Jean-Claude Pirotte – Ajoie précédé de Passage des ombres et de Cette âme perdue (Préf. De Sylvie Doizelet – Ed. NRF  Poésie/Gallimard).

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Jean-Claude Pirotte – Ajoie précédé de Passage des ombres et de Cette âme perdue (Préf. De Sylvie Doizelet – Ed. NRF  Poésie/Gallimard).

Malgré une sorte de nomadisme invétéré (« Je me transporte partout » sera le titre d’un prochain recueil posthume), forcé aussi bien que libre, malgré certains coups du sort tragiques (le suicide de sa fille aînée), Jean-Claude Pirotte, récemment disparu, nous laisse une somme impressionnante d’écrits, au premier rang desquels des poèmes, à laquelle il faut aussi ajouter de la peinture, des activités d’édition, d’épistolier, bref, les reflets d’un dynamisme et d’une énergie hors du commun : poèmes de toutes les sortes, sur tous les thèmes imaginables, rimés ou non, moins fantaisistes et riches d’invention verbale que ceux de son contemporain Jean-Pierre Verheggen, moins sérieux, mélancoliques et réalistes que ceux de son autre contemporain William Cliff, les poèmes de Jean-Claude Pirotte se tiennent en quelque sorte à équidistance entre ces deux représentants de la poésie wallonne. Ils sont capables de toutes les nuances, gaieté mêlée de mélancolie, humour secret ou ironique, attendrissements simples et qui ne se prennent pas à leur propre piège de nostalgie. On a l’impression que Pirotte a toute sa vie écrit en se tenant sur le fil de son existence (et sur la frontière intellectuelle entre la littérature française et la néerlandaise) comme un équilibriste de l’inattendu : un bout de sa perche touchant à de sombres nuages, l’autre bout à des cieux brillants, et lui au-milieu, avançant tantôt avec et tantôt contre un vent familier. Comme tout poète qui évolue dans la sphère d’un optimisme amer, ou d’une amertume humoristique, – sphère qui est typique de la culture d’une aire géographique que Breughel, Frans Hals, Ensor, Delmotte, Magritte, Delvaux (etc, etc…), ont illustrée en un temps qui ne se souciait guère de frontière linguistique -, Jean-Claude Pirotte écrit d’une plume à la fois simple et rouée, observatrice et lucide jusqu’au détail crucial, voire cruel, tout en étant pleine de coeur et de bienveillance, techniquement rompue à toutes les virtuosités, nourrie de l’histoire de la langue française et de ses racines gréco-latines en particulier.

Cette vision « latine », précise, dans son esprit fusionne avec l’arrière-plan plus germano-nordique : ce dont témoigne par exemple le côté « intérieur flamand avec objets nets », tel l’arrière-plan d’une peinture de Van Eyck ou de Vermeer, de ces régions du Nord dont Baudelaire disait : « là tout n’est qu’ordre et beauté… », qui apparaît dans un poème comme celui-ci (précisément tiré d’une section de Passage des ombres intitulée Natures mortes, p. 69) :

                                              la tabatière d’écaille

on l’a posée sur le livre

à la reliure ancienne

mais du titre en lettres d’or

un mot se devine à peine

ce serait le mot enfance

il y a des fleurs séchées

dans une chope d’étain

à gauche l’appui de fenêtre

reçoit un trait de lumière

qui se réfracte à travers

les lunettes oubliées

peut-être par Jean Follain

Poème typique de Pirotte, de son rapport à la peinture (« Ut pictura poiesis »), l’oeil du peintre sous-jacent au regard du poète, tel l’oeil de Félix Valotton par rapport aux « papiers » de Charles-Albert Cingria, nomade plus ou moins forcé, comme lui. Le paysage a donc évidemment une importance capitale, dans une tradition qui remonterait, mettons, à Denis van Asloot, Bloemen ou De Cock :

les beaux pays les arpents clairs

la brume lumineuse l’air

suspendu parmi les saules

les mouettes aux longues ailes

 

et le miroir des canaux

la compagnie des corneilles

autour du clocher solitaire

   et les bouquets artificiels

 

au pied des tombes oubliées

L’on sent bien que la beauté claire de ces paysages recèle en profondeur la nostalgie de « l’oublié » contre laquelle, par une forme de « persistance de la mémoire », lutte précisément un poème comme celui-là, (que j’invite le lecteur à lire en entier page 286 du volume Poésie/Gallimard.) Ce qui réjouit dans ce volume qui réunit trois parmi les derniers recueils de Jean-Claude Pirotte, c’est qu’on y lit un poète qui (à l’instar du romancier certes) s’est « carré » dans sa vie paradoxalement peu stable, et qui habite son monde avec une ardeur que n’entament pas la lucidité manifestée par des traits d’humour et une appréciation des choses distante et ironique (souvent par allusions cachées ou citations d’autres auteurs), encore que cette ironie soit souvent latente, imperceptible, et ajoute à la force émotive de son poème. Dans le poème que je viens de citer ainsi que dans le titre de la section, cet imperceptible est à l’oeuvre : de fait, rien de plus vivant que l’oeil qui nous découvre cette « nature (soi-disant) morte » en dévoilant au passage, dans une chute qui ouvre sur le rêve, avec l’habituel brin de secrète nostalgie correspondant, la présence du poète ami à travers des lunettes oubliées, qui au demeurant ne sont pas obligatoirement les siennes. Là est la souriante, mais aussi profonde – sans drame – intensité poétique de l’écriture de Pirotte, celle qui charme par son ton inimitable et ses trouvailles subites, son goût « charnel » pour les lieux, les objets, les gens. Lire Jean-Claude Pirotte, c’est s’initier à sa façon intense d’habiter poétiquement la Terre ; de se creuser, tout errant que l’on y soit et promis à la quitter, des sensations, des images, des gestes, des paroles, bref, une façon d’être « profondément enracinée [même si c’est] partout », en laquelle sont étroitement amalgamées une âme d’adulte pensif avec une âme d’enfant qui a résisté à tout jusqu’à la fin. Pirotte, c’est la vie poétique par l’exemple, qui lui survit à travers une œuvre dont on se demande comment il a pu, à travers sa vie chahutée et ses multiples activités, la réaliser tant elle est considérable…

(Mars 2018)  

©Xavier Bordes

PAUL VALÉRY – Cahiers 1894-1914  Volume XIII – Préface de Michel Deguy (NRF – Gallimard).

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PAUL VALÉRY – Cahiers 1894-1914  Volume XIII – Préface de Michel Deguy (NRF – Gallimard).


« …Et je jouis sans fin de mon propre cerveau » faisait dire Paul Valéry au locuteur de son sonnet intitulé Solitude. C’est ce qui amène Michel Deguy, dès la page 26 de sa préface, à souligner que « La grande affaire, la «grande chose» valéryenne, fut celle de l’intellect. », et ce constat implicite, qui constitue à la fois comme la nappe phréatique où aura puisé toute la réflexion de l’auteur du Cimetière Marin et de la Jeune Parque, et ce qui aura inspiré ici son préfacier, ce constat de l’essentiel souci de « l’esprit » chez un Paul Valéry qui cependant ne se voulait pas « philosophant », c’est ce qui permet à Michel Deguy d’ajuster sa focale concernant le contenu des cahiers. En effet, Valéry, grâce à cette préface, est à la fois relié à nous, lecteurs d’aujourd’hui, mais aussi distancié de nous par diverses analyses qui démontrent de quelle manière le monde tel que se le figurait Valéry réfléchissant (éventuellement avec spéculations anticipatives), et le monde « homonyme » tel que nous le vivons, appréhendons, recevons actuellement, sous les apparences de la quasi-ressemblance, en profondeur diffèrent au point que même la signification-ressemblance de ces apparences est un mirage. Par exemple, relever à la lumière de notre pensée actuelle ce qui semblerait des traits « annonciateurs », « prophétiques », en ce que Valéry a développé comme idées diverses dans ses textes, les officiels, ou les, jusqu’à notre époque, non-officiellement édités des Cahiers (qu’il avait cependant toujours projeté d’éditer comme une œuvre majeure), serait une erreur de perspective du même genre que celle qui nous fait interpréter un texte de Platon avec les outils de la philosophie contemporaine.

Entre les formules de Valéry, et les nôtres actuelles identiques, un glissement de réalité, une « substitution de substrat », se sont produits avec le siècle qui a passé : de 1871 (naissance de P.V.) à 1945 (sa mort), passablement de métamorphoses historiques se sont produites en 74 ans, la technique notamment a commencé à prendre de l’importance (à cause des guerres et de l’industrie). Mais de 1945 à 2018, c’est-à-dire une période à peu près équivalente, « l’imperium technologicum » si j’ose dire, a remplacé à grande allure le règne de l’Homme, entendons « de ce qu’il y avait d’humain » dans l’Humanité. Je n’entends pas évoquer les cyborgs, les robots, les transhumains, non plus qu’entrer dans les détails sur cette affaire du « déshumanisme », de « l’antigrandeur », points que la préface éclaire subtilement et nettement. Ce que je voudrais mettre en lumière, en revanche, c’est ce qu’il y a de profitable à retirer des écrits quotidiens de ce philosophe qui refusait de l’être, de ce mathématicien amateur épris de précision, de netteté, de ce poète pour qui poétiser n’était qu’un « exercice », comme il l’écrit à André Gide en dédicace. En effet, à le lire, j’ai ressenti une certaine fascination. Non que la pensée de Paul Valéry soit impressionnante à chaque page, certes ; non qu’elle n’apparaisse pas en divers endroits comme périmée ; mais parce qu’il y a entre elle et nous, en relativisant certes la comparaison, la même différence/proximité qu’on éprouve lorsqu’on travaille sur – mettons – un texte latin, par rapport à la traduction « moderne » qu’on voudrait en faire : quelque chose qui est à la fois de l’ordre d’une proximité qui efface l’abîme temporel, mais aussi de l’ordre du radicalement distant, d’historicisé, de vaguement démodé. Et cela oblige le lecteur curieux de Valéry et de sa pensée – sans cesse en train de s’aventurer, telle qu’elle apparaît dans les Cahiers -, à s’aventurer lui-aussi, en s’obligeant à une gymnastique assouplissante qui a pour effet la prise de conscience de ce que devient notre temps : car rien de tel qu’une similitude en apparence, hérissée de différences en réalité, pour retirer de la confrontation entre le monde de Valéry et les nôtres (du « monde fini » valéryen l’on est retourné à une multiplicité plus ou moins indéfinie de mondes contemporains), une lucidité nouvelle, un panorama en relief, une « vision stéréoscopique » propre à nous faire évaluer ce que j’appellerais le « site » d’où se parle et s’écrit la littérature, spécialement la poésie, de notre XXI ème siècle…

©Xavier Bordes

Maryline BERTONCINI – La dernière œuvre de Phidias (Jacques André ed. – Coll. Poésie XXI.)

Chronique de Xavier Bordes

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Maryline BERTONCINI – La dernière œuvre de Phidias (Jacques André ed. – Coll. Poésie XXI.)


Maryline Bertoncini appartient à la courageuse équipe qui poursuit opiniâtrement l’entreprise de « Recours au Poème », fondée notamment par Gwen Garnier-Duguy. C’est un indice que la poésie de cette dame du Sud est alimentée par un intérêt littéraire de longue haleine. Il m’est, à titre strictement personnel, agréable de savoir que son écriture poétique entre ici en résonance avec la Grèce et la figure célèbre autant qu’énigmatique du fameux sculpteur Phidias, créateur entre autres de statues géantes des divinités Zeus, ou Athéna, (« chryséléphantines » – couvertes d’or et d’ivoire) qui ont disparu dans le gouffre du passé, mais dont nous restent descriptions impressionnantes et répliques (en miniature) assez nombreuses…

Le recueil use de la figure de Phidias comme d’un prétexte symbolisant, à travers  l’intuition inspirant les phases successives du poème, la poursuite acharnée du « Graal artistique » : Phidias réfugié en anonyme à Lemnos, y poursuit sa tentative de faire apparaître grâce à l’érosion sculptée du marbre, la figure divine idéale, celle qui allierait dans sa représentation l’alliance, on pourrait même dire l’alliage, des perfections matérielle et spirituelle. Naturellement, cette œuvre (que M. Bertoncini rêve comme sa dernière) est disparue elle aussi, après vingt cinq siècles de bouleversements ! Mais il plaît à la poétesse d’en faire l’inspirant secret enfoui, « l’autel souterrain » baudelairien, qui serait le noyau de la capacité propre à l’art et à la poésie, de soulager notre détresse comme eût dit Cavafis.

Il s’ensuit un poème-périple-incantatoire « Phidias/Te prendras-tu au piège/des signes que je trace/mailles d’encre tissées à l’heure où je disparais/hantée de choses indistinctes… » –, nourri d’images superbes, évidentes et originales : « L’étoupe gemme de midi étouffe/les cris des marins/ apercevant au loin/le front clair de leur terre/tout agité des mains familières/comme des feuilles/au vent », mais aussi de secrètes références à la culture de la Grèce antique, (Héraclite par ex., « Pour ceux qui entrent/dans les mêmes fleuves… ») dont ce poème, à la fois intemporel et doté d’ubiquité comme la poésie elle-même, tire une ambiance pittoresque, mystérieuse, sensuelle, d’une lumineuse richesse. Les déambulations et la quête de ce Phidias-Bertoncini en arrivent à la « sculpture de l’absence », le poème étant cela qui reste, cette forme-mue, relique d’une vie enfuie, alors que sa créatrice – la divinité – qui en est aussi la création, se sait appelée à l’effacement…

Ce thème de l’absence, avec densité, autour de la figure de Lilith (je ne puis m’y étendre ici!) irrigue également après le parcours initiatique du Phidias, le second poème, comme « sculpté », de cette plaquette d’une qualité, et intime beauté, qui laissent pensif. L’ensemble vaut la peine d’être lu, médité  et – comme je l’ai fait – d’y revenir en plusieurs occasions. Un véritable travail poétique, humble et brillant à la fois…

©Xavier Bordes

JEAN-PIERRE SIMÉON – Lettre à la femme aimée au sujet de la mort et autres poèmes. (NRF Coll. Poésie/Gallimard – préf. J.M. Barnaud).

Une chronique de Xavier Bordes

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JEAN-PIERRE SIMÉON – Lettre à la femme aimée au sujet de la mort et autres poèmes. (NRF Coll. Poésie/Gallimard – préf. J.M. Barnaud).

 

Je n’insisterai pas sur la bibliographie considérable et variée de Jean-Pierre Siméon, mais si je devais partir sur une île déserte avec un livre de lui, j’emporterais celui-ci, qui rassemble trois recueils significatifs de son œuvre. Ce qui les rend particulièrement accessibles et efficaces poétiquement, est qu’il s’agit manifestement d’une écriture qui n’a pas oublié qu’elle peut avoir à passer par l’oralité. Elle en a la simplicité des images, l’harmonie sonore de la formule, la qualité dans « l’attaque » qui fait que chaque poème accroche d’emblée. Bref, Jean-Pierre Siméon n’a pas renoncé aux moyens classiques mais discrets des prestiges de la rhétorique, sans que les poèmes en souffrent. Ils y gagnent au contraire une sorte de théâtralité de bon aloi, une économie dans la mise en scène d’une éventuelle récitation, ou déclamation, qui poursuit secrètement une longue tradition de la parole en poésie. Du coup, les poèmes de ce livre sont un plaisir à lire à haute voix, pour soi-même, solitaire en forêt par exemple.

L’autre qualité de ces poèmes qui bien sûr touchent souvent au thème de l’amour, mais pas seulement, c’est leur ton. Ce ton est ressenti comme celui d’une sincérité toute directe à l’égard et à l’intention des êtres humains et en particulier, de la « gardienne des baisers ». Le livre fourmille ainsi d’expressions qui enchantent et sont des trouvailles, disons, laconiques, qui étincellent au détour des vers. Mais ces expressions, si brillantes qu’elles soient, ne voilent pas de leur éclat l’intime profondeur du propos, et c’est pour cela que la poésie de Jean-Pierre Siméon est au plus haut point émouvante. Elle est une poésie sous-tendue par une vie constamment reliée à notre insu – car il n’évoque point la chose de façon ostentatoire, comme certains dont c’est le fonds de commerce ! – à ce que j’appelle volontiers l’humaine tribu, la communauté des bipèdes, voire des vivants en général, que – à la faveur de l’amour de « l’aimée » – nous voudrions consanguine, fraternelle (« se reconnaître défait/ dans chaque homme qui tombe… »). Et d’autant plus que la vie de cette humanité dont chacun est un atome, se découpe sur fond de mortel mystère.

Pour toutes ces raisons, et d’autres que je laisse au lecteur le soin de découvrir, je recommande vivement ce beau petit volume et le trésor de tendre sagesse qu’il recèle. En des temps aussi durs que les nôtres, une parole ajustée au monde et qui, ni ne le fuit dans un enchantement béat, ni ne se laisse dévorer par lui en marinant dans ses affres quotidiennes, mais se tient à distance de « for-intérieur » et d’équilibre, mérite que nous entrions volontiers en résonance, en sympathie, avec elle, comme on le dit des « cordes sympathiques » des violes d’Amour !

©Xavier Bordes   (Paris – 15/12/2017)

 

NIMROD – J’aurais un royaume en bois flotté – (Anthologie personnelle 1989-2017 – NRF Coll. Poésie/Gallimard).

Chronique de Xavier Bordes

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NIMROD – J’aurais un royaume en bois flotté – (Anthologie personnelle 1989-2017 – NRF Coll. Poésie/Gallimard).

À tout lecteur de poésie, je conseille cette anthologie de Nimrod, un des rares poètes dont il me soit arrivé en le lisant d’être jaloux, tant il est doué pour rénover poétiquement notre regard sur ce qui nous était habituel et évident au point d’en devenir banal et inaperçu.

Nimrod est né le 7 décembre1959 à Koyom, au sud du Tchad. Son père est pasteur luthérien. Le milieu est polyglotte par nécessité, plusieurs langues locales et l’anglais sont pratiquées dans la famille. En 1966, l’enfant entre à l’école élémentaire, qui est en français. Et l’enfant s’éprend du français à travers les récitations de poésie. Désormais ce sera « sa langue ». Il lit avec une passion dévorante. En 1987, alors qu’il enseigne en Côte d’Ivoire, il obtient sa maîtrise en philosophie. En 1991, il reçoit une bourse pour venir à Paris, y soutient une thèse, puis en 1998 avec Passage de l’infini, publie sont premier recueil, qui reçoit le prix Louise Labé…

Ce qui est la caractéristique intéressante de la poésie de Nimrod, outre son émotion constante et palpable, c’est qu’elle ne joue pas spécialement sur le registre des autres poètes dont la « négritude » a été le thème majeur. Nimrod est un poète, parfaitement français, avec ses problèmes et ses joies à lui, ses difficultés existentielles et ses satisfactions, une personnalité qui ne se renie nullement en tant qu’africain d’origine, mais n’en fait en rien un étendard. La poésie de Nimrod est un témoignage poétique saisi sous l’angle à la fois personnel et universel, qu’aucun « kitsch » spécifiquement politique ne trouble, sans pour autant que rien ne soit gommé de ce qui l’indigne et lui semble injuste : mais ce n’est pas du point de vue spécifique qui fit la gloire de ses prédécesseurs Senghor, Césaire notamment, du « noir » et de « l’africain » voire du « descendant d’esclave victime de la barbarie de la traite », mais de l’être humain dans sa plus grande dignité. On peut dire en quelque sorte, que la poésie de langue française issue de plumes venues d’Afrique a atteint, avec Nimrod, à une maturité et un recul intellectuel qui l’égalent sans besoin de folklore et d’exotisme spéciaux, avec n’importe quelle autre grande poésie en langue française. Dans son éclairante préface, Bruno Doucey cite ce passage d’un texte du poète (et romancier) : « Et que dire de l’écrivain africain ? Tout se passe comme s’il devait produire une littérature exotique destinée aux Européens et à lui-même, ce qui revient à vouer à la nostalgie une Afrique qui a disparu depuis longtemps. » Cette situation théorique, le poète la refuse. Il déploie ses qualités à une perception plus haute de son univers. Non que Nimrod veuille gommer son exil et les maux dont souffre son continent d’origine, mais c’est une réflexion dépourvue, j’y insiste, des ingrédients spécifiques de ce que l’Europe a voulu considérer comme « signes de l’authentiquement africain ». Nimrod parle de son destin, homme parmi les hommes. Et ses poèmes sont simplement un emploi, – magnifique d’expressivité, de justesse, d’élégance, de pudeur, – de la langue qu’il a adoptée : et l’on sait que la filiation élective peut facilement avoir davantage de force dans l’amour que la filiation biologique. D’où cette poésie, à laquelle on s’attache vite, et qui inspire à la fois empathie et respect. Nimrod fait un don merveilleux à la langue française, qu’ici je salue avec bonheur. Il faut vraiment lire cette anthologie dont chaque page est une réussite, avec la gravité, l’humour, le tragique, etc… bref, l’épaisseur la vie regardée par le « donner à voir » d’un poète fraternel, intensément poète et simplement profond.

©Xavier BORDES (31/05/2017)