Le rouge des coquelicots et le noir de l’espace sidéral dans l’art poétique d’Éliane Hurtado

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Éliane Hurtado, Michel Bénard et la sculptrice Paule Perret à l’Espace Mompezat le 4 juillet 2015

Pour donner vie à un portrait fidèle d’un artiste, notamment d’un artiste à la fois peintre et poète comme Éliane Hurtado, il faut d’abord lui donner la parole. Ensuite, il faut essayer de se dépouiller d’une série de béquilles analytiques et verbales pour rentrer nous-mêmes dans ses œuvres qui ne se multiplient pas seulement en fonction du temps et de ses prodiges, mais aussi en raison de ces deux rails ou sillons parallèles de la poésie et de la peinture. Enfin, il faut explorer de l’intérieur ces mondes vécus ou racontés par Éliane Hurtado, essayant de comprendre d’où viennent-elles leurs magies, leurs sagesses, leurs profondeurs.
Je fréquente depuis des années désormais l’espace Mompezat où tous les premiers samedis du mois se révèle un nouvel aspect de la sensibilité des Poètes français, ouverts aux…

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Chronique de Jean-Luc Breton—Manuel de notions essentielles, de Nuno Júdice

Chronique de Jean-Luc Breton

By Averater (Own work) [CC BY-SA 3.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0)], via Wikimedia Commons

By Averater (Own work) [CC BY-SA 3.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0)%5D, via Wikimedia Commons

Manuel de notions essentielles, de Nuno Júdice, Editions Atelier la Feugraie, 2015, 107 p., 14€

Le sentiment fugace de l’éternel, suivi de Géographie du chaos, de Nuno Júdice, Editions de Corlevour, 2015, 74 p., 18€

La lecture des traductions récentes que Béatrice Bonneville-Humann et Yves Humann ont faites, dans un français fluide et musical, de ces trois recueils du poète portugais met singulièrement en relief la diversité des styles et des inspirations de Júdice.

Le sentiment fugace de l’éternel est une série de sonnets qui mêle réflexions sur la langue et l’écriture, le thème poétique par excellence qu’est la conscience du passage du temps, et d’autres thèmes comme la lumière et l’obscurité ou l’enracinement. La forme du sonnet impose au poète la contrainte de la concentration, une écriture impressionniste, et les petits paysages, mentaux ou réels, qu’il dévoile, plus qu’il ne les décrit, y ont une grande force d’évocation : Et le soir est né de l’après-midi. Le ciel / est descendu du ciel. Les nuages se précipitèrent / vers les nuages. La pluie amena / plus de pluie. La tristesse devint plus triste. Dans les sonnets, la répétition, un trope fréquent chez Júdice, n’a pas la place d’échapper à la conscience du lecteur et de serpenter au sein d’un univers complexe et multiforme, elle n’a qu’un effet d’intensification, de hantise même, qui plante un décor qui est toujours psychologique (les titres le montrent bien, Annonciation, Rêve, Miroir…) aussi bien que physique (Météorologie, Vents, Quatre saisons…), et évidemment littéraire (Antithèse, Syntaxe, Art poétique…).

Géographie du chaos est une élégie sur un paysage unique, suffisamment étrange pour que les évocations de Júdice nous encouragent à le suivre dans ses visions personnelles mais suffisamment identifiable pour que tout lecteur qui a fréquenté les rivages méditerranéens trouve en lui des échos (par exemple, de Grèce ou de Sicile) : la chaleur, des oliviers aux troncs noueux, des ruines, des fragments de statues, le marbre qui s’érode et grisaille et devient presque végétal. Nuno Júdice construit son poème comme des variations musicales, quinze vignettes différentes par l’atmosphère sur la même méditation byronienne : la beauté éternelle, femme ou statue, ne dure qu’à peine plus que notre mortalité, et bien moins en tout cas que le paysage qui l’entoure : je lis ici la densité de la terre ; l’olivier […] va chercher au cœur du son / la sève qui monte par son tronc, et finit / dans le filet d’huile d’olive que je verse sur la strophe, / je la remplis comme si ce filet ne cessait / de s’élancer le long des millénaires qui me / séparent d’une certaine idée de la beauté. La poésie de Júdice, comme toute langue unique, nous donne à voir la réalité selon un prisme différent, qui enrichit et modifie notre vision du monde. Par exemple, au-delà des statues de pierre que les riches d’antan ont fait sculpter pour prolonger leur souvenir, Júdice découvre aussi dans le paysage les traces évanescentes des pauvres gens, un amas de larmes […] sur le chemin commun de l’hiver.

Point n’était besoin que Júdice écrivît un Manuel de notions essentielles, puisqu’il sait les distiller au fil de ses images. Les traducteurs nous avertissent du danger qu’il y aurait à prendre le titre de ce troisième recueil au sérieux. Pour eux, il s’agit d’un clin d’œil en direction de l’époque qui demande des recettes en toutes choses, et lorsque le poète en donne, elles sont proprement absurdes et paradoxales. Manuel de notions essentielles est un mélange protéiforme d’évocations de moments ou d’expériences, d’épiphanies devant le ciel ou la nature (marcher sur le ciel / à la lumière de la terre), de tentatives d’appropriation de l’écriture (les mots qui se lisent seulement / dans les dictionnaires du cœur), mais c’est aussi un recueil plein de dérision, de moqueries, d’images à ne pas prendre au pied de la lettre, de jeux. Manuel de notions essentielles est un texte plus difficile, mais aussi plus existentiel, c’est un recueil où les aspirations spirituelles sont convoquées (Je lève les mains vers un vide / de coupole) et qui se conclut dans la simplicité grandiose des découvertes fondamentales : Sers-toi du poème pour élaborer une stratégie / de survie sur la carte de ta vie.

 ©Jean-Luc Breton

Emmanuelle Pol, « Le prix des âmes », Editions Finitude, 2015

Chronique de Jean-Paul Gavard-Perret

PolEmmanuelle Pol, « Le prix des âmes », Editions Finitude, 2015.

Emmanuelle Pol refuse le tiroir « satiné et réducteur » (dit-elle) on veut la remiser, à savoir celui de la littérature érotique. Pour mieux diverger, elle a même mis de l’ « âme » dans son dernier titre passant ainsi du contenant (le corset et sa douceur) au contenu. Encore fallait-il s’entendre sur le mot de « corset ». Car si l’auteur dans son premier livre de nouvelles semblait faire référence à « l’authentique corset victorien, de la haute gaine baleinée, rigide, lacée tout du long, de cet engin qui étrangle l’abdomen dans un étau cruellement cintré et étreint férocement la taille, et non pas d’une quelconque pièce de lingerie fantaisie ! », de fait il s’agissait d’une métaphore intempestive puisque « sous » lui si l’on peut dire se cachait un homme…

Dès le départ, l’auteure s’est donc amusée à brouiller les pistes et à sinon maltraiter l’érotisme du moins lui ouvrir d’autres voies avec toujours l’ironie face à ce qui touche à la sexualité, ses ambivalences, ses jeux de vanité, de rivalité, de postures, de poisons mais aussi parfois – l’âge venant – de qualité. Emmanuelle Pol rappelle d’ailleurs dans « L’atelier de la chair » combien les vieux pots concoctent les plus délicieuses confitures amoureuses. Sa belle et jeune héroïne devient apparente esclave consentante pour instruire sa propre initiation amoureuse selon un jeu subtil. Là encore les dualités sont de mise et la sexualité ne se limite pas aux idées reçues tout comme d’ailleurs le libre-arbitre féminin.

« Le prix des âmes » prouve que la relation intime unit le désir et la contrainte, la rivalité et l’entente, le consentement et le malentendu. Colère passée, la séduction peut même se métamorphoser en consommation tarifée chez une femme qui trouvera là de fait une histoire d’amour où son amant, lors d’un dénouement – sorte de dénuement qui n’a rien  de trivial – restera désemparé.

On comprend donc mieux qu’Emmanuelle Pol soit agacée par une étiquette qui de fait ne correspond que trop peu à son propos. L’éros est certes un décor et une thématique mais la créatrice ne tombe jamais dans la littérature dit « de genre ». Les clôtures que l’auteure franchit sont d’un autre acabit, surgit derrière elles un horizon brûlant et vacillant où se reconnaît l’être dans sa fragilité et ses interrogations.

©Jean-Paul Gavard-Perret

Myriam Eck, « Mains suivi de Sonder le vide », Editions « p. i. sage intérieur, 3,14 de poésie », Dijon, 8 euros, 2015.

Chronique de Jean-Paul Gavard-Perret

EckMyriam Eck, « Mains suivi de Sonder le vide », Editions « p. i. sage intérieur, 3,14 de poésie », Dijon, 8 euros, 2015.

Myriam Eck joue de la froideur et de la chaleur d’Eros. L’instantané de chaque fragment est une lueur. On reste dans sa clarté avec juste ce qu’il faut de sens pour ne pas se perdre. L’écriture ne ruisselle pas, elle coule d’une pierre à l’autre selon une sidération particulière de relances en relances contre la solitude où tout est parti et où tout revient. Une telle marche forcée « oblige ». Les deux textes ouvrent « de » la bouche, « de » la main en écrit l’auteure « en gestes inattendus du toucher ». L’écriture se tend, se respire plus fort, par la peau, par les mains, par la tête qui se vide au besoin. « Des mots tus sous les lèvres », l’écriture s’accroche comme à l’intérieur d’elle-même. Dès lors « les mains oublient qu’elles sont mains ». Elles creusent une étreinte, « un paysage sans regard ». Les mains sont dans le corps « tant qu’elles vibrent » par ce que l’écriture rameute d’une errance où le jeu de la solitude tient lieu de corde de rappel. « Ton corps tient dans ma main » écrit la poétesse qui prend vite soin de préciser « Combien en faut-il pour n’en faire qu’une ? ».

Myriam Eck n’écrit pas pour rétablir la fuite dans les idées. La poétesse ne fait pas dans la pavane. Il n’y a pas de bouquet de fleurs dans la maison de l’être. L’écriture ne s’y fait jamais gare principale ou de triage, établissement. Les mains ne sont pas faites pour mesurer la distance mais ne rapproche pas forcément tout autant. Idem pour la tête. Mais juste ce qu’on peut dire est que la solitude ne prend jamais fin. Il convient d’accepter le défi que propose la poétesse : être à tout prix alors que s’approche Néant. Que notre goutte infime toise l’océan. Au besoin ce que l’amour invente rabâchons-le mais selon des mots particuliers, leurs minuscules fragments d’explosions : en esprit comme en chair l’élan les transporte. Nous reprendrons au besoin les vieux refrains non pour les ressasser mais leur donner notre accomplissement espérant qu’il recule à mesure qu’on avance pour nous donner plus de temps propice à l’entêtement de nos enlacements. Mais Myriam Eck ne travaille pas ainsi. D’où l’intérêt de ses deux textes.

©Jean-Paul Gavard-Perret