Archives des étiquettes : Thomas Vinau

Thomas Vinau, Collection de Sombreros?, préface de Martin Page, illustrations de Vincent Rougier, Poésie & peinture, Rougier V. éditions, 2017.

Chronique de Lieven Callant

collection de sombreros

Thomas Vinau, Collection de Sombreros?, préface de Martin Page, illustrations de Vincent Rougier, Poésie & peinture, Rougier V. éditions, 2017, 18€


Comme on nous l’explique au dos de la couverture, le titre est une allusion joyeuse au livre de Richard Brautignan, Retombées de Sombrero. Un manuscrit jeté à la poubelle refuse le sort tragique que lui a choisi son auteur. Il sort de la poubelle et continue à s’écrire non sans semer la pagaille.

La Collection de Sombreros? de Thomas Vinau nous propose un assortiment de textes qui refusent leur simple condition de textes qui n’auraient aucun pouvoir de changement à exercer sur notre vie ou sur notre façon de l’appréhender. Collection de Sombreros? est une douce et folle invitation à se révolter. Se révolter contre l’ordinaire et l’absence de fantaisie qu’on s’efforce de lui imposer. Il nous faut revisiter le quotidien avec le regard neuf du jeune enfant ou de l’adolescent.

Collection de Sombreros? questionne, ne répond par jeu que par une autre question, observe, décrit, écrit des lettres, transmet des portraits, dresse des paysages. Humour et dérision assurent à l’ensemble une belle légèreté, une astucieuse cohérence.

J’aime particulièrement le texte suivant: « un couteau de cuisine ». Car il est à la fois une jolie analyse d’une situation qui me préoccupe: la manière dont on se sert des mots. Il exprime un refus clair des conditions qui nous les font utiliser ordinairement pour acheter, vendre, et blesser. Il est la recherche d’une solution simple en apparence comme sont capables de trouver les enfants. Ici, le narrateur choisit d’offrir son âme au silence. Ne veut-il pas dire par là qu’il choisit la poésie? Les mots n’ont pas à être des couteaux de cuisine. Il faudrait s’en servir pour bien plus que charcuter le présent. C’est un point de vue que je partage entièrement. Je n’aime guère qu’on maltraite le langage, sa syntaxe, sa justesse sous prétexte de modernité mais surtout pour masquer une incompétence et un manque total d’imagination. Thomas Vinau maitrise parfaitement son propos, son écriture est juste, claire, directe, joueuse d’une qualité devenue trop rare.

« un couteau de cuisine

Vos discours m’ennuient. Vos cris me font peur. Vos mots n’ont pas de sens pour moi. Pour vous, la parole est une arme, un couteau de cuisine, une calculatrice. Pour vous, parler c’est payer ou réclamer des comptes, acheter des sourires ou des larmes comme des fruits chauds dans un stand au bord de la route. Ce voyage est interminable. Comme si les vacances refusaient de commencer. Vous êtes en train de vous engeuler à l’avant, de vous dévorer sous prétexte de combler la chaleur immobile. Vos mots n’ont que des dents. Lucie est à côté de moi, sa cuisse contre la mienne, le casque sur les oreilles. Elle écoute une chanson de suicidaire en regardant au fond du ciel, derrière le paysage qui défile. Elle a trouvé sa technique. Elle n’écoute plus depuis longtemps. Elle bouche par des couches de musique l’espace entre elle et vous. Moi, je crois que je vais tenter autre chose, je vais offrir mon âme au silence. À partir d’aujourd’hui, je me tais. » P17

Les textes de Thomas Vinau se regardent, se contemplent soigneusement jusque dans leurs moindres détails simples et discrets. Par nécessité ou pour le plaisir de marquer une pause songeuse. Ce qui apparait fondamental est de poser un acte, celui d’écrire, celui de s’adresser à quelqu’un sans le mépriser, en respectant toutes ses potentialités, en l’invitant à s’en trouver de nouvelles.

Thomas Vinau ne perd pas de vue que « la planète terre est une collection de poussières de toutes les couleurs » et il pense « que tout le monde mérite une lettre d’amour anonyme ».

Thomas Vinau envoie donc à ses lecteurs des lettres d’amour. C’est un plaisir de les recevoir, de les lire et les relire.

Aux textes qui sont comme autant de lettres qu’on s’écrit à soi-même ou aux autres sans jamais les envoyer, de petites peintures répondent les illustrations de Vincent Rougier. Vignettes tirées par quatre épingles, petits rectangles noirs, où une partie du texte est repris dans une typographie qui se joue des interlignages et qui sans doute fait aussi allusion au travail de l’imprimeur. Timbres poste qui symbolisent le voyage matériel du manuscrit, du livre mais qui figurent aussi une opposition aux mouvements contemporains de la peinture qui privilégient les formats gigantesques aux mépris du sens, de la qualité et des émotions complexes, intimes.

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©Vincent Rougier- soupe de poireaux

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©Vincent Rougier

Poésie et peinture se rejoignent dénouant les frontières qui voudraient tant les opposer et les disloquer.

Les éditions Vincent Rougier proposent ici un livre d’une très belle qualité. Une belle surprise reçue grâce à un abonnement complet que je ne peux que recommander vivement.



©Lieven Callant

Les lectures de Patrick Joquel

 

Poésie

 

 

 indexTitre : Les gens polis ne font pas la guerre à autrui

Auteur Jacques Thomassaint

Illustrations Pierre Rosin

Éditeur : Soc et Foc

ISBN : 978-2- 912360-91-5

Année de parution : 2014

Prix : €12

Un livre résolument antimilitariste. Anti guerre. Avec humour. Détermination. Des images riches de couleurs et de sens pour appuyer là où ça gratte. Les poètes qui s’engagent et c’est une des veines de la poésie que cette écriture de combat réveillent. C’est le thème du prochain Printemps des Poètes de mars 2015 et c’est réjouissant pour ce livre !

J’espère que le site du Printemps le mettra à l’honneur car il n’est pas facile de pratiquer cette poésie d’engagement à hauteur d’enfance !

 

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indexTitre : Un temps pour tout

Auteur: Lucile Lux

 Éditeur : Soc et Foc

 Année de parution : 2014

 Prix : 9 €

C’est tout simple. C’est génial. Simplement génial. Secondes, minutes, jours, semaines, mois, années… une vie. Celle de chacune et de chacun. En prise, en miroir, en écho. Sa vie. Ma vie. Nous sommes si différents et nous nous ressemblons tant.

 Les pages tournent comme les jours. Les mots, quelques mots jouent avec les images, s’intègrent et nous regardent. Les images résonnent et l’émotion gagne. 

On est tout entier dans ce petit miracle, la vie, tout  entier dans ce livre. On ferme le livre et l’envie de dire merci nous monte aux lèvres.

 

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indexTitre : De la tête aux pieds et des pieds à la tête

 Auteur: Constantin Kaïteris

 Illustratrice : Brigitte Dusserre Bresson

 Éditeur : Éditions Corps Puce

 Année de parution : 2014

 

Prix : €14

 

On passe ici en revue tout le corps humain. Chaque partie a son poème. D’abord en descendant puis en remontant. Muscles, articulations, organes, sens : chacun est mis en mot. Des mots qui disent l’essentiel de la partie, qui jouent avec la langue en insérant les expressions langagières concernées. Beaucoup de tendresse. Beaucoup de richesse. On se dit en première lecture que c’est une bonne idée, que c’est tout simple et puis ensuite on s’aperçoit que comme tout ce qui parait simple ne l’est pas autant qu’il le parait. C’est à cela aussi qu’on reconnait le poème : à sa richesse, à ce qu’il révèle des secrets…

 Une réussite soulignée par les gravures de Brigitte Dusserre Bresson, fines et limpides. Un livre qui devrait rejoindre toutes les bcd des écoles, rayon poésie.

 

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indexTitre : notes de bois

 Auteur: Thomas Vinau

 Dessins de Valentine Leboucq

 Éditeur : Cousu main

 Année de parution : 2014

 Prix : € 8.50

 

Un bel accordéon bleu pour une douzaine de poèmes. Il s’en dégage une sérénité paisible. On est là. Comme la petite mouche dont on rêve souvent, installé au plafond du bureau de Thomas, une planche de bois deux tréteaux, quatre fenêtres et cet étrange jardin du monde au devant des yeux. Bien douillet au silence du matin, dans la lumière. Mi-songeur, mi-contemplatif, un peu ermite, un peu  ronronnant sous la caresse des mots. Une sorte d’art poétique d’un voyageur immobile.

 Bien. Juste bien.

Cette poésie du minuscule comme le présente Thomas dans son blog, du quotidien. Ces touts petits éclats de vie qui donnent de grands sourires et même d’immenses rires. La vie, simplement.

 http://etc-iste.blogspot.fr/

 http://editionscousumain.blogspot.fr/

 

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indexTitre : Dunité

 Auteur: Anne Pastor Cadou

 Photographe : Marie-Geneviève Lavergne

 Éditeur : Soc et Fo

 Année de parution : 2014

 Prix : 12€

 Un bel équilibre. Un livre où le ressac berce le lecteur de page en page. Blanches d’écume.

 Emmène-moi, veux-tu.

 Et retournons à la mer, comme d’habitude.

 Comme toujours.

 

 La mer. L’errance au rythme des vagues. Sur le fil du sable et du varech. Les yeux dans l’infini. Le pas dans le silence. L’immense méditation de la mer. Sa violence aussi.  Un bel accord texte/photo. Le lecteur voyage et se plonge dans ses souvenirs de bord de mer. En écho.

 Un bel ouvrage à méditer, rêver. Idéal pour les jours de gris ou les jours trop continentaux, les jours de métro…

 

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indexTitre : Ecrits du Nord 25-26

 Auteur : revue

 Éditeur : Éditions Henry

 Année de parution : 2014

 Prix : €12

 

Un bel ensemble où sont publiés divers poètes comme Philippe Blondeau, Constantin Kaïteris et Claude Burneau que notre revue caïrn a publié également au fil de ses numéros.

 Cela donne un bel aperçu du travail de l’éditeur, des textes qu’il reçoit et de la vitalité de cette poésie qui tient la main de nombreux êtres. A découvrir sur http://www.editions henry.com.

 

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indexTitre : Les hommes tissent le chemin

 Auteur: Bernard Grasset

 Peintures de Jean Kerinvel

 Éditeur : Soc et Foc

 ISBN : 978-2-912360-92-2

 

Année de parution : 2014

Prix : €12

 Curieux livre que celui-ci. Curieux et plaisant. Des poèmes de voyages, écrits sur la route : paysages, sensations, émotions, recherche des traces de l’homme et du temps… Une écriture proche de la photographie comme souvent dans cette géopoétique de l’écriture chère à Kenneth White. Des peintures totalement abstraites. Une mise en écho via les couleurs, les formes, les rythmes. Un livre inversé si on peut oser ce terme et c’est ce qui lui donne sa personnalité propre et nous invite à y revenir comme on revient sur et dans les paysages qui nous fondent, nous parlent, nous re connectent au monde et à nous-mêmes. Un livre d’éditeur et bravo !

 

 

 

Roman

 

 

 

indexTitre : Et je prendrai tout ce qu’il y a à prendre

 Auteur: Céline Lapertot

 Éditeur : Viviane Hamy

 Année de parution : 2014

 Prix : €17

  

Un livre poignant. Oscillant entre un présent où se joue un avenir plus qu’incertain et un passé lourd de silence et de détresse.

 Un livre qui témoigne que parfois la seule et unique solution pour sortir de l’enfermement et du mutisme est la violence…

 Un livre à mettre dans toutes les mains qui de près ou de loin travaillent avec l’enfance, juste pour garder en mémoire que la vie n’est pas toujours un long fleuve tranquille.

 

 ©Patrick Joquel

www.patrick-joquel.com

 

Un nouveau livre avec Johan Troïanowski :

Chercheur d’or

aux éditions Pluie d’étoiles.

Cette fois-ci : c’est une BD !

 

https://www.facebook.com/patrick.joquel

 

Les notes de lectures de Georges CATHALO

Jean-Louis Massot : Séjours, là suivi de D’autres vies

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Depuis plus de 20 ans, Jean-Louis Massot taille sa route de poète et d’éditeur sans se soucier le moins du monde de l’écume des actualités dévorantes. Il écrit peu et publie encore moins depuis La sève des mots-cerise parue en 1994 ; dommage car ses écrits permettent de découvrir son univers humaniste et généreux. Pas de pitreries verbales ou de fioritures : il est ici question de présence au monde à travers un ancrage profond dans le quotidien. La première partie du recueil est consacrée à la disparition du père, père qui a laissé une demeure en ruine et un grand jardin « qu’il a nourri / saison après saison ». Il tentera de retrouver les gestes qui permettront de redonner vie à ce potager avant de retrouver d’autres vies et d’aller à la rencontre de ceux que l’on oublie, qu’ils soient chômeurs de la sidérurgie, vieux paysans abandonnés par un système destructeur ou encore errants des villes déshumanisées. L’essentiel est de «retenir /quelque chose / de ces instants-là », à la manière d’un G.L. Godeau à qui peut s’apparenter Massot dans cette émouvante approche des choses de la vie et de ces moments suspendus où les êtres se révèlent. On lira et on relira ces poèmes qui sont, comme l’écrit Daniel Simon dans sa préface, « des éclats dans le marbre ».

Jean-Louis Massot : Séjours, là suivi de D’autres vies (M.E.O. éd., 2013), 112 pages, 14 euros – Distribution : 33 Z.I. Du Bois-Imbert, 85280 La Ferrière ou contact@meo-edition.eu

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Frédérick Houdaer : Fire notice

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Si l’on excepte quelques points d’interrogation clairsemés, aucune ponctuation ne vient ralentir le rythme de ces poèmes alertes et nerveux. Tous ces fragments de vie volés au quotidien sont le reflet fidèle d’une époque improbable où l’imagination et la réalité flirtent sans pudeur. Oui, « la fin du monde / a bel et bien eu lieu / une fois / deux fois / dix fois / on a fini par ne plus y prêter attention ». Mais non, voyons, pas d’affolement, inutile de lire les consignes d’incendie car « libre à nous… /de redevenir des anges/ aucune justification ne nous sera demandée ». On suit l’auteur au fil de quelques projets saugrenus comme celui de se faire tatouer les titres de ses recueils sur l’épaule droite ou d’explorer internet pour tout savoir sur la déesse Athena. « Pas de quoi m’empêcher d’écrire » dit-il, même avec un voisin encombrant et bruyant. Houdaer écrit une poésie qui passe très bien à l’épreuve du gueuloir flaubertien : il y a un rythme interne et un tonus contagieux. Signalons enfin la belle et sobre réalisation de l’ouvrage ce qui complète agréablement le bonheur de lecture.

Frédérick Houdaer : Fire notice (Le Pont du Change éd., 2013), 72 pages, 12 euros – 161 rue Paul Bert, 69003 Lyon ou lepontduchange@laposte.net

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Jacques Morin : Sans légende

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Jacques Morin se dit très sensible au terme de « no man’s land » (cf Décharge N°160, page 142), cette « frontière impossible entre éléments contraires ». L’on retrouve cette expression quatre à cinq fois au fil des pages de son nouveau livre terriblement émouvant. Il y est question d’une séparation difficilement acceptée et d’une quête volontairement obstinée. La première partie intitulée « Les encres de la nuit » regroupe des poèmes qui sont comme des bouteilles à la mer jetées par un Ulysse « rescapé du néant » mais qui va résister aux cauchemars et aux chants des sirènes. Dans « Sans légende », l’auteur hésite à dresser un bilan d’existence vécues en parallèle comme « deux monologues en bout de piste ». Pourtant, « à ressasser la douleur / on neutralise le temps » mais chacun « compacte son vide comme il peut » et le silence, carburant insidieux, continue d’alimenter une écriture résiliente. Dans le dernier ensemble de poèmes, Jacques Morin témoigne d’une sensibilité à fleur de peau et tient à témoigner sans pathos des désastres d’un monde violent et barbare en essayant « de garder la vérité de l’émotion ». Ces écrits servent de tremplin pour « passer à autre chose », de « ne plus regarder en arrière » et de quitter le no man’s land.

Jacques Morin : Sans légende (Rhubarbe éd., 2013), 128 pages, 12 euros -10 rue des Cassoirs – 89000 Auxerre ou editions.rhubarbe@laposte.net

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Thomas Vinau : Juste après la pluie

Thomas Vinau : « Juste après la pluie »

Surtout ne croyez pas ce jeune poète lorsqu’il écrit : « Je n’ai pas d’imagination » car c’est même le contraire que l’on peut constater au fil des pages ou quand on va musarder sur son blog intitulé : etc-iste. Il concède humblement être un « écririen » mais il sait repérer « des glaçons qui font l’amour » en souhaitant aller s’installer au Bhoutan ce drôle de royaume qui a instauré le Bonheur National Brut. Lui qui serait prêt à tout « pour consoler un enfant » reconnaît qu’il n’a jamais quitté ce territoire peuplé de peurs et ne se fait aucune illusion sur la marche du monde. A l’instar des enfants, il s’invente un monde où l’on croise « une minuscule / araignée trapue », des fourmis qui vagabondent ou encore « une mouche qui / s’accroche au mur » ou « qui se lèche les pieds ». Le poète serait donc celui « qui crache / son poème / dans la poussière / du sol », hibou farouche abandonnant sa pelote de réjection. N’hésitons pas à nous perdre dans cet univers étrange car c’est là que se trouve la vraie vie, « là toute simple / la vie qui clapote / à nos pieds », cette vie éclatée en milliards de miettes, puzzle improbable et mouvant, quelque chose d’indicible ou « quelque chose de poussière et de cendre / de murmure et d’oubli ».

Thomas Vinau : « Juste après la pluie » Alma éd., 2013) 288 pages, 17 euros – 9 rue C.Delavigne -75006 Paris ou c.argand@alma-editeur.fr

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Marlène Tissot : Sous les fleurs de la tapisserie

Marlène Tissot : Sous les fleurs de la tapisserie

Sobrement illustré par des compositions en noir et blanc de Somotho, cette nouvelle plaquette des éditions du Citron Gare s’inscrit dans la continuité des 3 ouvrages déjà parus à cette enseigne : soin particulier réservé au choix des auteurs et qualité irréprochable du fond et de la forme des recueils. Pour qui fréquente régulièrement les revues et surtout le blog « mon nuage », Marlène Tissot n’est pas une inconnue mais une jeune personne qui compte dans le paysage de la poésie actuelle. Dans l’univers absurde de la désillusion, elle ne laisse pas abuser par les mirages du consumérisme, ce « vide que chacun comble ». Alors que « tout le monde court / vers le rien savamment étiqueté », elle avance à son rythme, indifférente aux querelles de génération qui laissent souvent des « cicatrices indélébiles » à cause de « la petite cruauté des silences quotidiens ». Fort heureusement, l’imagination est là soutenue par le rêve, thème rémanent qui revient une bonne vingtaine de fois, sous différentes formes, thème dont l’auteur, avec prudence, se méfie même s’il permet de « s’autoriser les pensées les plus folles ».

Marlène Tissot : « Sous les fleurs de la tapisserie ». Le Citron Gare éd., 2013. 80 pages, 10 euros – 4 place Valladier – 57000 Metz ou p.maltaverne@orange.fr

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Gérard Bocholier : Le village emporté

Gérard Bocholier : Le village emporté

Si, comme le chantait Jean Ferrat, « nul ne guérit de son enfance», Gérard Bocholier y trouve de prodigieuses ressources pour continuer à se construire, «soumis comme tout le reste à l’ impitoyable force des choses». Cette suite d’une soixantaine de poèmes en prose, d’une terrible efficacité évocatrice, le relie à cette période fondatrice vécue dans un minuscule village d’Auvergne. Le liseur qu’il a toujours été reste posté sur des tertres ou sur des promontoires rimbaldiens. Il y retrouve de mémoire la vie rurale avec ses lourdes tâches quotidiennes, ses cérémonies religieuses ou ses travaux saisonniers. Il se tient à l’écart, suggère et devine quand « une main écarte le rideau, furtive, peut-être même un peu tremblante ». Le poète prend son temps, essaie de tenir à distance les émotions et la mélancolie car, depuis longtemps, les techniciens agricoles et les bruyantes machines ont remplacé les patients vendangeurs et les inusables outils. Et c’est toujours la mort, présente à chaque carrefour que l’on retrouve et qui accompagne tous les moments de l’existence quand « d’infimes tragédies éclatent près de nous, imprévisibles ». Ce livre est à lire et à relire, lentement, calmement, comme on déguste une leçon de sagesse et de vie.

Gérard Bocholier : « Le village emporté » (L’Arrière-Pays éd., 2013), 96 pages, 14 euros – 1 rue de Bennwihr – 32360 Jégun

©Georges CATHALO

Lectures d’été de Patrick Joquel

Poésie

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Titre : Au présent d’infini

Auteur : Luce Guilbaud

Editeur : Rougier V.ed.

ISBN : 2-913040-84-5

Année de parution : 2012

Prix : 9 €

Collection Ficelle. Un petit livre suspendu… Un petit livre immense : il s’écrit au nous ! Pas toujours facile le nous, surtout lorsqu’il s’agit d’un nous d’amour. Pas facile les poèmes d’amour… Luce Guilbaud réussit à partager son bonheur, leur bonheur de vivre ensemble et d’aller sur terre ou sur mer, bien vivants. Un texte de grand vent et de douce tendresse, qui aère bien les yeux et donne du punch. Une poésie qui ouvre, qui respire, paisible sans rien renier de l’inquiétude de vivre, mais qui ose s’appuyer sur la joie. Superbe.

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Titre : Bienvenue à l’Athanée

Auteur : Daniel Biga

Editeur : L’Amourier

ISBN : 978-2-915120-58-5

Année de parution : 2012

Prix : 13 €

Le titre est explicite. Le ton demeure fidèle. La mort, la vie. Les Anges. Une Ange en particulier. La compagne. L’oscillation entre songes et désirs. Souvenirs passés et moments présents. Beaucoup de bonheurs et de joies dans ces pages. De sérénité.

Un parfum d’automne en montagne. La paix du soir au refuge quand l’esprit vagabonde. Un livre. Un homme.

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Claude Held

Titre : Périphérie

Auteur : Claude Held

Editeur : La Porte

Année de parution : 2012

Observateur rêveur, Claude Held se promène dans St Quentin en Yvelines. La ville imaginée par un poète (Roland Nadaus). Des blocs de textes comme des photos. Le visible et l’invisible s’y mélangent, comme les eaux d’un confluent. Espace, temps, être. Vivre ainsi présent au monde n’est pas donné à tous, ni tout le temps. Fonder sa présence est un exercice où tous les sens sont mis à contribution, y compris celui du silence et d’autres encore secrets. Voilà, je suis là et le monde s’offre autant que je m’offre. Un partage. Une connivence. Qu’on retrouve dans les dernières pages de ce petit livret quand Claude accompagne quelques photos de Doisneau. Pas besoin de la photo d’ailleurs, le texte suffit pour voir.

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Titre : Tzigane, je veux être ton papillon

Auteur : Dominique Cagnard

Editeur : Editions Corps Puce

ISBN : 2-35281-065-5

Année de parution : 2012

Prix : 9 €

Un livre tout de légèreté. Des poèmes comme ces grains de poussière qui flottent à contre-jour et nous entraîne dans le songe impalpable des mondes cachés. Des îles au trésor. Des poèmes qui butinent le lecteur comme un papillon les fleurs des champs. Qui effleurent des moments essentiels. Ceux du silence. Ceux du questionnement sur le mot vivre. Ceux du désir de partir. Loin ou près. L’essentiel n’est pas la destination mais le mouvement. La quête du neuf, du surprenant. Du vivant.

Un livre qui surprend et qui vit. Qu’on suit des yeux et qui nous entraîne.

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Titre : Adolescence Florentine

Auteur : Cédric Le Penven

Editeur : Tarabuste éditeur

ISBN : 978-2-84587-245-5

Année de parution : 2012

Prix : 13 €

Comme un carnet de méditation. Le choc de la rencontre avec la beauté. Florence. Un cloitre. Des fresques. Des statues. Et le jeune homme qui brusquement se découvre barbare. Et qui se laisse interpeller par l’œuvre. Entre en dialogue avec elle autant qu’avec lui-même.

C’est riche et cela donne de l’espoir à ceux qui croient, comme moi, que permettre à l’enfant de rencontrer des œuvres d’art c’est lui donner une chance de vivre plus haut que lui-même.

Romans

Titre : La tristesse des anges

Auteur : Jon kalman stefànsson

Editeur : Gallimard

On est en Islande. Et ça fait froid dans le dos, toute cette neige. ces tempêtes… Tout un univers bien exotique… Des paysages qui façonnnent des êtres silencieux. Taciturnes. Qui les rapprochent ou bien les éloignent. Une quête aussi, à travers un voyage. Marcher permet de grandir. Les deux hommes en marche, l’adulte et le gamin vont ainsi brûler les étapes d’une maturation intérieure jusqu’à l’envol. Ils vont aussi apprendre à se connaître, à se respecter. Dans la tempête, peu importe l’âge, on est à égalité d’être ; seule diffère l’expérience de la vie. Celle du plus jeune complète celle du plus ancien.

Un extrait :

L’hiver, la nuit n’est pour ainsi dire que ténèbres et silence. nous entendons les poissons soupirer au fond de la mer, et ceux qui gravissent les montagnes ou se rendent sur les hautes terres peuvent écouter le chant des étoiles. Les anciens, détenteurs d’une sagesse nourrie de l’expérience, affirmaient qu’on ne trouvait là-haut rien que des terres glacées, battues par les vents, et de mortels périls. Nous mourons si nous n’écoutons pas ce qu’enseigne l’expérience, mais nous moisissons si nous y prêtons trop d’attention. Il est dit quelque part que ce chant est capable d’éveiller en vous le désespoir ou le divin. Partir dans les montagnes par une nuit calme et sombre comme l’enfer pour y chercher la folie ou la félicité, c’est peut-être cela, vivre pour quelque chose. Mais ils ne sont pas nombreux, ceux qui se risquent à de tels voyages, cela écule ches chaussures coûteuses et la veille nocturne vous rend incapable de vous acquitter de la besogne du jour. Qui donc fera votre travail si vous n’en avez pas la force ? La lutte pour la vie fait mauvais ménage avec la rêverie, la poésie et la morue salée sont irréconciliables, et nul ne saurait se nourrir de ses rêves.

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Titre : Ici ça va

Auteur : Thomas Vinau

Editeur : Alma éditeur

ISBN : 978-2-36-279051-5

Année de parution : 2012

Prix : 14 €

Un nouveau roman de Thomas Vinau. Ecriture serrée. Impressionniste. Le tableau brossé ? Un retour aux origines. Un retour à la campagne. Les deux en même temps, au même endroit. Apprivoiser le lieu, le passé. Son propre passé. Le renouer. Se renouer. Retrouver ses racines et les dépasser par des envolées de branches nouvelles et joueuses dans le vent. Le rendre habitable. Y habiter.

Il n’est pas facile d’être un homme sur la Terre. C’est un travail de chaque instant. Une volonté. Ici, ils s’y mettent à deux. Dans le tableau c’est aussi l’histoire d’un couple.

Oui, ça va. Ça va bien dans ce livre. On y est bien accueilli. Il m’a donné envie encore plus de m’arrêter un jour chez lui. Ici.

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Titre : Tobie Lolness

Auteur : Timothée de Fombelle

Illustrations : François Place

Editeur : Gallimard jeunesse

ISBN : 2-07-057181-5

Année de parution : 2006

Une aventure en deux tomes. Une aventure improbable et qui m’a emporté dans un univers où Tobie mesure 2mm. Son monde est un arbre. Un grand arbre. Tout un peuple y vit. Et s’interroge : y’a-t-il d’autres arbres dans l’univers ? D’autres hommes ?

Si la trame de l’histoire se joue entre ceux qui rêvent, ceux qui respectent et ceux qui veulent devenir maître du monde… On la connaît cette histoire, il suffit de lire nos journaux… Elle est à l’échelle de l’arbre. Et tout est cohérent, y compris les clins d’œil à notre monde.

Plein de surprises au détour des phrases, des phrases merveilleuses.

Et bien sûr un François Place qui de ses couleurs et de ses traits donne à voir ce monde étrange et fascinant.

A lire et à relire !

◊ Patrick Joquel

www.patrick-joquel.com