Nicole Caligaris, Pierre Le Pillouër, « L’Expérience D », L’arbre à Paroles, Maison de La Poésie, Amay (Belgique), 10 €, 76 pages.

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  • Nicole Caligaris, Pierre Le Pillouër, « L’Expérience D« , L’arbre à Paroles, Maison de La Poésie, Amay (Belgique), 10 €, 76 pages.

« L’Expérience D » est une expérience réciproque, amoebée. Les deux auteurs en un pacte d’alliance ouvrent l’individualité de leur écriture à l’altérité. Les textes s’imbriquent, s’enveloppent l’un l’autre pour mieux se développer. Un auteur écrit parce que l’autre vient de lui proposer une « adresse ». Il s’agit alors de répondre à son attente loin de toute pose. Par cet entretien particulier chaque auteur remise son ego.

« Amené très bas

là où luit le dessus rond de son trésor ».

Il fait quelques pas dans les mots de son alter-ego ou si l’on préfère et comme l’écrit Pierre Le Pillouer : Il « fait quelques passages au milieu de (cette) danse ». Cela ressemble à un tango verbal. Tout y est permis puisque dès la page d’ouverture les deux auteurs se sont accordés sur la conduite à tenir.

On peut la définir comme une expérience de la périphérie de l’amour. Elle se nourrit non seulement des sentiments éprouvés mais de l’émotion suscitée par la lecture de Lautréamont et de Claudel, l’écoute de Bach ou de Monk. Dans cette communion hérétique une hostie mystérieuse se met parfois à saigner comme dans certains dessins du Moyen-âge. A cela une raison très simple : suivant l’injonction de Nicole Caligaris le « Nolo. Renoncer à la motricité » est remplacé par le « Volo. Epouser le bon vouloir du temps ». Si bien que le je solo inhérent à la poésie trouve par ce transport poétique une entrée différente : lorsqu’une des voix comme Phénix meurt, l’autre renaît dans la parole provisoirement abandonnée.

©Chronique de Jean-Paul Gavard-Perret

Alin Anseeuw, Le chagrin de Matisse, L’Ollave éditeur, 48 pages, 13 E.

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  • Alin Anseeuw, Le chagrin de Matisse, L’Ollave éditeur, 48 pages, 13 E.

Quand Alin Anseeuw a vu le « Chagrin du roi » de Matisse à sa porte il l’a laissé entré. Jamais peut-être ne fut-il si proche d’un tableau qui pourtant l’éloignait de lui-même. Le tableau n’était plus dehors mais dedans. Le tableau était chez celui qui se sentit soudain étranger à lui-même. Le roi devenait à coup de papiers colorés puis découpés par Matisse l’homme intérieur, celui qui traverse le poète et le fait parler. Non par identification ou transfert. Mais parce qu’à travers ce roi en souffrance le monde des images touche au fond de l’âme par effet de surface.

D’où ce texte fascinant, aussi rythmé que méditatif où l’image n’a d’autre référent que son intensité. Car si le sens des papiers collés peut être, par la diversité même de leur assemblage, réversible, le sens du tableau qu’ils composent devient solide. L’ensemble créé par recomposition est rempli mais libre. Sa langue devient par l’organisation de Matisse une énigme un jeu de vie et de mort, de pouvoir et de faiblesse.

Par ses agencements l’artiste a créé la peinture hors d’elle-même. Appliquée directement elle n’aurait été qu’un non-être ou aurait empêché le passage d’un sens particulier. Par la nature même de la création la conscience du roi se dépouille de sa royauté. Elle touche une forme de néant au milieu pourtant d’un scintillement de signes.

Une telle technique permet de privilégier un regard différent sur toute l’histoire de la peinture et de la représentation. En ce sens Matisse n’allait-il pas plus loin qu’un Malevitch ? Ce dernier traita la non peinture par son absence, le vide par le désert. C’était là d’une certaine manière une commodité de la conversion picturale.

Chez Matisse il existe à la fois la mort d’une certaine peinture mais sans la perte de la distance avec ce qu’elle est. C’est bien là tout le miracle de la « re-présentation » dans sa prise de distance avec la représentation au devers d’une simple disparition ou d’un effacement.

D’où ce saut ardent à l’intérieur de la peinture. Le roi est (presque) mort et nu mais en même temps il sort de son rôle. Matisse laisse surgir l’homme intérieur né d’autres lambeaux que ceux que la royale engeance revêt. Ceux de Matisse leur donnent une intensité relative qui devient absolue dans le royaume de la peinture.

Avec Matisse – et Alin Anseeuw l’a compris – il n’y a plus de place pour la maladie de la mort par le « moteur figuratif » que l’artiste a enclenché. Dès lors la souffrance du roi n’est que l’outrecuidance de son orgueil. Et celle du peintre est la diagonale du fou contre l’ordre temporel. Par cette entrée secrète des papiers découpés, donc hors langage, la peinture fit retour en elle-même par ce qu’elle n’était pas. Elle devint à son corps défendant parfaite et par son illumination : génialement obscure mais loin de tout néant.

©Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

Trois poètes et leur « muse »

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Trois poètes et leur « muse »

  • Collages et peintures de Claire Nicole : De profil. Joël Bastard. 061-1 Les Trois Vents. Gérard Prémel. 062-8 Czernowitz, un navire à la dérive. Bernard Schürch, collection Leporello, Passages d’Encre, Moulin de Quilio, Guern, 2013, Chaque ouvrage 50 Euros.

Christiane Tricoit (ordinatrice du projet) met trois superbes textes de poètes importants en « repons » aux pointe-sèche, collage ou peinture de Claire Nicole. L’artiste dit ainsi aux poètes comme aux lecteurs : « ne refuse pas la présence à ce que tu ne vois pas ». Elle rend présent à cette « absence», à cette idée impensable d’écritures redessinées et reprises (pensées par la main). Elle invente ce « drame » qui libère les mots en les jetant dans un espace autre que mental. La parole est visitée. Néanmoins entre les mots et les images demeure un seul centre. L’image devient intérieure à la parole et au-delà des mots. Elle les porte, les apporte. La pensée vient se renouer à l’espace. Il y a donc un passage à l’intérieur du texte. Il faut y entrer de l’extérieur par l’extérieur, en sortir de l’intérieur par l’intérieur.

Claire Nicole crée ce que les mots – inconsciemment ou non – dissimulent dans leur invalidité. Il n’existe pas de travail plus perçant, plus actif. Plus intérieur aussi. Le travail plastique semble presque plus profond que la chair pourtant abyssale des trois textes denses. L’image devient le langage qui creuse les poèmes. Les déséquilibres au besoin. Les éclaircit par pans ou trainées et les amène jusqu’à une vision autre que celle de l’esprit et de la vue. Chaque livre devient un lieu unique. L’image fouette l’air de la chambre des mots. On peut voir à travers. On peut leur demander qu’ils soient. L’œil les replace dans leur musique de disparition. La lumière des images est le cri du premier comme du dernier instant du poème multiplié et creusé, ouvert et poussé plus loin que lui-même.

L’artiste invente le théâtre inédit de la traversée du texte par l’image. Elle dessine l’inquiétude rythmique des mots. Leur matière apparaît. Le visible propose un renouvellement du langage du poème. Par l’image nous l’entendons respirer. Mais il s’agit aussi d’inverser la vue. Et montrer là où les mots font défaut. L’espace les pousse. L’artiste n’est pas à l’extérieur des mots. Elle devient la génitrice du texte qui fut son géniteur. Le livre est donc l’inverse d’un tombeau. Il est vivant par ce passage à l’acte.

L’œuvre plastique rapproche chaque texte de « la lisière brouillée de la pensée ». Quelle autre ressource que de se laisser aller ? Au sein de ce retrait paradoxal qu’opère l’artiste et par lequel émane un rendez-vous secret . Un fleuve de lignes, une crue de signes comme presque effacés appellent au silence. Que dire de plus sinon que, malgré le vide que ce travail engage, surgit le lever d’espérance : on s’abandonne aux images afin de toucher la troublante présence au monde que les textes appellent mais ne font que suggérer.

©Jean-Paul Gavard-Perret

Maya White, « Trente trois Papillons », Héros-limite, Genève, 64 pages, 12 euros, 2013.

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  • Maya White, « Trente trois Papillons », Héros-limite, Genève, 64 pages, 12 euros, 2013.

D’une nuit à l’autre, d’un soleil à l’autre des fragments-temps passent, passent très vite, reviennent. Ils signalent quelque chose dont on ne se souvient pas. Mais qui resurgit dans le présent dont l’origine est dans le point de fuite du passé. L’espace livresque redevient donc une nouvelle fois chez Maya White l’espace de la mémoire. Mais il n’exclut pas l’oubli. Il émane des parties blanches du texte. Celui-ci en retient quelques feuilles. Elles se détachent d’un arbre de vie qui les oublie.

Le devenir a donc besoin de l’oubli comme l’arbre a besoin d’oublier ses feuilles. Et les poèmes en prose de Maya White sont pour le lecteur comme le sol pour l’arbre : la terre d’où vient le jour. C’est pourquoi il faut chercher comment ils pénètrent la mémoire. L’auteur vise l’oublié, l’articule. Le visible du texte est celui des images mentales et affectives qui reviennent.

Maya White les met en communauté par ses fragments. Ceux-ci deviennent les nôtres. Se découvrent un équilibre, un balancier entre présent et passé. Et soudain l’oubli porte comme la mer. Le travail de l’imaginaire et de l’inconscient se croisent au service d’une émotion particulière, d’une hybridation fantomale. La langue de l’auteur suisse demeure sans cesse happée par ce vertige.

Celui-ci remet les choses à leur place, rappelle le périssable, éclaire l’être en le sortant de sa réserve par le saut dans l’épreuve du passé comme vestibule du présent en une sorte de phénoménologie irrationnelle. Par ce sens particulier de la rétrospective la créatrice ouvre un continent. Son travail touche au jour, à la lumière. La substance même de l’oubli regarde d’un regard sans limite.

© Jean-Paul Gavard-Perret

Isabelle Damotte, « Frère », images d’Estelle Aguelon, Cheyne éditeur, Le Chambon sur Lignon, 46 pages, 14€.

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  • Isabelle Damotte, « Frère », images d’Estelle Aguelon, Cheyne éditeur, Le Chambon sur Lignon, 46 pages, 14€.

Isabelle Damotte trouve le juste mouvement tremblé du souffle pour faire remonter la mémoire de bronze de l’enfance dans son corps-atelier. Ce que la vulve des mots ouvrait avant l’attente de la flèche nuptiale permet ici de ré-enchanter le monde. Si bien que sur le voilier d’Errol Flynn la poétesse pourrait être Genia, la sœur de Bocca dans sa glace. Mais ici ce n’est pas d’elle qui s’agit. Isabelle Damotte garde les pieds sur terre. Par de Barnum juste le petit cirque de l’enfance, ses jeux, ses étoiles insistantes. L’auteur réunit encore les pièces détachées d’elle-même et de ses proches. Elle ose confondre les sens et la lumière, le blanc et le noir, secouer les négatifs du temps passé pour les colorer de manière plus simple que les techniques de Nathalie Kalmus la coloriste d’Hollywood.

Sa langue lisse, glisse sur le passé. Le frère est là. Elle aussi. Elle écrit avec l’idée de ce frère au-dessus d’elle. Quelque chose doit être prise au piège, capturée. Sans quoi la pratique de la poésie n’est qu’un exercice d’intelligence. Elle rate donc son but n’étant qu’espace mental. Il ne faut chercher à savoir (où l’on va) mais pour connaître te temps dont les époques s’écrivent souvent les yeux bandés. D’autant qu’ici deux langages se croisent : celui de la poétesse et celui de la dessinatrice. Si bien qu’intérieur et extérieur deviennent un lieu unique. C’est un passage dont le temps reste le gardien et le prisonnier. La poétesse en reçoit la joie sans cause et la détresse sans raison. Il y a là une lumière-nuit intense, active. Ce n’est plus l’opacité qui est signe du réel mais c’est qu’on puisse la traverser pour oser parler le et au frère. La transposition des intempéries de l’enfance devient donc une merveille que la poésie – et les superbes dessins qui l’accompagnent – réalise.

©Jean-Paul Gavard-Perret