Denis Grozdanovitch

La faculté des choses, Denis GROZDANOVITCH, coll. Escales des lettres, Le Castor Astral, 86 p., 13 €. Denis Grozdanovitch confirme le bien-fondé des qualificatifs : « inclassable mais indispensable » qu’on lui attribue. Son recueil poétique, préfacé par Francis Dannemark, dédié à Claude Roy, explore les thèmes de l’enfance,
l’amitié, la disparition, la nature avec un brio stupéfiant. La couverture illustre le poème d’ouverture. Elle représente un homme de dos, « debout au bord d’une falaise », contemplant « les étendues marines et le dôme parfait du ciel », méditant sur la beauté« cette faculté des choses à être là ». Cette silhouette serait-elle celle du narrateur quiguette « le minuscule triangle blanc d’une voile solitaire sur le fond bleu immuable de la mer » ? Dès les premières pages, l’auteur flirte avec la mort, anticipant déjà la sienne, suggérant l’image qu’il voudrait que l’on garde de lui « un jeune garçon à bicyclette, sa canne à pêche sur le porte-bagages, qui pédalait en rêvant… » Il nous entraîne dans le cimetière anglais de Corfou, sur les rives de l’Achion. Puis, en fin d’ouvrage, il rend un émouvant hommage à son père disparu, son modèle sportif, dont il reste les aquarelles, laissant entrevoir le désarroi des proches qui l’ont accompagné jusqu’à son dernier souffle. Dans le poème La dernière course, l’auteur oppose les sentiments des êtres à l’indifférence de « l’impossible lune bouddhique ». Il convoque des souvenirs et se plait à évoquer des anecdotes, le bouquet de fleurs de sa fille qu’il n’ose pas « bazarder », la maison de pierres qu’elle adorait construire pour les lézards, le tout sur un ton empreint de nostalgie. Il avoue avoir préféré, quand il était étudiant, regarder par la fenêtre, supportant difficilement d’être « encagé entre ces murs lugubres » . Son don d’observation se conjugue à son talent de peintre. Il décline le ciel mauve orange d’une grande pureté, les nuages « radieux se déformant lentement, majestueusement dans le ciel pur », la mer qui « se teint d’indigo plus intense », la métamorphose des montagnes « passant du gris bleuté au mauve ». Il y ajoute une touche de « jaune et de rose » pour les murs décrépis. Il convoque des peintres tels que Chagall, Jacob van Ruisdaël, Marquet et des auteurs tels que Shakespeare, apportant un soupçon d’érudition à l’ouvrage. Dans ce recueil qui pourrait être une succession de tableaux tant les descriptions y sont minutieuses, l’auteur joue avec l’ombre et la lumière, navigue de l’intérieur vers l’extérieur avec beaucoup de fluidité et d’aisance. A l’instar de Henry Davis Thoreau, Denis Grozdanovitch ne se contente pas d’observer la nature, il s’y promène, il consigne la moindre variation du paysage, il y aménage sa ferme d’été. En philosophe, il décrypte les signes d’une harmonie universelle au sein de laquelle l’homme doit trouver sa place. On devine chez l’auteur son attachement au terroir, son besoin de quiétude à la campagne, son goût pour les visions bucoliques de « bovins ruminants, placides », tout surpris de se retrouver à côtoyer « les automobiles – inlassable fleuve d’acier » à l’approche d’un supermarché. Il s’interroge sur ce modernisme gagnant toujours du terrain, laissant échapper ses craintes « cette paisible vision, innocemment offerte au bord du chemin » : les amis du futur auront-ils la moindre chance de l’appréhender encore ? L’auteur affectionne également les îles bretonnes, la Grèce et Corfou, là où les paysages ne sont pas défigurés, « les rivages inespérément intacts ». Il sait s’attendrir à la vue d’un chaton « qui s’ensorcelle avec sapropre queue ». Il est sensible à la grâce d’un vol d’hirondelles ou d’oies sauvages « sinuant avec souplesse », « aux mouvements chaloupés des dauphins », au ballet des « papillons zigzagants qui viennent s’étourdir parmi les graciles herbes hautes », « aux loopings et vols emphatiques » de papiers épars. L’auteur confesse des joies plus secrètes : celle de découvrir des signes de reconnaissance en jouant au Petit Poucet, celle de pouvoir partager l’émotion ineffable suscitée par un paysage grandiose avec « quelques amis inconnus », quant à la beauté qui nous est ainsi offerte, sans que nous ayons demandé quoi que ce soit. Emotion identique quand l’auteur se laisse chavirer par la voix d’un ami trop longtemps silencieux. Plaisir encore de lire, à la lueur d’une lampe, confortablement installé, alors que la pluie redouble. Cette diversion qu’il recherchait élève, pour fuir l’enfermement, il la retrouve dans les pages d’un livre. Il en découle une étroite communion avec la nature et l’auteur, et l’envie pour le lecteur de découvrir les autres ouvrages de Denis Grozdanovitch.

Nadine Doyen

Chronique parue dans le n° 54 Printemps – 2009 –