cent ans je le jure ils auront nos crimes en horreur

                Pour le bébé que tu attends

                Attends

                Ne l’accouche pas trop tôt

                Ce monde ne le mérite pas encore

                Quand il viendra (avec la paix)

                Il sera le seul ange du temps de grâce très pure

                En attendant

                J’entends le claquement des culasses

                Il est douteux que je t’embrasse un jour prochain »

     Les « fantômes » qui reviendront ne veulent ni hommage rendu ni dépôt de gerbes (une gerbe est absurde comme une botte d’ombres, obscène comme une giclée de chrysanthèmes) mais réclament simplement qu’on rende autant qu’il dépend de nous la vie aimable, qu’on dilate la perfection disponible :

    « A peine nommés par vos mères vous fûtes expédiés chez les ancêtres

       N’ayez crainte nous allons vous rendre hommage et déposer des gerbes

              Mais non disent-ils tour à tour

       Et la rumeur de mille voix enchevêtrées

       Fait fuir d’un coup tous les corbeaux

       Comprends enfin notre retour qui te dit de rire

       – Les mâchoires encore encombrées de glaise et de craie

       Soudain me reprochent mes chagrins et ma peur de l’hiver –

       Danse clament-ils danse sur les ombres très obliques de nos croix qui prennent la terre entière

          Rougis les radis  jaunis les blés

          Croque les pommes du temps

          Explose de joie simple

          Vis

           Et ton hommage de novembre vaudra toutes les fleurs »  

   Il y a l’humanité minimale que la guerre rend inimaginable, comme les impossibilités objectives qu’un tortionnaire puisse caresser, un violeur inspirer confiance, un mitrailleur prendre en compte les mérites ou arranger les choses. Alors, le reclus des tranchées rêve, pour plus tard, de sa douceur, de sa loyauté, de sa délicatesse jurées de candide (!) survivant :

   « Tu seras ma marquise

      Je prendrai le temps de toucher nos peaux à travers les tissus »

    « L’horizon au bout des bras nous irons cueillir les violettes de mars et d’avril désarmés

       Tu murmureras

       Ne marche pas si vite

       Je ferai comme tu dis »

     « (Leurs consolations je n’en veux pas)

        Je veux tes yeux

        Vivre à la lumière de ton estime

        Être libre avec toi »

    La consolation est impossible, chante Raymond Prunier, quand de l’avenir est mort pour rien ; le désespoir est dépassé quand tombe celui dont l’espérance était plus jeune, plus pure, plus légitime que celle même des endeuillés. Une compassion normale échoue à supprimer les causes du chagrin qu’elle considère, mais la pitié extraordinaire du champ d’honneur doit oublier le défaut de toutes causes, et s’arranger avec ce qu’elle ne peut même pas concevoir :

      « Un Père.

         Il avait fait cent mille pas

         Il avait même tenté de dormir deux cent nuits

         Depuis la seconde où il l’avait appris

         Mais il était resté sur la place à jamais

         Debout

         Stupéfait

         Granitique (…)

         Quand le maire avait osé dire – neutre féroce grave –

         Il est mort ton gars ton soldat

         D’autres mots s’étaient bousculés

         Héros médaille champ d’honneur

         Il avait repoussé le maire des deux mains

         Il avait senti qu’il n’oserait plus dire

         Mon fils (…)

         Il avait fallu ensuite

         Rouler une cigarette acheter le journal boire avec femme et amis

         Toutes choses à jamais impossibles impossibles impossibles »

     Ce dense recueil (une quinzaine de courts textes, on le voit, profonds et nets) pose, sans concepts ni emphase, des questions vraiment essentielles : comment empêcher la guerre (avec sa liberté de détruire, son égalité de spectres et son impitoyable fraternité d’armes) de ridiculiser, en nos cœurs, les valeurs de la démocratie ? Comment empêcher la religion de revenir prétendre, par compensations surnaturelles, qu’à la guerre on ne meurt pas historiquement pour rien ? En nous rendant, par sa force des choses, hyperadultes devant la mort, la guerre ne nous fait-elle pas régresser en irresponsables et puérils vandales de la vie ? Comment enfin désamorcer la fatale leçon d’immoralité (que le meilleur nuise et que le pire gagne ! Qu’advienne exclusivement et comme industriellement un Inconnu qui nous veut du mal !) de la condition guerrière ?

    Il y a chez Raymond Prunier (dramaturge et traducteur, né en 1947) – je dis crânement mon admiration – la magnifique ingénuité d’un Apollinaire, le courage nu d’un Péguy athée, l’âpre et inventive sollicitude d’un Pierre Garnier (autre germaniste, autre type bien et lui aussi humaniste inconsolable). Parmi nous, donc, un poète libre, lucide et bon – qu’on est surpris de découvrir et content d’aimer.  

© Marc Wetzel

    * Yves Perrine, Editions La Porte – 215, rue Moïse Bodhuin, 02000 Laon