Trois leçons des Ténèbres » Roger Caillois

Chronique de Lieven Callant

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« Trois leçons des Ténèbres »

Roger Caillois, oeuvres, Quarto, Gallimard, 1204 pages, 32€.

« Trois leçons des ténèbres » comporte trois textes D’après Saturne, Arc-en-Ciel pour la melencolia et La sécheresse qui furent pour la première fois publiés en 1978, Édition Montpellier, Fata Morgana.

Le premier texte commence par la description méticuleuse et soignée des éléments mystérieux qui constituent la beauté spécifique des agates. Sans s’attarder inutilement, Roger Caillois restitue pour le lecteur l’exact éclat de la pierre, tel qu’il existe depuis la nuit des temps mais en même temps, il révèle « la morosité soudaine, irrémédiable, sans objet » que la contemplation de « l’eau grise », « l’atmosphère de songe » des paysages de l’agate fait naître en lui et en ceux qui la regardent.

La pierre précieuse sert alors de prisme qui inverserait toute perception lumineuse en son contraire plus diffus, plus opalescent et dont il est impossible de tracer les contours précis. Elle agit comme un prisme comme si en contemplant une agate, il était devenu possible de comparer la vie éphémère de nos actes, de nos pensées et notre conscience à la vie d’une pierre dont les différentes strates de couleurs et les nuances de tons représentent autant d’éternités successives.

Roger Caillois raconte ensuite l’histoire qui se déroule en 1514 et qui rapporte que le graveur Albert Dürer aurait acquis une agate exceptionnelle et qu’en observant une scène de la vie quotidienne dans la taverne d’une auberge au travers de celle-ci, il aurait eu la vision qui lui inspira une eau forte portant sur une banderole l’inscription de Melencolia. Roger Caillois se sert alors de cette anecdote pour exposer une comparaison entre la beauté « inventée » par l’agate et celle que l’artiste créé.

«  Les artistes les plus convaincus de la vanité de l’art se conduisent souvent comme si leurs oeuvres y faisaient exception. Ce n’est pas fatuité de leur part, mais plutôt routine. Ils continuent d’instinct à investir passion et patience, le meilleur d’eux-mêmes, dans un travail où ils ne croient plus qu’à demi. C’est sans doute qu’ils ne sauraient rien accomplir d’autre et surtout que le reste les contenterait moins encore. »

Plus loin, dans le texte, Roger Caillois écrit: « Il existe une parenté secrète entre les voies aveugles de la matière inerte et celles de la liberté et de l’imagination. Les unes et les autres utilisent des cheminements analogues quoique sans cesse plus délicats, bientôt sophistiqués infiniment. »

« Tandis que sont dégradées les prouesses de l’inspiration et du génie, les dessins minéraux retrouvent leur monopole silencieux ».

On le comprend, Roger Caillois fait bien plus que partager sa fascination pour les pierres, simples cailloux ou roches dans lesquelles l’univers laisse les empreintes de ses naissances tumultueuses, pierres précieuses dans les reflets desquelles l’humanité se plait à n’en lire que l’harmonie qui multiplie les trames, les formes géométriques régulières, les séries de nombres. Il s’interroge sur la nature même de l’art, celui qui laisse une œuvre et dont la condition intrinsèque est qu’elle est éphémère, vaine, aléatoire et issue de l’esprit d’un humain mortel.

Il ressort forcément de cette analyse comme l’annonce d’ailleurs le titre, une option, un positionnement qui implique une certaine forme d’humilité.

Les dessins des pierres « ne proclament nulle noblesse ou ascendance authentifiée, sinon celle de l’immense et anonyme univers. »

Tout auteur lucide ne se doit-il pas de remettre continuellement en doute la valeur toute relative de ses écrits? Son courage, sa verve est-elle vraiment à la mesure de ce que son acte implique? Est-il capable d’aller au-delà de ce qui l’attend, de franchir l’aridité, sachant que « L’aridité est plus ancienne que l’eau, qui s’évapore inévitablement »?

Difficile de répondre à ces questions et elles n’ont probablement pas de réponse unilatérale car une œuvre est souvent le fruit de multiples corrélations aléatoires ou raisonnées qui impliquent à leurs tours enchaînements, enchevêtrements complexes de faits vécus ou rêvés dont il devient impossible d’en discerner l’origine. La création poétique tient à la fois d’une science exacte qui impose règles et stratégies et d’une action impliquant l’abolition, le renouvellement de ses propres lois afin de mettre le doigt sur ce qui ne peut se définir, se concevoir autrement qu’en se fiant à l’imagination, l’intuition.

Pour revenir aux qualités littéraires des textes de Caillois, j’ajouterai que si l’auteur s’est toujours refusé à écrire de la poésie, il a su parfaitement à mes yeux bien mieux que de nombreux poètes en révéler l’essence, la nécessité sans jamais la rendre aride, inaccessible, tordue, boueuse. Caillois applique à son écriture une exigence que les chercheurs appliquent à leur science. Les leçons des Ténèbres, pour moi c’est avant tout cela: on ne se contente jamais de ce qu’on a découvert.

Enfin, je citerai une dernière fois l’auteur afin qu’il m’accompagne dans mes explorations et mes prochaines lectures:

« Dans ma recherche de la sérénité, lors de blessures ou d’échecs, mais aussi d’occasions flatteuses, combien de fois me suis-je secouru d’une admonestation stoïcienne: « Sois fidèle aux moeurs de la pierre »? »

©Lieven Callant

Service de presse n°41

Numériser
Traversées a reçu :

Les recueils suivants :

L’aura du blanc
Béatrice Libert ; poèmes ; préface de Pierre Somville ; encres de Motoko Tachikawa ; éditions Le Taillis Pré ; 2016, 90 pages.
« L’aura, selon Michel Bréal, le fondateur de la sémantique, désigne cet effet de halo qui entoure le sens obvie des mots. Un peu comme les harmoniques qui se développent autour du son musical, les termes qu’on utilise et qui renvoient de prime abord à l’un ou l’autre élément du réel s’enrichissent d’une sorte d’irisation, qui les auréole.
Béatrice Libert a donc bien choisi son titre. Chacun de ses poèmes à forme brève est un petit bijou sorti de l’athanor. »
Pierre Somville
« Présence vibrante à ce qui peut être comme à ce qui est, le poète connaît ces aridités qui attisent faim et soif et, orfèvre du désir, elle étanche de neige l’espace du poème, là où la pureté du froid épouse la brûlure. »
Cécile Oumhani
Béatrice Libert vit et crée en Wallonie ; elle est l’auteur de nombreux recueils ; elle a reçu plusieurs prix dont le Prix Jean Kobs de l’Académie Royale pour Ecrire comme on part (Le Bruit des autres). Ses poèmes ont été traduits en quelques langues.
Le bas débit du beau
Christophe Liron ; éditions Clapas ; collection Franche Lippée ; 2015, 8 pages.
Il y a
Jean-Claude Pirotte, poésie ; images de Didier Cros ; éditions Motus ; http://www.editions-motus.com ; F-50460 Urville-Nacqueville ; 2016, np.
« Les 9 et 10 avril 2014, dans l’appartement de la rue Rempart de la Vierge à Namur, les tout derniers poèmes de Jean-Claude Pirotte, écrits pour les jeunes lecteurs de Motus.
En 33 quatrains, un tour d’horizon où sont rassemblés les thèmes chers à JCP et où se révèle le portrait de l’enfant qui hante l’œuvre depuis le tout début : l’enfant contrarié. Sans passer sous silence la violence et les maux d’aujourd’hui.
En ces jours d’avril 2014, JCP referme le carnet où il vient d’écrire il y a, et ainsi les derniers mots seront
j’aurai franchi les paysages
comme un oiseau dans ses voyages
Sylvie Doizelet
Né en 1939, disparu en mai 2014, Jean-Claude Pirotte a publié une cinquantaine d’ouvrages alternant poésie, récits, romans. Chroniqueur du « Journal d’un poète » dans le mensuel Lire, il a été salué par de nombreux prix, notamment, en 2012, le Goncourt de la Poésie pour l’ensemble de son œuvre et le Prix de Poésie de l’Académie Française.
Depuis une dizaine d’années, JCP traviallait à Lueurs noires, un ensemble de notes et réflexions sur l’univers du peintre Didier Cros qui illustre ici à merveille les poèmes d’il y a.
La malle aux souvenirs
Marcel Detiège ; poésie ; éditions Michel Frères, rue Basse, 2 à B-6760 Virton ; 2016, 141 pages.
Marcel Detiège est à la fois chroniqueur judiciaire et littéraire. Il a publié divers ouvrages, dont Le petit Plug est mort, à propos duquel le critique Pol Vandromme a écrit : « Marcel Detiège connaît sa langue sans rien consentir aux modes qui la prostituent aujourd’hui. » Dès ses premiers essais poétiques, il fut accueilli par Constant Burniaux, de l’Académie royale, qui se retrouvait en lui : « Une poésie humaine ». Un kaléidoscope d’images, de sensations, d’impression en prise directe sur la vie. Pas de camouflage. Pas de trucs. Pas de mensonges.
Journal/Indépendance-Le Peuple
Lettre au lecteur
Certains auteurs ont le génie des titres de livres qui longtemps demeurent en la mémoire. Las, je ne possède pas cette faculté-là qui nécessite une grande patience. Les poèmes que l’on pourra lire ayant paru aux pages des journaux (notamment le Journal des Tribunaux de Bruxelles), j’aurais aimé que le titre reflétât cette démocratique fréquentation. Je songeai à Poèmes journalistes sur le mode de Thibaudet qui avait écrit Critique journaliste. Mais Jean Cocteau l’avait pris pour ses Poésies de journalisme. Je songeai encore à Chroniques, au pluriel, mais Saint-John Perse l’avait utilisé au singulier. La différence était mince, et l’euphonie parfaite : je ne voulus point m’aventurer en cette périssoire. Je songeai à Poèmes irréguliers, ce qu’ils sont, en effet, mais cela ne faisait-il pas didactique ? Il y avait aussi Album-photos, ce que sont ces poèmes ; des photos prises sur le vif, mais cela courait risque de faire un peu keepsake…
Serait-ce point Poèmes sans la grâce ? Mais cette expression est courante dans le genre de la fausse modestie. Au demeurant, il ne fallait point se dévaloriser soir-même ; les autres s’en chargeraient volontiers !
Je songeai, tout à coup, à Malle aux souvenirs, ce qu’est de vrai, ce fourre-tout contenant des poèmes de circonstances. Il y avait dans ces trois mots quelque chose de retenu, de filigrané, d’implicite qui me convenait, et qui voulait dire une poésie qui ne chante ni très fort, ni très haut, une poésie qui ne se donne point en spectacle, que l’on ne porte point en bandoulière. C’est une poésie que l’on crayonne distraitement à un morceau de carton, sur le coin d’une nappe – sur un éventail c’eût été trop – et que l’on laisse ensuite à son sort…
Voilà, c’était dit. Il en serait ainsi. Le lecteur – grand juge – dira ce qu’il en pense.
Marcel Détiège
Le mot de la fin
Zlatko Topčić ; éditions M.E.O., avenue Jeanne, 10 bte 5 à B-1050 Bruxelles ; roman traduit du bosnien par Jasna Samic et Gérard Adam.
http://meo-edition.eu
meo.edition@gmail.com
L’accusé, poète devenu à son corps défendant sniper dans l’armée de Bosnie-Herzégovine durant le siège de Sarajevo, a-t-il vraiment commis le monstrueux crime dont on l’accuse : l’assassinat de deux fillettes serves pour venger les deux filles de celle qui fut son premier amour ? Ou s’agil-il d’un procès monté parce que, issu d’un couple mixte sur le plan de la nationalité, « de tous et de personne », il semble un coupable idéal dans la quête d’une balance entre les criminels de guerre des deux camps ?
Ou encore, a-t-il été victime d’une vengeance machiavélique de la part d’un mari trompé, membre d’une unité très spéciale des services de sécurité ?
Dans la procédure judiciaire, le rôle du jury est tenu par le lecteur qui, sur la base du filet de preuves et de déclarations contradictoires, doit reconstruire les événements d’une guerre déjà lointaine et porter un jugement.
Mais l’accusé, au lieu de se défendre, récapitule sa vie et fait le bilan de ses pauvres amours, « comme si, dans ma vie, il n’y avait rien eu d’autre, ou que rien d’autre ne méritait d’être évoqué ».
Le mot de la fin a obtenu le prix Skender Kulenović et e prix biennal Hasan Kaimija.
Romancier, nouvelliste, dramaturge et scénariste, Zlatko Topčić a été rédacteur en chef de la revue Slovo et a dirigé de 2001 à 2011 le Kamerni Teatar 55.
Il est actuellement directeur de la télévision de Sarajevo.
La nuit tous les fantasmes sont gris
Dominique Gaultier ; éditions Clapas, 10, boulevard Sadi Carnot à F-12100 Millau ; collection Franche Lippée ; 2015, 8 pages.
http://www.clapassos.com
clapassos@wanadoo.fr
L’ombre que les loups emportent (Poèmes 1985-2000)
Christophe Dauphin ; préface de Jean Breton ; éditions Les Hommes sans Epaules ; 2012, 462 pages.
les.hse@orange.fr
http://www.leshommessansepaules.com
« Sans le poète, écrit Dauphin, il n’y a ni rêves, ni miroirs ». Parce que le poète refuse, à tous les niveaux, de se sentir à l’étroit dans le monde. D’où son recours permanent à une toile de fond cosmique : les astres, les étoiles, l’horizon ; à la valse des éléments : le vent, les fleuves, la pluie ; à la Nature jour et nuit en plénitude : les arbres, les feuilles, les fleurs…L’homme – qui d’ailleurs est un « nomade » – est sans cesse pénétré par le monde. En effet, pour faire face, pour se voir bouger, pour ressentir son être, il a besoin de cette fresque élémentaire à quoi s’appuyer, avec quoi jongler, entrer et sortir de soi par toutes sortes de portes, puisqu’il envoie ses poèmes à la poursuite du « qui sommes-nous au milieu de tout ça ? » La matière première du monde sensible coagulée à la volonté de connaissance de soi et aux incursions, à nos élans « sur la route du sang »… Christophe Dauphin, poète phare de sa génération, qu’il incarne avec force, originalité et authenticité, comme personne d’autre, est un poète de la poésie vécue, un poète de l’émotion. Il s’insurge contre les massacres. Il nous appelle à réunir nos forces afin de « donner un sens à cette terre égorgée par le mensonge ». Et pour se faire entendre, il pratique le « cri arracheur d’entrailles ».
Jean Breton (mars 2000)
Parmi les ténèbres suivi de Au bout du chemin
Daniel Brochard, éditions La Botellerie, F-49320 Vauchrétien ; 2015, 57 pages.
Petite mère
Danielle Allain Guesdon ; éditions Interventions à Haute Voix, M.J.C. de la Vallée, 25, rrue des Fontaines Marivel à F-92370 Chaville ; 2015, 42 pages.
Petites crispations juvéniles
François Harray ; nouvelles ; éditions Traverse/Couleur livres ; 2015, 102 pages.
Gabriel est un tamponné de la vie, du sexe, de l’amour. Un mal parti en apnée dès sa naissance malgré son sang bleu. Voici six nouvelles qui se déclinent en autant de périodes de sa vie. L’adolescence, la post adolescence, les prémices de la vie d’adulte, la découverte du vrai amour, la création d’une famille et la découverte de la paternité. Il ne s’agit pas d’y voir une quelconque adaptation à la norme sociale hétérosexuelle. Encore moins aux convenances, Gabriel est en permanence dans le rouge rugissant des tours minutes de la vie. Le crash peut survenir à tout instant. Six étapes dans un monde bancal.
Éditions Traverse, 86/14, avenue Paul Deschanel à B-1030 Bruxelles ; http://www.traverse.be
Éditions Couleur livres, 4, rue André Masquelier à B-7000 Mons ; http://www.couleurlivres.be
Plaisirs partagés
Bruno Delmotte & Frédérique Frahan-Dupont ; éditions Clapas ; collection Franche Lippée ; 2015, 8 pages.
Poèmes au bison
Anael Pineau ; éditions Clapas ; collection Franche Lippée ; 2015, 8 pages.
Le pont de la honte
Zilhad Klijučanin ; roman traduit du bosnien par Gérard Adam ; éditions M.E.O., 2016, np.
S*, un faubourg au nombre immuable d’habitants. Faubourg qui, faute d’un pont, ne deviendra ville.
C’est là que la belle Ezi décide de perdre sa virginité avec Poète Zeri, avant de s’en aller à Paris où elle deviendra la plus célèbre danseuses du Crazy Horse Saloon, à la grande honte de ses ex-concitoyens.
Mais pourquoi la rivière refuse-t-elle avec une telle rage de se laisser enjamber par un pont ?
Pourquoi, nuit après nuit, un pleur d’enfant en émane-t-il ?
Et quel est le secret si ténébreux de la naissance d’Ezi ?
A la prière de celle-ci, Poète Zeri se lance dans une enquête auprès de tous ceux qui détiennent une part du mystère, Professuer Muli, O Sole Moi, la devineresse Gagi…
Un roman dont la profondeur est en permanent filigrane dans la légèreté caractéristique et les pirouettes de composition de cet auteur inclassable.
Né en 1960 dans le nord-ouest de la Bosnie, Zilhad Ključanin, poète reconnu dans toute l’ex-Yougoslavie, s’est converti à la prose après le choc de la guerre. Ses romans et recueils de nouvelles l’ont hissé au rang des principaux écrivains bosniens contemporains. Après avoir été professeur de littérature étrangère aux universités de Tuzla, Zenica et Bilhać, ainsi que rédacteur en chef de la prestigieuse revue Život, il se consacre aujourd’hui exclusivement à l’écriture.
M.E.O. avait déjà publié son grand roman Shédid.
Les voix du poème
Christian Poslaniec et Bruno Doucey ; poèmes ; éditions Bruno Doucey ; 2013, 190 pages.
Pour la troisième année consécutive, les Editions Bruno Doucey publient l’anthologie de référence du Printemps des Poètes. Le thème de cette 15ème édition ? Les vois du poème. Ainsi que l’explique Jean-Pierre Siméon, « dès sa naissance, au début des temps humains, la poésie est une parole levée. Qu’il soit murmure, cri ou chant, le poème garde toujours quelque chose de son oralité native. » L’anthologie proposée ici prend en compte cette polyphonie vivante, jouant sur l’homophonie des termes voix et voie. Qu’ils proviennent du passé ou de la poésie contemporaine, de France ou d’ailleurs, les textes collectés rappellent que la voix intérieure du poète répond aux voix du monde. Voix lactée, voix d’eau, voix publique, voix de passage ou voix sans issue, à claire voix, à double voix ou en voix de disparition, qu’importe les différences : pour les poètes, la voix est toujours libre !
« Je l’écoute. Ce n’est qu’une voix humaine
Qui traverse les fracas de la vie et des batailles,
L’écroulement du tonnerre et le murmure
des bavardages.

Et vous ? ne l’entendez-vous pas ?
Elle dit « La peine sera de peu de durée »
Elle dit « La belle saison est proche ».

Ne l’entendez-vous pas ? »
Robert Desnos

Les revues suivantes :

Art et poésie de Touraine,
n°223, hiver 2015/2016
revue trimestrielle
10, rue du Clos Prenier à F-37540 Saint-Cyr-sur-Loire
prix de la presse poétique 2007 de l’UPF
prix de la presse poétique 2008 de la SPF.
Association fondée en 1955
nicole.lartigue@bbox.fr  
(Nicole Lartigue)
Le carnet et les instants
n°189, du 1er janvier au 31 mars 2016
Lettres belges de langue française, bimestriel
Bd Léopold II, 44 à B-1080 Bruxelles
(Dossier : Diane Meur ; événement : Fred Jannin ; hommage : Conrad Detrez…)
http://le-carnet-et-les-instants.net
carnet.instants@cfwb.be
(Laurent Moosen)
Inédit nouveau,
n°278, janvier à mars 2016 ; 32 pages A4 ;
avenue du Chant d’Oiseaux, 11 à B-1310 La Hulpe
0032 2 652 11 90
(Paul Van Melle)
Libelle
n°273, décembre 2015 ; 274, janvier 2016, 6 pages A5 – Mensuel de poésie
14, rue du Retrait à F-75020 PARIS
pradesmi@wanadoo.fr
http://www.myspace.com/michelprades
(Michel PRADES)
Microbe,
n°93, revue réalisée sans hormones de croissance ; janvier-février 2016
Launoy, 4 à B-6230 Pont-à-Celles
ericdejaeger@yahoo.fr
(Eric Dejaeger)
Poésie sur Seine,
(n°90, décembre 2015, revue d’actualité poétique ; 111 pages ; 13, Place Charles de Gaulle à F-92210 Saint-Cloud.
(Roland Nadaus ; Arthur Rimbaud ; Jacques Prévert ; Alain Duault ; Jean Joubert ; Vénus Khoury-Ghata…)
13, Place Charles de Gaulle à F-92210 Saint-Cloud.
http://www.poesie-sur-seine.com
(Pascal Dupuy)
Portique
n°101, janvier à mars 2016
revue de création poétique, littéraire et artistique de l’Union des Poètes francophones
Mairie à F-84110 Puyméras
http://portique.jimdo.com
http://poesievivante.canalblog.com
(Chris Bernard)
Traction-Brabant,
n°66, janvier 2016
Association Le Citron Gare, Résidence Les Jardins de l’Abbaye, 1er étage, 12, rue de l’Abbaye à F-57000 Metz
p.maltaverne@orange.fr
http://traction-brabant.blogspot.fr
(Patrice Maltaverne)
Vocatif
n°26, automne 2015
14, rue du Colonel Driant « Le Jalna » A2 à F-06100 Nice
monique.marta0294@orange.fr
http://www.moniqueannemarta.fr
Poètes et écrivains bulgares, suivis de poètes d’expression française.

Nicole DRANO-STAMBERG – « S’il n’y avait pas d’herbe si la poésie n’existait plus » – La rumeur libre Editions, 2015 (140 p.)

Chronique de Marc Wetzel

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Nicole DRANO-STAMBERG – « S’il n’y avait pas d’herbe si la poésie n’existait plus » – La rumeur libre Editions, 2015 (140 p.)

Une ode à l’herbe ?
Une magnifique, diverse et parfois obscure ode à l’herbe, pourquoi ?
Et la disparition simultanée de l’herbe et de la poésie que considère le titre de ce recueil, pourquoi ?
L’herbe, dit Nicole, est « irréductible », elle est « sans haine », elle contrebalance à elle seule l’arrivée des désespoirs (« La misère, la mort, le tout-venant, le coffre-fort, la talonnette, le Prozac et le chien » p. 16), leur opposant assez « l’indispensable présence gracieuse » (p. 13). Comment cela ?
L’herbe constitue « en quelque sorte le jardin laissé par la charité de la vie » (p. 22)
L’herbe forme « un simple spectacle de choses pauvres qui ravit, s’attarde en nous » (p.34)
L’herbe « crée sur la terre », « touffe qui fait ce qui lui plaît » (p. 61)
Tassée, elle devient grasse (p. 62)
Constante, elle s’étonne qu’on ne vienne pas toujours (p. 67)
Réservée, elle n’apprendrait à parler que pour savoir dire un mot : « viens » (p. 70)
Comment cela ?
D’abord, l’herbe est courte ; sa tige se moque du bois, qui est le tuteur des géants ; brève, elle nous aide aussi à nous moquer de tout ce qui prétend nous élever, nous augmenter, nous élargir, s’éclabousser plus loin que sa palette.
Ensuite, l’herbe n’a pas besoin d’être utile ; elle ne revient pas, elle ne survit pas aux herbicides et herbivores, pour nos balais, pour nos tisanes, pour nos teintures, nos fourrages, nos assaisonnements. Elle ne repousse pas même pour soulager nos pieds, supporter nos pas, égayer nos allées. Simplement, elle abonde, elle ne sait pas manquer, elle est son propre moyen d’existence. Elle est l’anti-robot : s’il est la vie (fatiguée, servile et tyrannique) de l’automatisme, elle est l’automatisme (primordial, tranquille) de la vie.
Enfin, elle est l’anti-mannequin. Elle ne promène pas sa forme, et ne porte qu’elle-même. L’herbe est là où est son (simple) corps, et son corps n’a honte ni de sécher et jaunir, ni de s’aplatir, ni d’être sarclé ou mâché. L’herbe ne se rêve pas réparable, ne se figure pas distinguée, ne se vexe pas de peupler les friches, de parcourir les gares perdues.
C’est ainsi que Nicole nomme et célèbre la voix d’herbe de la poésie, parole la plus abondamment brève, n’ayant d’autre pensée que son mince corps sonnant juste.
Mais l’herbe est toujours seule, précaire et dispersée ; la voix de poésie l’est donc aussi. Ce qu’on appelle herbier est pour conserver ce qui s’est perdu, ou pour dessiner ce qui est à jamais sans crayon ni plume. Ce qu’on appelle « recueil » l’est donc aussi. Laissée à elle-même, une voix s’essouffle (redevient l’air inarticulé), une voix tombe (dévisse de sa propre gorge), une voix perd sa propre trace (sans plus de rimes qu’un sillage). Alors il faut sécher et configurer cette voix même, il faut composer son rassemblement, son recueil en poésie.
Mais tout y est alors infiniment noué, atrocement précieux, infatigablement perturbé ; car fixer la vie d’une voix (aucun travail poétique n’y peut échapper) multiplie interférences et échos, éveille des monstres d’appoint, fait venir d’immaîtrisables résidents – exactement comme l’herbe abrite à son corps défendant les cent milliards d’intrus herbicoles que sa dense sûreté attire.
C’est par là qu’arrivent en tout cœur qui chante sérieusement (et Nicole en est tout particulièrement un !), les « anges blancs », le « Prince noir », Monsieur de saint-André, Jésus, un salopard « vêtu d’étoffes soyeuses et longues », le comte de Monchoix, Renato qu’on tue pour le clouer à son sexe, Aarvo qui est le Goya de l’herborisation … Les voilà tous, scène par scène.
« L’ange blanc avait un visage de fillette, quelquefois il se penchait ; du bout de son aile, il effleurait l’étiquette que mon ami rédigeait pour l’herbier qu’il avait déposé sur le plateau en bois rouge. Le château semblait vide mais le vestibule au fond du salon de lecture s’ouvrait et se fermait » (p. 93)
« Il me tendit un bouquet de lys d’eau, l’émail de feldspath était si transparent que les doigts bruns du Prince noir semblaient s’être incrustés dans chaque corolle » (p. 123)
« Cependant le rossignol d’hiver avec sa tendre témérité têtue s’était posé sur le dossier du siège, tout près de Monsieur de Saint-André. Ivre de trilles il secouait sa lavallière de lune rousse. A cet instant Monsieur de Saint-André sut que c’était elle qui avait conduit l’oiseau jusqu’ici » (p. 114)
« Sur la croix en fer le Christ nu illuminé de givre. L’amour infini de son visage avec des glaçons étoilés autour du chiffon rouillé qui pend sur son ventre » (p. 18)
« Il avait saisi la femme qui avait fait un pas de plus vers lui, homme enveloppé d’étoffes soyeuses, aboyant de sa voix devenue une hurlerie. Elle ne bougeait pas, il saisit alors de sa main gantée le cœur de la femme. On aurait dit que des larmes sortaient de cette chose qui battait dans une terrible confusion. Pour rire, il poussa la balle de chair toute vibrante du bout de sa chaussure vernie. La chose roula jusqu’aux chevilles des femmes » (p. 55)
« Monsieur le Comte avait cassé ce matin même tout le service en porcelaine blanche que lui avait offert l’Archiduchesse de Crimée. Monsieur le Comte souffrait. Blanches miettes de l’amour. Blancheur entièrement cassée. Il avait jeté tous les éclats par la fenêtre. Le soleil répandait son or blafard dans le jardin de Monchoix entre les troncs noirs des pommiers » (p. 97)
«Renato s’allongeait sur son étroit lit de fer. Alors ils rentraient et commençaient à le bousculer, à l’insulter.
– Avoue, Avoue, Raclure.
– Je n’avoue pas. Je parle. Je m’appelle Renato. Je suis transsexuel. Mes cils mes sourcils et mes cheveux, ôtés. Être un autre. Être une autre. Crisper son visage pour donner un sourire en forme de gelée » (p. 39)
« Derrière la porte vitrée de la rotonde nous aperçûmes Monsieur le Comte qui marchait de long en large. « S’il vous vient des songes, donnez-les moi … » murmura Aarvo » (p. 102)
On vient de saisir, par ces quelques passages, l’extraordinaire richesse de la poésie de Nicole Drano-Stamberg, l’unité muette de son désordre savant, l’admirable façon qu’a cette pensée de croître et se peindre en extension, l’art d’évoquer les meilleurs appuis de vivre, – de les esquisser comme on se faufilerait créer -,  et son mot d’ordre magnifique (qui est comme un eurèka solidaire) :
« C’est l’heure d’intercepter le temps et d’inventer » (p. 125)
Voilà son plus beau livre ; et voilà, peut-être, le plus beau passage de ce livre, qui nous dit justement pourquoi l’aimer :
« Je vais inscrire tout cela sur l’herbier avec mon crayon d’esquisse Derwent. Graphic 9b, sa mine de graphite tendre et très épaisse, tu le sais, ne peut écrire que des signes d’où monte la musique d’un langage secret de harpe-luth que nous avons découvert ensemble avec tous ceux qui ont tenté de nous aider »

©Marc Wetzel

 

 

Christian BOBIN – Noireclaire – Gallimard sept. 2015

Chronique de Marc Wetzel

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Christian BOBIN – Noireclaire – Gallimard  sept. 2015

Tant qu’il nous reste une parole (pour les rectifier de l’intérieur), réjouissons-nous que les erreurs soient des discours. Et tant qu’il nous reste une chair, que les échecs soient des actions.

« La poignée en cristal de la porte du paradis, en t’écrivant j’arrive presque à la tourner. Presque. C’est assez beau, cette vie où on ne peut rien faire qu’échouer, tu ne crois pas ? » (p. 13)

Le passé est mort ; le bon, comme le mauvais. Le mauvais se poursuit en nous comme il veut, puisqu’il est blessures, traits qui perdurent, poisons mal évacués ; mais le bon (passé) se poursuit, lui, comme nous voulons. Les rênes de la nostalgie font le plus libre cavalier.

« Je regarde s’ouvrir la mer rouge des feuilles mortes. La mort se crispe de te voir lui échapper » (p. 14)

Personne ne songerait à botter le cul d’un spectre. Dommage pour nous.

« Assis devant le palais de leur âme, ils ne songent pas à y entrer. Leur mort les y poussera » (p. 22)

Tous les passereaux restés sauvages passent chaque minute de leurs heures de vie à trembler de faiblesse, à pépier famine ; mais une seconde de chaque minute vient se passer à autre chose.

« La vie d’écriture, à quoi la comparer sinon à la rêverie de l’oiseau qui, contemplant le ciel vide, oublie un instant la faim qui ravage le minuscule labyrinthe de ses entrailles ? »  (p. 24)

Christian Bobin décrit très bien l’effet que fait ce qu’il écrit.

« Je sens mon visage s’éclairer comme si le livre sur lequel je me penche était une bougie » (p. 26)

Pendant la vie de l’autre, on l’aimait peu ou mal ; c’est qu’on a été négligent, ou qu’on le cherchait là où l’autre était : dans la vie générale, où tout se trouble de tout. Pendant le deuil, on n’aimait évidemment pas ; on respectait, on grimaçait, on lâchait l’amarre. C’est à présent, après le deuil, qu’on a loisir d’aimer ; personne n’est laid, et rien n’est trop tard, dans un cœur guéri.

« La voix d’Anna Akhmatova. Un chagrin d’amour de 1912. L’abandon est ce tremblement de terre que la bête du cœur devine avant qu’il arrive. Un poème est le maximum de sensibilité qu’un homme ou une femme puisse connaître. Un rien de plus et les poumons du langage éclatent, comme ceux des plongeurs qui remontent trop vite du fond de l’océan » (p. 27)

Traversant un nuage de criquets, chacun préventivement ferme les mâchoires. Le poète, croisant une armada d’anges, n’a pas ces précautions : il gobe l’immatérialité comme elle vient ; il ne répugne pas au tout-venant de la pure intelligence. S’il se risque ainsi à s’étrangler des démons tout frais sortis de l’air ténébreux, il se pourlèchera aussi des plus succulents « morceaux » angéliques : prophètes incorporels, placiers du Paradis, soutiers et ramoneurs de la Grâce, visagistes de l’Incarnation.

« Enivrée par l’incompréhensible pureté de vivre tu descends le chemin d’Uchon, redevenue enfant, t’émerveillant  des saignées noires des mûriers et avalant à chaque pas des morceaux d’anges avec l’air bleu » (p. 37)

Le poète n’est pas pour rien l’ange du langage. Comme lui, il ne peut y pécher que par orgueil et envie. Comme lui, il peut changer l’intelligence du lecteur, non sa volonté.

« Les chardons bleus accrochent le jupon des lumières sans le déchirer » (p. 37)

Christian Bobin tient la main des ombres ; et l’on ne sait bien sûr plus qui guide qui. Elles lui confirment qu’il ne marchera bientôt plus droit. Il sourit de cette un peu courte leçon, comprenant que la mort ait émoussé bien des nuances.

« La voix enrouée des morts s’éclaircit au bord de la fontaine de papier » (p. 38)

Le poète est l’homme qui ne veut supprimer en lui que l’homme.

« Je veux tuer Christian Bobin » (p. 41)

Le noyau du fruit tombé attend, sagement, les quelques semaines de dissolution de la pulpe ; pour toucher lui-même terre, et descendre y jouer sa taupe germante. Bénie soit la putrescibilité de la chair.

« Le corps est le seul tombeau. Le mort est une enveloppe dont on a enlevé la lettre » (p. 53)

Il a l’humour plus contagieux que celui d’un Élu !

« J’entre dans une église pour allumer une bougie. Me déplaçant le plus discrètement possible dans une allée pleine d’ombre, je renverse un seau de fer-blanc. Le vacarme fait sourire quelqu’un dans l’autre monde, rendant presque inutile d’allumer une bougie qui ne se proposait pas d’autre but » (p. 62)

Heureuse ou malheureuse, son enfance fut bien remplie, puisqu’il parle bien.

« Dans notre voix nous transportons notre enfance comme ces Roms le sac Tati qui contient toute leur vie » (p. 69)

Newton, voyant le fruit tomber du pommier, comprend que, sans son mouvement inertiel, la Lune en ferait autant. Bobin, lui, comprend, devant une pomme, que l’âme est l’inépluchable peau d’un corps ; on mange la vie avec la peau, ou bien tout se condamne à pourrir devant nous.

« J’épluchais une pomme rouge du jardin quand j’ai soudain compris que la vie ne m’offrirait jamais qu’une suite de problèmes merveilleusement insolubles. Avec cette pensée est entré dans mon cœur l’océan d’une paix profonde » (p. 70)

Les fantômes n’accèdent pas plus au monde par les choses que Dieu ; mais eux ont soif. Ce n’est qu’autorisés à entrer en nous qu’ils se désaltèrent. Le poète hanté ne boit jamais en Suisse.

« Ce verre de cristal je l’ai rempli d’eau fraîche, je l’ai posé sur la table et il est aussitôt devenu le signe de l’impossible entre toi et moi : je peux le boire d’un trait, toi pas. » (p. 71)

Les hommes ont inauguré le progrès pour différer la fin ; ils ne le poursuivent désormais que pour la hâter.

« Chaque seconde perdue à regarder sans intention par la fenêtre retarde la fin du monde » (p. 74)

Avec les âmes-Ghislaine, la Providence tient sa bonne colère ; avec les âmes-Christian, Dieu affûte son retour.

©Marc Wetzel

 

Stéphane Mallarmé ; Le temps d’une poignée de main ; édition établie et présentée par Martin Melkonian ; Éditions À dos d’âne, 144 pages, 12,50 €

Chronique de Nadine Doyen

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Stéphane Mallarmé ; Le temps d’une poignée de main ; édition établie et présentée par Martin Melkonian ; Éditions À dos d’âne, 144 pages, 12,50 €

Sur la couverture du livre, un encrier est au premier plan. À proximité, la main à plume s’apprête à tracer sur le blanc d’un feuillet. Grâce à la prise de vue de Nadar, on perçoit d’emblée la beauté du geste épistolaire de Stéphane Mallarmé.
Martin Melkonian a extrait de la nombreuse correspondance du poète « les formules de salutation qui saillent au début des lettres, à la fin, dans leur cours et quelquefois à plusieurs reprises au sein d’une même lettre ». Ainsi, une grande variété d’adverbes nuancent-ils le serrement de main : « cordialement », « chaleureusement », « affectueusement », « longuement », « loyalement », « pieusement », « douloureusement », etc. La main serrée, somme toute banale, a pour corollaire la main pressée ; mais elle est plus affective ou plus affectueuse. Il en découle une variation qui semble infinie. La main tendue, plus volontaire, fait également son entrée sur la scène de la correspondance. La main fraternelle, quant à elle, est franche. Elle s’avance sans précaution d’aucune sorte, crève pour ainsi dire la page, est sur le point de toucher celle du destinataire de la missive. Elle a l’autorité du désir, la force du partage, la simplicité de la demande : « La main. » C’est bouleversant.
Un chapitre de Le temps d’une poignée de main est consacré aux effusions de nature plus intimes. On passe alors du surprenant « Ronronnez de moi » à des formulations murmurées, délicates, mélodieuses, amoureuses, comme : « Je voudrais que cet appuiement de lèvres même lointain conjurât toute souffrance au futur et te fit souriante. »
En Nota Bene, Martin Melkonian invite tout comédien à s’emparer de ces phrases et fragments de phrases orchestrés afin d’« en proposer une interprétation sensible ». Il se réfère en l’occurrence à la cantatrice Cathy Berberian pour qui « l’émotion du style est dans la voix ».
À l’heure des échanges par textos, mails, tweets, et autres smileys, Martin Melkonian met en lumière des élégances qui ont disparu, ne serait-ce qu’à cause de l’usage sans frein des outils modernes de la communication. Saluons son ambition à vouloir fondre un médaillon à l’effigie de celui qu’il appelle avec révérence et justesse « l’ami poétique numéro un ».
Ouvrez vite cet ouvrage original dont la maquette inédite ne manquera pas de vous séduire, car elle offre une évidence et un confort de lecture inégalés. Typographiquement, donc visuellement, ce sont parfois deux mains, deux mains humaines, qui se tendent vers vous. Tant il est vrai que dans Le temps d’une poignée de main, page après page, c’est l’émotion qui l’emporte.

©Nadine Doyen