Alain Fleitour, Les fissures de l’aube, L’Harmattan, témoignages poétiques, 95 pages, 17,50€, janvier 2019

Une chronique de Lieven Callant

Alain Fleitour, Les fissures de l’aube, L’Harmattan, témoignages poétiques, 95 pages, 17,50€, janvier 2019

Douze parties pour ce recueil de poésies, autant que les mois d’une année. C’est que le temps, le tempo des saisons, la manière dont il recueille le présent, le mélange aux souvenirs et nous permet ainsi de l’habiter sont les clefs de voûte de ce livre. 

Chaque étape s’attache par le biais des poèmes à nous inscrire dans une démarche sincère qui stimule autant le questionnement, la recherche d’un sens personnel à l’existence que la contemplation silencieuse et respectueuse des émotions. Elles surgissent immanquablement lorsqu’on côtoie de près l’autre en nous que l’on condamne à habiter les souvenirs.

Le livre s’ouvre sur un poème évoquant une photographie sépia de gens qui sourient, les personnes d’une même famille, les parents de l’auteur. Le temps passe, l’image ne conserve malgré son jaunissement que cet instant où tous étaient jeunes, heureux, insouciants. Le poème a la dure tâche de nous révéler que les parents de l’image sont morts, se succédant les uns les autres, à cause d’une fatalité à laquelle personne n’échappe. La mort au bout du poème? Pas seulement, le poème est avant tout la promesse de vivre pleinement le souvenir, de se rapprocher de la matière qui nous constitue sans perdre une certaine lucidité sans laquelle les sentiments ne s’exprimeraient plus au travers de nos émotions. S’inscrire dans la vie est ce que permet le poème tout en se délestant d’un fardeau impossible à porter sans rien perdre de la conscience.

Pour nous guider d’étape en étape, les poèmes nous parlent avant tout de la vie. De ses combats, de ses victoires et de ses défaites provisoires. Le poète se sert d’images, de métaphores, de symboles comme le peintre se sert des couleurs, de leurs nuances pour démarquer les ombres de la matière lumineuse, pour inscrire les corps et les objets sur la toile, sur notre rétine, dans nos souvenirs. L’imagination n’a plus qu’à les habiller de sensations et de sentiments. 

Tout au long du recueil, nous est subtilement rappelé que le poème est une oeuvre malgré tout concrète, un geste, une volonté vivace d’inscrire, de rappeler, d’alerter. Chaque poème est en soi une petite révolte qui ne se limite jamais à émettre un avis fermé. Tous les poèmes de ce livre sont des portes ouvertes, tous les poèmes sont libres. 

Pour marquer son attachement à cet esprit d’ouverture, Alain Fleitour a tenu à ce que ses poèmes soient lus, que la voix du comédien Emmanuel Delivet et le violoncelle de Bruno Cocset nous guident au-delà de nos propres lectures silencieuses. Ces exhortations musicales invitent une fois de plus la poésie à se tenir debout parmi nous. 

Le titre Les fissures de l’aube trouve sans doute explications dans le poème du même titre à la page 79. Je pense que la poésie est une aube, un commencement. Un jour de plus à gravir. Le poète se glisse dans les failles et se sert des fissures comme le grimpeur s’en sert pour franchir un sommet.  

Voici quelques vers soulevés par mes lectures, qu’ils vous suggèrent de lire et/ou d’écouter le livre!

Tu viens des herbes sauvages
Saturées de brûlures P18

Tes yeux me noient de ciels
Je suis un soupir dans la gamme des souvenirs
Au matin tu me ravives dans le ruisseau du soleil
Au murmure de ton chant. p26

Toutes leurs mains lancent des pétales de rires
Petits cerfs volants brillants
Éclats de soleil dans ce ciel d’azur. P32

La course nous portait
Aux premiers pas de l’aube
Inlassablement
Depuis le pied de la Fournaise.  P37

On se lavait avec l’aurore
Aux bruits de l’humidité. P37

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Chroniques d’Alain Fleitour sur Traversées: ici

© Lieven Callant

DÉPRESSIONS, le chemin des poètes Anthologie de poèmes (Ed. L’Harmattan – témoignages poétiques.) de Bruno Rostain.

Chronique de Xavier Bordes9782343049571r

DÉPRESSIONS, le chemin des poètes  Anthologie de poèmes (Ed. L’Harmattan – témoignages poétiques.) de Bruno Rostain.

Voici un livre simple, original, passionnant et singulier. Un psy qui aime la poésie s’intéresse à la façon dont les poètes à travers la littérature française ont exprimé, et ainsi tenté d’alléger avec des réussites variables leurs souffrances, leur sentiment tragique de la vie* selon les mots de Miguel de Unamuno lorsqu’il avait vingt ans. Bruno Rostain est psychiatre, psychothérapeute, et a longtemps exercé dans le service public. Il est de ceux qui ont cultivé l’étude de la littérature et de l’histoire pour approcher, en complément de l’observation clinique, la réalité psychique de l’être humain, et son livre reflète avec netteté, poèmes commentés à l’appui, la façon dont se présente cet état d’âme si moderne en apparence qu’est la dépression – ou plutôt, que sont les dépressions, car elles se présentent sous diverses formes. Ce qui est spécialement intéressant dans ce livre est qu’il conjugue les vertus d’une anthologie poétique personnelle sur le thème en question, mais qu’il s’accompagne également d’analyses scientifiques pertinentes (dans les limites évidemment de ce qu’on appelle « sciences humaines »), concernant les états de conscience et la personnalité dont chaque poème est le miroir, et de surcroît d’un lexique clair, de réflexions tout à fait accessibles au profane. Il s’ensuit que l’on se retrouve face à un ouvrage qui associe les charmes de la poésie et celui d’une initiation aisée à ce phénomène mental que sont les dépressions diverses, lesquelles forment un ensemble assez flou pour nos contemporains non spécialisés. C’est donc la première fois à ma connaissance qu’un livre fait dialoguer la logique qui diagnostique et la fantaisie qui poétise. Raisons pour laquelle en ce qui me concerne, je lui ai trouvé un fort intérêt, à la fois de lecture littéraire, comme occasion d’y « réviser » nombre de poèmes fameux, et de curiosité en quelque sorte thérapeutique, en ce sens qu’il n’est jamais indifférent de surprendre le fonctionnement mental de certaines périodes dans la vie de poètes célèbres ou moins célèbres, dont le choix des poèmes joue à la fois le rôle de miroir et de loupe. Notons que le parcours se fait par thèmes, sous quatre grandes rubriques, et non par chronologie de l’histoire des lettres. Ainsi voisinent de façon frappante des auteurs que l’on ne rapproche pas d’ordinaire, Louise Labé, Paul Eluard ou Leconte de Lisle y peuvent fort bien être côte à côte, se répondant de poèmes en poèmes. Bref, un livre que je recommande vivement à tous ceux que les rapports entre poésie et états mentaux intéressent !

                                                                                                  ©Xavier Bordes