Auteurs autour, de Paul Mathieu Editions Traversées-La Croisée des chemins, 2015, 299 p., 15€

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Auteurs autour, de Paul Mathieu

Editions Traversées-La Croisée des chemins, 2015, 299 p., 15€

Le titre Auteurs autour, à la fois étrange et séduisant, appelle à l’esprit des images d’œuvres-clés et d’écrivains-phares. Lire, n’est-ce pas en effet faire à la fois l’expérience du confort de la connivence, de la reconnaissance, d’un partage serein avec une voix familière, et celle de l’aliénation, du voyage, de l’exotopie, pour reprendre le joli terme de Bakhtine ? Dans son ouvrage, Paul Mathieu se sert à plusieurs reprises de métaphores géographiques pour évoquer les œuvres et les univers des écrivains qui constituent ses alentours à lui, son bouillon de culture propre, les terres littéraires où il aime à aborder. Il rappelle à propos le mot d’archipel utilisé par Butor pour évoquer Joyce, et l’on pourrait ainsi dire qu’Auteurs autour est une croisière d’archipel en archipel, familiers ou bien inconnus, reconnus ou bien confidentiels, en tout cas toujours un bonheur de découverte ou de redécouverte.

L’ouvrage se présente sous la forme de vingt-et-un essais, repris de différentes revues ou inédits, sur des écrivains, de la fin du dix-neuvième siècle à nos jours. Ces textes sont répartis en deux chapitres, les « points de repère » (Andersen, Butor, Ghelderode, Joyce et Kafka) et les « voix contemporaines ». Le choix de Paul Mathieu est un choix forcément personnel (certains auteurs inspirent autant qu’ils sont inspirés), et chacun, en fonction de ses passions et de sa personnalité, pourra regretter l’absence de tel ou tel de ses maîtres à penser, de femmes, d’écrivains du Sud, d’Afrique ou d’Asie, mais c’est aussi un choix justifié, judicieux et formidablement étayé par des analyses pertinentes, et la modestie du propos est acceptée et évoquée dès le sous-titre de l’ouvrage, « Notes sur quelques voix contemporaines et au-delà ».

Les passionnés de littérature s’interrogeront évidemment sur ce qui peut bien unir Andersen et Joyce, Mandiargues et Verheggen. Et, malgré le droit à butiner de texte en genre et d’école en auteur que l’on reconnaît volontiers à Paul Mathieu, malgré l’admiration que l’on ressent pour la plasticité de sa langue, qui adopte le lyrisme un peu académique d’Ovide (auquel il rend un très bel hommage dans son essai sur Georges Thinès) comme le verbe déferlant, zigzagant, truffé de jeux de mots, de Verheggen, on a envie de suivre quelques pistes avec les auteurs choisis par Paul Mathieu.

La première, à mon sens, est celle du méandre. L’image, reprise d’Umberto Eco, est employée par Paul Mathieu dans son pertinent essai sur Joyce, parce que le parcours de l’écrivain irlandais, de Gens de Dublin à Finnegans Wake, en passant par Ulysse, est symbolique de l’invention de la modernité littéraire, depuis les récits linéaires du début, vus à travers les yeux d’un narrateur extérieur presque objectif, jusqu’à l’odyssée de l’imagination, […la] réinterprétation perpétuelle de son propre objet qu’est Finnegans Wake, ouvrage solipsiste par excellence, mais d’un solipsisme à partager, si l’on peut oser cette métaphore, pour peu que l’on accepte le méandre comme figure allégorique du tricotage et du détricotage à l’œuvre dans l’écriture. Méandre aussi que la poésie bucolique qui explore et commente le monde à partir des quelques dizaines de kilomètres de la Maye chez Jacques Darras, les je successifs de Jude Stéfan, le lyrisme rocailleux de Verheggen ou encore celui des acrobaties lexicales de Marcel Béalu, qui constituent un art poétique.

Béalu, mais aussi André Schmitz ou Luc Bérimont, plaisent à Paul Mathieu à cause de l’ancrage de leurs textes dans des objets du quotidien, des choses anodines, parfois surannées, souvent dérisoires. En lisant les essais qui leur sont consacrés, on repense aux analyses splendides de Paul Mathieu sur Andersen, dont l’art consiste à nous donner l’illusion de la spontanéité. Les héros d’Andersen, Paul Mathieu nous le rappelle, ne font pour ainsi dire rien, voire ne sont pas des héros (L’innovation principale de l’auteur ne provient-elle pas de l’utilisation des objets (et des animaux)?), qui semblent nous parler et nous accompagner dans l’extraction d’une morale existentielle. Cette idée que le héros ne f[ait] pour ainsi dire rien est celle qui irrigue les œuvres de Kafka et de Joyce citées ici, mais aussi tant d’autres textes de la littérature contemporaine et au-delà, puisqu’on pense aussi, par exemple, à Emma Bovary, au prince Muichkine ou à Oblomov.

Une autre piste, avec laquelle Paul Mathieu joue de manière récurrente, est la question de la belgitude. L’essai sur Hubert Juin la traite de manière approfondie, et Paul Mathieu y fait sienne la question rhétorique de Joseph Duhamel : Une histoire de la littérature belge est-elle possible ?, avant de donner deux éléments de réponse : sont « belges » le surréalisme et l’incessant questionnement sur [soi]-même. Le surréalisme, avec sa fascination pour les objets anodins détournés de leur sens et son goût pour les assemblages hétéroclites, est de toute évidence un élément qui unit un grand nombre des auteurs de ce volume, puisque la poésie qui plaît à Paul Mathieu est celle qui questionne sans cesse les mots dans leur forme et dans leur sens, qui fait jouer étymologie, homonymies et intention de signification, amène ce qu’il nomme avec pertinence une descente en marche du train-train sémiotique dans le texte consacré à Verheggen, le post-surréaliste goguenard par excellence. Quant à l’incessant questionnement sur soi-même, il est à peine étonnant que cette belgitude-là s’aventure à passer la Haine (pour reprendre le très beau titre de Rose-Marie François) et à annexer le Ponthieu aquatique et mouillé de Jacques Darras et même le Canada de Guy Jean, en passant par Copenhague, Dublin et Prague.

Ce questionnement sur soi-même, cet effort incessant de donner forme littéraire à des émotions, sont peut-être ce qui unit le plus profondément les convives de Paul Mathieu. Il n’y a pas de repus de la littérature et de gens satisfaits d’eux-mêmes parmi les auteurs dont il s’entoure, et c’est tant mieux pour ses lecteurs.

©Jean-Luc Breton

Mélanie Matthieu, ´ »Lâmo Lâva », 122 pages, Alauda publications, Amsterdam, 2015, 38 Euros

Chronique de Jean-Paul Gavard-Perret

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Mélanie Matthieu, ´ »Lâmo Lâva », 122 pages, Alauda publications, Amsterdam, 2015, 38 Euros.

L’artiste belge Mélanie Matthieu propose un livre bilan d’un voyage – pèlerinage intempestif – sur le site de Notre Dame de la Salette dans les Alpes françaises. Le titre patoisant veut dire « Là bas, là bas ». Ce furent les mots que prononça Maximin Giraud à Mélanie Calvat, les deux petits bergers qui le 9 septembre 1848 virent dans les alpages au-dessus du village de La Salette en Isère une « Belle Dame » en pleurs, toute de lumière. Elle leur confie un message de conversion, pour « tout son peuple ». Après 5 ans d’une enquête, l’évêque de Grenoble reconnut par un mandement validant l’apparition de la Vierge.

Ne prenant pas partie dans le mystère d’une telle révélation (en une période qui en France fut fertile en de telles manifestations – Lourdes, Lisieux – et donnent lieu à de bien diverses spéculations), Mélanie Matthieu cultive astucieusement l’ellipse pour proposer un rituel laïque. Le récit du miracle ne la décoiffe pas forcément : ni elle ne l’entérine ni elle ne le conteste ouvertement. La beauté du lieu l’émeut, les marques de piété la laissent plus distante même si parfois elle recueille « religieusement » en ses images les actes d’amour des croyants.

Certes elle ne va pas donc jusqu’à épouser les mots de Bataille au sujet de telles apparitions : « Celui qui l’assaille est dépossédé de son être ». Néanmoins son livre ne peut être admis dans le cercle sacré des objets de piété.

La seconde partie multiplie des parallèles et des analogies en y intégrant des textes d’auteurs aussi différents que Léon Bloy, Camille Claudel, Roger Callois et Julia Kristeva. Ces témoignages littéraires, poétiques et philosophiques se répondent pour mettre en « voix » un théâtre de l’inconscient religieux au sein d’un labyrinthe textuel et visuel qui souligne autant l’histoire de l’apparition, la biographie des « élus » (ou des illuminés), une réinterprétation de leurs silhouettes dans une poésie du lieu et de l’histoire ou de la légende. Le livre est passionnant car beau et intelligent.

©Jean-Paul Gavard-Perret

Arnaud Cathrine, Pas exactement l’amour, – Verticales (17,90 € – 246 pages).

Chronique de Nadine Doyencathrine-pas-exactement-lamour

Arnaud Cathrine, Pas exactement l’amour, – Verticales (17,90 € – 246 pages).

Arnaud Catherine autopsie en dix nuances, sans tabou, les relations amoureuses entre hétérosexuels et LGB. Il nous plonge dans les méandres sentimentaux et l’intimité de couples, voire chez leurs voisins. Il laisse entrevoir les non-dits. Des corps se frôlent, s’enlacent, s’étreignent, se dévorent, bandent, laissent leur empreinte olfactive avant de devenir objets de fantasmes. D’autres corps, moins synchrones, sont confrontés à une « indifférence barbare », témoin de l’écroulement de l’édifice de l’amour. Il reste les souvenirs vivaces, immuables, d’une bouche, d’une langue, de doigts caressant un corps ou celui, « indélébile de l’antre non moins humide et chaud de son sexe ».

On suit les protagonistes dans leurs soliloques, leurs interrogations qui traduisent leurs angoisses, leurs doutes, leurs tourments. Les narrateurs, masculins ou féminins parlent, en majorité, à la première personne sans jamais trop dévoiler de leur identité, ce qui déstabilise parfois. Par flashback, de façon très parcellaire, leur passé est évoqué ou refait surface subitement.

La nouvelle éponyme au titre Pas exactement l’amour met en scène un écrivain, confronté à la page blanche, car prisonnier de sa dépendance amoureuse, poussée au paroxysme. Comment réussira-t-il à s’en désengager afin de retrouver l’inspiration ?

Le récit oscille de lui à elle, deux êtres que tout oppose : différence de classe sociale, rythmes circadiens. Pour lui « Dormir signifiait : quitter l’autre ».

La violence qui surgit dans Monsieur Bricolage choque : une baffe, deux même et le crâne qui s’écrase « contre le mur ». Mais ne l’avait-elle pas exaspéré cet homme en lui trouvant « une tête de clebs » ? La tension est palpable. Une manière indirecte pour Arnaud Cathrine de pointer que trop de femmes en sont victimes. Mais entre elles, les héroïnes s’avèrent tout aussi redoutables (gifles, « guérilla lamentable »).

Dans Si Mylène voyait ça, on est témoin du naufrage d’Hervé, 41 ans, pour qui la rupture reste insurmontable. Il s’interroge sur ce qu’il reste d’un amour défunt, sinon « un incommensurable gâchis ».Quant à cet ami qui tente de le sortir de son mal -être, il est bien impuissant quand Hervé dont le comportement flirte avec la folie doit être maîtrisé par les soignants de l’établissement psychiatrique où il placé.

« Ne me secouez pas, je suis plein de larmes » (1), aurait pu confier, le jeune avocat, quand il se retrouve seul, sur la plage, abandonné par cet « ami spécial, pas comme les autres », avec qui il vient d’avoir un différend violent, le jour de son mariage.

Dans cette nouvelle Une erreur de jeunesse, l’auteur pointe le déni du futur marié qui adolescent, a entretenu une relation très intime avec le narrateur. D’ailleurs, cet instant privilégié où il l’aide à être présentable, où leurs corps se frôlent, ravive ses souvenirs. Par flasback, le narrateur revient sur leur parenthèse heureuse, même si en général, il « conchie la nostalgie ». Il fustige le regard méprisant des adultes pour les trentenaires pas encore casés, revendiquant au contraire sa liberté d’aimer.

Dans Simona, les personnages féminins assurent pleinement leur désir pour le même sexe. Arnaud Cathrine y aborde le mariage entre lesbiennes, distille du suspense. Qui dit nouvelle, dit chute. Celle de Simona ébranle l’une des protagonistes, surprend le lecteur et souligne la fragilité du bonheur.

Poignante, la détresse de ce professeur inconsolable, face au vide laissé par la perte de sa bien-aimée. Béance abyssale décuplée par le « silence radio », la grève se durcissant, alors qu’il lui « faut des voix ». Pour lui, même bien entouré, « La vie fait un mal de chien ». Un livre comme bouée de sauvetage, ce que confirme Régine Detambel dans Les livres prennent soin de nous. Difficile de répondre à la question de Marina Tsvétaïeva qui scande Silence radio dans ces circonstances. Les livres sont omniprésents dans ce recueil (V. Woolf, G. Bataille, R. Depardon), rappelant qu’Arnaud Cathrine est un grand lecteur et un conseiller littéraire reconnu.

« Traquer l’autoportrait en creux avait une saveur particulière » pour cette compagne d’un écrivain, qui « aimait le chercher dans ses livres ». Quant à nous, lecteurs, pouvons-nous débusquer l’auteur ?

On retrouve Arnaud Cathrine, l’amoureux de Trouville, fidèle à Marguerite Duras,

dont la structure narratrice des fragments rappelle Barthes. On devine le musicien chanteur de Frère animal dans la nouvelle La bête sauvage. En filigrane on reconnaît l’auteur de : Il n’y a pas de cœur étanche, dans la nouvelle Si Mylène voyait ça.

Ce recueil basé sur l’amour, avant/après, préludes/ruptures, apprivoisement/éloignement rappelle Combien de fois je t’aime de Serge Joncour. Tous deux embrassent des thèmes universels : la passion, la fusion, l’idolâtrie, l’attente mais aussi le désamour, l’infidélité, l’abandon. Certains sombrent devant le « cadavre de leur amour », se noient dans l’ivresse, flirte avec la folie, l’hystérie. D’autres s’en relèvent, sachant occulter leur passé douloureux, faire preuve de résilience comme le protagoniste de la dernière nouvelle : «  Betty était entrée dans sa vie », vrai miracle « indéchiffrable ».

Au fil des pages, Arnaud Cathrine émeut, touche, remue, bouleverse. Il excelle dans l’art du rebondissement. On imagine le tsunami que la phrase « Je te trompe » peut provoquer. Il glisse un soupçon d’humour pour apporter une note plus légère.

Les figures maternelles intrusives sont sources de séquences théâtrales burlesques.

L’auteur tombe le masque de la pudeur pour une écriture plus sensuelle, voire érotique. Il met nos sens en éveil avec les parfums capiteux Philosykos, No 5, une note de vétiver ou l’odeur du livre de poche. On partage l’extase de Raphaëlle chez le traiteur Italien (« Le jambon Serrano me faisait de l’œil, et le gorgonzola… »).

Arnaud Cathrine, remarquable novelliste, se fait ici, entomologiste des cœurs et dissèque avec acuité et psychologie le sentiment amoureux. Il brosse un tableau de l’amour moderne, sans concession, miné par la solitude, l’angoisse, vampirisé par l’autre, cabossé par l’alcool, fracassé par le deuil. Le ton est tour à tour pathétique, drôle, grave, touchant, romanesque, mais l’auteur clôt son recueil par une note optimiste, confirmée par les mots « reprise, renaissance ». Arnaud Cathrine nous prouve que l’amour est une intrigue haletante dont on ne cesse de tourner les pages. Et Serge Joncour de conclure dans L’écrivain national qu’« un amour même impossible c’est déjà de l’amour, c’est déjà aimer, profondément aimer, quitte à prolonger le vertige le plus longtemps possible ».

(1) : Citation d’Henri Calet

©Nadine Doyen

Entretien de Nadine Doyen avec Marine Baron à propos de sa biographie d’Ingrid Bergman : Le feu sous la glace, Les belles lettres.

Marine Baron

Marine Baron

Entretien de Nadine Doyen avec Marine Baron à propos de sa biographie d’Ingrid Bergman : Le feu sous la glace, Les belles lettres.

Quel a été le déclic qui vous a conduite à publier cette biographie ?

Je suis intriguée par cette actrice depuis mon enfance. Je ne l’ai pas adorée tout de suite. Au contraire, de prime abord, elle me paraissait inquiétante et glaciale. Mais elle me fascinait, je la trouvais mystérieuse, étrange et belle à la fois. J’ai lu son autobiographie à dix-sept ans, et j’ai été bouleversée par sa vie. Il y a trois ans, je me suis souvenue que le centenaire de sa naissance serait en 2015, et je me suis dit que je pourrais projeter d’écrire son histoire avec mes mots à moi. Je voulais en faire quelque chose d’accessible, de fluide, de romanesque. Je ne sais pas si j’y suis parvenue, mais c’était là mon ambition.

Avez-vous écumé tout ce qui a été déjà écrit sur cette icône ou seulement les ouvrages que vous mentionnez ?

J’ai lu tout ce que j’ai trouvé sur Ingrid Bergman, en français et en anglais. Des biographies, des romans, des articles de presse, des interviews télévisées, et bien sûr des films. Mais je ne cite pas tout, je ne voulais pas encombrer mon texte de monceaux d’annotations. Et je n’ai pas l’étoffe méticuleuse d’un rat de bibliothèque. Je ne voulais pas écrire une immense biographie à l’américaine, j’en aurais été sans doute incapable, même si j’apprécie par ailleurs ce genre de lecture. J’ai bien sûr annoté toutes mes citations, et les plus parlantes sont celles d’Ingrid Bergman elle-même, le plus souvent puisées dans son autobiographie. Cette dernière a été ma source principale, mais je ne m’y suis pas cantonnée, parce que certains sujets y sont occultés.

Quel est le premier film dans lequel vous avez découvert Ingrid Bergman?

C’était Les Amants du Capricorne, d’Alfred Hitchcock. Je devais avoir six ans. C’était la nuit, j’étais censée dormir mais j’avais pris l’habitude de me faufiler en cachette dans le salon lorsque mes parents regardaient la télévision. La peur d’être découverte décuplait mon attention. Je me souviens encore de la première scène de l’arrivée d’Ingrid Bergman, pieds nus, à moitié ivre, dans une salle à manger pleine de notables en smoking. L’atmosphère de gêne sensible parmi les convives, la désinhibition apparente du personnage féminin qui cachait une souffrance et une honte persistantes, cette impression d’exposition cauchemardesque, tout cela m’avait touchée d’une façon étrange, sans que je puisse me l’expliquer. Depuis, j’ai revu le film. Le personnage d’Ingrid Bergman, Lady Henriette, est une intruse qui ne trouve pas sa place, dont le comportement n’est pas compris, pas accepté. C’est peut-être cet aspect-là qui m’avait bouleversée.

Quels films vous ont le plus marquée ?

Outre Les Amants du Capricorne, le film qui m’a le plus frappée est Hantise de George Cukor, qui date de 1944. Plus de soixante ans après sa sortie, il n’a pas pris une ride. Je trouve son suspense haletant, ses plans magnifiques, ses acteurs excellents. Charles Boyer y est irrésistible en crapule odieuse et machiavélique. Ingrid Bergman, elle, est sublime, énigmatique, prodigieuse. La dernière scène entre le mari et la femme est d’une immense intensité dramatique. J’ai aussi adoré le légendaire Crime de l’Orient Express de 1973. J’ai toujours eu un faible pour les films policiers. Je trouve Ingrid Bergman hilarante dans son rôle de missionnaire suédoise angoissée, craintive, un peu nunuche. Sa prestation est un monument. Je ne me lasse jamais de revoir ce film, c’est un plaisir du début à la fin.

Certains auteurs, comme David Foenkinos pour Charlotte, sont allés sur les lieux où leur héroïne a vécu. Cinq villes ont compté pour Ingrid Bergman : Stockholm, Rome, Paris, Londres, New York. Avez-vous éprouvé le besoin d’une telle quête ?

J’étais déjà allée à New York, à Londres, à Rome, et je vis à Paris. Mais, lorsque j’ai commencé d’écrire mon livre, je suis immédiatement allée visiter Stockholm que je ne connaissais pas. J’ai vu la maison où Ingrid Bergman est née, le jour même de son anniversaire, j’ai visité le Dramaten où elle a étudié, j’ai arpenté les parcs où elle avait dû aller se promener. Je voulais voir d’où elle venait, même si sa ville n’a pu que changer radicalement en un siècle. Je voulais décrire avec justesse les lieux de son enfance, du moins son atmosphère. En Suède, ce qui m’a plu a été la sérénité des habitants, leur politesse, leur respect, cet air de détachement qui donne une impression de rigueur mais aussi d’indépendance et d’amour absolu de la liberté. J’ai aussi été envahie par la pureté de l’air de la ville, son espace, et surtout la couleur du ciel, d’un bleu très foncé, qui m’a fait penser à un décor, une toile tendue sur une scène de théâtre… Mais il faut dire que l’image d’Ingrid Bergman m’accompagnait un peu partout.

Depuis combien d’années vous intéressez- vous à sa carrière ?

Je dirais que je m’y intéresse depuis une dizaine d’années. Mais j’ai réellement commencé mes recherches sur elle, sur sa filmographie complète, ses histoires personnelles et son enfance il y a un peu plus de deux ans.

Avez-vous eu un contact avec des membres de sa famille, qui vous auraient donné accès à des documents privés ?

Non. Aujourd’hui, les membres de la famille proche d’Ingrid Bergman qui sont encore en vie sont ses enfants. Ses amis ont presque tous disparu. Les hommes qu’elle a aimés aussi. Je me suis notamment intéressée à la vie amoureuse de l’actrice, à ses aventures, à toute une part de son existence qu’elle n’a pas dû raconter dans un cadre familial, encore moins dans une relation filiale, même s’il est possible que je me trompe. D’autre part, Isabella Rossellini a sorti un livre en hommage à sa mère en 2013, je pense qu’elle y a mis là ce qu’elle souhaitait y mettre, qu’elle a livré elle-même ce qu’elle a choisi de donner au public. En outre, un certain nombre de biographies ont déjà été écrites sur Ingrid Bergman : je ne me voyais pas, moi, aller demander à ses enfants l’exclusivité d’une information. J’avais peur, aussi, d’être rejetée, de ne pas me sentir légitime, de paraître indiscrète ou opportuniste. Je suis allée voir Isabella Rossellini au théâtre l’année dernière, lorsqu’elle faisait son spectacle désopilant sur la reproduction des animaux. A la fin de la représentation, elle a parlé de sa mère avec tendresse, mais en évoquant aussi le poids que représente l’héritage d’une telle icône. Alors je n’ai pas osé l’attendre à la sortie de sa loge pour lui dire que j’écrivais sur Ingrid Bergman. Je me suis dit aussi que je n’aimerais peut-être pas qu’on écrive la vie de quelqu’un que j’ai connu, aimé, en projetant forcément des choses étrangères sur son existence et en essayant de m’y associer. J’ai donc décidé d’écrire ce livre seule, dans mon coin, à la fois pour me sentir libre et par pure timidité.

Les lecteurs ont parfois tendance à traquer l’auteur en creux dans son roman.

Pensez-vous que vous avez des points communs avec Ingrid Bergman ?

Liberté, audace, modernité sont trois valeurs qui la caractérisaient. Les partagez-vous ?

Je ne suis ni actrice, ni célèbre, ni surdouée, ni enfant unique, ni orpheline, ni suédoise, ni blonde, ni polyglotte. Objectivement, je n’ai pas beaucoup de points communs avec mon héroïne. Cela ne m’empêche pas d’admirer les valeurs qu’elle porte. Elle est en effet affranchie, courageuse et avant-gardiste. C’est peut-être un peu la femme qu’on rêverait d’être. Pour en revenir à la problématique du lien entre le biographe et son sujet, je pense qu’il est impossible de tenter de décrire les sentiments de quelqu’un sans les penser à partir des siens, et de raconter une vie sans puiser inconsciemment dans sa propre expérience. Comme Ingrid Bergman et comme la plupart des femmes, il m’est arrivé d’être critiquée parce que j’assumais mes ambitions, de devoir choisir entre deux hommes, de dissimuler mes désirs de peur d’être mal vue, de m’inquiéter terriblement pour mon enfant en ayant le sentiment coupable d’être une mauvaise mère, de ressentir, en bien ou en mal, l’importance attachée à mon apparence dans le jugement des autres, de faire l’objet d’injures sexistes, de me dire parfois que ma vie aurait été plus facile si j’avais été un homme. Mais, à quelques détails près, je crois franchement que la comparaison s’arrête là.

J’ai noté qu’elle avait claqué la porte du Dramaten, « l’école du Théâtre royal de Stockholm », ayant pris la «  décision courageuse » de démissionner. N’avez-vous pas, vous -même, été amenée, dans votre propre parcours, à adopter la même démarche ?

Quitter ce grand conservatoire de théâtre, contre l’avis de son directeur, était un pari très risqué de la part de l’actrice. Mais elle a assumé son désir de se consacrer au cinéma, et l’histoire lui a donné raison. J’ai moi-même claqué beaucoup de portes, professionnelles et personnelles. A vingt-deux ans, j’ai abandonné mes études de lettres et de sciences politiques, parce que je ne tenais pas sur ma chaise, pour m’engager dans l’Armée. Deux ans plus tard, j’ai quitté l’Armée parce que je ne m’y sentais pas à ma place, pour travailler dans le civil. J’ai souvent sacrifié mes habitudes à ma liberté. Mais moi, j’ai beaucoup bifurqué. Le courage de partir, c’est parfois la peur de rester. Ingrid Bergman, elle, a toujours voulu être actrice, et elle l’est demeurée toute sa vie. Son choix est celui qui me ressemble le moins et que j’admire le plus : au cœur même de ses changements de styles, de pays, de maris, de films, de réalisateurs, elle est restée fidèle à une profession unique, et elle a osé se donner les moyens d’y exceller.

Le 68 ème festival de Cannes a fait de cette star hollywoodienne son égérie.

Que pensez-vous de l’affiche ? Convoque-t-elle un film pour les cinéphiles ?

J’ai chez moi une certaine collection de photos d’Ingrid Bergman. Mais je n’ai pas retrouvé cette photo-là dans mes livres. Je la situerais dans les années 50, entre 1951 et 1954, c’est-à-dire durant la « période Rossellini », même si je peux bien sûr faire erreur. Il est possible que ce cliché soit postérieur à son mariage avec Lars Schmidt. Honnêtement, je ne peux rien affirmer. J’ai le sentiment qu’il s’agit d’une photo privée mais, en la voyant, à cause de la coupe de cheveux d’Ingrid Bergman, j’ai tout de suite pensé à Voyage en Italie. Ce film déroutant n’est pas mon préféré mais il est remarquable. Et les conditions de son tournage ont été rocambolesques. George Sanders, le partenaire d’Ingrid, a failli faire une dépression à cause du caractère de son réalisateur, et les dialogues ont pratiquement été écrits à la dernière minute. Mais, pour en revenir à la question de la photo, peut-être connaîtrons-nous la réponse durant le Festival.

Mes vifs remerciements à Marine Baron pour nous faire partager sa passion pour cette figure mythique qui a marqué beaucoup de cinéphiles.

Ingrid Bergman, Le feu sous la glace, par Marine Baron, Les belles lettres (205 pages – 19€). Quand la passion engendre le désir d’écrire.

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Ingrid Bergman, Le feu sous la glace, par Marine Baron, Les belles lettres (205 pages – 19€). Quand la passion engendre le désir d’écrire.

L’année 2015 célèbre des icônes du cinéma en littérature. Philippe Besson rend hommage à James Dean dans Vivre vite. Marine Baron retrace la vie de celle surnommée « Le feu sous la glace » qui aurait eu cent ans (en août), comme Orson Welles (en mai). Tous deux ont choisi de mettre la photo de leur vedette mythique respective en couverture. Ce qui frappe ce sont leurs visages qui captaient la lumière et perçaient l’écran. Le « visage incontestablement lumineux » d’Ingrid Bergman convoque, à son tour, le lecteur. On note son « air angélique », « sa grâce remarquable », « ses cheveux blonds », sa beauté troublante et son sourire rayonnant.

De l’enfance d’Ingrid Bergman on retiendra qu’elle fut entachée par le deuil.

Comment se construire sans l’affection d’une mère ? Cette absence de la mère va décupler sa complicité avec son père qui l’idolâtre. De lui, elle a hérité de sa ténacité.

Ses tantes prennent le relais quand le père part en tournée, puis à sa disparition.

Être orpheline si jeune, cela a, nul doute, forgé sa personnalité.

Ce vide va resurgir quand Ingrid Bergman donnera naissance à son premier enfant.

On suit sa vie amoureuse, quelque peu complexe, d’autant que les hommes tombaient vite amoureux d’elle. L’auteur autopsie d’abord le couple formé avec Peter Lindström, souligne cette soumission de la femme. Ingrid Bergman va être confrontée au dilemme : comment concilier vie de famille et carrière internationale ?

Marine Baron déroule l’imposante et éblouissante filmographie de l’actrice, glissant le pitch du scénario, s’attardant sur les films cultes qui ont lancé sa carrière, ainsi que des scènes mémorables comme celle du baiser avec Cary. Malgré son talent, elle va connaître des mois de jachère. Son moral va donc faire le yoyo, en fonction des contrats et passer de l’euphorie à la dépression. De nombreuses sommités, partenaires vont croiser sa route (Hitchcock, Hemingway…) et contribuer à la propulser aux cimaises du 7ème art. Parmi les plus déterminantes, celle avec Roberto Rossellini qu’elle finira par épouser, se retrouvant de nouveau sous la coupe d’un homme, cette fois du « Commandatore ». En filigrane de la crise du couple Roberto & Ingrid, Marine Baron soulève la disparité entre eux qui les éloigne inéluctablement. Comment accepter la réussite de l’autre et sa dépendance financière ? D’être éclipsé par l’autre ? Le divorce est la solution à cette agonie du couple. C’est aux côtés de Lars Schmidt qu’elle poursuit sa carrière jusqu’à l’inévitable séparation en 1973.

Ingrid Bergman aurait pu être surnommée La triomphante, au vu des panégyriques qu’elle a accumulés. Idéalisée par le monde, comment expliquer ce lynchage en 1947 sinon par sa succession de liaisons transgressives qui choquent. Son père n’a-t-il pas été lui aussi « condamné par sa famille, banni pour ses péchés » ? Ne reproduit-elle pas les mêmes écarts de conduite avec Capa, Rossellini ? La voici, comme entamant une chute aux enfers suite à ce scandale, décrié par la presse, source de « tombereaux d’injures ». Le bonheur indicible qui l’habite peut-il la sauver ?

A travers cette biographie, émaillée d’extraits du journal intime, de l’autobiographie d’Ingrid Bergman, Marine Baron nous dévoile les coulisses du milieu cinématographique, avec les exigences des réalisateurs, les incertitudes, les attentes et les doutes pour les acteurs. Un monde implacable où il faut savoir résister.

Par ailleurs la narratrice pointe combien la notoriété peut vous étourdir, « Toute cette gloire lui monte à la tête et lui fait mal » et comment on peut être happé par le tourbillon médiatique, au point de ne plus contrôler son destin, sans compter la meute de paparazzi qui traque le couple Roberto & Ingrid. Marine Baron fait prendre conscience des nombreux paramètres à réunir pour s’assurer du succès d’un film.

Insérées dans le chapitre VII, deux pages de l’album familial immortalisent et résument les moments importants de la vie d’Ingrid Bergman depuis sa naissance, ses films phares et ses retrouvailles avec ses quatre enfants. Une vie tumultueuse, dissolue, erratique, semée d’embûches, de turpitudes, de souffrance, de déceptions, taraudée par la culpabilité à l’encontre de ses enfants et minée par les divorces successifs. Pas facile de voir l’opprobre, la disgrâce s’abattre sur soi. Mais aussi des joies indicibles, ce plébiscite de l’Amérique permet la renaissance de «  la magistrale Ingrid Bergman » qui rafla trois Oscars. Une consécration pétrie de reconnaissance.

Le chapitre X fait entendre la voix d’Ingrid Bergman, lorsqu’elle fut présidente du jury au festival de Cannes en 1973, où elle croisa Ingmar Bergman. Elle disait : «  Je n’ai pas choisi de jouer, c’est le jeu qui m’a choisie ». Pour elle, dit sa fille Isabella Rossellini « jouer la comédie n’était pas une profession mais une vocation ».

Marine Baron signe un mausolée mémoriel qui ravira les aficionados d’Ingrid Bergman, cette icône intemporelle qui a marqué Hollywood, l’Amérique et le monde.

Elle y a reconstitué les soixante-sept années de son existence, évoquant les quarante-six films, les onze pièces de théâtre et les téléfilms qui la catapultèrent au firmament de la gloire. Elle brosse l’ incandescent portrait d’une femme complexe, paradoxale, battante, amoureuse, polyglotte, à l’aise aussi bien sur scène que devant la caméra, éprise de liberté, dotée d’un charisme et d’un talent qui forcent l’admiration, tout comme sa stupéfiante force de résilience pour ses combats dont celui de la maladie. Ingrid confie : « C’est merveilleux de travailler quand on est malade. Cela vous donne de la force. Marine Baron ressuscite avec brio celle dont le nom demeure un mythe et quand le rideau tombe, c’est avec émotion que l’on referme cet ouvrage.

©Nadine Doyen

«  Le feu sous la glace » est une invitation à revoir les films de cette fascinante star.

Une lecture d’actualité idéale en marge du festival de Cannes 2015.

Lire aussi l’entretien avec Marine Baron autour de la biographie d’Ingrid Bergman.