A petits souffles, voix levées, Agnès Henrard, Bernard Légaz 

      <P>Agnès Henrard et Bernard Légaz sortent un nouveau recueil.</P>

  • A petits souffles, voix levées, Agnès Henrard, Bernard Légaz ; illustrations de Kikie Crêvecoeur ; préface de Jean-Michel Aubevert ; Mont-Saint-Guibert : Le Coudrier, 2012

A travers ce dialogue poétique, Agnès Henrard et Bernard Légaz unissent leurs voix et leurs regards pour sublimer le réel, magnifier le quotidien étriqué et vivifier le désir d’amour. Poètes au grand cœur, ils nous livrent une parole méditant la vie sous toutes ses formes et questionnant sans cesse la lumière du mystère qui nous traverse. Nourris de silence, de lumière et de « tout ce qui est bon », leurs mots conjurent le doute et le « gris qui frôle nos fronts » pour ne plus chanter que l’amour de la terre et la beauté du monde.

« Le front au soleil, je communie pour éviter

la disgrâce de l’astre nourricier

perdu dans un premier cosmos j’envisage

la visite d’un plus téméraire

je cherche un sens d’existence afin de le

partager, d’en extraire une saveur…

comme une gourmandise

ne pas mêler que les corps, embrasser

l’inattendu. »

Au détour de chaque page, une vie sans bornes tourbillonne, l’inconnu laisse sa trace et un vent d’ailleurs stimule en nous les racines de la joie et de l’affection. S’appuyant sur leur amitié féconde, Henrard et Légaz tentent d’exprimer leur lien sensible à la vie et au monde, d’approcher la vraie nature des choses et de rêver leur être à haute voix ; ils nous rappellent aussi en substance que la liberté est inséparable d’une construction de soi (« le sens de l’existence se résume à la simple joie d’exister, à la joie d’être soi-même et de s’exprimer à travers ses actions » Spinoza) impliquant le respect des autres et de la nature entière.

« Petits riens à déposer

sur les cœurs qui savent coudre

Minces fils à tendre encore

à enrouler autour des arbres

Qui respirent/à l’intérieur de nos poitrines dénouées

Petits riens à lancer aux collines

Au silence tissé de frôlements d’oiseaux

Jusque dans notre gorge »

Plutôt que de s’épancher sur la difficulté d’être dans un monde injuste et cruel, les deux poètes ont choisi de nous offrir ici une méditation sur la joie. Ils nous permettent ainsi de toucher nos espaces de paix et d’approcher l’ombre de celui ou celle que nous sommes vraiment. Bref, A petits souffles, voix levées est un recueil dispensant une parole susceptible de nous aider à tracer de nos doigts les contours d’une vie portée par nos rêves et notre désir réel.

◊Pierre SCHROVEN

Les corps fermés, Mathieu SIMONET

 

  • Les corps fermés, Mathieu SIMONET, nanoroman ou eBook, Éditions Émoticourt [R] ( 86 pages) (1)

Dans Les Corps fermés, le narrateur, Mathieu, se retourne sur son adolescence, et analyse en particulier sa place parmi les autres, et sa découverte des corps, pleins de mystères.

On retiendra qu’il s’était retrouvé, en 3ème, dans la catégorie des « coincés moyens ».

De surcroît, l’éducation catholique reçue lui inculque le sens de la générosité et du don, et lui oppose le sexe à la morale.

L’auteur égrène un cortège de souvenirs. Un voyage scolaire à Berlin, ses débuts au théâtre : une révélation pour lui, une opportunité de déverrouiller son corps. Car, jusqu’alors, il « sentait son corps bloqué, incapable de se déployer, de toucher d’autres corps ».

Le récit se centre sur l’éveil des sens et les surprises, les mutations que lui ont réservé son corps, comme s’il découvrait un monde étranger. Quand il se « prend en main », on pense à Daniel Pennac et son éloge de la masturbation.

Il se remémore et revit ses premières fois (première danse, premier baiser, première lettre d’amour) et décrypte ses émois amoureux (première jouissance). Il n’a pas oublié son angoisse face à cette fille racolée par son père afin de le déniaiser, ni le coup monté par Perrine. Sa naïveté fait sourire : « Je bandais sans comprendre pourquoi ». et souligne la carence de l’éducation sexuelle au lycée.

Introverti, il s’était inventé sa bulle. Son monde à lui ? « Le cimetière des graines », peuplé des garçons dont il était amoureux. L’élu du moment devenait dans ses rêves « l’amant d’une nuit ». Toutefois, il tisse des liens d’amitié avec Perrine, « le moteur » du club des « handicapés déglingués ». Un duo dont on suit la métamorphose et l’évolution jusqu’au Bac. On voit le narrateur se désinhiber, se décomplexer.

Les relations se compliquent quand Thibaud vient se greffer sur ce binôme.

Le récit se focalise sur la relation du narrateur avec Thibaud, « ce garçon aux cheveux bouclés » qui l’avait « hypnotisé », lors d’un camp et qu’il retrouve en seconde. En sa compagnie, Mathieu autopsie le mystère masculin : « une tour aux murs froids » renfermant des coffres. Ils se forgent leur langage : « le nougat, l’ennui, le Cap Horn ».

Mathieu évoque son conflit avec sa mère, concédant qu’à cet âge, on est rebelle et enclin à se haïr. Pourtant elle lui offrira la liberté en l’installant dans un meublé pour éviter qu’il change de lycée. Il pouvait alors recevoir Thibaud. Ces « Deux follets » vont s’apprivoiser, se confier, se dénuder, s’aimer, s’embraser, rire, découvrir que leur corps qui « s’accrochaient comme des lierres » est source de plaisir.

Les Corps fermés se clôt par une interrogation pour le lecteur. Les deux protagonistes seront-ils amenés à se recroiser ? Seront-ils capables de supporter le vide, le manque des deux ans d’absence imposés ? Craqueront-ils à nouveau ?

Les corps fermés se lit comme un journal intime, jalonné de désirs, de ruptures, de souffrances, de réconciliations. L’auteur nous fait partager son intimité, ses rêves érotiques, ses nuits magiques, sans tabou. Il nous dévoile sa prise de conscience, à l’adolescence, de son attirance pour les garçons après ses expériences avec les filles. Il nous confie ce grand chamboulement intérieur, ce moment où tout se décida quant à son orientation sexuelle. Un coming out précoce. En fond sonore : Barbara, Higelin.

Mathieu Simonet signe un roman d’apprentissage, dans lequel on retrouve cette sincérité déjà présente dans Les Carnets blancs et La Maternité.

(1) Éditions Émoticourt

24-28, rue de la Pépinière

75008 Paris

http://www.emoticourt.fr

◊Nadine DOYEN

L’œil du léopard, Henning MANKELL

 

  • L’œil du léopard, Henning MANKELL, roman, Seuil, 343p. ; 21,90€, avril 2012.

Mutshatsha !

Hans Olofson grandit « dans une misérable maison en bois sur les bods du Ljusman » », en Suède. Son père alcoolique, abandonné par son épouse, rêve de voyages exotiques.

Les deux seuls vrais amis d’adolescence d’Hans, Sture et Janine, connaissent l’un comme l’autre des destins tragiques.

Hans veut fuir une existence morne pour se lancer dans l’aventure. Alors, il part « en Afrique avec le rêve de quelqu’un d’autre… de quelqu’un qui est mort ».

Mutshatsha, comme une rengaine qui ne cesse de le hanter jusqu’à ce qu’il parte, est un objectif qu’il lui faut atteindre pour vaincre ses peurs, pour se dépasser, pour quitter sa terre si froide et si glauque…

Il lui faut aller à Mushatsha, sur les traces d’un missionnaire disparu : « Chaque être humain commet des actions irréfléchies, tout le monde entreprend des voyages qui n’auraient pas dû voir le jour ».

L’Afrique, « un continent meurtri et blessé », où les Blancs sont essentiellement racistes, où les Noirs sont souvent si difficiles à cerner : « La pauvreté de ce continent, c’est la pauvreté et la vulnérabilité des Noirs. Leur mode de vie qui remonte aux temps immémoriaux a été détruit puis remplacé par des bâtisseurs d’empires fous… »

Hans restera en Zambie, un pays sans cesse en proie à la violence, de 1969 (il a 25 ans) à 1989, soit vingt ans. Il y reprendra une ferme d’exploitation d’œufs, où il dirigera deux cents ouvriers.

En quête d’identité, à la recherche de maturité, Hans cherche à fuir ses démons suédois pour en affronter de plus sournois et de plus cruels en Afrique noire, où même ceux qu’il prenait pour amis se muent en ennemis.

Les Blancs et les Noirs ont chacun leur vision du monde. Là où corruption et violence font partie du quotidien, notre héros – qui n’a pas toujours été un saint loin s’en faut – tente d’apporter un peu d’humanité et de justice autour de lui, du moins celles qu’il pense être requises.

Henning Mankell est un remarquable conteur, qui sait peindre à merveille les méandres de la psychologie humaine. A travers un personnage qui se cherche dans un pays à feu et à sang, il ne prend pas position. Il rapporte les faits, en observateur, sans jugement à l’emporte-pièce.

Hans Olofson, son héros, choisit une route ou le destin fait parfois ce choix pour lui, qu’il sache où il va, sans qu’il en comprenne vraiment le pourquoi ; il cherche à fuir sa solitude mais elle finit toujours par le rattraper quelque part…

L’auteur partage lui-même sa vie entre la Suède et le Mozambique. C’est dire s’il connait l’Afrique et ses mystères, ses contradictions, ses révoltes. Connu mondialement pour son héros récurrent, le commissaire Wallander, Henning Mankell frappe encore très fort avec ce roman passionnant du début à la fin.

A lire absolument !

◊ Patrice BRENO

Citoyen Park, Charly DELWART——-Rentrée Littéraire 2012

Citoyen Park, Charly DELWART, roman, Seuil, rentrée littéraire 2012, 486p.

Un pavé littéraire de presque 500 pages nous décrit l’ascension de Park Jung-wan conditionné pour créer un univers qui n’appartient qu’à lui. La rivalité entre le Kamtcha du Nord et le Kamtcha du Sud rappelle sans contestation possible celle qui oppose le régime ultra-totalitaire de Kim Jong-il (gouvernant héréditaire qui succède à son père ; son fils prendra la relève en 2011) et la démocratie de la Corée du Sud.

A travers ce roman, fictivement situé au Kamtcha du Nord, c’est toute l’histoire souvent trop méconnue de cette région du Nord-est asiatique, de 1941 à nos jours, qui transparaît. La dictature s’impose de plus en plus à la population qui va se retrouver à vivre en circuit fermé dans des conditions déplorables.

Le père de Jung-wan, Min-hun, est décrit comme un libérateur, un véritable héros, qui a sauvé son pays du joug japonais. « Min-hun, dès son plus jeune âge, est convaincu que les Kamchéens doivent regagner leur indépendance ». Pour atteindre cet objectif, aucune autre solution que la révolution : « La lutte était devenue impérative ». Il fallait mettre tout en œuvre : « S’il (Min-hun) n’y arrivait pas un jour, cela reviendrait à la génération suivante, à son fils, et à son fils à lui… jusqu’au jour où les envahisseurs seraient partis ».

Et Jung-wan, fils de Min-Hun, n’est pas aussi adulé que son père. Et pour cause. Pour lui, l’ennemi, c’est aussi tout ce qui s’oppose à sa conception du pays, à l’impérialisme américain, à la résistance, à toute forme d’opposition, qu’elle soit lointaine ou proche… Tout ce qui est contre doit disparaître ! Jung-wan confond rêve et réalité ; il se crée un rôle de défenseur absolu et n’en démord pas même si des doutes – mais vite balayés – surgissent dans son esprit. Il se considère en même temps comme un dieu vivant et fictif (son parcours en tant que réalisateur qui se veut l’égal des grands « hollywoodiens »), pour qui rien n’est trop beau, rien n’est trop cher, même si tout cela n’est qu’illusion, même si son peuple, que n’épargnent même pas les conditions climatiques dantesques, vit dans la misère la plus complète.

« … il a décidé que la réalité ne le regarde pas, qu’elle ne regarde pas non plus le reste du monde ». L’important n’est-il pas là : « Vingt-quatre millions d’individus l’applaudissant, qui lui font croire que cela leur fait plaisir à eux aussi car dans un jeu de dupes, si personne n’était dupe et que le jeu continuait, cela revenait au même que si tout le monde l’était ».

Jung-wan impose une dictature implacable (tout opposant ou tout risque d’opposition est systématiquement supprimé), imposée à toutes et à tous ; il n’hésite devant rien pour que son spectacle continue, prenant pour prétexte l’indépendance de son pays, la défense de la cause socialiste, la lutte contre la fourbe Amérique…

Chaque page de roman fort décrit comment un seul homme peut transformer par idéal un pays délivré d’un joug en une véritable prison. Nous sommes au XXIème siècle, c’est tout dire !

L’écriture de Charly Dewart est extrêmement puissante et porte à réfléchir. Chacune de ses phrases est construite selon un canevas bien précis et tend à accentuer ce malaise parce que nous savons pertinemment que la fiction ne dépasse pas toujours la réalité !

Charly Delwart a aussi publié deux autres romans au Seuil : Circuit en 2007 et L’homme de profil même de face en 2010

◊Patrice BRENO

Revue – La Braise et l’Etincelle, n°100.

Avec une couverture superbe grâce au talent artistique de Nicolas de Haller, La Braise et l’Etincelle fête son centième numéro ! En un poème, Yves-Fred Boisset rappelle le sens du nom et de la devise de son journal – « Posons sur notre temps des yeux d’éternité », qu’il explique aussi de façon plus concise : « La Braise, c’est le passé qui couve sous la cendre et nous est mémoire et leçon. L’Etincelle, c’est l’avenir qui jaillit comme l’étincelle et nous est espérance. »

Comme à l’accoutumée, les articles abordent les sujets les plus divers : Emma Michel rappelle le centenaire de l’invention du cinématographe qui eut lieu à l’époque où le premier numéro de La Braise et l’Etincelle parut, début 1996 et, en ses Détours en France, arrive en Limousin, une région pleine de charme et de caractère dont elle détaille plus particulièrement la Creuse, se réservant de s’intéresser aux autres départements dans deux prochains numéros ; Jacky Ferjault, qui fort longtemps a présenté tous les grands récits et romans africains de langue française, poursuit ses Chroniques africaines en relatant son propre séjour au Bénin ; un film de lionnes attaquant un éléphant reçu sur Internet par le talentueux poète Louis Delorme lui inspire des réflexions sur la solidarité humaine, ou plus souvent son absence ; Marie-Claire Calmus présente l’ouvrage La rue des précaires de Jean-Pierre Martin en en exposant les convictions et analyses directrices.

Les textes de création ne sont pas moins appréciables ! Parmi ceux-ci, mentionnons la prose humoristique de François Fournet, par ailleurs poète au lyrisme profond et président de L’ouvre-boîte qui publie la revue du même nom et fait entendre de la poésie dans son émission de radio mensuelle L’onde poétique qu’il tient avec Yves-Fred Boisset ; de Giovanni Teresi dont Yves-Fred Boisset a naguère préfacé un recueil, de Dominique Simonet qui rend hommage à Jacques Brel, poète-compositeur-interprète dont La Braise et l’Etincelle a souvent salué la mémoire, en lui consacrant même deux numéros ; et une nouvelle très inattendue de Gérard Chatron dont le léger fantastique n’est pas sans receler quelque vérité – sans doute plus d’une femme a fait disparaître de son présent un homme accaparé par la télé ou par les jeux, notamment de ballon, et qui, de ce fait, avait cessé d’être avec elle, même si, heureusement, toutes ne se défont pas de leur compagnon d’une façon aussi terrible que la Pauvre Hélène de Gérard Chatron !.

De numéro en numéro, La Braise et l’Etincelle est toujours de ces nourritures intellectuelles qui stimulent la réflexion. Nous lui souhaitons la plus grande longévité !

La Braise et l’Etincelle, bimestriel, 24 pages de format A4 ; 4€ le n° ; 17€ l’abonnement annuel pour 6 n° ; Annie et Yves-Fred Boisset, 7/2 résidence Marceau-Normandie, 43, avenue Marceau à F-92400 Courbevoie.

◊Béatrice GAUDY