Ted Hugues – Birthday Letters – Traduction Sylvie Doizelet – Coll. Poésie Gallimard – 286 pp.

Chronique de Xavier Bordes

A46456_Hughes.indd

Ted Hugues – Birthday Letters – Traduction Sylvie Doizelet – Coll. Poésie Gallimard – 286 pp.


Ted Hugues est un poète né dans le Yorkshire en août 1930. En 1951, il part à Cambridge étudier l’anthropologie et l’archéologie. Son diplôme obtenu en 1954, il s’en désintéresse et pratique toutes sortes de métiers. Il participe cette année-là au comité de création d’une revue de poésie. L’événement qui percute sa vie survient lors de la soirée d’inauguration de cette revue, en février 1956 : il rencontre Sylvia Plath, américaine de Boston, ravissante, de deux ans plus jeune que lui, suicidaire depuis son adolescence, qui a perdu son père à huit ans et qui écrit des poèmes. Ils se marient en juin. Elle deviendra vite une poétesse célèbre, emblématique d’une génération de figures de la littérature dont s’empareront les féministes, surtout après son suicide en 1963 alors qu’elle s’est séparée de Ted quelques mois plus tôt. Ses troubles psychiatriques graves ont eu raison de la patience de Ted qui a fini par trouver du soutien ailleurs. Cependant, le lourd passé dépressif de Sylvia ne permet pas d’attribuer réellement à ces faits le motif du suicide. Sylvia n’en était pas à sa première tentative. À ce sujet, une bonne partie du public féministe anglo-saxon, stigmatisant « l’écrasement de la femme par l’homme », en voudra terriblement à Ted, d’autant que sa seconde femme, en 1969, se suicidera aussi, en y entraînant leur fille Shura. Cependant, Sylvia Plath et sa seconde épouse n’avaient ni l’une ni l’autre de dissensions spéciales avec Ted, en tout cas pas davantage que n’en ont la plupart des couples. L’une et l’autre étaient des profils de maniaco-dépressives graves (on dit à présent « bipolaires »). Ted Hugues, devenu poète fameux et apprécié de la reine Élizabeth II, en 1970 épouse Carol, sa troisième femme, qui ne se suicidera pas, elle, et qui élèvera les deux enfants survivants. Dans la psychologie du poète, bien sûr, ont pesé lourd les moments tour à tour heureux, passionnés ou tragiques de sa vie sentimentale, dont témoigne le recueil des Birthday Letters qui paraîtra en 1998, quelques mois avant sa mort.
Ce long préambule pour faire comprendre de quelle teneur est le contenu fondamental de son ultime et riche recueil : il est le reflet simple et sans emphase d’une vie, avec ses amours, ses circonstances quotidiennes pensives, ses relations avec les êtres de son entourage. Bien entendu la figure féminine du recueil, dominée par l’ombre de Sylvia, hante le livre, mais elle est malgré tout composite, formée secrètement des figures de femmes qu’il a connues. Le livre est puissant et émouvant, sans pathos néanmoins. D’un ton de simple sincérité, comme dans le poème Totem par exemple, où il poétise et transforme jusqu’à l’émotion pure les petits faits parfois presque ridicules de sa vie avec sa compagne. Ainsi, le recueil de poèmes se lit comme une sorte de roman poétique, sentimental certes mais sans mièvrerie du tout, composé des instantanés sublimés d’une vie de couple dont les banalités choisies et mises en relief deviennent comme des poèmes-symboles d’une existence à deux typiquement occidentale, mais d’où la poésie fait émerger des traits universels. À mon sens, ce livre de poèmes se compose du meilleur de l’art littéraire de Ted Hugues, et il est un reflet remarquable de ce que fut l’ambiance d’un certain style de la poésie anglo-saxonne, à la fin du XX° siècle. À cela, j’ajouterai que la traduction m’a semblé rendre parfaitement le ton de l’original, et qu’elle atteint fort naturellement en français le niveau inspiré de l’original, ce qui n’est pas une mince qualité. On sent que la traductrice a su habiter cette œuvre au point d’en rendre l’émotion, au-delà du sens. Le résultat, attachant, donne envie revenir souvent à ces Birthday letters de Ted Hugues, comme si c’étaient des lettres témoignant de la naissance de « l’état poétique » en soi.

©Xavier Bordes, mars 2016.

André Velter : Loin de nos bases – (NRF – Gallimard, 85 pp.) prose-poème. Et : Le jeu du monde – Cartes à Yanny (Coll. Le sentiment géographique – Gallimard, 150 pp.)

A17774A11545

André Velter : Loin de nos bases – (NRF – Gallimard, 85 pp.) prose-poème. Et : Le jeu du monde – Cartes à Yanny (Coll. Le sentiment géographique – Gallimard, 150 pp.)

André Velter est un poète qui a la bougeotte. Sans doute par le fait d’avoir croisé la poésie sur son chemin, le voici inspiré pour des livres en forme de proses poétiques de voyage. De ses deux récentes publications, la première est certainement la plus singulière. Par la grâce d’une amitié avec un traducteur-poète expert en sinologie, Jacques Dars, voici que l’auteur remet ses pas dans ceux du St John Perse d’Anabase (Alexis Leger, poète français prix Nobel de Littérature 1960), mais également, il met les pas de son écriture jusqu’à un certain point dans celle de son prédécesseur : par exemple, le livre comme ceux de St J.P. est imprimé en italique, et se compose de chapitres numérotés encadrés de deux « chansons », un rappel d’Anabase. Cependant au lieu de dix chapitre, Loin de nos bases en comporte treize, (shi-san en chinois) peut-être pour un motif occulte. Par exemple, pour les choses qu’on offre, les chiffres impairs en Chine sont mal vus, car cela laisse entendre qu’une personne manque à l’appel. La règle ne vaut naturellement pas lors d’un deuil : en l’occurrence, on peut considérer qu’un Absent hante le livre. Quoi qu’il en soit, l’écriture nous emmène en chemin jusqu’à Tao Yu, le temple « à une journée de cheval de Pékin » où Alexis Leger rapporte qu’il avait écrit son Anabase. Bien entendu, cet itinéraire en poésie chez André Velter engendre un texte multiple en son essence : ce n’est en rien un pastiche de St J.P. et pourtant on y peut entendre l’esprit du poète, ce n’est pas un livre de commentaires, pourtant il commente, ce n’est pas un livre de souvenirs mais il se souvient, ce n’est pas un manifeste, et pourtant il prend parti, il brandit des sentences et des formules. Bref, c’est un texte poétique sui-generis, et qui, à la différence d’Anabase, n’est que faussement une « montée » vers un repère rêvé, un lieu central, mais à mon sens bien davantage la prose d’un coureur de déserts, de sociétés, de civilisations, avec son corollaire de réflexions philosophiques spontanées. Par là, ce livre rejoint son faux-jumeau : Le jeu du monde. Dans cet autre volume, André Velter traite une multiplicité de sites de la planète sous formes de cartes postale qui posent comme une loupe, parfois érudite, sur un lieu, puis un autre, et un autre, de loin en loin, au cours du périple du « Poète-Pérégrin », résumant – en ajustant la focale de son écriture sur un essentiel remarqué, sur une poignée de traits caractéristique, – ce qu’il a pu saisir, surprendre de «l’esprit des lieux» ; il faut considérer cependant que ces deux livres ne sont pas du tout des livres « d’établissement » ou de « conquête », fût-ce en esprit, en fantasme. Ils ne sont pas non plus des relations d’un périple de touriste, même si l’on pourrait un moment le penser : ils présentent un témoignage « non-ancré » de l’existence poétique de la planète que nous habitons. Par non-ancré, j’entends que l’impression qu’on en retire est celle d’une sorte de liberté, à l’aune de laquelle les choses sont estimées sans vision spécifiquement polarisée sur l’occident. De bases, en fait, il n’y en a point. Pas d’endroit privilégié, mais des étapes, avec leur escorte de rêve. Le poète devient un moderne arpenteur planétaire, pour lequel chaque point de chute momentané est un monde à aimer, connaître, résumer de façon plus ou moins abstraite ou concrète – c’est selon. Pour illustrer ce que je veux dire, parole à l’auteur lui-même : « Dans mon souvenir, le What Xieng Thong était le lieu que j’aimais le plus au monde. Sentiment qui se confirme aujourd’hui, avec aussitôt le déferlement des autres lieux que j’aime le plus au monde! […] » (p 128 – Le Jeu…) Ainsi partout notre poète vit intensément la « chance d’être quelque part ». Il ne s’agit plus de nomadisme opposé à de la sédentarité, mais d’une forme de sédentarité paradoxale qui se sent, avec une curiosité heureuse, un hédonisme contemporain, chez elle dans une infinité de lieux différents, pour lesquels elle éprouve indistinctement une sympathie reconnaissante, voire de l’amitié, laquelle enveloppe dans son élan une planète entière, la nôtre. C’est la démarche mentale que la carte de Mexico du 17 février 2014, avec simplicité dévoile : « Écrire à un ami dans la plus belle poste de la planète encore appelée «Terre » est un plaisir des plus vifs […] L’édifice est fastueux mais presque déserté, pareil à un qui n’intéresserait plus personne, et serait en passe d’accéder au rang de relique. Correspondre devient ici un acte de résistance simple et silencieuse, résolument archaïque, par là des plus nécessaires, car sans de telles survivances, qu’en serait-il des émotions, des surprises, des aventures à transcrire et transmettre ? » (Le jeu – p.129). Il me paraît qu’avec ces mots André Velter avoue le principal de l’ambition et de la tonalité poétique qui ont présidé à ses deux livres.

 © Xavier Bordes – Paris 11/03/2016

Lendemain de massacre–Xavier Bordes

Lendemain de massacre

.

À tant écrire, il y a de la nuit qui tombe

qui finit par tomber

comme un voile de désintérêt

auquel participe une Hécate complice

Une fleur cramoisie de sang

qui grandit et occupe le premier plan de l’image

puis toute l’image

Et l’esprit subitement s’éteint

à la façon d’une lampe de chevet dont un clic

dans la poire noire a coupé

la source d’énergie

À tant écrire, à tant parler

il y a de la nuit qui tombe

qui finit par tomber

Pour des heures on va vivre sous

un chapiteau de ténèbres

Une inconsciente paix qui ressemble à la mort

Une paix à laquelle seuls nos cauchemars

sont capables de mettre fin en ranimant en nous

l’horreur de revivre.

Xavier Bordes

TINO VILLANUEVA – Anthologie de poèmes choisis, (trad. O. Boutry et O. Caro – Ed. L’Harmattan. 126 pp. Edition bilingue.)

Une chronique de Xavier Bordes

 

TINO VILLANUEVA – Anthologie de poèmes choisis, (trad. O. Boutry et O. Caro – Ed. L’Harmattan. 126 pp. Edition bilingue.)

6e633f7f0b2c10110ff9b3896ba4e0ba38b64d8f

Tino Villanueva est né en 1941 au Texas, a fait à la force du poignet une brillante carrière universitaire, et écrit six recueils de poèmes très particuliers, souvent d’une émotion extrême, dont les thèmes sont liés à son sort de descendant de « chicanos », issus du « barrio » mexicain, aux USA. Ce sont des poèmes – le premier recueil surtout – en partie spontanés d’un autodidacte, promis à devenir plus tard professeur dans plusieurs universités, dont celle de Boston où il sera spécialiste notamment des idiomes issus de mixages culturels. Cette poésie très directe et intense offre un climat à la fois déroutant, dans certains cas, et plein d’humanité, que les deux traductrices ont su rendre avec une simplicité que j’ai trouvée élégante et très efficace. De plus chaque poème comporte son original en regard., ce qui devrait être la règle de ce genre d’éditions, même si cela double le volume du livre… L’arrière-plan de cette œuvre, bien connue aux USA, est celui d’une ascension vers la culture et la poésie, mue par un espoir violent et obstiné, à partir du « bas de l’échelle sociale ». Toute une philosophie de la destinée humains y est sous-jacente. Il y aurait tellement de commentaires à faire sur ce poète, sur la mixité des langues qui l’intéresse, sur son rapport au temps, à la destinée, sur sa confrontation à la société contemporaine, que j’invite les lecteurs éventuels qui m’accordent un peu de sens poétique à se pencher sur ce premier livre en français de la poésie d’un auteur jamais traduit, à la personnalité passionnante, et qui reflète tellement profondément le sort de tant de personnes de notre temps qui ont vécu, ou qui descendent de personnes qui ont vécu, l’aventure de l’immigration à partir de pays en difficulté, vers des sociétés occidentales de plus haut niveau. Par de simple trait surgissent les problèmes de l’acclimatation à une culture très différente, plus exigeante et plus compétitive que la société d’origine. Il y a de longs poèmes, mais aussi de petits poèmes qui en disent long et je ne puis me retenir d’en citer un sur lequel je finis cette note :

NE PAS SAVOIR, À AZTLÀN

La façon dont ils te regardent
les maîtres d’école
la façon dont ils te regardent
les ronds de cuir de mairie
la façon dont ils te regardent
les flics
la police à l’aéroport
tu ne sais pas si c’est pour quelque chose que tu as fait
ou pour ce que tu es

À mon sens, on entre ainsi de plain-pied dans la poésie de Tino Villanueva, écrivant son XXIème siècle, de fait celui de tous !

 © Xavier BORDES

INVENTION DE LA TERRE – poèmes de Philippe Delaveau (Gallimard, 2016 – 120 pages.)

Une chronique de Xavier Bordes

 

INVENTION DE LA TERRE – poèmes de Philippe Delaveau (Gallimard, 2016 – 120 pages.)

product_9782070115471_195x320

Depuis « Eucharis », le volume par lequel Philippe Delaveau est apparu chez Gallimard en collection blanche, le ton de sa poésie était donné. Ton que je retrouve dans quatre vers de la page 83 de son récent recueil ; un ton qui a toujours été le sien, qui en quelque sorte est celui qui habite fondamentalement sa voix (et sa poétique) :

Tout est contemplation d’éternelle promesse
ici dans l’éphémère vie qui passe et l’eau qui passe
et l’eau qui lave, l’eau solennelle qui rédime
pour l’autre vie qui creuse et nous parle sans fin.

« Tout est contemplation », voilà bien une formule typique de ce poète, à la fois réaliste, observateur, optimiste et élégiaque. Ce qui prouve que la tradition lyrique, malgré les sécheresses, le formalisme et le refus fréquent des images affiché par beaucoup de poètes de la « modernité », (qui se voudraient froidement, glacialement matérialistes et de ton incolore,) est loin d’être une composante défunte du poème. Cette tradition, outre la vision positive du monde qui rejoint le « j’ai lieu de louer » d’un St John Perse, s’appuie sur une langue dont la mélodie française, spécifique, est toujours présente comme si l’euphonie devait secrètement soutenir l’euphorie de « l’eucharisme », que je définirais comme la grâce reconnaissance d’être au monde. Cette grâce heureuse, bien entendu émaillée de constats parfois inévitablement douloureux, donne à la lecture des œuvres de ce poète un caractère, si j’ose dire « roboratif ». Après un trajet capricieux dans l’un ou l’autre de ses recueils, on a l’impression que le monde est moins affreux qu’on ne le pensait, que du reste quelque métaphysique Présence veille secrètement sur cet univers au sein duquel même le bonheur fait partie des possibles, en dépit d’une conscience aussi aiguë que chez tout un chacun,  – y compris les poètes du monde le plus sombre et le plus tragique -, des horreurs et des désastres qui émaillent tous les continents en notre siècle. De fait, cette présence, c’est la présence du langage-poème, d’autres diraient du verbe – in  principio erat… – qui ontologiquement en assure l’existence occulte…

Nous sommes des veilleurs dans le siècle, nous sommes
des veilleurs dans le froid de ce temps. (p. 84)

Il y a un bonheur et une volupté dans l’expression qui est un trait de la poésie de Philippe Delaveau, et qui pour moi propose un charme particulier, hors des modes et des expériences langagières en forme de cul-de-sacs, et ce charme, beaucoup de lecteurs, j’imagine, y sont sensibles comme moi.
Lire la poésie de Delaveau, c’est cesser de suçoter notre noir caramel d’amertume, pour revivre un moment dans un monde solaire que – en épuisant la tristesse -, la lumière équilibre.

                                                                          ©Xavier BORDES – Paris, 28/01/2015