Une bonne raison de se tuer , Philippe BESSON, Julliard ; 321 pages ; 19€. Ce n’est pas dans un château toscan que Philippe Besson a écrit ce roman, mais en Californie, sûrement au Joey’s café, où un des habitués « l étranger français » semble le double de l’auteur, en exil, désireux de fuir « la capitale trop abrasive ». Lieu idéal pour côtoyer des êtres cabossés, ébréchés, étiolés qui entrent en scène et en sortent comme les comédiens dans un théâtre, évoquant des tableaux de Hopper.
L’auteur renoue avec la fresque américaine, déjà présente dans un précédent roman (La trahison de Thomas Spencer). Comme repère temporel : le 4 novembre 2008, « une date qui s’inscrira dans la mémoire collective » puisqu’elle voit la consécration d’Obama. Los Angeles avait déjà inspiré Philippe Besson dans Un homme accidentel, il pose un regard différent, sur cette ville horizontale, ayant choisi de « la raconter de l’intérieur ». Ville où « personne ne regarde personne, personne ne marche », l’anonymat est garanti, mais « où il est difficile de trouver sa place », déclare l’auteur.
Le titre : Une bonne raison de se tuer, extrait de la citation de Pavese en exergue, interpelle et préfigure la trame dramatique.
Philippe Besson fait défiler, en parallèle, les destins de deux protagonistes : Laura et Samuel, remontant le cours de leur vie, depuis leur enfance, jusqu’au moment où tout chavire. L’art de l’auteur est de distiller les éléments de façon parcellaire, tout en lâchant les faits majeurs. D’une part la décision irrévocable de Laura, employée au Joey’s café. Bien que « nimbée de mystère », l’écrivain aurait-il décelé qu’ « elle était en train de se noyer » dans cette ville de la démesure qui ne lui « accorde ni douceur ni attention » ? Le compte à rebours, tel un condamné à mort, tiendra le lecteur en haleine, jusqu’au dénouement inéluctable.
D’autre part Samuel, le peintre hippie, ivre de peine, fracassé par cette perte insondable, l’absence irrémédiable de son fils, Paul, cherche à comprendre. « On ne meurt pas à 17ans », réaction faisant écho à la phrase culte de Rimbaud.
Tel un limier, le narrateur traque tous les indices qui ont conduit au drame de Paul et ceux qui pourraient justifier la détermination de Laura.
Les points communs entre Laura et Samuel s’esquissent progressivement.
Tous deux ont vécu le délitement de leur couple, puis la séparation.
Tous deux se remémorent les instants de complicité avec leur progéniture, font défiler des séquences de leur harmonie familiale, mais ils sont très vite rattrapés par l’ennui, la morosité, la lassitude, la vacuité et une incommensurable solitude. Laura est habitée par le sentiment d’inutilité, se sent lâchée par ses fils. Elle souffre de n’être plus « qu’un poids mort » pour eux. N’aurait-elle pas été déroutée par le coming out de Vincent ? Son fils cadet « insaisissable, fuyant », « si beau, si angélique ».
Laura a eu du mal à concevoir « que le confort d’une maison peut l’emporter sur l’amour maternel ».Ce qui frappe c’est leur état d’apathie, de léthargie, sans ressort, accomplissant des gestes mécaniques, d’automates. Samuel « se débat dans un brouillard, les chairs à vif ». Il est d’autant plus dévasté qu’il restera un « père sans descendance ». Leur état second les rend indifférent à l’euphorie qui enflamme tout un pays, aux militants pour le mariage gay, à « cette rumeur de l’histoire en marche ».
Tous deux trouvent leur instant de sérénité sous la douche, au contact de l’eau, source de « bien-être, ce baume », ou pour Samuel en s’abandonnant à la merci des vagues.
Leur refuge ? Une amie pour Laura, un café pour Samuel. Leur retour à la réalité ? des sonneries, une voix familière. D’où une digression du narrateur sur l’impact des voix.
C’est à bord d’un ferry que ces deux « naufragés » vont se croiser, partager « la fraternité des éclopés » et s’épancher, avec parcimonie toutefois. Car « un inconnu, c’est le déversoir idéal ». Leur dialogue sera-t-il suffisant pour se comprendre ? S’épauler ? d’autant que Laura n’est pas indifférente au charme de Samuel ?
La tension atteint son paroxysme quand s’égrène le chapelet des dernières fois. La fébrilité de Laura, lucide, grandit à mesure que l’échéance se rapproche.
Le mystère de l’adolescent au bermuda jaune est résolu avec la révélation de sa vérité, soulevant la question : Peut-on mourir d’aimer , à sens unique ?
Philippe Besson confirme son talent d’explorateurs des âmes et nous livre des portraits d’une profonde justesse. Qu’elle est poignante, son héroïne, dans la maîtrise implacable de son destin. Philippe Besson, en expert du sensible, sait se couler dans la peau de ses personnages foudroyés (homme et femme). Il les sonde, fouille leur passé, souligne leurs fragilités, exhume leurs pensées intérieures, leurs atermoiements. Le tout, en courts chapitres, dans un style fluide, sans affectation.
Il aborde les thématiques de la pérennité du couple, de la solitude, de la carence affective, l’égoïsme des enfants et celle du suicide, souvent le reflet de la société ou miroir de la famille explosée. On retrouve le thème de l’océan, cause de noyade.
Il développe l’idée que les lieux sont notre mémoire. Pour Samuel, l’église et le lycée vont convoquer des souvenirs inoubliables. D’où ses multiples interrogations liées au chagrin du deuil et sa conviction de la nécessité de ne conserver que les heures heureuses, « les images radieuses, des lucioles » pour « tenir la distance ». Laura aura besoin de revoir la maison de son enfance, à Newport Beach.
Philippe Besson explore la relation mère/fils. Il pointe la « platitude » des échanges, les conversations superficielles, « le manque de connivence » et la difficulté pour une mère de découvrir le coming out de son fils. Une manière de souligner combien la banalité des rapports quotidiens est précieuse ainsi que le lien familial indépassable.
Il réussit, grâce à son habile construction, à suspendre l’attention du lecteur jusqu’au point final. L’épilogue percutant laisse le lecteur tout chamboulé, en empathie avec ceux qui restent. Ironie grinçante de la scène finale, au vu de l’hypothèse de Samuel.
Mais une interprétation n’est-elle pas toujours erronée ?
Le rideau peut tomber, Laura a tiré sa révérence. On serait tenté de penser comme Oscar Wilde que les rôles ont été mal distribués pour ces « deux sinusoïdales ».
Philippe Besson signe un roman qui véhicule l’horreur du vide, de la béance soudaine. Il donne voix au deuil, au manque, au renoncement. Ce récit est susceptible d’apporter du réconfort à ceux que la culpabilité taraude toujours après une telle épreuve, d’inciter à être plus attentif aux autres afin de débusquer le moindre indice et plus ouvert au dialogue. Le refrain de la chanson de Louis Chedid : « On ne dit pas assez aux gens qu’on aime qu’on les aime » vient conforter cette idée.
A quand le roman qui relate « un huis clos entre un père et son fils » sis « sur la côte atlantique française » ? Philippe Besson nous aurait-il divulgué un scoop ?
En attendant, laissez-vous happer par ce roman puissant, irrigué de mélancolie.
Nadine Doyen

Merci à Nadine Doyen pour cette chronique, bel éclairage (à la Hopper ? mais infiniment moins cru), parcourant le labyrinthe des sentiments mis en scène par l’excellent Philippe Besson.
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Merci à vous Claude d’être régulièrement présent en ces lieux !
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