La poésie pour étendard, Anthologie de la poésie humaniste, tome 12

 

  • La poésie pour étendard, Anthologie de la poésie humaniste, tome 12 ; 98 pages ; Les Amis de Thalie, La Valade à F-87520 VEYRAC.

Originellement, La poésie pour étendard fut conçue comme un ouvrage de poésie citoyenne. Mais les poèmes de vie plus personnels n’y manquent pas. Même, il advient, comme dans le tome 12, qu’ils soient largement majoritaires.

Parmi la petite quarantaine des écrivains qui ont participé à ce tome s’apprécient plus particulièrement

  • Christian Hartweg qui restitue merveilleusement l’un de ces moments où, comme si le temps s’abolissait, nous percevons sur les lieux où ils vécurent, des disparus et leur quotidien,

  • Adrien Cannamela, exaspéré que l’ONU barguignât tant à voler au secours du peuple lybien,

  • Josette Frigiotti dont la poésie est allègre communion avec la nature et philosophie de vie,

  • Danielle Drab et Pascale Gruet qui mettent en évidence des aspects cauchemardesques de notre société,

  • Rayad Haïchour qui souligne combien l’étendue de nos choix de vie demeure relative,

  • Alfred Herman qui s’oppose à la peine de mort, encore en vigueur dans trop de pays et d’états, parce qu’elle tue souvent des innocents,

  • et Jules Masson Mourey qui évoque l’adieu plein de nostalgie d’un Vagabond.

Üzeyir Lokman çayci dont on regrette de ne plus voir les splendides encres de Chine en revue, Chantal Cros, Lena Rodrigues, Isa et Christian Boeswillwald par une photographie reproduite en quadrichromie qui est forte mais qui intrigue, enchantent quant à eux le regard de leurs œuvres.

◊Béatrice GAUDY

Luce Péclard, Pars si tu peux

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  • Luce Péclard, Pars si tu peux, préface & illustrations de Jacques Herman. Editions du Madrier, Suisse, 2012 (100 pages ; format 15×20).

Au survol du dernier ouvrage de Luce Péclard Pars si tu peux, la première impression est le ressenti du souffle essentiel d’un doux vent de liberté, tout imprégné d’une belle lucidité.

Pénétrons à pas retenus ces espaces de l’inconnu, ces champs hors du temps, loin des voies jalonnées.

« Quitte tes quatre murs,

Verrouille à triple tour,

Jette la clé

Avec tes peurs. »

Ici tout est dédoublement, alternance, tant de l’intérieur que de l’extérieur.

Luce Péclard nous démontre par ce recueil son besoin d’intemporalisation, cette soif d’évasion, au risque même de se perdre dans les méandres de l’infini, de plonger avec Pégase et Icare dans l’aventure du vide. Patiemment elle sculpte son œuvre mot après mot y révélant les formes qui sommeillent en elle, elle élague jusqu’à la révélation.

Luce Péclard éprouve parfois ce besoin du regard de l’autre, ce qui est très légitime, sorte de sécurisation existentielle nécessaire.

Elle joue sur les fragments de vie, les parcelles édifiant l’existence, tout en continuant à s’étonner de l’ordinaire, à s’éblouir de la simplicité.

« Une journée aussi légère

Que la bulle au ciel, éphémère. »

Peu de choses suffisent au poète, une lueur d’étoile est suffisante pour améliorer la progression de son chemin terrestre, pour modifier l’angle de vision, pour mieux se rapprocher d’une perspective différente, aller vers une lumière nouvelle.

Comme dans la majeure partie de ses œuvres Luce Péclard tend vers le bon sens du cœur, à l’offrande de l’âme qui voudrait contenir la clé de l’univers : «  Sens & essence du monde. »

Elle considère que trop de questionnements demeurent en suspension, au travers de « l’homme » oscillant toujours du meilleur au pire, de la joie à la douleur, de l’espoir à la torpeur !

« C’est sans nous que se fait l’histoire.

J’entends : l’effrayante machine

…………………………………….

Qui produit des tyrans

Et décime des peuples. »

Surprise parfois par le réflexe de l’enfance, elle conserve toujours ce besoin instinctif de se protéger dans les jupes de la mère, de retrouver les parfums lointains et les odeurs de poussière de la craie sur le tableau noir.

Telle est son errance au fil des images sans but précis, au hasard du chemin. Prendre conscience de notre état de sursis, du miracle de l’instant.

Luce Péclard, vit la poésie un peu comme une prière, une incantation, mais non pas dirigées vers un « Dieu » innommable et innomé, mais plutôt vers le Divin, le sacré, l’universalité.

S’éblouir, s’éblouir, sans cesse s’étonner, oser prendre l’inconnu par la main.

En effet, pourquoi vouloir à tout prix partir à l’autre bout du monde, alors que tout est contenu dans l’informel du poème.

Le poète prend des risques, il lance des défis avec toutes les chances de s’échouer misérablement. Rude constat de notre impuissance face aux rouages broyeurs de l’histoire, terrifiantes mécaniques animées des hommes ignorants et cupides, folie usant la corde jusqu’à la rupture !

« Qui construit ses rouages

Au-dessus de nos têtes,…/… »

Comment ne pas cautionner la saisissante clairvoyance des poèmes de Luce Péclard, comment ne pas surligner ses cris de vérité, mais qui saura vraiment comprendre, qui pourra réellement entendre.

Si un seul lecteur en est convaincu, alors Luce Péclard a gagné son pari !

Indéniablement Luce Péclard demeure dans l’attention, la réflexion, à l’écoute de la petite voix de son espace intime en communion avec le monde et l’eau limpide du torrent qui décrypte les secrets de la pierre.

« J’essaie d’imiter Michel-Ange

A grands coups de burin

Dans le roc quotidien. »

Sorte de militante discrète Luce Péclard formule les plus beaux espoirs sur l’éventuelle reconstruction du monde par l’acte de la poésie, germe porteur de tous les possibles.

S’ouvrir à l’essentiel en se reliant à l’univers !

« Mais le Poète sait d’instinct

Comment tomber dans l’infini ! »

Luce Péclard jongle avec les mots qui s’échappent parfois dans un vol désorienté, indompté et puis peu à peu elle restitue ordre et cohérence dans cette frénésie sauvage.

Il arrive aussi que les vers s’égrènent au rythme de quelques fêtes grégoriennes tout en se confondant aux variations pastorales.

Tout est signe qui ensemence la mémoire.

Alors, partez si vous le pouvez, mais ne le faites pas sans placer dans votre viatique ce beau recueil de Luce Péclard : «  Pars si tu peux.» magnifiquement illustré des subtiles et délicates aquarelles du peintre et préfacier Jacques Herman. Judicieuse osmose du texte à l’image.

◊Michel Bénard

En partance, Guy Jean 

 

  • En partance, Guy Jean ; Trois Rivières : Editions d’art Le Sabord, 2010.

«… En partance, c’est la recherche au cours de voyages du souffle humain tissé entre l’heure et le lieu. C’est l’exploration de l’âme humaine dans ses amours, sa violence, ses espoirs et ses velléités… ». Ce passage extrait de la quatrième de couverture résume parfaitement les thèmes abordés dans le recueil ; à savoir, la fuite du temps, les guerres, l’amour, l’exclusion sociale, la mort, la problématique de l’écriture, le dogme religieux et bien d’autres encore… Mais s’il ne fait aucun doute que la poésie de Guy Jean est une poésie « de chair et de sang », il n’en demeure pas moins qu’elle tente aussi d’approcher le monde dans sa dimension merveilleuse et secrète.

Toutefois, si elle demeure profondément ancrée dans le quotidien, cette poésie n’a rien d’anecdotique. Car si le poète s’emploie à dénoncer les dérives d’un monde dont les valeurs(la vitesse et l’utilitaire) sont loin d’être en concordance avec nos aspirations profondes, il cherche aussi à nous communiquer sa fièvre d’exister. Ici, la poésie est conçue comme un acte libérateur, un acte de résistance voire un chant d’espoir ; ici, la poésie est une langue de liberté, d’égalité et de fraternité ; ici, la poésie éveille le réel, exorcise un présent aliénant et constitue un moyen de fondre l’espoir dans le désespoir ambiant.

A travers ce recueil, le poète questionne la vie et le temps tout en posant un regard sans concessions sur les enjeux d’un monde où tout reçoit une échelle de valeur en fonction de son utilité ; à travers ce recueil, le poète nous met en présence d’une poésie lucide qui intègre le vivant pour maintenir la vie en vie…

Je me résigne et adresse la parole au chien sauvage

les yeux brûlés de hurlements qui secoue de ses griffes

les griffes métalliques installées sur mon histoire

ses instincts portent ma rage, mes envies

je le garde enchaîné

pour qu’il déchire de ses crocs la nuit

pour que mes rêves s’égarent et se dessinent aux murs d’une caverne

les voix emprisonnées dans son nom

◊Pierre SCHROVEN

Tom Reisen présenté par André Doms

André DOMS présente

T O M  R E I S E N

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Cette présentation de Tom Reisen par André Doms s’est faite au 150 de la chaussée de Wavre, siège de l’A.E.B. en 2011, et lors d’une soirée organisée par les éditions du Tétras-Lyre, où le recueil était paru peu auparavant.

De Tom Reisen je ne savais, il y a un mois, que le nom. Il est vrai que c’est un poète rare : après son Dialogue des Limbes (Phi, 2001), voici seulement le deuxième titre de ce quadragénaire, mais rares surtout les recueils dont la qualité d’écriture, le timbre et le monde intérieur spécifiques tranchent d’emblée sur la grisaille d’innombrables confessions banales ou recettes verbales qui croient pouvoir s’appeler poésie. Pour y prétendre, il faut mûrir en soi, puis poser l’acte d’écrire, le situer donc en un lieu où il prendra son sens par sa délimitation même, quelque chose comme une enceinte : « Le Verbe (est le) lieu où se tient l’homme qui se ceint », écrit Reisen, pour qui la parole du poème colle à l’être, et de s’engager dans la métaphysique ne la résout pas ; « À la question « Qui suis-je » » le poète peut à peine « répondre avec quelque assurance : je suis une douleur, une douleur de langage ».

Ce lieu du poème reste néanmoins ambigu, à la fois champ clos où s’affrontent et se déroulent la « métamorphose et (l‘) agonie du langage », et lieu poreux, une brume translucide où, entre des circonstances réelles et précises, passent des vapeurs mythiques :

À la pointe Drouot, à midi moins vingt

J’étais assis en terrasse au milieu des voitures. Des

passants me traversaient

Comme si je n’existais pas

Et suivaient leur route d’ombre

Sous le soleil : j’ai voulu

Garder le ticket, preuve de mon passage

Sur terre. Mais sitôt l’addition réglée, Le

serveur s’empare de ma tasse vide Et de sa

main libre porte le reçu

À sa bouche et le dévore

Férocement tel Saturne ses fils (…….)

Et sous mes pieds, je sens le métro rouler

Ainsi qu’un tonnerre.

Le lieu est ainsi brouillé, indéterminé comme dans le Rivage des Syrtes de Gracq ; il se décompose ou se recompose avec d’autres : Reisen affectionne un « haut lieu » hétérogène, frontière entre le mi- lieu urbain, policé, et le mi- lieu rural, plus sauvage ; s’il « ne rêve que de villes », il les voit en « photomontages » où elles s’accolent en « une ville indéfinie et onirique, semblable en cela à l’image poétique » ; ailleurs, la butte du château de Guillaume le Conquérant à Falaise chevauche en quelque sorte l’éperon fortifié du Kalemegdan de Belgrade. Plus largement, on ne distingue pas toujours les qualités des choses, « le doux et le sel » ni davantage « les cours du Temps (qui) s’entremêlent » et parfois s’associent à d’autres valeurs. Dans ses « Terres de lecture », notre grand lecteur précise qu’ « à chaque saison s’attache une œuvre, une littérature, une époque », rapprochant le symbolisme du « demi-jour d’un hiver parisien », le romantisme des « derniers orages» de Keats, le « printemps fiévreux » de Dostoïevski. Indétermination (homme ou atome, Heisenberg a raison) et correspondances. Reisen a choisi de « s’installer » en l’été.

Un titre plus guillevicien qu’aucun de Guillevic, monosyllabe de trois lettres, sans majuscule ni article, qui fait entendre, outre la saison, le participe passé du verbe, le passé de l’être. L’auteur se retourne sur ses « enfances », étant « de ceux qui rêvaient sur des mappemondes ; amants des capitales d’empire », mais trouve aussi aux écrasantes lumières du Midi un « goût d’exil » (ô Saint-John Perse…), une impression de « vacance », au sens – singulier – de ce qui, étant vacant, par là-même a été occupé, vécu. Dans sa maison de Côme, « lieu ceint » précise Reisen avec une ambiguïté rien moins qu’innocente, s’attarde une mémoire, écho d’un regret, de quoi, sait-on jamais chez ce discret ?

la maison de Côme – c’était un creuset

Où nos vies volatiles se précipitaient

Le mystère avide de mystère

Se nourrit de sa propre chair

Dans la nuit où sombrent les amants

Des questions furètent

Et je sais tout le confort du mensonge

S’imaginant au crépuscule, las « comme un corps revenu de l’amour », debout sur le seuil, à la façon des « vieux qui savent le prix des choses », il aime contempler l’heure où « le monde s’endort », — et qui n’est tenté de poursuivre : « dans une chaude lumière » baudelairienne ? Aussitôt pourtant surgit la restriction : « L’invitation au voyage fait toujours l’impasse sur le voyage. C’est de départ qu’il s’agit, mais plus souvent encore, de retour. C’est de faims que le voyage nous parle, mais plus souvent encore, de marchandises et de trophées » ; or ce rêve – « ordre et beauté/ Luxe, calme et volupté » –, cette « opulence a le sommeil profond », « est un leurre de fractale ». Et d’entonner l’ « éloge de l’indigence », la carence, justement cette « vacance » dont la notion s’applique tant au labeur de l’écrivant qu’au cheminement du vivant : « Il faut un singulier entêtement pour ne pas voir que le Livre (ô Mallarmé…) de sa vérité n’est que le récit de la pénurie ». L’excès de lumière amortit, alors qu’une « lumière striée », filtrée par des persiennes, un «  été à claire-voie » fait « s’échapper le désir vers ce pan de mer », suscite et ressuscite ce désir, que le poète reconnaît comme « sa loi » mais dont il prévoit qu’il ira « plonger dans le clignotement bruissant des vagues », s’y perdre et « recommencer » dans une spirale de rebondissements successifs. Il n’empêche : « le désir (reste) un leurre ainsi que son apaisement » et si « la vérité est dans le Sud », « saison lucide » mais tout autant « cénobitique, sans ombres et sans conforts », on comprend que le poète l’ait élue « par une sorte de désespoir ».

Pour sortir de cette relative impasse existentielle, songerait-on à d’autres voyages, évasions en « terres de culture », et lire serait-il un voyage sans retour ? Citant un passage des voyages du capitaine Nemo, Reisen note que « l’enchantement de l’écriture de Jules Verne tient à ce qu’elle ne fait qu’effleurer des rivages toujours fuyants (…) D’où cette impression que le plus beau reste toujours à venir » ; c’est là un moyen de retenir, d’alentir, presque de suspendre l’acte, de le garder à distance. Ainsi, la reproduction d’un « Saint-Georges terrassant le dragon » s’avère le lieu, l’arrêt sur image d’un renversement des valeurs éthiques puisque le poète y voit « la réponse » (la lance « droite, exclamative » du chevalier divin) terrasser « la question », le doute qu’on lit dans le regard de la bête. L’image conventionnelle, univoque et orthodoxe, devient lieu d’un conflit, d’un acte où les protagonistes vivent un lien, le plus étroit et le plus tragique, sur lequel, avec habileté, enchaîne ce poème :

Je suis le boucher allègre

Au tablier sanglant

Lame à la courbe parfaite

Blanche comme l’éclat d’innocence

Blanche l’angélique démence

Homme désir et désiré

Esprit bandé sur les sommets

Le sexe mitan

Je suis la veuve, l’incompassionnée. L’amoureuse

De ta nuque, la douloureuse. Je suis le bûcher et

la victime consumée Et dans l’arène pourpre au

soleil midi

Je suis la femme habillée de lumière

Et le dieu à la face taurine

Je suis l’estoc et la corne et la plaie

Je suis enfin je suis

L’AGONIE FIGÉE

Étrange renversement, à nouveau, que cette femme « en habit de soleil » ! Les « aficionados » n’ont jamais vu de « torera » mais c’est elle qui fait basculer la corrida, affrontement de forces mâles, dans la confrontation mythique de Pasiphaé et du Taureau, cet accouplement qu’elle imputait à l’impiété de Minos, ou au destin, au Fatum qui nous (op) presse dans le labyrinthe du monde intime. Sans oublier la resexualisation des vers « Je suis le Veuf, l’Inconsolé.. », d’un Nerval que Reisen rencontre en sa préoccupation ésotérique.

Qu’il fasse parcourir à sa poésie espace et temps, telle un curseur en « décalage horaire », loin de la perturber, la sauvegarde ; mais notons que cette distance prise en vue de figer un acte futur (l’imminente agonie du dragon) peut aussi bien résister à l’acte échu :

Hystérésis. J’ai toujours vécu en retard sur l’événement, à contrecoup.

C’était depuis l’enfance mon seul subterfuge, au temps ma réponse :

faire le mort. Comment pourrais-je rendre témoignage de ce que j’ai

vécu si je ne passais ma vie à la relire ? J’ai aimé partir, j’ai préféré

revenir ; j’ai préféré repartir. Exodos – Nostos – Algos.

Nostos-algos, la nostalgie investit le voyageur, n’importe où il se déplace. Et cette personne déplacée n’a de recours que sa parole, qui n’atténue pas la douleur, si elle ne l’amplifie, mais reste, comme l’hystérésis, sa réponse au Temps. Pour ce faire, elle est « poésie de galet », sobre, concise, d’incision même, et qui, par les racines étymologiques, cherche à ressourcer et rafraîchir la langue ; elle résulte en somme d’une espèce d’ascèse, prix à payer pour atteindre une « beauté » qui « n’est que quasi stérilité et sécheresse. Tout le contraire d’une terre prodigue ; ce sont des cultures gagnées sur le désert » : derechef, les vertus de la pénurie.

Par ailleurs, cette exigence esthétique s’accompagne d’une quête « folle » de la vérité, car « comment ne pas voir que la vérité dans son essence est une folie », sa tentation « une démence » ? Or la vérité qui sauverait l’être au monde et le monde lui-même ne ressortit pas à la Raison seule et ne peut être « qu’un amour gagné sur la haine », par essence dialogue, et « scandaleux » puisqu’opposé aux sagesses traditionnelles. Cette vision éthique s’exprime dans une invocation litanique des attributs du Nom imprononçable d’YHWH, mais leur énumération inverse les théologies et les comportements ecclésiastiques, ordonnés et normatifs, rituels et creux. Hétérodoxe, le poète s’adresse au

résident des montagnes et des steppes. Pourfendeur des

lignées de sang, protecteur des aberrants

qui dans les cœurs cultive l’inquiétude

Père des déracinés qui sème l’incertitude

Demeure par l’esprit

Déserteur des temples

Enfin, l’amour salvateur nous vaut aussi, comme par une prise de chair et de cœur, une élégie à la femme en allée, salut nocturne, à la fois serein et rebiffé, d’une beauté intense :

de la forêt le soir monte comme la complainte d’une défunte comme un complot une ombre qui se répand silencieuse tache d’encre et les vivantes travesties grosses de ténèbres s’attroupent dans le crépuscule effréné la vie est l’ennemi de la vie la vie est nombreuse et la mort une (vivantes et morte)

c’est vrai pourtant on aurait dit que tu dormais cheveux défaits Ophélie filant sur la nuit vagabonde et automnale dormant morte dormeuse amoureuse absente encore présente présente déjà absente tu as emporté ce qu’il restait de sens dans ce monde (l’emportée)

oui sur le lit d’olivier ton souffle régulier annule la nuit comme le bruissement des vagues une promesse de vie flot invisible et ininterrompu jours reprisés oui entrer éveillé dans cet autre sommeil à l’aurore oui viens ! (vivante l’amour réconcilié)

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Tom REISEN, été, Éditions Tétras Lyre, Bruxelles, 2011 ; illustrations de Thomas DIOT.

Yvette Vasseur, Ecrit de mon grenier

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  • Yvette Vasseur, Ecrit de mon grenier, Nouvelles, avec en couverture une très belle peinture de l’auteure ; 74p. ; 6,30€ ; La Plume éditions, 235, allée Antoine Millan, Bâtiment C à F-01600 TREVOUX.

Une fillette, se sauvant des Nazis, partage en partie la vie des loups ; un enfant sorti de l’autisme par le savoir d’un chaman mongol ; les jeux de cartes qui contribuent à des rapports harmonieux au sein des familles, et, par le bien mental que font ces parties, à renforcer la combativité de l’organisme lorsqu’il est attaqué par un cancer ; un enfant cancéreux qu’il faut aider à mourir, c’est-à-dire à vivre jusqu’à sa mort ; une maison qui, par les rêves qu’elle communique à sa nouvelle propriétaire, parle de la souffrance, qu’il faut apaiser, de ses précédents occupants ; une jeune femme qui disparaît dans un convoyage de voitures douteux ; le lien presque tangible avec un être que constitue un livre dédicacé ; quelques objets portés par la mer comme réconfortants messages de l’au-delà envoyés par un ami regretté ; des corps humains, par la technique de la plastination, transformés en statues dans un musée ; les erreurs de notre société actuelle et leurs conséquences terribles analysées, dans l’avenir, par la civilisation d’Omega…

Les récits d’Yvette Vasseur paraissent souvent effleurer le fantastique. Il s’avère pourtant que ce fantastique est souvent bien part du réel. Ainsi, le récit L’enfant cheval – l’enfant autiste – est un condensé d’un… témoignage ! Yvette Vasseur est simplement de ces écrivains qui ne s’arrêtent pas à la part la plus explicable du monde, mais qui explore aussi celle qui est mystérieuse, hors de portée de la science actuelle.

Une grande sensibilité et une attention à ce qui, dans l’existence, est essentiel, a déterminé l’écriture des récits de Ecrit dans mon grenier. Le lecteur ne peut qu’être touché de ce qu’ils portent tout à la fois de douleur et de réconfortant espoir. L’originalité et la diversité des thèmes ajoutent un surcroît de plaisir.

Enfin, la sensibilité d’Yvette Vasseur se concrétisant très fréquemment en solidarité avec les malades et tous ceux qui souffrent dans notre société, les bénéfices faits sur cet ouvrage sont reversés à la Ligue contre le Cancer. Se le procurant, le lecteur ne se fait donc pas que plaisir. Il participe aussi à une action généreuse.

◊Béatrice Gaudy