Pierre de Vilno

Elvire & Jeremy, Pierre de Vilno, roman – Improbable rencontre – Éditions Héloïse d’Ormesson (165 pages ; 16€).

Pierre de Vilno radiographie les rapports amoureux les plus complexes qui gouvernent les jeunes générations, ceux qui surfent sur la toile pour ferrer une conquête passagère et assouvir leur désir. Romance « online » qui se concrétise vite par le rapprochement des corps. « Un relais de perversions » que ces « conversations virtuelles ». Mais comment aimer sans connaître le grain de la peau de l’autre, son parfum (habit Rouge), le goût de ses baisers ?

L’auteur décrypte la naissance de l’amour et les pratiques amoureuses, fustigeant cette absence de désir, de sentiments pour les addicts du sexe qui se contentent d’« embrancher les bons câbles. Un soumis. Un domi », de jouir, sorte de « fast-love, d’amour Kleenex». Des yeux se matent, des corps s’abandonnent, s’entremêlent, s’enlacent ; des bouches se cherchent, se rejoignent, des mains se frôlent, se nouent, des sourires s’échangent, des êtres se séduisent. Où se croisent-ils ? Dans un bus « Le toucher est électrique. Son regard. Sucré. Décisif ». Lors d’un déménagement « Le garçon porte un débardeur sur des muscles hors proportions. La sueur ruisselle sur des tatouages mystérieux. Et sa petite voix qui dit : J’en ferai bien mon quatre heures ». Après un spectacle : « Elle cède à la tentation ». Dans une salle de sports : « Il a  admiré tour à tour la rondeur de ses fesses, ce bijou de corps, l’eldorado de beauté… ». Au Flore, Mathilde « s’avance sur un rythme d’élégante allégresse, décrochant son plus beau sourire avant que l’un ou l’autre puisse dégainer ». L’auteur tarde parfois à distiller l’identité de ceux qui cohabitent ou partagent souvent le huis clos d’une chambre, attisant notre curiosité. Qui sont-ils ? « Un parfait métissage de l’homosexualité française : black-blanc-beur », «  bi, hétéro, gay, lesbienne ». C’est sur les bancs de la fac qu’Elvire et Jeremy, les protagonistes qui donnent le titre au roman, vont s’aimanter. On plonge, en alternance dans leur quotidien, leur passé, jusqu’à leur rencontre improbable. Leurs affinités se dévoilent. Jeremy (jeune professeur) se remet d’une histoire compliquée. Il sort d’une séparation avec Chloé, celle-ci s’estimant avoir été trahie, blessée par Mathieu, le bel infirmier « Un Teddy bear prêt à recevoir des câlins », dont la nudité sous la blouse troubla Jeremy. Égaré dans « son maquis des sentiments », il se met à collectionner les conquêtes masculines « Désir subit et subi ». Son supérieur, Revel, la figure paternelle qui lui manquait, son confident, va lui remettre le pied à l’étrier afin qu’il soutienne sa thèse avec succès. Elvire, une de ses étudiantes, venant de rompre avec Daphnée, expérimente l’amour masculin et «  entraine Jeremy dans les effluves de l’élixir amoureux ». Vont-ils s’y brûler ?

Dans l’épilogue, Pierre de Vilno crée le suspense, l’attente. Quel est le contenu du monologue qu’Elvire adresse à Jeremy ? Il boit « ces mots qu’elle a mûris ». Quelle scène mélodramatique jouent-ils ? Le naufrage du bateau d’un gosse, repêché dans une explosion de joie, serait-il une métaphore de la destinée de ce couple ? Des êtres tourmentés par le dilemme : aimer ou fuir ?

Dans ce roman, l’auteur souligne la carence de communication entre les protagonistes, la peur de s’engager, de prendre une décision, les difficultés de certains individus à se positionner quant à leur orientation sexuelle. Il divulgue les rouages du plaisir égoïste pour ces êtres, désireux d’assouvir leurs pulsions. La notion de fidélité dans le couple est mise à mal. L’écriture de Pierre de Vilno épouse les vagues de la volupté, dépeint des moments intimistes, la nudité apportant sa touche d’érotisme. Les personnages virevoltent au gré de leur libido. En fond sonore, une suite pour violoncelle de Bach ou « l’enfer sonore » de night-clubs. Avec un tendre humour, il campe ses personnages dans quelques situations burlesques. Jalousie, solitude, culpabilité taraudent les êtres.

De nombreuses références littéraires (Kundera, Modiano, Gary, Montherlant) jalonnent le roman.

Il signe indirectement un plaidoyer en faveur de la tolérance concernant la sexualité, déplorant l’ostracisme de certaines familles, comme Christelle qui « n’a jamais accepté que son frère chéri se laisse embarquer par ces pédés », trouvant en Elvire quelqu’un de « précieux ». Ne faudrait-il pas avoir toujours en mémoire le titre de la chanson de Louis Chedid : « Il faut dire aux gens qu’on aime qu’on les aime » ? Et cesser de mettre « les gens dans des cases », car « il n’y a pas de dosage idéal pour que le cocktail fonctionne », Pierrre de Vilno rappelant qu’il suffit « d’un regard, la folie de l’un, de l’autre, des deux » pour déclencher l’étincelle, les pleurs aussi. Le mystère de cette alchimie reste une énigme, tout comme la versatilité des cœurs. Au lecteur de succomber.

Nadine Doyen