Autres directions – André Blanchard – Le Dilettante (220 pages-18€) – L’ « ange gardien » nous revient avec son septième carnet et nous fait partager ce qui meubla ses pensées de 2006 à 2008.
Dézinguer, s’ indigner , André Blanchard s’ en donne à coeur joie dans ce nouvel opus intitulé Autres directions . Il s’ insurge d’ abord contre cette vie speedée , cette frénésie de la consommation de certains lecteurs qui voudraient voir l’ auteur produire comme à la chaîne ,un ouvrage chaque année . Il nous rappelle qu’ « être dilettante , c’ est être cigale , il écrit donc quand ça lui chante! ».
Il n’ est pas tendre à l’ égard de cet écrivain « qui roule en Rolls », de « ces pollueurs à gages , ces spécialistes du décervelage aux salaires mirobolants » qui fédèrent des foules de fans . Il s’ interroge sur l’ avenir de la culture en voyant « l’inculture prendre du galon » , rejoignant ainsi Pierre Jourde convaincu que « C’est la culture que l’ on assassine » . Il déplore le déclin de la lecture , l’ engouement pour des bestsellers ( comme les romans de Marc Levy) , cette « grosse littérature » .De même , côté littérature jeunesse , il souligne que des auteurs « au parfum du filon » savent prendre la relève de ce marché florissant .
Il accuse Todorov d’ avoir massacré l’ enseignement de la littérature « en y imposant un vocabulaire barbare », par contre il encense Raphaël Sorin pour « tenter de redonner de l’ éclat » à Forlon ou Calet . Il pointe les éditeurs qui ne misent que sur les rentrées de thunes et sont favorables à la publicité pour les livres à la télé.
Il se range dans le camp des nostalgiques de la dictée d’ antan qui contribuait à la maîtrise de l’ orthographe , choqué de constater que celle-ci « va à vau-l’ eau ». Pour exemples , il cite : « Les nouvelles horaires » de l’ office du tourisme , ou l’ enseigne d’ un restaurant: « La rose noire » .
L’ invasion de l’ anglais dans notre langue peut insupporter les puristes , mais l’ auteur rappelle que des « aînés illustres: Stendhal , Balzac» ont eux aussi pratiqué de tels emprunts .
Il nous fait partager ses nombreuses lectures ( Mauriac, Léautaud , Drieu , Bernard Frank,faisant partie des favoris), se nourrissant des journaux de Green , de Calaferte , de l’ abbé Mugnier( qui préférait fréquenter des écrivains ) , de Brandys(plein de de choses qui excitent l’ esprit), de la correspondance de Flaubert dont il admire le travail. Pour lui , « c’est recevoir l’ égal d’ un formidable coup de pied aux fesses », une vraie claque , surtout si l’ écrivain est en train de « glander » ! Achetant souvent ses livres sur des brocantes , il nous montre que parfois nos lectures peuvent « se combiner à la queue leu leu » . Il nous entretient de ses carnets précédents ( Contrebande, Pélerinages « écrit sur la tombe de Calaferte ») , des retouches nécessaires , de ses échanges avec son éditeur Dominique Gaultier, de la difficulté de choisir un titre, laissant entrevoir ses doutes . En 2007, il avoue avoir été déçu par Modiano( « qui ne l’ a pas fait décoller») mais il fut « sidéré »par Ce qui est perdu de Vincent Delecroix : « un modèle , c’est irrésistible, l’ humour qui s’ acoquine avec l’ érudition » précise-t-il .
En 2008 sa préférence revient à Annie Ernaux pour Les années .
En 2001, envahi par une vague de spleen , il reconnaît avoir trouvé son viatique dans « cette lumière au loin qui est la littérature » .
Il s’ interroge sur l’ état de la poésie , peinant à citer des noms de poètes français , sans craindre d’ offusquer le lecteur féru de poésie . Il commente l’ actualité: la tournée de la Mitterranderie , l’ avènement d’ Obama , la nomination du directeur de la Villa Médicis, soulagé d’ avoir « échappé au pire », les transformations du centre ville de Vesoul : pestant contre ces dalles propices aux chutes.
Il n’ hésite pas à démolir des films : dans Sagan , la façon dont Bernard Frank est présenté ( terne, lourdaud , quasi benêt) lui déplaît . Il considère comme « pure niaiserie »un commentaire sur un film de Philippe Claudel . Il brocarde les réformes sur l’ apprentissage des fondamentaux à l’ école primaire , le système de remplacements des professeurs absents ainsi que « ces redoutables usines qui apprennent aux futurs enseignants à en suer » . Il épingle le président « tout terrain » et sa « trouvaille magique », ou l’ humoriste qui se rendit au Vatican . Il autopsie la presse ne manquant pas de nous faire entendre ce qui le révolte , l’ irrite .Il débine les expos « qui roulent le public » .
André Blanchard s’ étant forgé une réputation d’ « écrivain misanthrope », peu médiatique, intrigue et voit ses lecteurs débarquer dans sa galerie de Vesoul , sise « dans un bâtiment du 18ème siècle, sous des voûtes à se rincer l’ oeil,» . Il nous livre quelques anecdotes avec malice et humour .
Parfois il est obligé de faire l’ homme de ménage , d’ où , un jour, la présence insolite de son vieil aspirateur, laissant perplexe les visiteurs et l’ auteur de nous glisser : « Comme quoi le recyclage des poubelles par l’ art contemporain , c’est entré dans les têtes », critiquant également le langage abscons de certaines expositions . Il y voit défiler des visiteurs de toutes sortes .
Lors des journées du patrimoine , il se métamorphose en berger pour guider ses 300 moutons de Panurge . Le calme reviendrait- il à la belle saison , les dimanches quand tout le monde bulle à la campagne ? Inutile d’ y compter . « Un peuplade déjantée , d’ alcoolos, de barjots» envahit la galerie et lui fait subir « la fine fleur de l’ irrespect » au grand dam du gardien !
Plus déstabilisante pour l’ auteur , cette question d’ un enfant( « en quête d’ une tête bien pleine; bien faite en option »), participant à un rallye dans Vesoul , colle qui le laissa « penaud » .
Quant aux « quémandeurs de dédicaces », pas vraiment les bienvenus , ils sont avertis: « c’est à la tête du client » ou selon son humeur du jour !
La mort rôde dans cet opus . Non seulement il évoque un cortège de disparitions de proches , de gens célèbres , mais l’ approche de la soixantaine et ses détours par le cimetière : « l’ époque de notre vie où nous connaissons plus de gens sous terre que dessus » . Il nous prodigue quelques conseils pour prendre la vieillesse de vitesse et considère que « vouloir connaître l’ avenir est d’ un affreuse bassesse » . Il se veut stoïcien et tire de ses maux « qui jouent aux endurcis » la leçon suivante : « nous mettre dans le crâne que nous ne guérirons pas , donc pactiser » afin de mieux cohabiter . Fumeur invétéré , il nous confie ses soucis de santé , l’ obligeant à troquer la cigarette pour la pipe .De sa vie privée , rien ne filtre , à l’ exception de la présence de K. dont la mère , emportée par la maladie , leur a légué Filou .
On quitte André Blanchard , en compagnie de ses chats : Nougat qui doit s’ accommoder de Filou , le nouveau venu .
Les carnets d’André Blanchard se lisent et se relisent avec plaisir , chacun étant le reflet d’ une époque. Il ne mâche pas ses mots quand il livre ses considérations sur le monde littéraire .
Il dit ce qu’ il pense en toute liberté, avec humour , avec une ironie mordante, il décoche ses coups de griffes portant un regard aiguisé sur le monde au galop .
La politique , l’ histoire revisitée à travers ses lectures ( le journal d’ Hélène Berr), la littérature , les aphorismes tissent la trame de ce nouvel opus . De page en page le lecteur s’ enrichit à découvrir la pléthore d’ écrivains convoqués , à l’ instar de l’ auteur qui parcourut « un siècle de vie littéraire , comme de rien tant l’ exaltation conduisait l’ attelage » . Raison de plus pour suivre sa suggestion :
« mettre en conserve pour l’ automne prochain ces bonheurs de lectures » .
N’ est-ce- pas une façon roborative de cultiver son jardin littéraire ?
Sans nicotine , André Blanchard se prétend « foutu » ; sans ses carnets le lecteur serait lésé !
Nadine Doyen
Chronique en avant gout d’une prochaine parution sur Traversées
