Grégory Rateau, Imprécations nocturnes, Conspiration Editions, 9 €.

Une chronique de Dominique Boudou

Grégory Rateau, Imprécations nocturnes, Conspiration Editions, 9 €.


« même l’avenir que je trace du bout du doigt / pourrait être le souvenir oublié / de mes vies imbriquées »

Les trois déplis des Imprécations nocturnes de Grégory Rateau, dans la confusion des espaces et des durées, disent que le réel est un simulacre. Mais comment trouver l’issue en son labyrinthe ? Du Je au Tu en passant par le Il (et même le Elle), l’incarnation des « chairs anesthésiées » n’est pas un lieu sûr. La présence à soi et au monde est une quête où les ombres vont « sans forme ». Le « mouvement est pétrifié dans un entonnoir de vase ». Au commencement comme à la fin, le corps est « presque nu », dans une maison sans cesse à inventer. Il faut pourtant paraître pour conjurer le silence et laisser venir le désir. Gare cependant au « vaste champ lexical de l’amertume » dont la jeunesse aime à se parer.

La langue, avec son verbe tantôt majuscule tantôt minuscule, à ras de ciel ou à ras de terre, est mise à la question. Souvent meurtrie dans ses espoirs, quelque atrabile parfois la ronge et la ratatine. Evoquant l’enfance qui revient boiter en nous, Grégory Rateau réaffirme cette évidence : « Ecrire est superflu si personne ne vient s’approprier ces quelques mots ». Et si un double s’empare nuitamment du manuscrit fiévreux, la situation de l’âme est bien précaire.  Ce qui nous amène au duel perdu d’avance du poète contre la littérature  même s’il [ne reste qu’elle pour lui sourire]. Comme dans son précédent recueil, Conspiration du réel aux éditions Unicité, de nombreuses voix sont appelées à la rescousse. Celle de Pierre Michon d’abord, qui s’affranchit des « rodomontades juvéniles de La lettre du Voyant ». Puis celles de Van Gogh le desdichado, de Thierry Metz penché sur son chemin toujours à reprendre, de René Char dont la lucidité est une blessure…

De Palerme en Sicile à Gyula en Hongrie, Grégory Rateau s’adresse aussi aux Dieux et à leurs créatures empêchées. Son Minotaure reste prisonnier du dédale qu’il a lui-même construit dans des refuges illusoires. Quant à la Gitane qui « danse jusqu’à l’extase », aucun Thésée ne viendra la libérer des « liens empoisonnés ». Le parage divin est décidément trop taiseux et les petits mythes aux assises insécures ne disent rien non plus. Le poète cependant les entend marmotter depuis ses enfances poisseuses et l’allégorie du mendiant lui revient sous les [barbelés du ciel]. Mais mendier quoi sous le masque aveuglant des chimères ? Si l’être éparpillé échoue à se rassembler ? Le chantier d’un chez-soi peut-être, avec des amitiés sans impasses, et une « table mise à la même heure ». Pour retrouver la lisibilité du corps et de l’esprit. Et siphonner [la bile au fond des poches].

L’écriture du recueil est d’un souffle presque régulier, sans lignes de rupture dans le mouvement des vers. Le lecteur découvre çà et là quelques regroupements en tercets et quatrains avec, à deux reprises, un recours à l’anaphore dont la dramaturgie souligne les obsessions de l’auteur. Notons également la tension que Grégory Rateau imprime souvent à la fin de ses textes pour mieux les prolonger dans l’imaginaire de celui qui les goûte. Un rideau tombe sur la scène des représentations, aussitôt relevé, comme si ombre et lumière jouaient à ricocher. Voici quelques exemples parmi les plus poignants : où la sueur a signé sa fatigue / à la mesure d’un Dieu que tu coudoies à en périr / entre ton carnet vide et ce cendrier plein de poèmes / et la houle ondulant au fond des tripes… Ou, encore, jeté comme un cri en ce siècle aux humeurs corrompues : qui donc racontera mon histoire ? Et l’imprécation se change, allons savoir, en supplication. Avec ce bredouillement : qui donc, qui donc, qui donc…

Comme le dit à plusieurs reprises Jean-Louis Kuffer dans sa préface, Grégory Rateau tient son ancre à l’écart des poéticiens qui font des embarras. Oserons-nous, pensant à Léo Ferré, le néologisme de poétichien ? « Un poète ça sent des pieds, on lave pas la poésie, ça se défenestre et ça crie aux gens perdus », chantait l’éternel enfant de Verlaine et Rimbaud. Si Grégory Rateau est un chien, quelques-uns traversent sa Conspiration du réel, c’est un chien sans pedigree, un bâtard errant. Mais quelles traces peut-on suivre, passées et à venir, quand le nom qu’on porte, ou qu’on croit porter, est un fardeau ?

©Dominique Boudou

Extraits :

Tu te retournes

guettant la clarté d’une enseigne

et toutes ces ombres aléatoires

qui pour toi devraient donner du sens

alors qu’une aube précoce se prépare

ébranle l’équilibre de tes persiennes

et te voilà en marche

flirtant avec le jour

la ville s’offre à toi

des lignes, des croisements, des fuites

ton désir écartelé

tes jambes trop fébriles

d’autres te dépassent

ils jouiront d’elle à ta place

*

Elle bruisse tapie dans l’ombre

cette blessure qui s’écaille

ton corps n’est plus ce journal

que tu cultives pour un jour nouveau

mais un vaste champ de mines

que la médecine manipule à loisir

si je m’en vais le premier

je me glisserai sous ton épiderme

subtilisant à la source éternelle

une myriade d’organes célestes

*

Je suis ce vieil homme un peu dément

t’épiant derrière la vitre d’un café

toi le fils qui

par cette nuit glacée

as été cette petite chose vibrante

désirée puis repoussée

sous des néons trop agressifs

cramponné à ton prénom

tu as rejoint l’anonymat

alors je te le demande sans courage

pardonne au père que je n’ai jamais été


Grégory Rateau est un écrivain et poète français né en 1984 dans la banlieue parisienne et vivant aujourd’hui en Roumanie où il dirige un média. Il est l’auteur d’un premier roman, Noir de soleil, chez Maurice Nadeau (sélectionné au Prix France-Liban et au Prix Ulysse du premier roman 2020) et d’un premier recueil très plébiscité, Conspiration du réel, chez Unicité. Ses poèmes sont valorisés dans plusieurs anthologies et dans une trentaine de revues en France/Corse, Belgique, Suisse, Roumanie, Portugal, Pérou, Haïti, Espagne et Italie (Arpa, Europe, Esprit, L’Orient le jour, En Attendant Nadeau, Verso, Place de la Sorbonne, Points et Contrepoints, Le Persil, Traversées, Bleu d’encre, Recours au poème…). Son nouveau recueil, Imprécations nocturnes vient de sortir chez Conspiration éditions ainsi qu’un livre illustré de ses poèmes en collaboration avec le peintre Jacques Cauda, Nemo, chez RAZ éditions. 

Trois Anthologies d’exception.

Une Chronique de Xavier Bordes

Le flot de la poésie continuera de couler (Florilège de poèmes chinois des lettrés Tang.) J.M.G. Le Clézio, (avec la collaboration de Dong Qiang) – Folio, Gallimard.


L’île rebelle – Anthologie de la poésie britannique au tournant du XXI ème siècle. (Bilingue).Choix de Martine De Clercq – Trad. M. De Clercq et J. Darras ( Préf. Jacques Darras) – NRF  coll. Poésie/Gallimard.


Cahiers de l’ermitage (Proses poétiques japonaises, auteurs : Urabe Kenkô, Kamo no Chômei) Préface, choix des textes et notes de Zéno Bianu. – coll. folio / sagesses, Gallimard.


Voici trois livres, inégaux en taille, certes, mais tous trois lestés d’un dense intérêt, à la fois pour qui globalement se soucie de poésie, pour qui est curieux de la poésie britannique, si souvent ancrée dans l’ici et maintenant, pour qui est tourné vers la pensée de la sagesse extrême-orientale. Je les mentionne dans l’ordre où je les ai reçus, sans que cet ordre évidemment ne suppose une quelconque hiérarchie.

Le florilège de Le Clézio est un livre somptueux à plusieurs égards. Une iconographie merveilleuse, restituant l’ambiance de poèmes de lettrés qui éventuellement étaient aussi peintres de talent ou amis de tels peintres, se voit incorporée à un texte qui nous promène à travers les poètes chinois classiques Tang (des huitième et neuvième siècles surtout) les plus fameux tels que Li Bai (transcription moderne de Li Taï Po), Du Fu (Tou Fou), ou Sou Dong Po (anciennement Sou Tong Po), éclairés à la fois par la traduction et par la collaboration de M. Dong Qiang (lui-même poète chinois, grand spécialiste de la littérature française et de notre langue). Collaboration dont on sent qu’elle étaie et alimente les intuitions et la scrupuleuse documentation, les unes et les autres instructives et captivantes, de J.M.G Le Clézio, qu’on n’attendait pas sur ce terrain de la poésie chinoise, ce qu’il précise de son propre aveu dans le texte du quatrième de couverture. 

Notre anthologiste est manifestement entré avec passion dans le flux de ces poètes chinois, qu’il nous présente sous tous les angles, historique, littéraire, culturel (du taoïsme notamment), etc. qu’il accompagne constamment de commentaires eux mêmes poétiques, et d’une érudition qui nourrit remarquablement la lecture des poèmes choisis, lesquels apparaissent au fil des pages dans l’écrin continu du texte, replacés à leur époque et dans leur ambiance culturelle : texte limpide par lequel Le Clézio nous transmet sa dilection et son enthousiasme pour une poésie tout imprégnée du souci d’exprimer un juste rapport au monde et aux autres, en y incluant ce recul implicite des sagesses d’influence confucianiste, bouddhiste ou taoïste. À cette poésie rien n’échappe, mais le filtre de la réflexion en assure toujours la portée, et pour ainsi dire exfiltre de la temporalité ce qu’elle exprime, fût-ce la circonstance qui a suscité l’émotion que tel poète n’a pas rechigné à transmettre par l’écrit.

Le trajet du livre épouse son titre : à la façon d’un fleuve parsemé de reflets, un beau flot continu de poésie alimente les quelque deux cents pages, flux émaillé d’images admirables qui font écho à la richesse des poèmes et répondent au texte de l’auteur. L’ensemble est remarquable en ce sens que l’on y perçoit un goût profond pour les poètes qu’il présente, à travers la qualité habituelle propre au style du romancier que l’on connaît. En tant que lecteur familier de ces poètes depuis l’adolescence, je dois avouer que non seulement ce livre m’a encore appris des choses, mais que surtout j’ai trouvé un plaisir extrême dans sa lecture –  autant qu’à y revenir capricieusement en l’ouvrant le matin, au hasard, pour parcourir quelques pages et profiter de la sérénité – parfois « crispée » – et de l’altitude subtile de pensée qui s’en dégage… Voilà un livre d’une beauté rare qui se fréquente et qu’on ne refermera que pour le r’ouvrir souvent !

Pour L’île rebelle, l’anthologie considérable et bilingue – soulignons-le, ce qui pour de la poésie est essentiel – de Martine de Clerc, associée à Jacques Darras pour la traduction (On n’a pas oublié les deux volumes de Whitman dont il a donné des versions françaises fort poétiques naguère), il faut souligner d’emblée la variété considérable qu’on y trouve de poètes britanniques de première grandeur, dont certains méritent d’être mieux connus. L’éclectisme géographique du livre couvre non seulement l’Angleterre proprement dite, mais aussi l’Ecosse et le Pays de Galles, dont les tonalités poétiques sont subtilement différentes. (L’Irlande a fait l’objet d’une anthologie bilingue séparée des mêmes complices passionnés de traduction, au Castor Astral.) L’intéressant en premier lieu est que pour traduire des poètes, il importe d’avoir soi-même quelque accès à la poésie. Ensuite, que les tempéraments des traducteur et traductrice les poussent vers des choix qui les intéressent eux d’abord, et non la seule réputation des poètes et poétesses traduits. Et enfin, que tous deux soient chevronnés dans l’exercice de traduire ne gâte rien. Je précise tout cela parce que, pour ce que j’ai pu en juger en regard des poèmes originaux, je trouve que les versions en français proposent des textes si j’ose dire « caméléons », qui nous restituent heureusement les divers états d’esprit qui caractérisent les poèmes choisis pour passer en français. Parmi ces réussites, j’ai été particulièrement sensible p. 328, à l’écriture poétique de Carol Ann Duffy, et p. 507 à la modernité des deux courts poèmes de l’écossaise Kathleen Jamie

Globalement, cette anthologie brosse le tableau d’une richesse en auteurs-poètes, constamment inspirés d’une forme de phénoménologie réaliste (doublée de quelque incursions sous-jacentes dans le mythe et parfois la magie), à laquelle le lecteur français, s’il n’est pas « littérairement » anglo-phone, peut difficilement avoir accès, car le nombre des traductions de ces poètes est relativement limité, voire certaines confidentielles. Martine De Clerc et Jacques Darras avec cette anthologie remettent pour nous, si j’ose dire, la pendule de la poésie britannique à l’heure contemporaine, et font œuvre – éminemment – d’enrichissante salubrité : en Grande-Bretagne, il n’y a pas que des premiers-ministres hors-sol, mais aussi de grands poètes et poétesses capables de nous transmettre avec force, même à travers des poèmes qui ont été traduits en français, leur rapport à la vie et leur monde – qui n’est pas toujours tout à fait le nôtre et nous offre en cela des perspectives inattendues, grâce à une subtile « étrangère proximité ».

Cette « étrangère proximité » quoique de toute autre essence, fait aussi le puissant attrait du choix de Zéno Bianu, qui dans les textes-journaux des poètes et penseurs japonais Urabe Kenkô, et Kamo no Chômei, a choisi des extraits remarquables, imprégnés de la fine culture de lettrés japonais auxquels les classiques chinois (comme il se devait alors) sont familiers. Ce sont pages qui offrent à chaque ligne, par des notations au jour le jour et sans prétention, l’accès à une réflexion permanente empreinte de sagesse extrême-orientale, sagesse qui a donné une forme proprement japonaise (popularisée chez nous sous le nom connu de Zen) à la forme du bouddisme Ch’án mêlé d’influence taoïste qui s’est répandue dans la société chinoise, avant de gagner le Japon et d’influencer fortement la culture japonaise. C’est cela que l’on peut constater chez les peintres et les poètes japonais fameux – depuis les célèbres Bashô, Ryôkan ou Dogen, jusqu’aux non moins célèbres Sesshu, Enki ou même Hôkusaï – aussi bien que dans les écrits que nous présente ici, avec introduction importante et notes détaillées, Zéno Bianu. Le livre matériellement est assez mince, mais son contenu regorge de motifs de réflexion immenses ! On a un peu le sentiment de lire, chez Urabe Kenkô, 243 extraits du journal d’un Montaigne de 55 ans quelque peu retiré en ermitage, qui eût été bouddhiste, et auquel la méditation quotidienne de petits faits (parfois de plus importants pour la société japonaise, comme l’était par exemple l’abdication d’un empereur âgé) inspire de tirer avec humilité de ce qu’il avait observé, mine de rien, des leçons de haute sagesse concernant la façon dont un humain lucide sur sa condition ici-bas aurait avantage à gérer sa vie. 

Entre autres passages, je relève, assez caractéristiques, ceux-ci : « Solitaire sous la lampe, c’est une joie incomparable que de feuilleter des livres et de se faire des amis avec les hommes d’un passé que je n’ai point connu. » Ou encore : « Loin des hommes errer près des eaux et des herbes pures, il n’est de pareil réconfort. » Ou : « En toutes choses, il est bon de se comporter avec réserve. Un homme raffiné se vantera-t-il de ce qu’il sait, puisqu’il le sait ? » Ou : « Ce qu’il ne sert à rien de réformer, mieux vaut ne point le réformer. » Et enfin : « La sagesse consiste à reconnaître ses propres limites et à s’arrêter tout de suite dès qu’on sent qu’on ne peut aller outre. Ce serait une erreur de reprocher à quiconque une telle sagesse car, si l’on se force, on a tort. L’homme sans fortune qui ne reconnaît pas sa pauvreté, en arrive au vol. L’homme qui ne reconnaît pas ses limites quand la force physique est affaiblie, finit dans la maladie. » Il y a dans dans ces formules quelque chose du « in medium stat virtus » des Latins…

Pour les « Notes de ma cabane de moine » de Kamo no Chômei, nous sommes dans un autre registre, plus philosophiquement religieux, dirais-je. « La même rivière coule sans arrêt mais ce n’est jamais la même eau », par exemple, est une phrase qui rejoint la formule héraclitéenne. Cette seule entrée en matière révèle que notre moine a un tempérament plus préoccupé, voire parfois tourmenté, par l’impermanence des choses ; et ses considérations sur la vie sont constamment appuyée sur du concret, des récits circonstanciés d’où l’auteur tire quelques considérations « surplombantes » en prenant du recul : par là il philosophe, certes, mais sa lutte pour la sagesse, en empruntant la « voie du renoncement » (p. 98), vise surtout à gagner à travers le bouddhisme la réalisation du vœu exprimé par les lignes finales de son texte : « La lune brille, mais il est triste de la voir disparaître derrière les monts… Puissions-nous voir la lumière éternelle ! » Ces notes en cela sont davantage sur le ton de la confidence d’une âme touchante et mélancolique, que sagesse et poésie imprègnent à son insu, ou presque, que le journal de Kenkô qui précède. En ce sens peut-être sont-elles plus intemporelles, plus proches de l’universelle préoccupation propre à notre temps.

©Xavier Bordes – 6/1/2023.

Carles Diaz – Polyphonie landaise précédé de Paratge (Coll. Blanche – NRF – Gallimard.)

Une note de lecture de Xavier Bordes

Carles Diaz – Polyphonie landaise précédé de Paratge (Coll. Blanche – NRF – Gallimard.)


De la pile des recueils de poèmes reçus il y a déjà plusieurs mois, piqué par la curiosité j’extrais celui-ci… De Provence côté maternel, je suis de Gascogne côté paternel et le souvenir du temps d’Aliénor d’Aquitaine, du trobar clus, (etc.) contribuent au sentiment du poétique dans mon esprit. On ne s’étonnera donc pas que le mot occitan Paratge (Parage en provençal – voir sur le Net à l’adresse: https://occitanica.eu/items/show/13096) ait immédiatement suscité ma curiosité. Quoique Carles Diaz ait reçu, ce qui n’est pas rien, le Grand Prix de la SGDL en 2020, je n’avais pas eu jusqu’à présent l’occasion de me pencher sur sa poésie. Je le fais aujourd’hui. Et c’est un bonheur. Auquel contribue la grande beauté de l’expression, autant que la simplicité et la gravité profonde, mais non pesante, de ce poète discret. S’il est épris – quoique originaire du Chili – de son terroir landais, et plus largement gascon, il poétise ces racines avec une réussite dans la formule que j’admire. Un poète du « lieu », qui sait éveiller avec une densité puissamment évocatrice sa manière  « d’habiter cette terre », d’amener son langage à déployer la réalité singulière du lieu avec lequel il entretient une relation intime. Une superbe leçon de poésie.

©Xavier Bordes – 3/1/2023

Henri RAYNAL – Ruggero Pazzi, Tourné vers l’Origine – Le Silence qui roule, septembre 2022, 48 pages, 11€

Une chronique de Marc Wetzel


Henri RAYNAL – Ruggero Pazzi, Tourné vers l’Origine – Le Silence qui roule, septembre 2022, 48 pages, 11€


La pensée du formidable (et méconnu) Henri Raynal (93 ans), essayiste et poète, pourrait familièrement se ramener à une triple attitude à l’égard de l’Univers (du Tout du réel), qui dirait à celui-ci : bravo ! (pour l’harmonie du monde, qui est celle même dont notre organisme use pour assurer la sienne – donc une bonne partie de la nôtre), merci ! (pour la prodigalité du monde, « la générosité du Dehors », qui nous a fait naître en lui et de lui, dans un degré d’endettement dont il nous laisse par ailleurs – suprême élégance  – libre juge), et enfin : chic ! (pour l’inventivité d’un monde, qui nous offre de la relayer, dans un accueil qui nous fait bénéficier de la créativité dont il fut capable, nous inventant inventeurs jusqu’à – mansuétude supérieure – nous laisser parfois être saboteurs, parasites ou même distingués calomniateurs de son exubérance). Or, dire : bravo, merci et chic ! au monde naturel n’est pas si commun, puisque les religions préfèrent réserver à Dieu les trois exclamations, et que la technoscience, de son côté, l’apostropherait plutôt ainsi : haro, hue et chiche ! Raynal est comme ça : « l’étoffe infinie des circonstances » ne lui fait pas peur, le narcissisme de la désillusion (à la Cioran, à l’Onfray) ne le tente pas; et le désenchantement même lui paraît un malentendu (car même si la lumière rationnelle que nous braquons sur l’Univers nous révèle parfois ses malfaçons, son entropie et son douteux bricolage, n’oublions jamais que, littéralement, dit notre auteur, c’est lui – l’univers – qui l’a – cette lumière – allumée) !

 L’essentiel de ce petit livre nous parle d’un Ruggero Pazzi (1927-2010) sculpteur, non parce qu’il serait purement sculpteur (il dessinait et gravait à même profondeur, montre Raynal), mais parce qu’il fait de la sculpture « pure », non-figurative, militante exclusive de la minéralité par et pour elle-même. Ici, donc, pas de modèle (donc rien, hors de l’oeuvre, d’indépassable qui la circonscrive ou l’intimide, mais rien non plus qui puisse guider son dépassement); aucune forme organique ou biomorphe (l’esprit semble couler directement dans la pierre, sans passer par la vie, les gestes mêmes par lesquels il dépasse ou domine cette pierre). Enfin des volumes stables et d’un seul tenant, mais qui semblent se dédoubler, vouloir jouer avec leur propre unité, en une sorte d’acrobatie morphologique, un contact nécessaire sans tact possible, un combat amoureux entre leurs parties, que leur fusionnalité même déséquilibre.

« Rare intimité avec la pierre. Il (= R.Pazzi) lui devait de transformer le moins possible de chair minérale en chutes, en déchets; aussi jugeait-il sévèrement les oeuvres obtenues au prix d’ablations excessives, si bien que leur volume était par trop inférieur à celui du bloc travaillé. Lui s’efforçait de satisfaire de façon optimale les suggestions de la pierre » (p.12)

 Une étonnante photo, prise par son épouse, montre Pazzi chevauchant littéralement un bloc à deux mètres de hauteur, burinant et buriné, c’est à dire lui-même aussi sec, intelligemment érodé et ardemment imperturbable que la pierre qu’il travaille. Seul à seul avec Tout.

« En 1994, s’est ouverte une autre période pour la sculpture de Pazzi : il a voulu opérer au plus près de la pierre, de son intimité, dans une complicité accrue; mieux reconnaître encore ses élans immobilisés, afin de les délivrer de leur réclusion. Aux mariages de volumes, diversement emboîtés (invention ayant pour effet de rendre plus évidente la force amassée dans le minéral, plus intense sa présence) succèdent alors des oeuvres pour lesquelles je choisirai l’appellation de stèles. Il s’agit cette fois, en effet, de masses verticales. Leur surface, non plus lisse, mais rugueuse, abonde en irrégularités qui en font l’intérêt. Irrégularités tantôt choisies, élues par l’artiste et conservées, tantôt pressenties, habilement dégagées, amenées au jour avec discernement, sensibilité. Une fine orogénie en résulte » (p.34)

Sur ce choix singulier, par le sculpteur, des matières, des motifs et des gestes de taille, Henri Raynal offre trois remarques spéculatives et poétiques, qui à la fois troublent notre regard et renouvellent notre jugement. D’abord, il voit là un geste de complicité libératrice avec les forces de la matière, souhaitant les redresser d’elles-mêmes, les acheminer vers une certaine forme pour les faire s’accomplir autrement. Un peu comme, dit Alain, « les ruines sont belles parce que la pesanteur s’y est essayée« , le bloc travaillé est beau parce que les forces qu’il fait émerger s’y épuisaient, s’entre-neutralisaient dans leur nuit minérale. Ensuite, « ces volumes que leur auteur a voulu d’une belle évidence, en leur noble concision, leur netteté » (et que Raynal, plaisamment, propose de nommer pazziles) sont exactement taillés pour la confidence (déclaration évidente, concise, nette d’un secret propre) de ce qu’ils sont, pour les rendre comme capables de justifier eux-mêmes la présence sensible qu’ils manifestent. Une sculpture de la double réserve (p.25), écrit Raynal : faire sortir les pierres qu’on taille de leur réserve-retenue en leur faisant déployer leurs réserves-ressources, formant don réservé comme de biens qui se « suggèrent » sans se dépenser, dilapider ni trahir, c’est à dire qu’on peut explorer sans devoir les exploiter. Enfin, dans ces sculptures (qui ne sont donc jamais statues), comme d’ailleurs dans les dessins et les gravures, le remarquable y est « que l’impersonnel et le singulier s’y conjuguent à un degré exceptionnel« , d’où, devant les oeuvres, une sorte d’égarement qui pourtant ré-oriente, car si l’impersonnalité de l’oeuvre me désoriente (j’y perds mes marques familières dans le monde), sa singularité, magiquement, me redirige autrement (car, comme disait Maldiney, l’oeuvre est devenue elle-même une marque inédite dans ce monde où elle avait failli me perdre). 

L’artiste est celui qui toujours, disait Dante, « a la main qui tremble ». Autant, dès lors, méthodiquement trembler en martelant rythmiquement la pierre qui offre ses forces, comme fit Pazzi, ou, chez un interprète aussi fervent et fidèle que Raynal, en parvenant à en écrire, à faire dire à l’oeuvre sculptée ce qu’elle ne nous aurait au mieux, sans lui, su que montrer.    

© Marc Wetzel

LE GRAND LIVRE DE LA DOULOUREUSE RENAISSANCE ACTUELLE DE L’UKRAINE:LINA KOSTENKO, JOURNAL D’UN FOU UKRAINIEN, traduit par Nikol Dziub et Sonia Philonenko, Paris, L’Harmattan, 2022, 330 p.

Une chronique de Vladimir Claude Fišera

LE GRAND LIVRE DE LA DOULOUREUSE RENAISSANCE ACTUELLE DE L’UKRAINE:LINA KOSTENKO, JOURNAL D’UN FOU UKRAINIEN, traduit par Nikol Dziub et Sonia Philonenko, Paris, L’Harmattan, 2022, 330 p.


Enfin, nous avons le grand roman-vérité, comme on dit cinéma-vérité, de la lutte de libération nationale de l’Ukraine, de la libération personnelle de chaque Ukrainien, sous la forme d’un journal intime, à la fois chronique et monologue intérieur d’un informaticien trentenaire kyïvien (en russe : kiévien), entamé le premier janvier 2000 et qui s’achève fin 2004 par l ‘éclatement de la Révolution Orange (du nom de son drapeau). Celle-ci  va chasser par la rue, malgré une terrible répression, les gouvernants pro-russes et largement russisés qui contrôlaient le pays depuis son indépendance quand il s’est détaché par referendum de l’URSS moribonde le 1er décembre 1991. En fait, le héros a, comme Lina Kostenko elle-même, pour référence les mouvements dissidents des années soixante,  ceux de 1990-91 et la dévastation occasionnée par la catastrophe nucléaire de Tchernobyl en 1986. 

 L’épouse du héros, chercheuse en littérature, est une spécialiste de Nicolas Gogol (1809-1852), auteur ukrainien, écrivant en russe mais se référant surtout à la culture et à l’histoire ukrainiennes, auteur d’une célèbre nouvelle intitulée Le journal d’un fou (on devrait dire  les notes privées –zapiski–  d’un fou). Plus généralement, l’œuvre de Gogol, comme celles des plus grands écrivains et patriotes ukrainiens ainsi que les traditions nationales et principaux moments historiques du pays sont sans cesse rappelées ici. Toutefois, l’action est, comme dans le récit de Gogol, rapportée à la première personne et sous forme d’un simple journal intime chaotique d’un homme dévoré par une angoisse croissante. 

Sauf qu’il s’en libérera et ce sera grâce à la Révolution de 2004 dans laquelle il va se jeter à corps perdu, retrouvant ainsi son équilibre mental et son bonheur conjugal et familial.  Son mal de vivre était en effet totalement causé par la situation de souffrance due à la colonisation du pays et à la russo-soviétisation des esprits, largement dominante chez les kyïviens. Ceci s’opère depuis les années 1930 par l’abandon –ou au moins sa dégradation par la russisation– de la langue ukrainienne devenue trop souvent, surtout en ville, un sabir désarticulé qui accompagne la terreur imposée par des gouvernants d’origine ukrainienne au service de Moscou. Cela suscite la haine de soi et le mépris de tout ce qui est identité et fierté nationales ainsi qu’une dévalorisation des traditions populaires occultées voire reniées, notamment des traditions et valeurs paysannes. Celles-ci s’opposent aussi à l’invasion récente, surtout à Kyïv,  par la société de consommation et sa frivolité hédoniste, vulgaire et sans âme que les gouvernants pro-russes favorisent comme le font leurs maîtres et modèles à Moscou.

 Lina Kostenko, la grande dame, l’aînée, « la Nestor » de la littérature ukrainienne en langue ukrainienne, née en 1930 dans la campagne autour de Kyïv, est immensément populaire dans son pays (voir son poème «Quatrain volant» publié dans ma traduction dans Les Lettres Normandes, n°134, 2022, p.4). Elle a choisi d’écrire en ukrainien alors qu’elle est diplômée de l’Institut de Littérature Gorki de Moscou et de se concentrer sur les dimensions éthique, nationale et européenne de la poésie et du roman.  Cela lui a valu d’être interdite de publication entre 1961 et 1977. Dès 1990, ses oeuvres choisies sont publiées et elle reçoit le Prix d’État Chevtchenko, du nom du fondateur de la langue ukrainienne écrite moderne au XIXème siècle. Elle a des centaines de milliers de lecteurs, notamment avec  ce Journal d’un fou ukrainien, pourtant volumineux et parfois allant dans tous les sens à la manière d’Ulysse de James Joyce. Sur Facebook, comme le note Radomyr Mokryk dans sa préface, elle a près de 800000 utilisateurs. C’est dû au fait que chez elle si le politique est omniprésent, ce n’est que par son impact sur des expériences et destins individuels.

Ce livre écrit en 2001-2010 est proprement prophétique puisqu’il faudra une nouvelle Révolution Orange en 2013-2014 avec encore plus de morts sur cette même place centrale de Kyïv, le Maïdan, devenu Euromaïdan pour que l’Ukraine devienne enfin ukrainienne. Or, c’est cela même que sous nos yeux depuis février 2022 l’impérialisme russe essaye à nouveau d’écraser avec une violence décuplée. Il faudra donc aujourd’hui comme Lina Kostenko l’écrit dans les dernières lignes de ce roman-témoignage  –qui exprime un « nous » ukrainien plutôt qu’un seul « je »–  surveiller ceux qu’elle appelle « nos chefs »  qui en 2004 étaient, enfin, « venus sur le Maïdan » car « peut-être voudront-ils l’oublier. Peut-être une main velue tentera-t-elle d’arracher cette page.

Mais c’est déjà l’histoire. Pas avec des calmants, mais avec des oranges. Il est possible de faire disparaître une page. Pas l’histoire.

      Voici qu’est arrivé notre Jour de colère (dies irae, note de VF).

      La ligne de défense est tenue par des vivants ». (fin de l’ouvrage).

 ©Vladimir Claude Fišera